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Le recul du bélier

Le recul du bélier

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Genre: Sci-Fi
Le recul du bélier est une oeuvre portée par des acteurs qui refusent le délitement de leur société. Convaincus que l'homme est le premier fossoyeur de la nature, de son environnement, ils se battent pour ne pas laisser un monde irrespirable aux futures générations. Le rapport à l'argent, le rapport à son environnement, la place de la femme et du plus faible sont les principaux moteurs de leurs combats. Issus de pays dont les sols et sous-sols regorgent de toutes les ressources vitales pour l'humanité, ils n'acceptent pas que les fils et filles issus de ces terres n'aient pas le minimum pour une vie décente. Ils se lancent alors, au péril de leur vie, à la quête d'un savoir susceptible de les hisser au niveau des leviers de commande de leur pays. Ce savoir acquis sera-t-il suffisant pour faire face à des monstres qui mettent à mal les leurs ?

Chapitre 1 No.1

Il se réveilla, suant à grosses gouttes. Un cauchemar. Un de ceux qui vous interdisent de fermer les yeux à nouveau.

3 h 15. Il se leva lourdement et se dirigea vers la salle de bain pour se laver la bouche, comme s'il devait se rendre à son bureau.

Dans quarante jours, il quitterait San Pedro, cette belle petite ville et son port maritime, puis son pays, son village natal, la terre de ses ancêtres, pour ailleurs. Un ailleurs qu'il ne connaissait qu'à travers les gros titres de journaux relatant les drames de ses semblables, de ceux qui n'ont pas su apprivoiser l'étoile de leur vie d'adolescent.

Certains étaient morts, noyés dans un océan avide de nourrir ses carnassiers. Les plus chanceux avaient débarqué, frigorifiés, sur les côtes de l'Eldorado. Et les « bénis de Dieu » s'étaient évaporés dans la nature, à la merci d'employeurs véreux ; mais ça, ils ne pouvaient pas le savoir.

Ces images de corps sans vie ou mutilés l'angoissaient.

Lui aussi, « enfant espoir » de sa famille, celui en qui une tribu entière voyait le Sauveur, pouvait finir dans l'antre d'un requin ou être étendu, inerte, recouvert d'une bâche après avoir longtemps agonisé dans les cales d'un vieux bateau non entretenu.

Il revint s'asseoir sur le lit, la tête dans les mains. Quarante jours. San Pedro. Les plages. Ses parents et tous les siens. Et son ami Ôdjo Kolo. Ce vieil ami qui l'avait vu grandir et dont seul lui connaissait l'existence. Loin d'Ôdjo Kolo, loin de leurs échanges qui lui donnaient l'occasion de penser l'évolution de sa société.

Submergé par la nostalgie de ses entretiens avec ce vieux sage venu d'un autre monde, il laissa le champ libre à ses souvenirs.

- Je suis là.

- Le soleil peut-il brûler ma carapace ?

- Le vent est vigoureux, les arbres se tordent, mais le Kalao sort son bec.

- Goplou est passé, je n'ai pas de nouvelles.

- J'ai soif, je cherche à boire.

- Bonjour mon fils, laisse-moi quelques minutes pour sortir.

Prenant tout son temps, Ôdjo Kolo, la vieille tortue mâle sortait de sa grotte.

Dialogue discordant, décousu, mais c'étaient les manières convenues pour se reconnaître, pour éviter de parler à l'inconnu, à l'ennemi.

Ôdjo Kolo avait vu grandir le quatrième fils de Djèlè. L'enfant ne rentrait jamais des plantations sans passer une main amicale sur le dos de la tortue mâle. Ses parents n'avaient pas cherché à comprendre pourquoi leur fils voulait les précéder à certains endroits du chemin du retour.

Ôdjo Kolo avait vu passer plusieurs générations de Sokiés, peuple mangeur de tortues. Il était resté des années durant, prostré à l'entrée de sa grotte, attendant en vain le retour de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrière-petits-enfants. Plus d'une fois, il avait loué les services de la famille Libé pour chercher à des kilomètres à la ronde, les traces de sa progéniture. Le père Libé revenait toujours la mine défaite. Mais comment pouvait-il en être autrement dans un environnement où les œufs et la chair des Ôdjo Kolo et de leurs semblables étaient recherchés ?

Lorsqu'un soir, rentrant d'une longue promenade, il entendit des bruits de pas, il sentit son cœur sortir de sa poitrine. « C'est la fin, c'est ma fin, il fallait bien que ça arrive un jour. Je vais enfin rejoindre les miens dans l'au-delà. » Ôdjo Kolo s'arrêta net, attendant d'être soulevé de terre comme les siens l'avaient été sous son regard impuissant, dissimulé sous quelque broussaille. Le temps parut interminable, sans fin. Une main tendre et apaisante caressa son dos rocailleux. Il garda la tête à l'intérieur de sa coquille, comme les gens de sa race l'ont toujours fait devant un danger.

- Hé ! Ôdjo Kolo, n'aie pas peur. Où vas-tu ? Puis-je te conduire rapidement à ton domicile ?

Le vieux mâle, terrorisé, ne répondit pas. « En voilà un qui est sans doute plus rusé bien que gamin. Il veut découvrir mon repère, espérant y trouver les miens afin de faire bonne chère », se dit-il.

- Mes parents seront là dans quelques minutes et si tu ne m'autorises pas à t'aider, je ne saurais justifier ma présence ici.

Kolo comprit qu'il n'avait pas le choix.

- Tout droit et sur ta gauche, après le baobab.

L'enfant se précipita car la voix de ses parents se faisait de plus en plus proche. Kolo sortit enfin la tête, mais n'eut pas le temps de remercier son bienfaiteur qui se sauvait déjà.

Le frère aîné, qui avait vu l'enfant disparaître derrière le buisson, l'attendait, assis sur un vieux tronc d'arbre.

- Pourquoi cours-tu toujours comme un forcené à cet endroit du chemin ? Tu donnes le sentiment d'obéir à un rite. Même la vieille1te trouve étrange...

- Tiens, je ne l'avais même pas remarqué. J'aime bien courir et si vous êtes si observateurs comme tu le prétends, vous avez dû vous en apercevoir

- Personne n'a perdu de vue que tu prépares les Jeux olympiques, mais d'où viens-tu ?

- J'ai eu un besoin urgent et comme le village est encore loin...

- Et pourquoi ne nous l'as-tu pas dit ?

- Je ne vais quand même pas faire un communiqué pour vous annoncer que...

- Ôssato, n'oublie pas que je suis ton aîné, alors soigne la forme de ton langage.

- Excuse-moi, Ayiko, je n'ai pas voulu te manquer de respect.

En d'autres temps, Ôssato se serait rebiffé. Mais ici, il ne fallait pas donner l'occasion à son frère de fouiner, au risque de mettre en péril la vie du vieil Ôdjo Kolo.

Le lendemain, Ôssato prétexta une légère fièvre pour ne pas accompagner ses parents aux champs. Il rejoignit le repère de la vieille tortue mâle.

- Comment vas-tu, mon enfant ?

- Bien, très bien.

- Et tes parents ?

- Tous se portent bien.

- As-tu pris les précautions nécessaires pour venir ici ? J'ai tellement peur d'être soulevé de terre... Je n'ai pas perdu l'espoir de voir un jour me revenir un de mes descendants qui aurait échappé par miracle aux tiens...

- Personne ne m'a suivi et personne ne m'a vu entrer ici. Et je reste persuadé que tu ne quitteras pas cette terre sans avoir vu et parlé avec un membre de ta famille qui vit peut-être quelque part...

- Que le ciel t'entende mon fils, qu'il t'entende. Mais quelles sont les nouvelles du matin ?

