Le bruit sourd des gouttes de pluie contre les vitres résonnait dans la petite maison de Léa. La nuit était tombée depuis plusieurs heures déjà, enveloppant le quartier d'un silence paisible, seulement troublé par le vent sifflant entre les volets. Dans la chambre aux murs pastel, un souffle doux et régulier berçait l'obscurité. Emma dormait, paisible, les joues rosies par la chaleur des couvertures.
Léa s'attarda quelques instants à la contempler, laissant une caresse furtive effleurer ses cheveux blonds. Deux ans s'étaient écoulés depuis la naissance de sa fille, et pourtant, chaque jour, elle avait l'impression de redécouvrir ce petit être qui illuminait sa vie. Emma était son ancre, son monde, son plus grand amour.
Elle se détourna avec un soupir et referma la porte en silence avant de descendre au rez-de-chaussée. Thomas était là, assis sur le canapé, un livre ouvert sur ses genoux. Il releva les yeux en entendant Léa entrer et lui offrit un sourire tendre.
- Elle dort ?
- Comme un ange, murmura-t-elle en s'installant à ses côtés.
Il referma son livre et l'attira contre lui, glissant une main réconfortante sur son bras.
- Tu as l'air préoccupée.
Léa hésita. Comment lui dire que, depuis quelques jours, une angoisse sourde la rongeait, comme une ombre tapie au fond d'elle, prête à resurgir ? Elle n'aurait su dire pourquoi. Peut-être était-ce cette impression étrange d'être observée lorsqu'elle sortait d'Emma à la crèche. Ou cette sensation d'oppression qui la saisissait sans raison apparente.
- Juste fatiguée, souffla-t-elle.
Thomas ne sembla pas convaincu, mais il ne chercha pas à insister. À la place, il déposa un baiser sur son front et la serra un peu plus contre lui.
- Tu veux qu'on regarde un film ?
Léa esquissa un sourire et hocha la tête. Mais alors qu'il attrapait la télécommande, une sonnerie brisa le silence. Trois coups secs à la porte.
Léa tressaillit.
Thomas fronça les sourcils et se leva immédiatement.
- Qui ça peut être à cette heure-ci ?
Léa secoua la tête, les muscles tendus. Il était presque vingt-trois heures, et personne ne venait frapper à sa porte à une heure pareille. Un mauvais pressentiment la saisit, glacé et implacable.
Thomas s'approcha de la porte et jeta un coup d'œil par le judas.
- C'est un homme. Grand, brun... il est de dos.
Un frisson parcourut Léa. Elle se leva lentement, son cœur battant plus fort dans sa poitrine.
Thomas ouvrit la porte.
Et elle le vit.
Adrien.
Il était là, debout sous la pluie battante, les mains enfoncées dans les poches de son blouson sombre. Son visage, qu'elle n'avait pas vu depuis plus de deux ans, n'avait rien perdu de son intensité. Ses traits ciselés, sa mâchoire forte, ce regard perçant qu'elle avait tant aimé... et tant redouté.
Léa sentit sa gorge se serrer.
Adrien releva enfin les yeux vers elle.
- Salut, Léa.
Un silence pesant s'abattit sur l'entrée.
Thomas, à côté d'elle, se raidit immédiatement.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? lâcha-t-il d'un ton sec.
Adrien esquissa un sourire en coin, ce sourire irrésistible qu'elle connaissait trop bien.
- Je suis venu voir Léa.
Thomas se plaça instinctivement entre eux, protecteur.
- Il est tard. Ce n'est ni le moment, ni l'endroit.
Adrien ne détourna pas le regard, mais son sourire s'effaça légèrement. Il semblait fatigué, plus marqué par la vie qu'avant.
- J'ai besoin de lui parler, insista-t-il, ignorant la tension grandissante.
Léa sentit son souffle se bloquer. Elle aurait dû le chasser sur-le-champ. Lui dire qu'il n'avait plus sa place ici, qu'il n'était qu'un fantôme du passé. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
- Ce n'est pas une bonne idée, Adrien, finit-elle par murmurer.
