« Vous vous êtes maudite pour cet amour princesse de Vahejul. »
Je me retrouvais agenouiller sur une immense dalle de pierre, emprisonnée dans un monde obscur et froide, totalement impuissante devant le tir puissant nimbé de lumière aveuglante jaillit des corps noires de mes ennemis. Et se dirigeant vers moi à une vitesse effroyable, j'ai vécu ces instants irréels comme le dernier fardeau de ma vie. Et pourtant en acceptant enfin de l'avoir perdu et de réaliser cette fin, il est revenu à la vie pour me sauver. Je sus à cet instant que jamais plus je n'aurai à m'inquiéter ni à oublier, car mon cœur a enfin atteint ce qu'il désirait le plus, à tout jamais.
***
Qu'est-ce-que l'amour?
Il fut un temps où je me l'étais demandée chaque jour. Et aussi loin que remontait ma mémoire, que ce fût dans l'enfance naïve ou dans l'adolescence rebelle, je l'avais imaginé comme il devait l'être, comme tout conte et récit extraordinaire relatés et vécus par les autres, éblouissement de l'âme, devaient l'être. Un rêve, un souffle, un sentiment d'un éclat aveuglant et merveilleux. Le mystère de la vie même. Quelle fantaisie et naïveté que de l'avoir imaginé seulement ainsi. Il n'y avait en ce temps béni que de l'innocence et de la lumière. Et puis un jour, un jour inexorable et réel je l'ai connu, et tout devait changer.
Le plus terrible était sans conteste le prix que j'ai compris devoir payer pour pouvoir le vivre. Et j'ai ainsi réalisé que c'était la raison qui a fait de ce sentiment la cause des plus grandes tragédies du monde.
Pour moi qui a été aussi destinée à le connaître, ce fut un déchirement et un bouleversement sans fin.
Un jour j'avais rencontré sur mon chemin un être solitaire et terrible, qui avait pour devoir de sauver tout un monde, et cela, clairement malgré lui. Même si ce ne fut que pour cet acte, il réussit à posséder à tout jamais mon cœur unique, et m'entraîna sans pitié dans la profondeur et l'ampleur de sa furie.
Prenant peur de la force et la nature imprévisible de cette personne que tout condamnait, j'ai eu le tort d'avoir essayé de le repousser, même si ce fut avec un immense désespoir.
Et à cause de cela, j'ai failli perdre ce que la vie avait de plus beau et de plus grand à m'offrir.
Mais le pire était sans doute sa manière singulière et implacable d'avoir répondu à mon rejet. Simplement par une totale absence. Ce fut si affreux que mes larmes faillirent se tarir. Et tout au fond de moi, je savais déjà ce que je devais endurer pour le retrouver. Une souffrance si grande qu'une fois dans ma folie, j'ai choisi de l'oublier.
Cependant, et je sais autant que lui-même sans conteste, que bien qu'avec une seule chance, une seule et infime chance parmi les innombrables étoiles éclairant le ciel éternel qu'une fous il m'a dévoilé à travers ses yeux, je l'aurai saisi avec tout ce que j'aurai été, pour le meilleur et pour le pire, pour pouvoir vivre, ne serait-ce qu'un instant notre amour.
Je me revoyais telle que je fus, ignorante jeune fille, affreusement fatigante et têtue, recherchant la réponse à une question futile qui n'avait aucune raison d'être. À cette époque lointaine, quand je fus blessée de mon échec parce que je n'arrivais pas à toucher le cœur de mon amour, je m'étais allée à l'aigreur et la mélancolie. J'ai rejeté la compréhension des autres quelle qu'elle ait pu être, et méprisais n'importe quelle consolation, car cela me faisait sentir encore plus misérable.
Et la vie, dans sa grande malice, a décidé de me dévoiler la vérité en me plongeant dans une aventure horrible et infiniment douloureuse où j'ai rencontré sur mon chemin des êtres extraordinaires, ancrés dans leurs idéaux comme seulement peu de gens peuvent l'être, et usant de leur magie fantastique et souverain afin de vivre jusqu'à leurs limites leur passion, et prouver ainsi au monde comme à eux-mêmes la grandeur de leur`s convictions.
