J'ai pris la décision d'écrire le journal de ma vie. À lui seul, je confierai ce que je ne pourrais dire à d'autres. Je m'appelle Mira, mais mon véritable nom, hérité de mes ancêtres, est Ezra Theresa Miranda Hart du col de Kish. Je suis fière de nos cinq siècles d'histoire familiale, bien que je le garde pour moi. J'habite à St Pierre, une cité dans la province de Maurienne, située dans les États de Savoie. Notre roi bien-aimé est Hayden Walton, le troisième du nom.
On me taquine souvent sur ma grande taille, et il est vrai que je dépasse la plupart des garçons de mon âge. Cela me gêne un peu. Ezra, ma marraine et sœur cadette de mon père, affirme dans ses lettres que mes taches de rousseur, parsemées sur ma peau claire, deviendront bientôt des signes de ma beauté naissante. Marraine a une manière de parler qui me charme, et elle sait parfois s'exprimer à ma place.
Maman dit que je suis rousse, tandis que Papa ne s'en préoccupe pas. Marraine, quant à elle, préfère me qualifier d'auburn, une nuance de roux dont elle est fière. Cela me convient, et je n'y prête guère attention.
J'approche de mes dix-sept ans. J'ai étudié au couvent des Bernardines, mais les sœurs ont fui en Piémont après avoir appris ce qui les attendait à l'arrivée des Français. Le collège a fermé, et je ne suis plus obligée de suivre leur enseignement rigide.
Le temps est venu pour moi de prendre en main ma propre destinée. Je rêve de chevaucher les sentiers des montagnes, de passer mes journées à pêcher dans les rivières tumultueuses ou à cueillir des champignons dans les bois.
Cette liberté insouciante m'était acquise jusqu'à ce que l'intervention de Marraine vienne tout bouleverser. J'étais en train d'écouter Papa lire une lettre de Marraine quand j'entendis : « Qu'importent les travaux d'aiguille, une femme respectable doit étudier ! »
Je n'ai pas pu m'empêcher de penser : pourquoi diable devrais-je apprendre le latin pour chevaucher, danser ou rire ? Je n'en ai aucune envie. C'est Marraine qui a convaincu mes parents de me faire étudier avec le baron Moody, l'homme le plus savant et respecté de la province. Il a accepté de me consacrer du temps, et comme il est assez âgé, une cinquantaine d'années, personne n'a trouvé cela inapproprié, pour mon plus grand malheur.
Je connais la famille du baron depuis toujours. Sa maison est voisine de la nôtre, nos jardins sont même reliés par une porte. J'ai grandi en jouant avec ses enfants dans leur verger.
Je n'ai en tête que les cris de colère du baron contre ses fils, des élèves médiocres, dont les éclats résonnaient jusqu'à chez nous.
Samedi, lors du marché sur la place de l'évêché, je l'ai aperçu. Il était là, fièrement juché sur son cheval, le plus beau de la vallée. Sa longue cape noire flottait derrière lui, et il portait son tricorne avec assurance. Tout le monde à St Pierre le saluait avec un grand respect. Mes amies Georgine et Julienne étaient présentes, accompagnant leurs pères qui faisaient des révérences teintées d'une ironie subtile. Derrière eux se tenait un homme vêtu de noir, que je ne connaissais pas, et qui ne s'est pas incliné devant le baron. Ce détail m'a intriguée : le baron aurait-il des ennemis ?
« Étudier avec le baron Moody est un privilège », a écrit Marraine dans sa dernière lettre. Mais je ne veux pas de ce privilège !
J'adorais Marraine jusqu'à ce jour, elle est tellement différente de Maman. Veuve depuis quelques années, elle porte le nom d'Ezra de Buttet de Tresserve. N'ayant pas eu d'enfants, elle a hérité des biens de son défunt mari et tarde à se remarier. La vie assez libre qu'elle mène à Tresserve, près d'Aix-les-Bains, déplaît à ma famille ; j'ai entendu Papa la qualifier de libertine.