Il hocha la tête lentement, sans la quitter des yeux.
- Peut-être pas. Mais on sait tous les deux que je ne suis pas du genre à abandonner.
Un éclair traversa son regard. Celui qu'elle connaissait trop bien. Celui qui l'avait autrefois consumée tout entière.
Et au fond d'elle, malgré tout ce qu'elle s'efforçait de croire, un frisson la traversa. Parce qu'elle savait qu'Adrien n'était pas revenu sans raison.
Il était là pour bouleverser sa vie, une fois encore.
Les secondes s'étiraient, lourdes et pesantes. La pluie ruisselait sur les pavés, martelant le silence glacial qui s'était installé entre eux. Léa sentit Thomas se tendre à ses côtés, prêt à refermer la porte au nez d'Adrien. Elle aurait dû le laisser faire. Elle aurait dû tourner la page une bonne fois pour toutes.
Mais au lieu de ça, elle prononça ces mots qui allaient tout changer.
- Entre.
Thomas se figea, et Adrien arqua un sourcil, un éclat d'étonnement traversant brièvement ses prunelles sombres.
- Léa... souffla Thomas, la mâchoire crispée.
Elle ne le regarda pas. Son regard était fixé sur Adrien, cherchant à déceler ce qu'il cachait derrière cette apparente nonchalance. Ce n'était pas un hasard s'il se trouvait là. Et elle devait savoir pourquoi.
Adrien ne se fit pas prier. Il essuya distraitement quelques gouttes de pluie de son visage avant de franchir le seuil de la porte. Lorsqu'il passa près d'elle, elle capta l'odeur familière de son parfum, un mélange de cèdre et de tabac qui réveilla aussitôt des souvenirs qu'elle aurait préféré oublier.
Thomas referma la porte avec une certaine brutalité et croisa les bras sur sa poitrine.
- Dis ce que tu as à dire et pars.
Adrien ne lui accorda qu'un regard indifférent avant de reporter toute son attention sur Léa. Il inclina légèrement la tête, comme pour jauger sa réaction.
- Tu es toujours aussi belle.
Elle aurait voulu rester impassible, mais son cœur s'emballa malgré elle.
- Épargne-moi tes belles phrases, Adrien. Pourquoi es-tu ici ?
Il ne répondit pas tout de suite. Ses yeux parcouraient la pièce, s'attardant sur les petits détails qui racontaient la nouvelle vie de Léa. La photo d'Emma posée sur le buffet. Les jouets en plastique qui traînaient sur le tapis du salon. Et Thomas, cet homme qu'il ne connaissait pas mais qui se tenait près d'elle avec une possessivité évidente.
- Je voulais te voir, dit-il enfin, sa voix plus grave qu'elle ne s'en souvenait.
Léa croisa les bras, se protégeant instinctivement.
- Tu nous as abandonnées il y a deux ans. Tu n'as jamais cherché à savoir comment allait ta fille. Et maintenant, tu débarques en pleine nuit en espérant quoi ?
Adrien soutint son regard.
- J'ai fait des erreurs, Léa. Beaucoup d'erreurs.
Elle eut un ricanement amer.
- C'est le moins qu'on puisse dire.
Il passa une main nerveuse dans ses cheveux humides et soupira.
- Mon mariage est terminé. J'ai tout foutu en l'air. Encore une fois.
Thomas laissa échapper un rire sans joie.
- Quel choc.
Adrien ignora la pique et avança d'un pas vers Léa.
- J'ai compris trop tard ce qui comptait vraiment. Mais maintenant, je suis là. Et je veux connaître ma fille.
Léa sentit un vertige la prendre. C'était la phrase qu'elle avait redoutée.
- Tu crois que tu peux réapparaître après deux ans et exiger d'être dans sa vie ?
- Je ne veux pas exiger quoi que ce soit. Je veux une chance.
Thomas, qui n'avait cessé de bouillir en silence, explosa enfin.