Et une personne en particulier plus qu'aucun autre l'a fait. Un être, obscur et froid que j'ai rencontré pour la première lors d'un crépuscule sanglant et incompréhensible, durant lequel une chose immonde avait désiré dévorer ma vie. Pour moi-même qui toute ma vie a fui les problèmes, surtout ceux des étrangers, jamais je n'aurai imaginé posséder une telle convoitise, et la nature des vraies ténèbres. Mais si ce fut pour lui et lui seul, alors j'étais prête à l'accepter pour le meilleur et pour le pire.
L'aimant comme je l'ai fait, je croyais sincèrement bien faire en essayant inlassablement de le protéger et de l'atteindre dans le but assez inimaginable de l'épargner de la souffrance de sa destinée. Toutefois, en faisant face à son être profond, je dus finalement reconnaître que je n'y arriverais jamais vraiment. Car ce que j'ai accompli ne pourrait en aucune façon être comparable à la grandeur des sacrifices que lui-même a dû toute sa vie consentir pour pouvoir demeurer ce qu'il avait promis d'être, allant à l'encontre de toute sa nature, noire et sanglante, pour avoir la force nécessaire de réaliser ce que les autres souhaitaient tant. Et au moment où j'avais accepté ce fait, et ce qu'il était, je me sentis libérer des chaînes de l'ineptie, et j'ai enfin vécu.
Comme je l'ai dit, tout a commencé durant un crépuscule rougeoyant et que la fin semblait inéluctable. Alors que je m'étais enfuie de la maison, remplie de rage, de peur d'être punie pour une faute que j'ai pourtant volontairement commise, j'ai débouché à un lieu où l'horreur et la beauté se mêlaient avec indifférence, et qui m'avait conduit dans la découverte de beaucoup choses, ces choses qui m'ont été longtemps étrangères. Dans ce danger indescriptible, j'ai acquis l'inépuisable force de combattre et de vivre. Et aussi soudainement il est venu à moi et m'a sauvé.
C'était un moment du destin d'une beauté sans pareil. Chaque instant était inoubliable, son regard, son corps rempli des nuits les plus inavouables, les plus tragiques, tout devait demeurer. Inaltérable, indélébile. De tout ce qu'il a été et sera toujours pour son peuple et pour moi.
Quelle jeune fille normale souhaiterait vraiment se souvenir de ses quatorze ans ! J'étais une enfant à peine adolescente. Mesquine, jalouse, insupportable, tous les défauts de la première jeunesse coulaient dans mes veines. Si égoïste et entêtée que ce fut impensable pour moi de changer pour n'importe quelle raison et encore moins pour quelqu'un.
Quand j'y pense, tout était tellement futile et artificiel avant lui. Si dérisoire et pourquoi ne pas le reconnaître...vide. Et après lui, tout a pris son sens.
Ma sœur Fiona venait justement d'amener à la maison le premier garçon qu'elle pensait enfin digne d'intérêt. Ce fut le premier changement qui subvenait dans ma vie. Je les observais comme si en le faisant, je comprendrai la profondeur de leur lien. Puis comme évidemment, ce ne fut pas le cas, j'ai décidé de les laisser seule et sortie me promener un peu pour réfléchir. Elle paraissait si heureuse, que cela m'a conduit à me demander constamment ce que c'était réellement ! Cet amour dont le monde parle et réclame malgré toute la misère qu'il apportait. Était-ce semblable à l'amour maternel, ou l'amitié. Quand je perdais l'affection d'un ami, j'en souffrais plus que je ne le voudrais. Cela revenait comme une fréquence un peu lourde dans mon esprit au cours du temps jusqu'à ne plus rien être.
Puis, un deuxième événement effroyable survint dans nos vies si simples, mon oncle Didier mourut. C'était le frère de Maman. Notre grand-père était venu l'annoncer personnellement. C'était un jeudi, il était déjà 20 heure passé, et la soirée était douce. Il avait l'air si fatigué, si résigné avec son manteau gris, sa moustache pendant lamentablement sur son visage déjà ridé, que lorsqu'il annonça la terrible nouvelle, je ne ressentis plus le choc. Comme si cette nouvelle devait couler naturellement de son état d'âme.
Il l'annonça à ma grande sœur Fiona qui promit d'avertir mère. Fiona que j'avais longtemps cru être la fille unique d'une connaissance de ma mère, et qui un beau jour disparut sans raison, laissant à sa fille de quatre ans comme cadeau d'adieu quelques mots tendres et des larmes vide de sen, alors qu'avant ma naissance, elle aimait seulement passer beaucoup de temps chez cette amie avant que cette dernière ne déménage sur la côte en raison du travail de son mari. Et quand le couple venait nous rendre visite, ce sujet devait inévitablement passer sur le tapis, à la plus grande joie des amis et à ma plus grande gêne. Mais comme leur fille, bien réelle cette fois-ci, était l'une de mes meilleures amies, je laissais passer volontiers ces petites moqueries sans gravité.