- J'ai voulu passer quelques heures avec toi, alors je suis venu. Je voudrais surtout que tu me parles davantage de toi, des tiens, des miens et des rapports violents qui ont jalonné et guident encore aujourd'hui l'histoire de nos deux peuples. Il n'y a que toi qui puisses le faire. Je poserais la même question à mes parents qu'ils me prendraient pour un déséquilibré. Personne ne sait au village que je comprends et parle votre langage. Mon refus de manger votre chair et celle de quelques espèces de la forêt est rangé sous la bannière des caprices d'un gamin un peu trop gâté. On soupçonne certains dons chez moi. Il paraît même que je serais un vieux sorcier du village revenu sur terre. M'intéresser à la vie des habitants de la forêt, m'inquiéter de leur sort, ajouterait aux interrogations à mon égard.

- Et que veux-tu savoir, mon fils ?

- Tout, absolument tout.

- Malgré mon âge très avancé, je ne saurais te dire d'où vient la haine que nous vouent les gens de ta race. Des décennies durant, je les ai vus défiler avec des paniers chargés de victuailles dont toutes sortes d'animaux. J'ai vu leurs pièges disséminés partout, attraper des animaux qui ne demandaient qu'à suivre leur chemin. Mon cœur a saigné devant la douleur d'enfants assistant à l'agonie d'une mère prise dans un piège. J'ai souffert de ne pas pouvoir venir en aide à des parents témoins de la mort certaine de l'un de leurs enfants. J'ai connu ton père lorsqu'il avait ton âge. Il allait en file indienne aux champs avec ses frères et ses sœurs. La route de vos plantations ne passait pas encore aussi près de ma grotte. Je les ai vus adolescents porter les grands filets que leurs parents étendaient pour capturer les animaux, petits et grands. Une partie de chasse était un jour de pleurs, de douleurs et de lamentations dans nos rangs, illustres ou anonymes habitants de cette forêt. Je n'ai pas toujours habité dans cette grotte. J'ai dû m'y replier pour sauver ma vie et celle des miens.

- Et pourquoi cela ?

- Les tiens ont toujours pratiqué la culture sur brûlis, détruisant ainsi chaque année des dizaines d'hectares de forêt. Même Djé la panthère et Koukouo le lion n'en menaient pas large devant un feu qui avançait avec rage, dopé par le vent. Je les ai vus abandonner les leurs pour sauver leur peau. Inutile d'ajouter que ceux de notre espèce qui traînaient dans l'espace en feu n'avaient aucune chance. Comme si cela ne leur suffisait pas, les tiens se sont mis dans les dernières décennies à abattre tous les gros arbres qui nous abritaient, nous obligeant ainsi à émigrer pratiquement chaque saison. De nombreuses espèces animales que j'ai connues enfant ont disparu, faute de flore adaptée à leur mode de vie. Le monde des tiens est sans pitié.

- Mais Ôdjo Kolo, il fallait bien que les miens se nourrissent.

- Et le seul moyen était de brûler leur terre ou d'abattre tous les arbres. Les tiens ont toujours choisi le chemin de la facilité.

- As-tu eu l'occasion d'approcher nos villages, de voir de plus près le mode de vie de ceux qui étaient et qui restent à tous égards tes ennemis ?

- Oui, les miens et moi avons observé, de jour comme de nuit, les tiens dans leurs villages. Ce fut au prix de précautions sans commune mesure, mais nous l'avons fait. Nous voulions connaître, comprendre les raisons qui motivaient ces comportements belliqueux envers nous. Nous voulions trouver dans l'observation de leurs coutumes, les moyens d'échapper aux drames qu'ils nous faisaient subir. Nous n'avons pas réussi. Mais nous avons beaucoup appris sur ces peuples. Nous avons vu leurs villages grandir, s'agrandir. Nous avons surtout remarqué leurs changements de comportement au fur et à mesure que ces villages s'accroissaient. Mais un élément a davantage captivé notre attention.

Après la venue au village de personnes d'une autre couleur, certains des tiens ont commencé à parler une autre langue. Et ceux qui parlaient cette autre langue devinrent au fil du temps les nouveaux chefs du village, les références. Qui étaient ces personnes d'une autre couleur ? D'où venaient-elles ? Par quelle magie avaient-elles réussi à soumettre des peuples qui faisaient la loi dans nos forêts ? Nous avons vu certains des enfants du village disparaître et réapparaître. Je saurai plus tard avec toi qu'ils allaient dans d'autres lieux pour apprendre davantage les subtilités de la magie des gens à la peau pâle.

Vos coutumes, vos traditions ont été d'abord relativisées avant d'être considérées comme quantités insignifiantes. Les tiens étaient certes forts pour nous détruire, mais en cédant leur âme à de nouveaux venus pour des raisons qui nous ont toujours échappé, ils ont étalé leurs faiblesses, leurs limites.

- J'entends ton propos, Ôdjo Kolo ; je note toutefois que les nouveaux venus ont aussi apporté des éléments susceptibles d'améliorer le quotidien des miens.

- Mais à quel prix ! Et je ne suis pas sûr que l'âme de votre peuple survive à ce mélange. Le mien retrouvera-t-il le chemin d'une existence paisible avec les nouveaux envahisseurs ? Violente question à la réponse incertaine.

- N'y compte pas, Ôdjo Kolo. Leur mode de vie me semble davantage dévastateur si je m'en tiens à ce que mes lectures m'ont permis de comprendre.

- Il se fait tard, le temps de retrouver les tiens a sonné. Il faut presser le pas pour ne pas être emporté par les ombres dévoreuses de la nuit.

- Je n'ai pas peur, Ôdjo Kolo. La peur n'est pas inscrite dans mes gènes.

- Je retrouve là, les fières paroles de tes ancêtres. Sauve-toi mon fils pour que tu puisses me revenir.

- Je pars, mais je reviendrai demain. J'ai une importante décision à prendre et j'ai besoin de tes conseils en plus de ceux que vont certainement me prodiguer mes parents.

- Je serai toujours là pour toi, tant que j'aurai la force de me lever.

Ôssato n'oublia pas les précautions d'usage avant de quitter celui avec qui il entretenait des rapports que nul ne comprendrait.

Chapitre 2 No.2

La fin de l'échange avec le vieil Ôdjo Kolo fit place à la réminiscence des premiers instants avec une femme, belle à vous dresser éternellement les poils des testicules, majestueuse.

Devant solliciter le concours du directeur général du port, il s'était rendu à ses bureaux pour déposer sa demande de rendez-vous dans les mains de la secrétaire particulière. Une jeune femme qui avait quelques années de plus que lui. Au premier contact, leurs yeux ne s'étaient pas quittés, comme pour transmettre un lien, un message.

- Revenez demain, je ferai ce que je peux pour que vous soyez reçu, avait-elle dit.

- Merci d'avance, madame, avait-il répondu confusément.

Il était sorti du secrétariat du directeur général candidement heureux, convaincu que l'Étoile, celle que son grand-père avait dit le protéger et le conduire vers des sommets insondables, venait de luire. Il reviendrait le lendemain au secrétariat du DG et rien ne pourrait l'en empêcher. Rien. Il avait pris ce qu'il lui restait d'économies et était allé acheter de nouvelles chaussures, de nouveaux habits. Il n'aurait pratiquement plus rien, mais qu'importe, demain était le plus important, demain était l'essentiel. Il chanta toute cette soirée-là et dormit très peu. Le matin venu, il ne quitta pas sa montre des yeux. À 10 heures, il était au secrétariat du DG.

- Avez-vous passé une bonne nuit ? lui demanda la ravissante mulâtre.