- Et où étais-tu quand Léa se levait toutes les nuits pour s'occuper d'elle ? Quand elle pleurait de fatigue et qu'elle devait tout gérer seule ? Où étais-tu, Adrien ?
Le regard d'Adrien se durcit.
- Je n'ai aucune excuse.
Léa le fixa, cherchant désespérément à voir au-delà des apparences. Avait-il vraiment changé ? Ou n'était-il là que parce qu'il n'avait plus rien d'autre ?
Le silence fut interrompu par un petit gémissement provenant de l'étage.
Emma.
Léa sentit son cœur se serrer. Elle tourna les talons sans un mot et monta rapidement l'escalier. Lorsqu'elle poussa la porte de la chambre, elle trouva sa fille assise dans son lit, ses grands yeux embués de sommeil.
- Maman...
Léa s'approcha et la prit doucement dans ses bras.
- Je suis là, ma chérie. Rendors-toi.
Mais Emma ne se rendormit pas tout de suite. Elle blottit son visage contre le cou de sa mère et soupira.
- Il pleut...
- Oui, ma puce. Mais tu es en sécurité ici.
Léa caressa tendrement ses cheveux, le regard perdu dans l'obscurité de la chambre. Elle voulait croire que tout irait bien.
Mais en bas, dans son salon, un fantôme du passé attendait, prêt à tout bouleverser.
Léa resta un long moment à bercer Emma, espérant naïvement que le simple battement rassurant de son cœur suffirait à calmer le tumulte qui grondait en elle. Mais rien n'y faisait.
Adrien était là.
Le passé qu'elle avait cru définitivement enterré refaisait surface avec une brutalité insupportable. Elle aurait voulu ne ressentir que de l'indifférence, mais la vérité était bien plus cruelle. Son retour réveillait quelque chose d'oublié, un frisson familier qu'elle aurait préféré ne jamais revivre.
Elle déposa un baiser sur le front d'Emma, la coucha délicatement et remonta la couverture jusqu'à son menton. La petite s'apaisa enfin, son souffle devenant plus régulier.
Léa resta quelques secondes à l'observer, puis, d'un pas hésitant, elle quitta la chambre et redescendit.
Dans le salon, l'atmosphère était électrique. Thomas était adossé au mur, les bras croisés, son regard rivé sur Adrien avec une intensité menaçante. Ce dernier, lui, semblait étrangement calme. Trop calme.
Léa se racla la gorge pour rompre le silence pesant.
- Tu veux un café ? demanda-t-elle, sans trop savoir pourquoi elle posait cette question.
Thomas tourna brusquement la tête vers elle, incrédule.
- Tu plaisantes ?
- Non. Je veux juste... parler.
Adrien haussa un sourcil, visiblement surpris, mais il ne dit rien.
Léa soupira et se dirigea vers la cuisine. Elle sentit Thomas derrière elle, tendu comme un arc.
- Qu'est-ce que tu fais, Léa ? souffla-t-il à voix basse.
- Je veux comprendre pourquoi il est là.
- Il veut seulement foutre le bordel dans ta vie, comme il l'a toujours fait.
- Peut-être. Mais je dois l'entendre dire les choses.
Thomas secoua la tête, exaspéré, mais il ne répondit rien. Il savait qu'elle avait pris sa décision.
Lorsqu'elle revint dans le salon avec deux tasses fumantes, Adrien l'observait avec cette intensité troublante qu'elle connaissait trop bien. Il la détaillait, comme s'il tentait d'ancrer chaque détail dans sa mémoire.
- Merci, murmura-t-il en prenant la tasse.
Léa s'assit en face de lui, et Thomas resta debout, une main crispée sur le dossier du canapé.
- Maintenant, parle, dit-elle d'une voix maîtrisée.
Adrien posa sa tasse sur la table basse et s'humidifia les lèvres.
- J'ai tout perdu, Léa. Mon mariage. Mon travail. Mon foutu équilibre.
- Et tu crois que c'est une raison pour revenir vers moi ?
- Non. Je reviens pour Emma.
Son regard ne vacilla pas. Léa sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- Tu ne l'as jamais vue. Jamais cherchée.