Elle a toujours été pour moi une étoile brillante. C'est elle qui m'a suggéré de tenir ce journal. Elle a eu tort, car je crois que sa trahison remplira ces pages de ma rancœur. Mais il se fait tard, et je dois éteindre ma chandelle si je ne veux pas être réprimandée par mes parents, qui économisent tout comme si nous étions pauvres. Le sommes-nous vraiment ? Cette pensée ne m'avait jamais traversé l'esprit, mais elle me trouble à présent.
Vendredi 23 septembre 1791, neuf heures du soir
Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai été admise seule dans le bureau de Monsieur Moody. C'est une grande pièce, au premier étage, que je ne connaissais pas. Même ses enfants n'y ont pas accès. Les murs sont couverts d'étagères en bois sombre, remplies de livres dont les dorures contrastent avec les grandes fenêtres qui illuminent la table centrale. Tout le monde le dit, et c'est vrai, Monsieur Moody est imposant, tant par sa stature que par son intelligence. J'étais très intimidée. Bien que je le côtoie depuis longtemps, je le considérais comme une montagne imposante que je n'avais jamais osé approcher. Ses nombreuses responsabilités et la distance naturelle qu'il maintient ont toujours empêché toute proximité.
Il m'a surprise en me posant une question à laquelle je ne m'attendais pas : que voulais-je apprendre ? Ne sachant quoi répondre et sans réfléchir, j'ai osé lui demander de me parler de lui. Il a éclaté de rire, un rire sonore et intimidant. Finalement, en me traitant de maligne, il a accepté à condition que je fasse de même.
- Comme tu le sais, je m'appelle Caleb Joshua Moody, mais tout le monde me connaît sous le nom de Joshua Moody. Je suis né ici, à St Pierre, dixième d'une fratrie de douze enfants, avec un seul cadet, Joseph, et un nombre incalculable de sœurs ! J'habite cette Maison Montarlot depuis l'enfance. Mon père et mes ancêtres ont vécu à Saint-Sorlin d'Arves. Ma femme, Christine Rios, que tu connais, est mon épouse depuis dix-huit ans. Mes enfants, tu les connais aussi, probablement mieux que moi : voudrais-tu me les décrire ?
Je m'attendais à une question plus complexe !
- Tom, l'aîné... ai-je commencé. Je pensais : brun, grand, beau, mais qui ne me remarque jamais.
Joshua a-t-il deviné mes pensées ? Il m'a interrompue aussitôt :
- Précision, mademoiselle, précision !
- Chevalier André Tom Moody, repris-je. Dix-sept ans. Tom étudie au Collège de Belley, en France, où ses professeurs le jugent mauvais élève. Moi, je le trouve romantique et excellent cavalier, comme nous tous.
Je l'aime un peu, mais je ne l'ai jamais avoué, ni à lui ni à son père, bien sûr.
- Tu risques de le voir plus souvent bientôt, a murmuré Joshua d'un air sombre.
J'ai frissonné et demandé si Tom allait être renvoyé.
- Je ne le souhaite pas, ai-je ajouté audacieusement. Je l'aime bien ! Le sourire est revenu sur les lèvres de mon interlocuteur.
- Cela aurait pu arriver, mais je crois que les événements en France, cette Révolution, vont le sauver.
Je voulais en savoir plus sur cette Révolution dont tout le monde parle avec effroi, mais Monsieur Moody, ignorant mes questions, m'a ordonné de continuer à parler de ses enfants, ce que j'ai fait en disant :
- Ethan est un peu plus âgé que moi, je ne connais pas tous ses prénoms. Il est parti, je crois, étudier la théologie à Turin.
En réalité, il n'a jamais été très proche de nous, ce que je n'ai pas osé dire de peur de vexer mon interlocuteur.
- Ethan deviendra ecclésiastique, a murmuré Monsieur Moody.