- Oui, mais j'ai très peu dormi. Vous savez, dans notre situation, nous vivons dans l'anxiété et...

- Vous n'avez pas le droit à cet âge de vous laisser aller à des comportements qui pourraient vous vieillir très vite. Et pour ce qui est de l'objet de votre présence ici, le DG vous recevra dans quelques minutes. J'ai fait ma part, il vous revient maintenant d'assumer vos ambitions et de montrer que vous êtes prêt à donner le meilleur de vous-même. Donnez surtout le sentiment que vous pouvez apporter quelque chose si vous êtes embauché.

Ô lamé Djonô n'avait pas quitté la secrétaire particulière des yeux. Les paroles dites avaient traversé ses oreilles comme le vent passe à travers une porte ouverte. On lui parlait de son avenir, de sa capacité à saisir la chance qu'on lui donnerait et lui, regardait les lèvres de son interlocutrice. Conquis par un physique que le Créateur avait pris soin de modeler. Il était surpris que cette inconnue lui parle de son ambition, stupéfait que cette femme dont il ignorait encore l'existence il y a quelques jours lui dise avoir « fait sa part » comme si leurs destins étaient liés, comme si leurs horizons se fondaient en un seul chemin. Que voulait-elle ? Qui était-elle ? Se comportait-elle de manière identique avec tous ceux et toutes celles qui sollicitaient un rendez-vous avec son patron ? Était-ce son attitude à lui qui avait généré une empathie ou une sorte de pitié à son égard ? Il voulut chercher des explications, mais se ravisa.

- Merci de tout cœur, madame ; je vais m'efforcer dans les minutes qui suivent de mériter votre confiance...

La secrétaire particulière n'avait pas relevé le propos ambigu d'Ôssato comme s'ils se comprenaient, avait admis de concert la naissance d'une aventure. Une aventure entre l'adolescent qu'il était et une jeune femme qui semblait connaître quelques codes de la vie des adultes.

Ôssato fut embauché et il lui fut confié le poste de délégué auprès du directeur des ressources humaines, chargé de vérifier au quotidien la présence des ouvriers du port. Une très lourde responsabilité pour quelqu'un qui n'avait pas de vécu dans ce domaine. Il ne cogita pas longtemps sur les raisons qui avaient conduit le DG du port à lui confier ces responsabilités. Il y vit la main de la secrétaire particulière.

Quelques semaines plus tard, il fut convoqué dans le bureau du DG. C'est un peu paniqué qu'il frappa à la porte du Grand Manitou.

- Entrez monsieur Ôssato... Prenez place. Comment allez-vous ? Et dans quel état d'esprit êtes-vous après vos premiers jours parmi nous ?

- Ça va monsieur le directeur, ça va, répondit-il timidement.

- Connaissez-vous les raisons de votre présence dans mon bureau ?

- Non, monsieur le directeur ; pour ne rien vous cacher, j'en suis un peu surpris.

- Nous avons mené une petite enquête vous concernant et nous avons appris que vous avez été exclu du lycée pour « comportements n'étant pas en adéquation avec le statut d'un élève ».

- Qu'est-ce à dire ? demanda Ôssato.

- Il nous est revenu que vous auriez été à la tête de plusieurs frondes d'élèves pour semer le désordre au lycée. Sachez qu'ici on ne fait pas de révolution. Votre attitude durant les premières semaines de votre embauche nous a davantage montré un garçon sérieux et prenant à cœur la tâche qui lui avait été confiée. Vous allez changer de fonction, vous serez désormais mon assistant. Vous prendrez un des bureaux auprès de ma secrétaire particulière

- Serait-ce une façon de me tenir à l'œil ? se hasarda Ôssato.

- Je n'en vois pas la nécessité, répondit le directeur derrière un petit sourire. Si nous n'avions pas besoin de vous, on vous l'aurait fait savoir sur le champ. Nous n'avons pas obligation de vous garder. Prenez votre nouvelle fonction comme une promotion, une marque de crédit à votre égard.

- Merci infiniment, monsieur le directeur ; je tâcherai de mériter votre confiance.

- Monsieur Ôssato ?

- Oui, monsieur le directeur ?

- Avez-vous des ambitions ? Quels sont vos projets ? Quel est votre rapport à l'argent ?

Ôssato parut décontenancé par cette kyrielle de questions. Que voulait le directeur ? Où voulait-il en venir ? Ôssato n'avait rien demandé. Lui qui sortait à peine de l'adolescence en était encore à s'interroger sur les motifs qui avaient décidé le directeur général du port à lui confier autant de responsabilités. Des femmes et des hommes diplômés attendaient certainement dehors, prêts à occuper ce poste. Bien des personnes qualifiées en avaient fait le rêve de leur vie. Il marqua un temps puis, regardant le directeur dans les yeux, il lui dit :

- Oui, j'ai des ambitions, de grandes ambitions. Je veux reprendre mes études et je vais les reprendre. Je suis venu ici pour gagner de l'argent et quitter le pays pour donner corps à ce projet. Je veux être de ceux qui changeront demain ce pays. Je ne suis pas d'accord avec la manière dont il est dirigé mais je n'ai pas les moyens intellectuels, pour l'instant, pour faire valoir mes idées. J'ai appris qu'on pouvait rapidement gagner de l'argent en travaillant ici. C'est la raison de ma présence en ces lieux. Je ne sais pas combien de temps cela me prendra, mais j'espère y parvenir très rapidement.

Le directeur le regarda fixement, captivé. « Quel aplomb ! » pensa-t-il

- Puis-je vous poser une question, monsieur le directeur ?

- Appelez-moi, Belo. Ce sera plus simple. Je vous écoute.

- En quoi consiste la fonction d'assistant ? Qu'aurais-je concrètement à faire ?

- Je crois que nous aurons tout le temps d'en reparler. Que faites-vous ce soir ?

- Pas grand-chose. Je dois rencontrer des « frères en Christ », mais je peux sans souci appeler mes amis pour remettre notre rencontre.

Ôssato avait bien longtemps compris qu'un rendez-vous avec un supérieur direct ne se refusait pas. Une rencontre avec l'un des hommes les plus puissants du pays, celui-là même à qui le PDG de l'organe censé sortir tout le sud-ouest du pays du sous-développement plaçait toute sa confiance, ne pouvait pas être remis à un autre jour. Une chance qui ne repasserait sans doute pas.

- Floriane ?

- Oui, monsieur Belo ?

- Peux-tu te joindre à nous ce soir chez moi, si ton compagnon le permet ? Je reçois mon nouvel assistant et j'aimerais que tu sois là.

- Je m'arrangerai, monsieur Belo. Il suffit que je sache l'heure.

- Vingt heures.

Ôssato était surpris de voir le directeur appeler sa secrétaire par son prénom, ébahi de l'entendre la tutoyer. Il trouva une explication dans la trentaine d'années qui devait séparer monsieur Belo et mademoiselle Floriane Loficial.

Pourquoi l'explication de son rôle d'assistant du directeur nécessitait-elle une rencontre à domicile ? Ôssato n'eut pas longtemps à cogiter. Il avait juste le temps de rentrer et de se changer.

La ravissante Floriane vint le chercher. Il lui proposa un verre, mais elle déclina l'invitation. Ils devaient se rendre chez le directeur où ils auraient forcément à boire et à manger. Ils échangèrent peu de mots durant le trajet qui les conduisit auprès de leur supérieur.

Celui-ci les attendait, dans une maison cossue, avec un salon où se côtoyaient des meubles importés d'Europe et le génie artistique local.