- Parce que j'avais peur.
Elle écarquilla les yeux.
- Peur ?
- Oui. Peur d'être comme mon père. Peur d'échouer encore.
Léa sentit son cœur se serrer malgré elle. Elle connaissait l'histoire d'Adrien, l'enfance brisée, l'absence de repères. Mais cela n'excusait rien.
- C'est facile de dire ça maintenant, répondit-elle.
Adrien posa ses coudes sur ses genoux et pencha la tête, l'air fatigué.
- Je sais. Je suis arrivé trop tard.
Léa ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne sortit. Car, malgré tout, une partie d'elle savait qu'Adrien disait vrai.
Thomas, lui, ne partageait pas cette indulgence.
- Tu n'as aucun droit sur Emma. Léa l'a élevée seule. J'ai été là quand elle en avait besoin. Pas toi.
Adrien planta son regard sombre dans celui de Thomas.
- C'est vrai. Mais ça ne change rien au fait qu'Emma est ma fille.
Léa sentit la tension atteindre son paroxysme. Elle devait garder le contrôle.
- Je ne sais pas ce que tu attends de moi, Adrien.
Il la fixa longuement avant de murmurer :
- Une chance.
Léa sentit un vertige la prendre.
Elle était consciente d'une chose : quoi qu'elle décide, rien ne serait plus jamais comme avant.
La nuit avançait, et pourtant, le temps semblait suspendu. Léa sentit une étrange oppression peser sur sa poitrine tandis qu'Adrien continuait de la fixer, attendant une réponse qu'elle n'était pas prête à donner.
Une chance.
Comme si les années de silence, d'absence et d'indifférence pouvaient s'effacer par une simple demande.
Thomas s'agita à côté d'elle, les poings serrés, prêt à exploser.
- Une chance ? répéta-t-il d'un ton froid. C'est une blague, j'espère.
Adrien ne se laissa pas démonter.
- Je veux simplement être présent pour Emma. Ce n'est pas un caprice.
Thomas ricana, un rire amer et tranchant.
- Présent ? Après deux ans d'abandon ? Excuse-moi si je ne te crois pas une seule seconde.
Léa posa une main apaisante sur le bras de Thomas, sentant la tension vibrer sous sa peau. Elle ne pouvait pas le blâmer pour sa colère. Après tout, c'était lui qui avait pris le rôle de père dans la vie d'Emma, pas Adrien.
Mais une peur sourde lui nouait l'estomac. Avait-elle le droit de priver Emma de son père biologique, malgré tout le mal qu'il avait fait ?
- Pourquoi maintenant ? souffla-t-elle, sa voix trahissant son trouble.
Adrien prit une inspiration, hésitant.
- J'ai... touché le fond. Quand ma femme m'a quitté, quand j'ai perdu mon boulot, j'ai réalisé à quel point j'étais seul. Et que tout ce que j'avais fui me rattrapait.
Il releva les yeux vers elle, son regard brûlant de sincérité.
- J'ai pensé à toi. À Emma. À ce que j'avais laissé derrière moi.
Léa sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- Ce que tu as laissé derrière toi ? C'est facile à dire.
- Je sais. Et je ne te demande pas de me pardonner. Juste... de me laisser prouver que je peux être là pour elle.
Un silence tendu s'installa. Thomas ne quittait pas Adrien du regard, comme s'il pouvait le faire disparaître par la seule force de sa volonté.
Puis, d'une voix tranchante, il déclara :
- Léa, ne fais pas ça.
Elle tourna la tête vers lui, surprise par la gravité de son ton.
- Ne lui laisses pas cette porte ouverte, poursuivit-il. Il va te briser à nouveau.
Léa sentit son cœur se serrer. Elle savait que Thomas avait raison. Mais une part d'elle, celle qui n'avait jamais complètement cessé de croire en Adrien, hésitait.
Adrien se redressa, les épaules tendues.
- Je ne veux pas te récupérer, Léa.
Elle tressaillit.
- Alors pourquoi es-tu là ?