Et maintenant, on était toutes les deux à la maison, seules, attendant impatiemment Maman.
J'avais essayé d'oublier le chagrin de cette tragédie, je refusais d'y penser, d'y croire. Elle n'était pas encore arrivée, et aussi pour être honnête, ma peine était sans fondement, car je ne savais pas exactement ce qu'était la mort. Cela faisait si mal que ça, de perdre quelqu'un ou de mourir? Pour n'importe qui? Pourquoi l'ignorance faisait-elle si mal ? Faisait-elle plus mal que la conscience même ?
- Oh Maman...
J'avais perdu la marche du temps, je me suis retrouvée dans un état d'apathie. Et c'est avec une fatigue insoutenable que j'entendis ses pas, les pas d'une femme merveilleuse, les pas d'une femme qui a élevé toute seule, deux petites filles, une femme qui sait aimer, et qui m'a mise au monde dans un lit d'amour.
On était toutes les deux dans la cuisine, c'était l'endroit où tout le monde se réunissait le soir. Elle entra, souriante, avec des paquets dans les mains, obligatoirement, et je devinai aussi que des présents s'y trouvaient. Fiona me regardait et je lui rendis son regard avec des larmes.
« C'est tellement cruel de lui dire Fiona. Mais c'était ton devoir. Par cela, tu vas briser le cœur de cette femme incroyable que nous croyons fortement ne mériter aucune souffrance. Hélas, on n'a aucun pouvoir de l'épargner ni de la protéger de cela.
Nous le savons tous. »
Jamais soirée ne m'a causé plus d'amertume comme aujourd'hui.
- Alors mes petites chéries, ça va ? Demanda maman.
Que de tendresse dans sa voix. Mes larmes étaient invisibles, mais elles n'en étaient que plus douloureuses.
- Maman ! Tu as déjà attendu la nouvelle ?
Elle nous regarda, sentant déjà un malheur s'annoncer.
- Non ! Pas encore.
- Oncle Didier vient de décéder.
Je sentis plus que je n'entendis le « non » qu'elle articula, elle alla tout de suite verser un grand verre d'eau et le but d'un trait. Elle ne pleura pas, elle en était incapable. Elle alla reposer les paquets, et commença à téléphoner à tout le monde.
Elle agit comme d'habitude, avec ses habituels pantalons en jean et ce tee-shirt, mais mes yeux de fille ne m'auraient jamais trahi. Je la voyais tomber dans une tristesse plus grande que mon cœur ne pouvait imaginer.
On organisa les enterrements. Et comme la tradition l'exigeait, la veillée durait trois jours. Trois longs jours durant lesquels des discours de condoléances et de remerciements seront échangés. J'étais encore une enfant malgré mon âge, donc il m'était impossible de me mêler aux autres. Je n'ai rien fait, rien que rester dans mon coin, à observer le rite. Tout cela m'importait peu du moment que Maman surmontait son chagrin. Du moment que ma mère revienne telle qu'elle était avant tout ça. Si seulement cela pouvait être possible, j'aurai tout concédé pour cela.
Enfin, le jour de l'enterrement arriva. Le moment du linceul, puis la messe, le cortège noir et endeuillé, les cris étouffés, l'image d'un être qui a quitté notre monde, tout ce tableau gris et obscur que je ne voyais qu'à travers un rideau transparent d'ignorance. Ma sœur était restée auprès de moi tout le temps où l'événement avait duré. Et comme elle, aucun sourire ni compréhension n'avait réussi à sortir de nos cœurs vagues.
La réalité était trop cruelle.
Je cherchai mère des yeux, elle était entourée de sa famille, mais cette saleté noire, qui rongeait petit à petit son cœur, était si évidente que je ne pus m'empêcher de courir et de me jeter dans ses bras.
Fiona me détacha d'elle, me murmurant de la laisser s'occuper des invités, puis elle me sortit de la maison. Pour me libérer l'esprit, je regardai autour de moi, contemplant à nouveau le paysage frais et pure de cette partie du pays.