Monsieur Belo exigea le tutoiement afin, expliqua-t-il, que les « relations soient simples ». Ôssato semblait dépassé par la célérité avec laquelle les éléments avançaient. Le repas était terminé et le directeur n'avait toujours pas abordé l'objet de leur rencontre.

Il fut davantage intrigué lorsque monsieur Belo demanda à son épouse de s'éclipser. Madame Belo ne devait sans doute pas être mise au courant des grandes stratégies managériales de son époux.

Plus encore que le départ fort discret de madame Belo, c'est la présence de mademoiselle Floriane Loficial qui le questionnait. Floriane Loficial était-elle une simple secrétaire ou partageait-elle d'autres morceaux de sa vie avec le directeur ?

Le temps passait et Ôssato se faisait violence pour dissimuler son impatience, cacher une irritation montante.

- Jeune homme ?

- Oui, monsieur le directeur ?

- Puis-je me permettre de te poser quelques questions sur ta vie privée ?

Le léger silence qui suivit la question du directeur était une réponse négative mais, non formulée explicitement, elle n'en était plus une. Énoncée ainsi, la question du directeur n'appelait qu'une seule réponse de la part de son obligé.

- Je n'y vois aucun souci, monsieur le directeur. J'ai un âge qui ne me permet pas d'avoir encore beaucoup de fantômes dans les placards. Que voulez-vous savoir ?

- Excusez-moi, mais je n'ai pas compris ce qu'a voulu dire Ôssato, intervint mademoiselle Floriane.

- Je veux juste dire qu'il faut avoir traversé beaucoup de rivières pour mesurer la population de crocodiles qui s'y trouvent. Je suis encore bien jeune pour avoir beaucoup de secrets.

- As-tu des frères et sœurs ? Que font tes parents ? La réputation d'écorché vif qui t'a précédé est-elle justifiée ? Jusqu'où irais-tu pour assouvir tes ambitions ?

Ôssato commençait à cerner les raisons qui avaient motivé une rencontre à domicile pour répondre à une banale question concernant son rôle « d'assistant du directeur » même si la présence de Floriane Loficial restait encore une énigme. Un vrai mystère, puisque monsieur Belo ne serait pas le seul à entendre les réponses à ses questions. Il eut la conviction que monsieur Belo et Floriane Loficial entretenaient un lien, même s'il en ignorait la nature.

- Je suis issu d'une famille composée de nombreux frères et sœurs. Je suis le quatrième de ma fratrie. Mes parents sont planteurs de produits d'exportation, mais aussi de produits vivriers. Je ne me soucie guère d'une réputation qui me serait faite. Je sais juste que je suis entier et autant l'injustice me révulse, autant je ne me laisse pas marcher dessus. Jusqu'où irais-je pour assouvir mes ambitions ? Mes limites sont les barrières érigées par ma conscience et mon éducation. D'autres étoufferaient leurs prochains, les écraseraient pour parvenir à leur fin, je ne puis y souscrire. Je n'ai pas le monopole de la morale et de l'intégrité, mais je ne pourrai pas sourire devant mon miroir à la fin d'une journée où j'aurais semé de la peine et de la tristesse dans des cœurs. Mon orgueil et ma prétention exacerbés me font clamer que je veux être, dans les années à venir, parmi ceux qui gouverneront ce pays. Je veux montrer à mes compatriotes qu'il est possible de le diriger sans laisser le plus grand nombre de ses habitants dans la misère. Oui, j'ai des ambitions, je ne m'en cache pas. Mais j'utiliserai toujours les voies légales, les chemins de la dignité et du respect de la personne humaine pour y parvenir. Si cela devait me demander du temps, alors je prendrais tout le temps nécessaire pour y arriver. Je n'ai pas toujours su taire ma fougue, maîtriser mes révoltes. J'ai échoué dans la broussaille. J'ai la chance d'être encore jeune. J'apprends et j'ai un peu appris. Je suis ici pour gagner de l'argent et partir sous d'autres cieux pour continuer de construire l'homme que je veux être. Voilà, monsieur Belo, ce que je peux, dans un premier temps, vous répondre.

- Qu'en penses-tu, Floriane ? demanda le directeur.

- Je trouve Ôssato bien mûr. Il semble avoir une idée bien nette de ce qu'il veut. Je ne suis pas, après l'avoir entendu, surprise qu'il ait été exclu du lycée. Je n'ai pas de conseil à lui prodiguer, mais je dirai simplement qu'il doit apprendre à ne pas parler aussi cru devant des gens qu'il ne connaît pas, car il ne nous connaît pas. Il est souvent dit que ce sont nos mots qui forment le ciment des maux qu'ils engendrent. Je note toutefois avec émerveillement que c'est de cette jeunesse que notre pays a besoin pour demain. Je suis heureuse de pouvoir travailler avec lui dans les jours à venir.

- Merci jeune homme, merci Ôssato d'avoir parlé sans tabou, sans filet. Contrairement à Floriane, je trouve qu'il faut être authentique, ne pas user de la langue de bois. Trop de prudence, trop de précautions ferment le chemin à des échanges fructueux, à un dialogue utile et constructif.

- Je ne prône pas la langue de bois, ni l'évitement, encore moins la dissimulation. Un dialogue n'est utile et constructif que si les protagonistes en présence le veulent. On peut être ouvert et franc sans pour autant que notre interlocuteur le soit en retour. On ne peut présager de l'issue que vont donner à nos interventions les personnes qui nous écoutent.

Ôssato assistait, sans réagir, au débat vif et loyal entre le directeur et sa secrétaire particulière. On était loin des convenances qu'imposaient les normes bureaucratiques. Ces deux-là devaient avoir l'habitude de ne pas s'épargner dans les discussions. Floriane Loficial était-elle uniquement la secrétaire de monsieur Belo ? Et le « il ne nous connaît pas » avait intrigué Ôssato. Floriane Loficial avait parlé comme si elle faisait partie, avec son directeur, d'une organisation secrète. Il était persuadé à cet instant qu'il y avait lui et « eux », sans pour autant saisir la dimension de ce monde dont il supposait l'existence. Trop de lectures, trop de films regardés faisaient parcourir à son esprit la distance du plus grand côté d'un triangle possédant un angle droit. Il pouvait alors voir du complot, la présence de la pègre là où quelques comportements maladroits rendaient équivoques de banals propos.

- Cher Ôssato, avant d'en arriver à la raison de notre rencontre de ce soir, je voudrais poser quelques balises. Tout ce qui sera dit ce soir devra rester entre nous. Aucun de nous ne devra porter de jugement de valeur sur l'autre. Notre collaboration à la suite de cet entretien ne devra souffrir d'aucun manque d'attention, de solidarité.

Le directeur continua ainsi à sortir des phrases de son chapeau au point de fatiguer l'attention de ses compagnons d'un soir.

- Puisque tu veux gagner de l'argent le plus rapidement possible pour mettre à profit tes ambitions, je te propose une occasion de réaliser ton dessein. J'en ai discuté avec Floriane et c'est elle qui m'a convaincu de te soumettre ce projet.

- J'ajoute, continua Floriane, que tu n'es pas obligé de donner ta réponse ce soir. Après quelques échanges que j'ai eus avec toi au bureau, j'ai estimé qu'il te serait préjudiciable de rester travailler deux ans, voire plus, chez nous. Bien des choses peuvent se produire dans la vie d'un individu en deux ans. Tu peux perdre le goût de retourner sur les bancs. Mais, en admettant que cette volonté reste intacte, ce que je peux croire après t'avoir côtoyé quelques semaines, la mémoire de rétention s'effiloche avec le temps. Moins tu auras mis de temps pour te remettre à l'ouvrage, moindres seront les dégâts causés par une longue distance entre les moments de fin et de reprise des cours.