- Parce qu'Emma est ma fille. Et que je veux être son père.
Les mots tombèrent comme une sentence. Léa sentit un poids s'abattre sur ses épaules.
- Il est tard, murmura-t-elle finalement.
Un éclair passa dans le regard d'Adrien, une lueur de déception vite masquée. Il hocha lentement la tête et se leva.
- D'accord.
Léa l'accompagna jusqu'à la porte, évitant soigneusement de croiser son regard.
- Je trouverai un moyen, dit-il en se tournant vers elle.
Elle ne répondit rien, figée dans une tempête d'émotions contradictoires.
Quand la porte se referma derrière lui, Léa sentit un frisson glacial l'envahir.
Car elle savait, au fond d'elle, qu'Adrien ne comptait pas abandonner aussi facilement.
Le silence qui suivit le départ d'Adrien était oppressant. Léa restait immobile devant la porte, la main encore posée sur la poignée, comme si elle hésitait à la rouvrir pour s'assurer qu'il était réellement parti. Mais elle savait qu'il n'était pas du genre à disparaître aussi vite.
Derrière elle, Thomas bouillonnait.
- Tu ne peux pas être sérieuse, lâcha-t-il enfin.
Léa ferma les yeux un instant, rassemblant son courage avant de se tourner vers lui.
- Je n'ai rien dit.
- Justement ! Tu l'as laissé parler, tu l'as laissé s'installer ici comme si de rien n'était. Ce type t'a brisée, Léa ! Et maintenant, il revient et tu lui sers un café ?
La colère de Thomas était justifiée, et pourtant, elle la blessa.
- Tu crois que c'est facile pour moi ? répliqua-t-elle, piquée au vif.
- J'en ai aucune idée, Léa ! Parce que là, honnêtement, je ne te reconnais plus.
Elle sentit sa gorge se nouer.
- Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'Emma.
- Justement ! Tu veux vraiment qu'elle ait un père comme lui ? Un mec instable, qui disparaît et revient quand ça l'arrange ?
Léa se mordit la lèvre. Elle aurait voulu dire non, qu'elle ne laisserait jamais Adrien entrer dans leur vie après tout ce qu'il avait fait. Mais la réalité était plus compliquée.
- Il a l'air sincère, souffla-t-elle.
Thomas éclata de rire, un rire amer et blessé.
- Sincère ? Adrien ? Léa, tu te souviens de la dernière fois qu'il t'a regardée avec cet air-là ? Il t'a dit qu'il t'aimait. Que tu étais la seule pour lui. Et quelques jours après, tu découvrais qu'il couchait avec une autre.
Le souvenir était encore douloureux. Léa détourna le regard, cherchant à masquer l'ombre qui traversa ses traits.
- C'était il y a longtemps, murmura-t-elle.
- Les gens comme lui ne changent pas.
Un silence pesant s'installa entre eux.
- Et moi ? demanda Thomas, plus doucement cette fois.
Léa releva la tête.
- Quoi ?
- Moi, dans tout ça. Où je me situe ?
Elle ouvrit la bouche, mais il leva la main pour l'interrompre.
- Parce que j'ai l'impression que je me bats pour une place qui devrait déjà être acquise.
Léa sentit son cœur se serrer.
- Tu comptes vraiment remettre notre relation en question à cause de ça ?
Thomas la fixa un instant, puis secoua la tête, un sourire triste aux lèvres.
- Ce n'est pas moi qui la remets en question, Léa.
Et sur ces mots, il quitta le salon, la laissant seule avec son chaos intérieur.
---
La nuit fut longue. Léa ne dormit presque pas, hantée par les souvenirs qu'Adrien avait réveillés et les paroles de Thomas qui tournaient en boucle dans sa tête.
Le lendemain matin, elle se leva fatiguée, les traits tirés, et rejoignit Emma dans la cuisine. La petite était en pleine discussion avec sa poupée, insouciante du tumulte qui agitait sa mère.
- Bonjour, ma chérie, murmura Léa en l'embrassant sur le front.