Après un silence, détournant son regard de la fenêtre où se profilait la flèche de la cathédrale devant les montagnes enneigées, il ajouta :
- C'est la volonté de la baronne.
- Il en a toutes les qualités, ai-je ajouté pour le rassurer, mais son regard, en se retournant, restait perdu dans de sombres pensées.
- Pascal a presque mon âge, ai-je continué pour le détourner de ses réflexions. Il est toujours au collège Lambert.
J'ai évité de dire qu'il était mon préféré, que nous passions beaucoup de temps ensemble, que nous avions les mêmes goûts et que, bien qu'il ait peu d'amis, il préférait ma compagnie à toute autre. J'ai ensuite voulu parler de Caleb, le benjamin, un petit garçon sage, mais les mots m'ont manqué.
- N'ai-je pas d'autres enfants ? a alors demandé Monsieur Moody, les bras croisés comme un prévôt.
Un peu déconcertée, j'ai mentionné les enfants disparus de Joshua : je me souvenais des noms de Lucrèce et Pétronille, gravés sur une tombe dans le cloître de la cathédrale.
- Oui, j'ai eu des filles, a-t-il répondu avec un soupir. J'aurais tout donné pour qu'une d'elles survive !
Un silence pesant s'est installé, qui a semblé durer une éternité. Mon visage rouge de gêne semblait apaiser la tristesse visible sur le sien. J'ai alors osé orienter la discussion vers ses fonctions de juge, son anoblissement par le roi, un fait toujours évoqué, dix ans après. C'était un honneur rare, surtout en notre temps, pour la province de Maurienne.
- Baron d'Arves ! A-t-il simplement dit. Le roi avait besoin d'argent, mon père en avait. Le souverain m'a vendu une baronnie sur des terres que l'évêque de Maurienne lui avait cédées. Nous avons chacun trouvé notre compte : né de marchands, je l'ai acquise à bon prix !
Et de nouveau, il a éclaté de son rire puissant, me regardant avec une tendresse qui aurait pu être celle d'un père pour sa fille. Il me permettait d'ailleurs de l'appeler simplement « Joshua », comme le faisaient ses proches. Notre échange a continué, non comme entre maître et élève, mais comme entre parent et enfant. J'en étais secrètement fière. Il m'a raconté que sa femme était devenue orpheline très jeune, « À peu près à ton âge », précisa-t-il, et que sa fonction de Juge-Mage l'avait conduit à gérer sa tutelle.
- Un Juge-Mage, c'est un grand magicien ? Ai-je demandé naïvement.
Un tonnerre de rire de Joshua !
- Magicien, pourquoi pas. Un Juge-Mage - « mage » vient du latin « major » - est nommé par le Roi pour rendre justice dans une province, régler les litiges entre les habitants au nom du Roi. Il faut parfois un peu de magie pour y arriver.
- Et la tutelle de votre épouse ? Demandai-je poliment.
- Nous en parlerons une autre fois, a-t-il dit en se levant, indiquant que notre conversation touchait à sa fin.
Dans une tentative de prolonger l'entretien, j'ai joué l'innocence :
- Pourrais-je devenir juge-magicienne ? Ai-je proposé.
Je m'attendais à un autre éclat de rire, mais il a répondu très sérieusement par un « Qui sait ? » qui a occupé mon esprit jusqu'à ce que je commence à écrire ces lignes.
Samedi 24, 7bre 1791, de retour des Vêpres
Hier, j'étais envahie par la crainte, mais aujourd'hui, je brûlais d'impatience de revoir mon maître-magicien ! Il l'avait sûrement deviné. Le regard faussement sévère avec lequel il m'a accueillie, rappelant son rôle de professeur, s'est rapidement adouci, devenant presque complice. J'étais sur le point de lui avouer que, en plus de mon carnet d'écolière, je tenais ce journal.
- Nous en étions au rôle du Juge-Mage, a-t-il dit avec un sourire espiègle après que nous nous sommes installés dans son bureau.