Ôssato resta un moment sans réaction. Médusé que Floriane Loficial ait pensé à lui, à son avenir. Il esquissa un léger sourire, et reprit :

- Je vous remercie pour votre sollicitude, merci Floriane pour cette attention particulière portée à mon sort. J'en suis ému. Monsieur Belo, je vous écoute.

- Je sais que Rome ne s'est pas construite en un jour, mais fais un effort pour me tutoyer. Voici mon projet : chaque mois, nous embauchons des ouvriers. Le métier de docker et d'autres fonctions subalternes du port ne sont pas aisés. Des personnes arrivent avec de belles intentions et, après quelques mois, voire quelques semaines pour certaines, démissionnent. L'offre n'est donc pas satisfaite et nous devons faire une campagne de publicité fort coûteuse pour attirer d'éventuels prétendants à nos métiers. Notre éloignement par rapport à la capitale ne nous aide pas. Les logements pour travailleurs que nous avons construits sont à moitié vides. Je voudrais donc que tu ailles à la radio et à la télévision à Abidjan pour lancer notre appel d'offres. Tu devras aussi rendre visite aux sous-préfets des villes environnantes pour marteler le même message en insistant sur la mise à disposition à moindre coût de logements pour ceux qui viendraient rejoindre nos chantiers. Tes frais de déplacement seront entièrement pris en charge par le port. Ton salaire suivra une progression linéaire. Il est évident que, si la campagne publicitaire dont tu seras la cheville ouvrière venait à porter ses fruits, tu en seras largement récompensé. Toute embauche passera par toi. Et puisque c'est toi qui supervises le travail des ouvriers, tu remettras à la fin du mois, à la régie financière, la liste de ceux qui devront recevoir leur paie. Le salaire devra atterrir sur mon bureau. Tu devras alors payer en mains propres, chaque ouvrier. Puisque c'est toi qui as la liste de ceux qui doivent percevoir leur salaire, tu pourras très aisément fournir, par exemple, une liste de cent ouvriers à la régie financière alors qu'en réalité, il n'y en a que la moitié voire soixante. Si un ouvrier gagne 60 mille CFA, il nous reviendra 2 millions quatre cent mille pour les 40 ouvriers fictifs. Je prends 1 million 2 cent mille, tu récupères 800 milles et 400 mille iront à Floriane. Au bout de dix mois, tu pourras déjà bien entrevoir le chemin de l'Occident.

Les masques étaient tombés. Tous les masques. L'assistant du directeur était son homme de main, l'exécuteur des basses œuvres, celui qui lui permettrait de s'enrichir sans se mouiller. Le stipendier de service.

Cet entretien ne pouvait se tenir que dans le cadre douillet d'un salon dont les meubles pouvaient à eux seuls permettre de construire quelques salles de classe dans des villages désœuvrés.

Très tôt, Ôssato s'était dressé contre les injustices faites à ses parents par une administration tatillonne et brouillonne de nouveaux parvenus. Une révolte chevillée au corps à l'heure où ses petits camarades cherchaient à goûter furtivement la douceur des lèvres des premiers baisers. Une révolte qui l'avait fait foncer comme un buffle contre les comportements d'une administration scolaire encline à formater les élèves dont elle avait la responsabilité. Élève brillant, il avait fini par être exclu du lycée après une première mise à pied de huit jours.

Pendant que ses camarades s'adonnaient aux jeux pendant les vacances, il lisait Le Rhinocérosd'Eugène Ionesco, Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, Les Misérablesde Victor Hugo, Les Bouts de bois de Dieude Sembène Ousmane, lisait et relisait des articles sur Che Guevara, veillait pour écouter pendant des heures, La Voix de la révolution, la radio guinéenne qui passait les discours enflammés du président Hamed Sékou Touré.

À travers ses différentes lectures, il avait compris que, si de nombreuses populations étaient dans le dénuement total, c'est parce qu'ailleurs des personnes, de façon illégale, pillaient les deniers publics. La corruption était devenue un sport national. Ceux qui, de façon ostentatoire, s'y refusaient finissaient dans les sombres cachots du pouvoir. L'écrasante majorité de ses compatriotes africains étaient logés à la même enseigne.

Et on lui demandait d'être le moteur d'un système à l'allure mafieuse.

- Combien de jours ai-je pour vous donner ma réponse ?

- Tu as tout le temps qu'il faut, mais la nécessité des services commande qu'on agisse vite pour pallier les nombreuses défections.

- Donnez-moi soixante-douze heures

Après quelques banalités sur le fonctionnement des services du port, il prit congé du directeur. Il se faisait tard et il lui fallait garder la forme pour reprendre le travail le lendemain. Floriane Loficial le raccompagna.

- Floriane ?

- Oui ?

- Serait-ce possible qu'on se voie demain seul à seule ? Je sais que tu as des obligations familiales, mais j'ai besoin de discuter avec toi. Il y a des questions qui me taraudent et tu pourrais peut-être me donner quelques réponses.

- Lorsqu'il s'agira de toi, aucune autre obligation ne me retiendra ailleurs. Où veux-tu qu'on se voie ?

Bien que décontenancé par la réponse de son accompagnatrice d'un soir, Ôssato ne laissa rien apparaître.

- Je suggère qu'on se retrouve chez moi.

- On pourrait se retrouver après le travail. Je signalerai chez moi que je rentrerai un peu plus tard que d'habitude. Mais je te sens anxieux.

- On en reparle demain, Floriane.

Ôssato se retrouva seul, cogitant et ressassant le film de la journée. L'objectif de partir de son pays l'avait conduit au port de San Pedro. Il se voyait réaliser son projet dans un délai raisonnable de trois à quatre ans. Et voilà que la perspective de se retrouver en Europe en un temps record par rapport à ses prévisions se dessinait. Il se trouva, pour la première fois, face à un choix pouvant remettre en cause ses convictions, l'essence même de ses combats. Il n'avait jamais admis l'argument qu'avait avancé le président français Giscard d'Estaing, autorisant que la guillotine arrache la vie au jeune Christian Ranucci dans ce qui avait été appelé « l'affaire du pull-over rouge ». L'homme politique français avait dit à la presse que cette décision lui avait coûté des nuits de sommeil, car il avait dû se résoudre à fouler aux pieds ses propres convictions.

Ôssato n'avait pas l'âge du président français ni son parcours, loin s'en faut. Et déjà se pointaient à l'horizon les premiers renoncements. Devait-il croupir encore quelques années dans le port de San Pedro au nom de ses idéaux, de la pureté de ses combats ? Ou justement, pour mener à bien ces derniers, utiliser les échelles pas toujours propres que lui tendrait la vie ? « Le recul du bélier n'a jamais signifié la fin du combat », finit-il par se dire. Il aurait volontiers demandé conseil à son père. Mais pour cela, il lui fallait prendre un jour de congé et parcourir ensuite plus d'une centaine de kilomètres. Ses parents n'avaient pas le téléphone. Plus que jamais, les avis du vieil Ôdjo Kolo s'avéraient indispensables. Mais ce vieux compagnon qui l'avait vu grandir était-il seulement encore en vie ? Ôssato était face à lui-même, face à son destin. Il ne lui restait que Floriane Loficial, une jeune femme qu'il connaissait à peine, dont il ignorait presque tout. Il avait besoin de comprendre les agissements quotidiens de son directeur, ses réels objectifs et ses attentes muettes dans cette aventure où il devait servir de pilote. Et seule Floriane Loficial serait en mesure de l'éclairer.

Il se retrouva à son bureau le lendemain et vaqua à ses occupations, la tête ailleurs. Il échangea très peu avec son supérieur et encore moins avec la secrétaire particulière.