Emma leva vers elle ses grands yeux pétillants.
- Maman, hier y'avait un monsieur !
Léa sentit son estomac se contracter.
- Oui, c'était... un ami.
Emma hocha la tête avec sérieux.
- Il avait des yeux comme moi.
Un frisson parcourut Léa.
Bien sûr qu'Emma avait remarqué. Elle était trop jeune pour comprendre, mais elle avait vu.
Et Léa comprit, en cet instant précis, que peu importe ses hésitations, Adrien faisait déjà partie de la vie de sa fille.
Le matin s'étira dans une lenteur pesante. Léa s'efforça de se concentrer sur les gestes du quotidien : préparer le petit-déjeuner, habiller Emma, vérifier ses e-mails. Mais chaque tâche était entachée par les pensées qui tournaient en boucle dans son esprit.
Thomas n'était pas rentré après leur dispute. Il n'avait pas laissé de message non plus. Son absence, bien que discrète, pesait lourd dans l'atmosphère. Léa tentait de se convaincre qu'il avait simplement besoin d'un peu de temps, mais une angoisse sourde lui serrait la poitrine.
Emma, elle, semblait insouciante. Elle chantonnait une comptine en jouant avec sa peluche, ignorant les tensions invisibles qui planaient autour d'elle.
- Maman, on va au parc aujourd'hui ?
Léa caressa tendrement les boucles blondes de sa fille.
- Pas aujourd'hui, ma puce. Maman a du travail.
Emma fit la moue mais ne protesta pas. Elle retourna à son jeu, laissant Léa seule avec son café refroidi et ses pensées embrouillées.
Un bruit de notification la fit sursauter. Elle attrapa son téléphone et sentit son cœur rater un battement en voyant le nom affiché.
Adrien.
Elle hésita une seconde avant d'ouvrir le message.
"Je sais que je t'ai fait du mal. Mais je ne partirai pas cette fois. Je veux voir Emma. Dis-moi quand je peux passer."
Léa serra les dents. Il était direct, comme toujours.
Elle tapota sur l'écran, hésitant à répondre. Devait-elle vraiment lui donner cette opportunité ? Thomas avait raison : Adrien avait toujours été un homme instable, un électron libre incapable de se fixer. Mais il était aussi le père d'Emma.
Un soupir lui échappa. Elle ne pouvait pas prendre cette décision seule.
Elle tenta d'appeler Thomas, mais il ne répondit pas.
Léa se mordit la lèvre, sentant une boule se former dans sa gorge.
Elle était sur le point de ranger son téléphone lorsque celui-ci vibra à nouveau. Cette fois, le message venait d'un numéro inconnu.
"Tu ne devrais pas lui faire confiance. Il n'est pas revenu par hasard."
Son sang se glaça.
Son regard passa d'Emma, qui continuait de jouer paisiblement, à l'écran de son téléphone.
Un frisson lui parcourut l'échine.
Quelque chose lui échappait. Et elle devait découvrir quoi.
Léa relut le message plusieurs fois, une étrange sensation lui nouant l'estomac. Qui pouvait bien lui envoyer ça ? Et surtout, qu'est-ce que cela signifiait ?
Elle hésita une seconde avant de taper une réponse.
"Qui êtes-vous ? Que voulez-vous dire ?"
Le message resta en attente. Pas de réponse. Un silence oppressant.
Elle inspira profondément, essayant de calmer la panique qui menaçait de la submerger. Ce message pouvait venir de n'importe qui. Une mauvaise plaisanterie ? Une ex d'Adrien ? Quelqu'un qui voulait simplement semer le trouble ?
Mais pourquoi maintenant ? Juste après son retour ?
Elle sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale.
- Maman ?
La voix d'Emma la ramena brusquement à la réalité. La petite la regardait avec ses grands yeux curieux, sa poupée serrée contre elle.
- Tu fais une drôle de tête...
Léa força un sourire.
- Tout va bien, ma chérie.
Elle éteignit son téléphone et se leva. Elle ne devait pas se laisser envahir par la peur. Elle devait rester lucide.