N'ayant pas envie de répondre à ce qui me semblait une provocation, j'ai jeté un coup d'œil autour de ce cabinet qui m'avait tant intimidé la veille. J'ai remarqué une porte discrète au milieu des étagères de sa bibliothèque : que pouvait-il y avoir derrière ? Était-ce le jardin secret de Joshua ? Je devrais demander à Pascal.
La Maison Montarlot, près de la place de l'Évêché, est une ancienne demeure, très vaste, avec d'immenses caves, dit-on. Elle se situe, comme la nôtre, au cœur de la ville, mais possède de beaux jardins et un verger invisibles depuis la rue : un refuge discret en pleine cité, un repaire idéal pour Joshua.
- À quoi penses-tu encore ? Sourit Joshua. On dirait que la justice t'intéresse moins aujourd'hui.
- Vous m'intéressez davantage, Monsieur, ai-je osé répliquer. Pourriez-vous me dire, par exemple, pourquoi vous portez ce prénom de Joshua ?
- Une arche s'est échouée à Saint-Sorlin d'Arves, a-t-il commencé...
Puis, éclatant de rire devant mon air surpris :
- Mais non, Mira ! C'est parce que je suis né juste après Caleb, le onzième jour de l'année 1739. Joshua, c'est plus rapide, ça demande moins de salive et d'encre !
En effet, tout le monde dans la vallée apprécie qu'il ne signe pas avec un titre nobiliaire, mais simplement N. Moody. Encouragée par son humeur, j'ai voulu relancer le sujet de cette inquiétante Révolution. Son visage s'est refermé comme la porte de ses caves.
- Nous en reparlerons une autre fois, a-t-il marmonné. Elle se passe en France, pas en Savoie. Les nobles français ont émigré chez nous avec leur arrogance et leur suffisance : il n'est pas surprenant que leur peuple ait voulu les chasser, et qu'ils irritent nos habitants aujourd'hui.
Son regard sombre, que tout le monde redoute dans la province, ne laissait aucun doute sur ses sentiments envers ces émigrés.
- N'appartenons-nous pas aussi à la noblesse ? M'étonnai-je. Notre peuple est parfois très pauvre ; pourrait-il...
- L'arrogance et la suffisance ne font pas partie de notre caractère, a coupé sèchement Joshua. Lorsqu'un malheur survient, un incendie, une avalanche, peu importe la naissance ou la condition. Nous faisons partie de ce peuple.
Le ton ne laissant aucune place à la réplique, je suis revenue, à contrecœur, sur le sujet qui tenait à cœur à mon maître : comment devenir Juge-Mage. Non, pas vraiment à contrecœur, car j'aspire vraiment à m'élever comme lui et à devenir l'égale de ces « grands hommes », comme l'écrit Marraine. Joshua s'est adouci et a rappelé fièrement comment lui, petit-fils de berger, avait accédé à la plus haute magistrature de notre province.
- Pour une jeune fille comme toi, je ne sais pas, a-t-il dit en souriant. Mon père était marchand de fromages, ce n'est un secret pour personne ; j'ai grandi parmi les échoppes et sur les marchés. Mais, tu vois, je sentais que mes racines étaient plus hautes, et je montais dès que possible chez ma grand-mère à Saint-Sorlin d'Arves : Marie Balmain ; ta famille ne l'a jamais connue. Elle avait épousé mon grand-père André, qui n'est jamais descendu à la ville et est mort peu après la naissance de mon père.
- Catherin ? Ai-je glissé pour montrer que je suivais.
- Mes parents ne retournaient jamais à Saint-Sorlin, poursuivit-il sans se laisser distraire ; je n'ai jamais compris pourquoi. Là-bas, j'avais mes compagnons d'aventure et de mésaventure : Joseph, mon cher frère, et surtout Saturnin Chaix, le meilleur chasseur des Arves. Il disait de moi que j'étais le meilleur détecteur de crottin ! Une nouvelle fois, son rire tonitruant m'a enveloppée, et j'ai ri avec lui. Monseigneur Moody, détecteur de crottin ! Si quelqu'un se trouvait derrière la porte du bureau et savait l'origine de notre hilarité bruyante !