Comme convenu, Floriane Loficial le conduisit ensuite à son domicile.

- Entre, Floriane et ne fais pas attention au désordre. Je n'ai pas eu le temps de faire du rangement.

- Ne te formalise pas, Ôssato. Tu vis seul et le temps t'appartient pour l'allure que tu veux donner à ton appartement. Je te trouve d'ailleurs bien sévère avec toi-même, car il n'y a rien à redire sur tes lieux.

- C'est fort gentil de ta part. Que puis-je t'offrir à boire ?

- De l'eau, rien que de l'eau, la meilleure boisson, dit-on.

- Parce qu'elle ne l'est pas ?

- Bien sûr que si. Mais si on parlait un peu de ce pour quoi je suis là.

- Je voudrais savoir depuis combien de temps tu travailles avec M. Belo et ce que tu penses réellement de la proposition qu'il m'a faite. J'ai été bien déconcerté et complètement pris au dépourvu. Le connais-tu suffisamment pour savoir ce qu'il cherche derrière « l'efficacité » de nos services ? Et pourquoi choisir un novice pour diriger une telle action ? J'ai des questions, des interrogations, des doutes. Mais je n'ai pas de réponse. Peux-tu m'ouvrir le chemin vers la lumière ?

- Tu n'es pas sur le chemin de Damas. Et ne donne pas le sentiment que tu te trouves devant un mystère pour lequel tu solliciterais un concours pour l'éclaircir. Nous sommes au cœur de ce qu'il convient d'appeler la corruption érigée en système de gouvernance. Et pour un jeune aussi attentif à l'évolution de son pays, pour une jeune personne désireuse de prendre les rênes de ce pays, et c'est ce que tu nous as laissé entendre sans détour, les propos de M. Belo ont été assez limpides. La question n'est pas de lever des doutes qui ne seraient que quelques fabrications commodes de ton esprit. La seule question qui se pose et qui s'impose est de savoir si tu acceptes d'accompagner ce mal endémique qui pourrait emporter nos pays bien fragiles, et mieux, si tu veux en être un des acteurs dans le secteur qui serait le tien, au mépris de tes convictions, si jamais celles-ci étaient à l'opposé de ce que te demande M. Belo. Pour ton information, j'ajoute que la personne qui t'a précédé à ce poste est actuellement en Italie après avoir roulé

Je travaille avec Belo depuis cinq ans. J'étais une anonyme employée de ce port lorsqu'il m'a croisée dans le parking du personnel. Il m'a abordée et m'a demandé mes nom et prénom, ainsi que le responsable de mon service. Une semaine plus tard, je devenais sa secrétaire particulière. Il a voulu avoir des relations intimes avec moi, mais je lui ai opposé un non catégorique et sans nuance qui l'a marqué. Son intelligence lui a commandé de m'enrôler dans son système détestable et mafieux. J'ai eu la faiblesse d'accepter sa proposition. Je n'avais pas un grand salaire, et je ne l'ai toujours pas, mon compagnon n'émarge pas dans la haute sphère de notre société, j'ai des petits cousins et des petites cousines dont il faut payer les études et à qui il faut assurer un train de vie décent. J'aurais pu dire non, bomber le torse et brandir l'étendard de mes convictions à faire pâlir un jésuite. Ma conscience aurait eu la satisfaction de garder étanches les portes qui mènent à elle et qui préservent sa virginité. Mais la misère avec son lot de souffrance aurait fait partie de notre famille. Le pays ne serait pas pour autant sorti des affres de la décadence. Et, qui sait, un des miens qui aura réussi pourrait avec d'autres changer les choses. Tu comprends donc pourquoi tes premiers mots, ton discours m'ont séduite.

Je ne veux pas être d'une quelconque influence dans ta décision. Je veux que tu dialogues avec toi-même et que tu apportes à M. Belo la réponse qui a l'assentiment de ton être, de tout ton être.

- Ta réponse est au-delà de mes espérances. Oui j'ai des convictions, je n'en ai pas fait mystère. Et aspirer faire partie de ceux qui demain tiendront les rênes de ce pays ne veut pas dire qu'on vise par tous les moyens la tête de celui-ci. Merci pour ton intervention, merci pour tes analyses lucides et tes réflexions profondes qui invitent l'intelligence humaine à se revisiter. Je donnerai mon accord à M. Belo et je piétinerai pour un temps que j'espère court ma foi dans ce que j'estime nécessaire pour la survie de notre humanité.

Floriane Loficial prit congé de son hôte de quelques minutes. Une famille l'attendait. Un compagnon qui devait se ronger les doigts de ne pas voir arriver sa dulcinée.

Comme prévu, Ôssato rencontra son supérieur et lui fit part de sa réponse.

- Je ne suis pas surpris, jeune homme. « Tout enfant qui veut partager la kola qui se trouve dans le sac d'un adulte se met à son service », disent les anciens. En homme subtil et éclairé, tu as su déceler le chemin qui t'ouvre à l'espoir.

Ainsi, pour donner corps à son projet, Ôssato était obligé de passer sous Les Fourches caudines d'un des acteurs responsables de la paupérisation du pays.

C'est sans doute le prix qu'avaient payé bon nombre de dirigeants qu'il vilipendait dans des cercles d'amis.

Chapitre 3 No.3

Les jours et les mois défilaient. Les économies d'Ôssato suivaient une progression exponentielle. La probabilité de quitter son pays dans des délais non imaginés devenait grande. Loin d'en être heureux, il paraissait tourmenté, torturé.

Quitter les siens représentait une épreuve. Laisser derrière lui la terre de ses ancêtres, même s'il savait que c'était pour un temps donné, une terre qui portait en elle son cordon ombilical, ne serait pas une frairie. Caleter les yeux fermés, les oreilles bouchées et, comme dans les rêves, décoller comme un avion de la dernière génération aurait effacé l'espace d'un temps, la douleur qui lui comprimait la poitrine.

Mlle Loficial avait pris une part importante dans sa vie. Le temps avait affermi leur amitié. Leurs fonctions les faisaient se retrouver tous les jours, mais les fins de semaine étaient aussi des occasions pour Ôssato de retrouver celle qu'il appelait affectueusement « notre princesse » avec son compagnon.

Après un bref petit-déjeuner, Ôssato se rendit à son bureau. M. Belo l'attendait.

- Comment vas-tu fiston ?

- Très bien monsieur Belo. Et toi ?

- En pleine bourre. Dis, après dix-huit mois passés avec nous, tu n'arrives toujours pas à m'appeler par mon prénom ?

- Il faut m'en excuser. Ce sont les restes d'une éducation où l'enfant et l'adulte ne se mêlent pas, fréquentent des espaces différents, ne prennent pas les repas ensemble...

- Tu n'es plus un enfant...

- Mais vous pourriez être mon père, voire mon grand-père et, à ces grandes figures tutélaires, je dois amour, affection, fidélité et respect des traditions.

À ces mots, Ôssato se demanda si ses parents auraient un seul instant admis qu'il trempe dans une obscure opération de corruption.

- Peux-tu me retrouver dans une dizaine de minutes dans mon bureau ? J'ai besoin de faire le point avec toi sur certains dossiers.

- J'y serai, monsieur Belo.

Ôssato ne posa pas de questions sur la nature des dossiers dont il devait parler avec son supérieur. Il avait fini par cerner le personnage qui l'avait embauché et s'était habitué à trouver des solutions à des problèmes dont il ignorait la genèse.

Monsieur Belo lui proposa une augmentation conséquente du salaire des ouvriers et le doublement dans le même temps du nombre de travailleurs fictifs.