Mais au fond d'elle, une certitude s'imposait déjà : quelque chose clochait avec le retour d'Adrien.
Et elle allait devoir le découvrir avant qu'il ne soit trop tard.
---
La journée passa dans une étrange torpeur. Léa tenta de travailler, mais son esprit revenait sans cesse à ce message anonyme. Elle vérifia son téléphone toutes les cinq minutes, mais aucune nouvelle notification ne s'afficha.
Où était Thomas ? Il ne répondait toujours pas à ses appels.
Et Adrien... devait-elle lui répondre ? Lui accorder cette rencontre avec Emma ?
Le crépuscule peignait déjà le ciel de teintes orangées lorsqu'un bruit à l'extérieur attira son attention. Une voiture venait de se garer devant chez elle.
Son cœur s'emballa.
Elle jeta un coup d'œil par la fenêtre... et son souffle se coupa.
Adrien.
Il était là. Adossé contre sa voiture, un air indéchiffrable sur le visage.
Il savait qu'elle était là. Il attendait qu'elle vienne à lui.
Léa sentit un mélange de peur, de colère et d'excitation la traverser.
Elle ferma les yeux une seconde, cherchant à calmer les battements affolés de son cœur.
Puis, lentement, elle ouvrit la porte.
L'air du soir était chargé d'humidité, et pourtant, Léa sentait sa gorge s'assécher à mesure qu'elle avançait vers Adrien. Il n'avait pas bougé, observant chacun de ses pas avec cette intensité troublante qui avait toujours eu le don de la déstabiliser.
- Tu es venue, murmura-t-il en esquissant un sourire en coin.
Léa croisa les bras sur sa poitrine, cherchant à masquer son trouble.
- Je n'ai pas vraiment eu le choix, souffla-t-elle.
Son regard s'attarda sur lui. Toujours aussi sûr de lui, avec ce charisme brut qui semblait défier le monde. Mais il y avait quelque chose de différent cette fois. Une ombre dans ses yeux, une lassitude qu'elle ne lui avait jamais vue auparavant.
- Qu'est-ce que tu fais ici, Adrien ?
Il soupira et passa une main dans ses cheveux, un geste nerveux qu'il faisait rarement.
- Je voulais te voir.
- Tu l'as déjà fait hier, rétorqua-t-elle en haussant un sourcil.
- Oui, mais cette fois, je veux te parler. Pour de vrai.
Léa sentit un frisson lui parcourir l'échine. Il y avait une gravité dans sa voix, quelque chose d'inhabituel.
- Je t'écoute.
Adrien baissa la tête, comme s'il hésitait. Puis il releva les yeux, et ce qu'elle y vit la troubla plus qu'elle ne l'aurait voulu.
- Je sais que je n'ai pas été à la hauteur. Je sais que j'ai tout gâché entre nous.
Léa ne répondit rien. Elle n'avait pas envie de replonger dans le passé.
- Je ne suis pas revenu pour foutre ta vie en l'air, Léa. Je suis revenu parce que j'ai compris certaines choses.
Elle croisa son regard et y lut un mélange de sincérité et de douleur.
- Et qu'est-ce que tu as compris ? demanda-t-elle, la voix plus tremblante qu'elle ne l'aurait voulu.
Il inspira profondément avant de répondre :
- Que je t'ai perdue une fois. Et que je ne suis pas sûr de pouvoir l'accepter une seconde fois.
Un silence tendu s'abattit entre eux.
Léa sentit son cœur cogner contre sa poitrine. C'était exactement le genre de phrases qu'Adrien savait prononcer avec cette voix rauque et cette intensité capable de la faire vaciller.
Mais elle n'était plus la même.
- Il est trop tard, Adrien, souffla-t-elle.
Son sourire s'effaça légèrement, mais il ne détourna pas le regard.
- Tu es sûre ?
Léa ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit derrière elle la coupa net.
Elle se retourna.
Thomas se tenait là, à quelques mètres d'eux. Il les avait vus.