- Le feu Roi Charles Emmanuel III aimait chasser en Maurienne, reprit soudain Joshua avec gravité. La réputation de Saturnin nous a valu l'honneur de l'accompagner pour une chasse à l'ours sur le Mont-Charvin avec Sa Majesté. Il était venu de Turin avec son fils, notre actuel souverain. Je n'avais pas quinze ans, mais je m'en souviens comme si c'était hier. J'étais habitué à ces traques en montagne ; le Prince avait dix ans de plus que moi, mais bien moins d'expérience. Nous avancions vers le Mont-Charvin, du côté de la route du col d'Arves. Je n'avais encore rien senti...
Joshua mima un reniflement, son rire éclatant à nouveau, mais il se contint rapidement, conscient de l'importance de son récit :
- Nous savions, reprit-il à mi-voix, qu'un ours terrible régnait sur ce versant. Saturnin et moi marchions en tête avec le Prince lorsque, soudain, nous nous trouvâmes face à ce monstre que nous poursuivions depuis des heures. La bête, gigantesque, se redressa, trois fois plus grande que nous. Jamais je n'avais eu si peur, mais ce terrible spectacle, contrairement à mes compagnons, ne m'a pas paralysé : j'ai saisi le Prince par la ceinture et, sans réfléchir, nous ai précipités tous deux dans le ravin. Nous avons
Dévalé des dizaines de toises : la pente est très abrupte de ce côté...
Joshua revivait la scène, et cela se sentait dans la manière intense dont il me fixait, ce qui me fit frissonner. Il s'en rendit compte et, avec un sourire narquois, se radoucit en laissant entendre que notre futur roi, dont il venait de sauver la vie, avait eu une telle frayeur qu'il en avait perdu tout contrôle de lui-même.
« Quand enfin nous avons arrêté notre chute, il sanglotait, serré dans mes bras. On s'est regardé, sans dire un mot, avant de remonter. Sa Majesté, qui nous attendait en haut, nous a accueillis comme des héros, nous embrassant avec une tendresse égale. Un moment que je n'oublierai jamais. Saturnin, bien sûr, était fou d'inquiétude pour le prince, mais aussi pour moi, je pense, et il m'a montré une reconnaissance rare. Il avait réussi à abattre la bête, qui gisait à quelques pas de nous, vaincue comme un titan. Sur le chemin du retour à Saint Pierre, personne ne parlait : chacun mesurait ce qui aurait pu arriver à nous tous si la bête avait triomphé... »
Joshua s'est tu longtemps, son regard fixé au-delà de ma présence, comme s'il voulait que je ressente et médite sur ce silence pesant.
- Leurs Majestés ont-elles exprimé leur reconnaissance ? Ai-je timidement demandé.
- Le roi défunt, oui, à l'instant même ; son fils, un peu moins, mais tu comprends pourquoi, répondit mon maître avec un sourire ironique. Mais penses-tu que je serais devenu Juge-Mage sans cet ours ? La réponse te surprendra quand je te la dirai...
Il quitta son fauteuil en souriant et m'ouvrit la porte : fin de la leçon. J'étais triste qu'il n'ait pas continué, mais pleine d'admiration pour lui. Toute la journée, j'ai revécu ces heures de sa jeunesse qu'il m'avait offertes, même si elles étaient effrayantes.