Ôssato accepta, sans broncher, de constituer le dossier qui devait atterrir sur le bureau du PDG.

La ligne rouge venait d'être franchie. Et il savait qu'à force de flirter avec l'abîme, on finissait par y plonger.

Le temps était venu de quitter San Pedro et tous ses amis, mais surtout Floriane.

Il profita d'une des fameuses réunions de service que convoquait le DG pour demander à son amie de le raccompagner.

- Floriane ?

- Oui Ôssato, que veux-tu ? Tu n'as pas ouvert la bouche tout le long du trajet. As-tu un souci ?

- Non, pas spécialement...

- Qu'est-ce à dire pas spécialement ?

- Dans un peu plus d'un mois, j'abandonne mes fonctions et je quitte San Pedro. J'aimerais présenter ma démission par écrit au DG et je voudrais savoir ce que tu en penses.

Floriane Loficial resta sans réaction. Le temps semblait suspendu.

- Ai-je bien compris ce que tu as dit ? Tu veux quitter San Pedro ? Comment t'est venue cette décision et quand l'as-tu prise ? Inutile d'ajouter que je n'attends que la vérité.

Ôssato s'aperçut que les membres de Floriane tremblaient. Son visage avait perdu sa sublimité. Il ne la reconnaissait pas. Il était consterné. Il ne comprenait pas, se sentait totalement déconfit.

- Je pense qu'il se fait tard. J'ai pleinement eu tort d'aborder ce sujet. Je m'en excuse beaucoup.

- Je suis la seule à estimer quand je dois rentrer chez moi. Pourquoi ne veux-tu pas sans ambages répondre à ma question ? Je t'écoute, s'il te plaît.

Les derniers mots furent prononcés dans des sanglots à peine dissimulés. Ôssato réalisa qu'il était dos au mur et qu'il lui fallait ouvrir son cœur à cette femme dont la réaction à ses premiers mots l'avait désarçonné.

- Je suis sincèrement peiné de t'apprendre les choses ainsi. J'estime ne pas pouvoir suivre le DG dans sa nouvelle et hasardeuse aventure. Pendant de longs mois, j'ai suffisamment chargé le bateau de la honte, de l'indignité et de l'opprobre. J'ai amassé une fortune pour quelqu'un qui a débarqué dans cette ville presque nu. Cette richesse, loin de me rendre radieux, me plonge chaque nuit dans des cauchemars. J'ose espérer que le sacrifice en vaudra la peine.

Rendre quelques habitants d'une ville malheureux pour des causes qu'on estime nobles peut se discuter. Figer le destin d'une ville entière ne trouve aucune justification. Monsieur Belo a poussé le curseur à un niveau indécent. Et je ne peux y adhérer, d'où ma décision de rendre le tablier.

J'ai pris cette décision après notre dernier tête-à-tête dans son bureau. J'ai alors cherché le moment propice pour te le dire. Je réalise que je n'ai pas su faire. Je te prie de m'en excuser. On dit chez nous qu'on ne peut ramasser l'eau qu'on a versée, mais j'implore ton pardon.

Floriane Loficial ne l'entendait plus. De fines larmes perlaient sur son visage. Ôssato la fit asseoir. Son comportement et ses gestes frisaient ceux d'un aliéné. Il se racla plusieurs fois la gorge, retint son souffle, puis lâcha :

- Princesse, parle-moi, dis-moi quelque chose, n'importe quoi mais brise le silence.

Floriane Loficial ne bougeait pas. Le temps s'écoulait et Ôssato s'inquiétait de ce que pouvait ressentir à cet instant le compagnon de Floriane. L'angoisse qui devait être la sienne de ne pas voir arriver celle avec qui il partageait sa vie depuis des lustres. Ôssato était désemparé, désarmé, incapable de la moindre initiative pouvant faire évoluer la situation.

- Si tu quittes San Pedro, je pars avec toi.

La sentence venait de tomber. Le ciel s'ouvrait mais une planète venue d'ailleurs s'abattait sur la tête de l'assistant du DG. Cette fois, c'est lui qui trémulait de tout son corps. Il aurait voulu demander à Floriane de répéter ce qu'elle venait de dire. Mais il n'osait pas. Elle reprit la parole d'une voix douce et assurée. Les larmes avaient séché. Le mur du son avait été franchi.

- Ma vie n'a plus jamais été la même depuis ce jour où tu as ouvert la porte de mon bureau. J'ai pris soin de ne pas me jeter à ton cou. Je ne te connaissais pas et je me considère comme mariée. Des jours entiers, des nuits longues et entières, je me suis demandé ce qui m'arrivait. J'aurais pu me sortir de ces épreuves quotidiennes si tu n'avais fait que passer. Ta présence régulière à quelques mètres de moi rendit le contexte presque ingérable. Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, tu as envahi ma tête, mon esprit. Tu as pris possession de mon corps. Je vivais avec un homme que j'ai aimé, mais je ne lui appartenais plus. Je n'ai jamais autant aimé me rendre à mon travail. Te regarder silencieusement, percevoir ton sourire, écouter ta voix si envoûtante fut des instants de bonheur pour moi. Les premiers week-ends où tu ne venais pas nous rendre visite mon compagnon et moi, parce que ne nous connaissant pas encore assez, furent des souffrances physiques pour moi. J'ai dû dire à mon compagnon qu'il fallait que je vous présente l'un à l'autre. Et j'avais ajouté dans la foulée que ce serait bien que tu passes si possible régulièrement les week-ends avec nous puisque tu ne connaissais personne à San Pedro. Il hésita un instant car je n'avais jamais parlé auparavant autant d'un collègue de bureau. Mais il comprit que c'est que je voulais et il accepta. Ainsi, je pouvais te voir presque tous les jours.

Je ne peux pas envisager la vie sans toi. J'ai le sentiment de n'avoir jamais existé avant de te connaître.

Ôssato, je ne suis pas seulement amoureuse de toi, je t'aime et je te considère comme un bout de moi-même. Mon bonheur fut sans partage à chaque fois que tu m'as sollicitée pour avoir mon avis sur un sujet donné.

Tes humeurs entraînent les miennes. Tes silences me plongent dans le désarroi. Un échange un peu vif avec notre DG parce que tu n'approuves pas une quelconque orientation donnée à ton activité du jour et je perds le nord. Je ne retrouve l'entièreté de mon être que quand je te vois à nouveau sourire.

J'ai espéré avoir le pouvoir de supprimer le temps qui sépare notre au revoir à la fin de la journée au bonjour de nos retrouvailles le lendemain matin.

Chaque soir, chaque nuit, chaque jour, j'ai imaginé par des scénarios dignes d'un film hollywoodien comment te clamer mon amour. Mais je me suis surtout sentie mal à l'aise, abjecte, ignominieuse vis-à-vis de mon compagnon. Il ne méritait pas cela. Je n'avais aucun contact intime avec toi, tu ne savais rien de ce que je ressentais, du moins je le suppose, mais ma tête t'appartenait, je sentais mon être tien. Et cela était injuste, odieux pour mon compagnon qui m'a d'ailleurs plus d'une fois demandé à quoi je pensais, pourquoi il soupçonnait mon esprit ailleurs. J'ai fabriqué des subterfuges pour me sortir du guêpier où je me mettais régulièrement.

Je savais que la situation n'allait pas durer éternellement ainsi. Le temps serait venu où je devrais être audacieuse pour faire tomber les habits de l'inconfort, du faux-fuyant. Je ne l'avais pas pensé dans ces conditions.

Voilà, je m'arrête là sinon je pourrais parler toute la soirée. Je dois rentrer, mais avant cela, j'aimerais t'entendre.