Et à en juger par l'expression glaciale sur son visage, il avait entendu bien plus que ce qu'elle aurait voulu.
Le regard de Thomas était dur, comme un métal froid, et Léa sentit son estomac se tordre. Elle n'avait pas vu ni entendu la voiture, mais elle savait qu'il l'avait vue, elle, Adrien, et tout ce qui se passait. Le malaise dans l'air était palpable, une tension prête à exploser.
Adrien, visiblement surpris de l'apparition soudaine de Thomas, s'effaça légèrement sur le côté, mais ne perdit pas son assurance. Il garda sa posture de défi.
- Thomas, murmura Léa, une pointe d'angoisse dans la voix.
Il ne répondit pas immédiatement. Il se contenta de la fixer, un éclair de déception traversant ses yeux avant qu'il ne les pose sur Adrien.
- Donc, c'est ça, hein ? souffla-t-il, la voix étrangement calme. Tu m'as dit qu'il n'y avait plus rien entre vous, Léa.
Léa se sentit vaciller. Elle avait l'impression d'être prise entre deux feux, entre cet homme qui faisait partie de son passé et celui qui faisait désormais partie de son présent. Mais elle savait que Thomas n'était pas du genre à supporter longtemps cette situation.
- Ce n'est pas ce que tu crois, Thomas, commença-t-elle, mais ses mots se perdirent dans l'air, comme suspendus par la tension palpable entre eux.
Adrien, lui, semblait plus à l'aise. Peut-être parce qu'il avait toujours eu cette capacité à manipuler les situations, à mettre les gens dans des positions inconfortables. Il avança d'un pas, comme si cela allait apaiser l'atmosphère.
- Thomas, on ne va pas faire semblant que tout va bien, hein ? dit-il d'un ton léger, presque moqueur. Tu sais très bien que Léa et moi, ça a été... complexe.
- "Complexe", hein ? répéta Thomas, son regard s'assombrissant. Un joli euphémisme.
Léa sentit les gouttes de sueur perler sur son front. Elle n'avait pas envie de se retrouver dans ce genre de confrontation. Pas maintenant. Pas avec lui.
Elle tourna lentement son regard vers Adrien, une lueur de colère naissant dans ses yeux. Elle avait été naïve de penser qu'il pourrait revenir dans sa vie sans provoquer un chaos. Mais il avait toujours été ainsi. Il n'était pas un homme qui cherchait à réparer ses erreurs. Non, il était celui qui revenait pour réclamer ce qu'il pensait lui appartenir.
- Thomas, s'il te plaît, dit-elle, sa voix plus ferme, mais toujours tremblante d'émotions. Laisse-moi gérer ça.
Thomas la fixa longuement, ses lèvres serrées, avant de détourner le regard et de se tourner vers Adrien.
- Je vois. C'est comme ça, alors ?
Un silence s'installa, lourd et accablant. Léa avait l'impression que le temps s'était figé autour d'eux. Puis, Thomas se tourna brusquement pour repartir, mais son regard se figea sur elle.
- Je n'ai pas de temps pour ça, Léa, lâcha-t-il. Si tu veux jouer à ce jeu, fais-le seule.
Il tourna les talons sans attendre de réponse et s'éloigna à grands pas.
Léa le regarda s'éloigner, son cœur se brisant un peu plus à chaque pas qu'il faisait. Elle voulait courir après lui, lui demander de revenir, de comprendre, mais elle savait que ce serait futile. Elle avait déjà perdu quelque chose ce soir-là, quelque chose de précieux.
Mais Adrien... Adrien était toujours là, à quelques mètres, observant la scène avec un sourire presque victorieux.
- Tu es vraiment une catastrophe ambulante, Adrien, murmura-t-elle.
Il haussait les épaules, comme si tout cela était une sorte de jeu auquel il était de retour pour participer.
- Si tu veux, je peux lui parler, le faire revenir.
Léa secoua la tête, lasse.
- Non. C'est déjà trop.
Mais Adrien, comme un papillon attiré par la flamme, ne semblait pas prêt à se retirer aussi facilement.