Dimanche 25 septembre 1791, sept heures du soir
Pascal, le fils de Joshua, est venu m'annoncer que son père ne pourrait pas me recevoir tous les jours, notamment ce samedi. Je me suis donc contentée de la compagnie du fils. Nous sommes allés chercher des chanterelles près de la chapelle de Saint-Immaculé. Pascal est vraiment attentionné envers moi, un peu comme un chevalier médiéval avec sa dame ; nos goûts, sinon nos sentiments, sont très similaires. Je ne lui parle que d'amitié, mais n'est-ce pas ce qu'il cherche ? N'est-ce pas cette relation qui nous rend si proches et indispensables l'un pour l'autre ? Pascal est plus qu'un frère pour moi, il est une partie de moi-même.
Lundi 26 septembre 1791, huit heures du soir
Joshua n'est pas très pieux et assiste rarement aux offices - certains le disent libre-penseur -, mais il a bien voulu me saluer ce matin sur le parvis, en sortant de la messe, devant tous les paroissiens. Il s'est incliné un peu théâtralement à mon passage, et je n'ai pas boudé ma fierté ! D'habitude, il consacre ses dimanches aux visites que lui rendent les habitants de la vallée en quête de faveurs. Tout le monde a donc compris à quel point je comptais pour lui, puisqu'il m'a invitée, haut et fort, devant ma propre famille, à le rejoindre cet après-midi.
Quand je me suis assise devant son bureau, il semblait songeur, quittant souvent sa place comme pour suivre le fil de ses pensées, son regard perdu au-delà des toits et des montagnes. On aurait dit qu'il avait besoin d'un témoin - moi en l'occurrence - à ce monologue qu'il a alors tenu, non pas sur la Révolution comme je l'espérais, mais sur la Justice.
- Je rends la justice le moins possible, m'a-t-il confié. La magie que je prétends exercer, si magie il y a, consiste à faire croire aux parties qu'elle sera rendue un jour. Veiller à ce que ce jour soit si lointain qu'elles préfèrent s'accorder avant que le jugement ne soit rendu.
- Voilà qui ne semble guère compliqué, ai-je osé rétorquer. Il se tourna vers la fenêtre. Dehors, les sommets enneigés dessinaient l'horizon.
- Mon travail n'est pas seulement d'être juste, mais aussi de maintenir la paix entre les gens de notre vallée. Je pourrais simplement appliquer la loi, mais j'exerce depuis plus de quinze ans : je me serais fait des ennemis dans toute la Savoie !
- Mais vous n'avez pas que des amis, ai-je risqué.
- À qui fais-tu référence ?
- Samedi, au marché, un homme tout de noir vêtu ne vous a pas rendu hommage.
Joshua fixa son regard sombre, celui qui lui permet de maîtriser son emportement. Et après un long silence, il commença à expliquer :
- Dalières, le fils du châtelain du Bourg-Saint-Maurice en Tarentaise. Son père m'a demandé de l'emprisonner à Miolans, car son fils répand des idées révolutionnaires et incite les Tarins à la révolte. Mais je n'ai pas pu le faire, car il vit maintenant en Maurienne, et ce n'est plus ma juridiction depuis que le Roi m'a confié la province de Tarentaise. Je t'expliquerai pourquoi un autre jour.
Le Juge-Mage de Maurienne tarde à agir à cause de ses liens avec certains notables de la ville, dont mon cousin Nestor et mon ami d'enfance Tom. Ce sont des alliés des Français, ils préparent leur invasion.
Pour clore ce sujet délicat, j'ai fait un commentaire ironique :
- Il faut sûrement être un magicien pour ne pas avoir d'ennemis...
Joshua, qui lisait en moi comme dans un livre ouvert - je suis incapable de cacher mes sentiments, ce que Marraine me reproche souvent -, a souri avec un mélange de reproche et de tendresse.
Il était évident qu'il ne souhaitait pas prolonger la discussion sur ce personnage.
- Tu brûles d'envie de devenir Juge-Mage, murmura-t-il en se penchant vers moi. Mais tu n'as pas retenu cette leçon, car c'en est une, et des plus importantes : ce n'est pas moi qui rends la justice, c'est le Temps. Je ne suis que le maître du temps de la Justice, une sorte d'horloger.