Ôssato avait écouté religieusement Floriane. Il était ébahi. Pas un seul instant il n'avait conjecturé une telle issue.

Le « je pars avec toi » avait tout englouti. Il convoitait sans doute involontairement une petite noix de coco et sa perche décrochait une grappe entière.

Floriane était ravissante, d'une beauté rare. Mais elle était surtout fine, subtile, avec un esprit vif, un esprit au laser pour séquencer des problèmes donnés. Il s'était demandé mille et une fois comment cette jeune femme aux capacités multiples avait échoué dans les fonctions d'une secrétaire particulière.

L'un de ses objectifs était de la faire partir du port de San Pedro et lui faire obtenir une fonction à la dimension de ce qu'il estimait être à la hauteur de ses qualités.

Floriane devait quitter San Pedro et il était prêt à envisager la possibilité avec son compagnon.

Le champ dans lequel celle qu'il appelait avec une infinie tendresse « Princesse » avait inscrit ce départ, bouleversait tous les plans, rendait caduques ses idées.

Il devait réagir maintenant, dans une urgence non prévue. Floriane attendait. Floriane devait regagner son domicile.

- Je suis à la fois touché et troublé par tout ce que tu viens de dire. Je serais dans l'hypocrisie si je te cachais que j'ai béni le ciel de m'avoir mis sur ta route. Je n'ai presque pas fermé l'œil à la suite de notre première rencontre. Pour mon premier rendez-vous avec M. Belo, je me suis acheté de nouveaux habits. En réalité, j'ai essayé de me faire beau pour toi. Quarante-huit heures après t'avoir vue dans ton bureau, j'ai eu la nette sensation que le Seigneur ne m'avait pas fait venir à San Pedro pour seulement gagner de l'argent, mais pour aussi pour te rencontrer.

Mes euphories subites à l'évocation de ton nom étaient refroidies par un fait inéluctable : ta situation maritale. Mon éducation et mes principes ne m'autorisaient pas d'autres liens avec toi que ceux de l'amitié.

Amoureux de toi, je l'ai été et je le suis. Le soleil se cache difficilement avec un doigt. Dans un autre monde, dans une autre configuration, je t'aurais prise dans mes bras, je t'aurais tellement serrée contre moi au risque de te briser les côtes, je t'aurais embrassée et crié le bonheur qui irradie mon cœur et mon corps.

Princesse Flo, tu as occupé mes nuits. Tu es cette interlocutrice absente avec laquelle je discute des heures entières chez moi.

Fasciné par ta beauté, ton sens de la répartie, tes facultés multidimensionnelles qui te font traiter plusieurs sujets simultanément, j'ai par moments cru que tu n'étais pas une créature humaine.

Donnons-nous le temps de nous retrouver et je répondrai sur le fond à ta volonté de partir avec moi. Quel homme ne voudrait-il pas partir à l'autre bout du monde avec toi ?

La sagesse commande que tu rentres chez toi.

Floriane se leva comme projetée par un ressort et se jeta dans les bras d'Ôssato. Ils s'enlacèrent silencieusement, puis elle prit la route qui la conduisait à son domicile.

Ôssato resta assis, le menton entre le pouce et l'index, interdit.

Dieu qu'il était amoureux de Floriane ! mais il avait fini par devenir un ami de Peters, le compagnon de sa collègue. Un crève-cœur. Pour l'avoir côtoyée presque pendant deux ans, il savait que Floriane ne reculerait pas. D'un caractère trempé, elle affrontait avec fougue et sans mollesse l'adversité et ne rechignait pas à se voir confier des dossiers du service jugés délicats. Ennemie jurée des atermoiements, Floriane ne flanchait pas, quoi qu'il lui en coûte.

La question pour Ôssato n'était plus d'essayer de la faire revenir sur sa décision, mais de trouver une sortie qui ne soit pas une déflagration pour les êtres auxquels ils étaient attachés. Comment partir sans que Peters le sache ? Et si d'aventure cela arrivait, quelle serait sa réaction ? Une chose est qu'un homme entretienne des liens intimes avec une femme mariée à l'insu de son mari, une autre est de disparaître avec la compagne de celui qui, au fil du temps, était devenu un ami, parfois même un complice.

Il arrive que des personnes que la vie nous donne de côtoyer passent de la lumière au monde lugubre sans qu'on cerne le vecteur du changement subit. La trahison des êtres qui ont fait partie de notre quotidien depuis longtemps peut passer de l'incompréhension à la perte de sens de ce qui fonde les ressorts de la vie humaine.

Ôssato avait, à cet instant, peur d'abîmer Peters dont Floriane paraissait être l'alpha et l'oméga. Un dilemme cornélien.

Et son père finirait par apprendre que son fils dont il était si fier avait brisé un foyer et était parti avec la femme d'un ami. Une maison d'éducation et de principes soulignés, détruite, sacrifiée sur l'autel de l'amour

Pourquoi le Créateur avait-il permis cela ? Ôssato oubliait que Dieu nous fait libres et maîtres, en êtres indépendants, de nos choix.

Ah, si Ôdjo Kolo pouvait être là.

Le sommeil se refusait à lui. Il sombra dans ces instants où nos erreurs factuelles nous font parcourir la trajectoire de nos vies. On se livre alors sans calcul au bilan de nos actions et de nos choix depuis que le Créateur nous a donné notre billet d'entrée sur la terre des hommes. Les réussites sont minimisées, étouffées dans une armoire sans air. Les échecs, en particulier celui du jour ou de l'instant, sont offerts au miroir grossissant d'une analyse sans concession. L'on pense alors que notre inconfort du moment est le résultat du chemin de traverse emprunté il y a quelques années.

- Et si j'avais su taire mes révoltes, et si je m'étais uniquement et exclusivement consacré à mes études que j'avais la chance de mener brillamment, comme me l'avait à maintes reprises conseillé un de mes cousins, et si j'avais accepté la proposition de mon père spirituel qui m'avait demandé de travailler auprès de lui au ministère du Budget de l'État dont il était le patron, et si...

La suite des nombreux si constituait le pont entre son passé et le présent dont il refusait inconsciemment d'affronter les réalités.

Comme l'épervier, il pouvait tourner aussi longtemps que la nuit le lui permettrait autour de la proie mais, in fine, il lui faudrait résoudre l'épineuse équation portée par le « je pars avec toi ».

Depuis l'Antiquité, les femmes avaient trompé leur mari avec des amants en qui elles enfouissaient toutes les qualités humaines.

Depuis la nuit des temps, les hommes avaient quitté leur épouse à qui ils avaient juré fidélité jusqu'à ce que la mort les sépare pour s'envoler avec des maîtresses devenues, le temps d'une folie, des êtres sans tâche.

En partant avec Floriane, il ne révolutionnerait pas les mœurs de l'humanité. Aucun homme, aucune femme ne lui jetterait la pierre, se convainquit-il

Il omettait juste un détail : les circonstances entourant la trahison ou ce qui pourrait être considéré comme une forfaiture.

La justice divine ou celle des hommes tient toujours compte des circonstances dans lesquelles le délit s'est produit. Si tel n'est pas le cas, elle est jugée expéditive ou sans fondement

Il n'avait pas rencontré Floriane sur le quai d'un bateau en femme libre de tout engagement. La belle créature de Dieu était entrée dans sa vie avec... son compagnon. Il avait pris soin de les accueillir à bras ouverts tous les deux. Les circonstances.

Il savait qu'il lui restait à présent à trouver les mots, les phrases appropriées pour échapper au regard réprobateur des êtres dont il redoutait le jugement.

Morphée avait fini par le recevoir dans son merveilleux palais où l'on s'oubliait, le temps d'une nuit.

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