Je n'ai pas compris tout de suite son jeu de mots, mais j'ai ri avec lui. Il n'était probablement pas dupe et a continué :
- Pourquoi penses-tu que les familles se transmettent, de père en fils, des sacs qui contiennent tous les documents des procès ?
- Parce que ces affaires durent le Temps de la Justice, des générations ?
Et pour mettre ces sacs à l'abri des rats, ils les suspendent au plafond.
J'ai vu cela, je ne savais pas ce qu'ils contenaient et les trouvais fort laids. Maintenant, je comprends pourquoi. Et sans réfléchir à mon insolence :
- Est-ce un métier glorieux de remplir ces sacs pour qu'on les suspende comme des condamnés ?
- Je te sens moins ardente à devenir Juge-Mage. Mon hôte me fixait d'un regard impassible, mais j'y ai perçu une légère blessure d'orgueil. Sa Majesté veut la paix dans son royaume et me paie pour lui donner satisfaction. Il est clair que cet honneur et la responsabilité qui l'accompagne m'échapperaient si j'échouais.
- Sa Majesté serait-elle si peu reconnaissante ? Ai-je osé demander en pensant à leur aventure sur le Mont-Charvin.
- Qu'importe ! Lâcha-t-il presque violemment en faisant de grands pas dans la pièce. Ce qui compte, c'est ma confiance en ce roi, et sa capacité à protéger les intérêts du royaume, défendre ses peuples, combattre ses ennemis.
Et d'une voix qu'il voulait sans doute inaudible :
« Jamais je n'oublierai ce jeune seigneur effrayé qui pleurait dans mes bras quand il s'agissait de défendre nos États... »
J'ose à peine l'écrire ici : j'ai bien cru entendre Joshua traiter notre roi de lâche ! Avant de me raccompagner, il m'a demandé, avec un sourire complice, si j'allais le dénoncer aux Piémontais, mais la violence de ses paroles continue de me troubler : comment peut-on servir loyalement sans estimer ?
Cupidité ? Désir de gloire ? Ce n'est pas Joshua et je ne le serai jamais. Si un jour une Juge-Mage doit voir le jour, ce ne sera pas moi !
En quittant le domaine de Montarlot, j'ai croisé Pascal.
Les paroles échangées avec Pascal hantent encore mon esprit. « Tu veux vraiment devenir Juge-Magicienne ? », avait-il demandé, un sourire ironique aux lèvres. Sa question, teintée de doute, avait planté en moi la gra
Ine de l'incertitude.
Je marchais seule sur le chemin du retour vers Kish, mon cœur battant au rythme de mes pensées agitées. L'idée même de devenir Juge-Magicienne m'attirait, une vision de liberté et de pouvoir qui dépassait les limites imposées par mon sexe. Pourtant, cette ambition semblait si lointaine, presque irréelle, flottant comme un rêve au-dessus de la réalité rigide de ma condition.
Sous la lueur douce de la lune, je me suis demandé, presque en murmurant : pourquoi devrais-je réellement accepter ce rôle ? Était-ce une quête de liberté, un désir de briser les chaînes imposées ou seulement une impulsion passagère ? Le doute m'envahissait, comme une tempête intérieure, balayant mes certitudes.
Pascal, avec sa manière de remettre tout en question, avait touché un point sensible. Était-ce vraiment de la sagesse ou juste une pointe de condescendance ? Peut-être me voyait-il comme une jeune fille destinée à un avenir bien tracé, incapable de comprendre mon désir d'indépendance et de reconnaissance. Je continuais de marcher, tiraillée entre la rébellion et la tradition. Les étoiles brillaient au-dessus de moi, comme si elles reflétaient le tumulte de mes pensées. Ce soir-là, en les observant longuement, j'ai décidé de suivre ma propre voie, malgré les doutes et les incertitudes.
Les paroles de Pascal et son regard moqueur restaient gravés dans ma mémoire, comme des fantômes qui refusaient de partir.