Je me suis demandée depuis combien de temps, je n'étais pas venue dans cette Région. C'était ma campagne, les lieux de mes ancêtres. Cette beauté naturelle et sauvage aspirait à la liberté. Ce vent doux et capricieux, apaisait le cœur. Tout était vivant, et authentique, même l'esprit des gens. Ils étaient tous paysans, fermiers, ou artisans. Ils vivaient du peu qu'ils avaient et s'en contentaient allègrement. La joie est toujours pure, comme ce ciel sans nuage que nous offrent les divins en ce jour d'enterrement.
C'était le même que la campagne de mon enfance ou chaque jour Maman m'y emmenait. Mais en ces temps-là, je me voyais déjà différente. Si on pouvait réellement demander à une chose d'être éternelle, alors j'aurai exigé que ce soit mon enfance.
Mais les années passaient vite, et à la fin, nous cessâmes de venir ici. Ce n'était pas la distance qui causait problème. Ces trente-deux kilomètres de route n'étaient pas le problème, rien n'avait changé, rien sauf moi. J'ai perdu mon innocence. Je me suis secouée, et je souris à la lumière du jour à laquelle je me suis aveuglée. Je ne voyais rien. Et puis à quoi bon ? Voir ne ramènerait rien.
J'attendais bien sagement que tout soit terminé avant les derniers adieux.
Ma dernière image fut le baiser de mère sur le cercueil de bois.
Un geste qui perdura dans ma mémoire à travers le temps, un geste qui ne s'accomplira qu'une fois. Mais en cet instant, j'étais trop vidée pour en atteindre la beauté, et dont je n'avais eu aucune conscience, conscience que l'on exigerait de moi des années plus tard.
Une dernière fois, je m'étais retournée pour voir cette caverne remplie de tristesse, nous privant des dépouilles de nos êtres aimés.
J'ai été trop lâche jusqu'à aujourd'hui, tous ces jours, durant lesquels on avait gardé auprès de nous ce corps froid, pas une seule fois, je n'ai assumé ma responsabilité de parent, je n'ai pris que l'excuse d'être une enfant, une enfant qui était déjà consciente du profond malheur que puisse être l'existence et d'être moi.
Alors, je me suis souhaitée plus que tout, à croire qu'il existe un être fantastique qui pourrait me libérer.
Les jours ont passé, les semaines. Je voyais les feuilles emportées par les eaux, toutes particulières, toute une vie partie, et les saisons, belles et si émouvantes, mais qui signifiaient encore un sonnet montrant l'écoulement du temps. Les gens naissent et meurent... une monotonie que la différence d'âme distingue les uns des autres.
Chaque chose qu'on vit nous change. Depuis ce malheur, mon cœur a perdu sa sérénité, et je n'ai jamais pu la récupérer. La seule qui compte à présent, c'était de profiter de la vie autant qu'on me permettra de le faire. Pendant longtemps, trop longtemps à mon goût, jusqu'à aujourd'hui notre monde s'est tourné autour de notre famille.
Ce furent ce que j'ai cru être les plus beaux moments de ma vie, et maintenant Fiona s'est décidée à être avec un homme qu'elle décrit, avec un ravissement presqu'ennuyeux, de merveilleux. Son cœur a balancé entre sa vie présente et sa vie future, mais n'aurait-ce pas été une plus grande lâcheté que de refuser ce grand bonheur. De toute façon, le malheur n'épargnera jamais personne, même si elle était la prudence, alors s'interdire l'amour serait, sans aucun doute abandonner de vivre.
Comme je comprenais son scrupule à franchir ce pas, bien que ce n'était encore que des flirts sans grandes conséquences et non l'amour d'une vie. Moi-même, j'ai refusé toutes les occasions de découvrir l'amour, autant physique qu'émotionnel, simplement parce que je ne ressentais rien. Je vivais en maison close. Cet univers que représentait ma maison me suffisait. C'était ce en quoi je me forçais à vivre, à être...jusqu'à ce jour fatidique qui changea tout.
Nous étions seulement à quelques semaines après la mort de l'oncle Didier. À mon âge, une bêtise est quelque chose d'ordinaire, mais le fait que je l'ai commise pour des raisons monstrueuses changeait tout. J'avais cassé le bol préféré de Maman. C'était un cadeau, m'a-t-elle brièvement expliqué un jour. Un cadeau très précieux. Le dernier présent d'un ami disparu depuis longtemps. Lorsque l'oncle Didier fut enterré, je n'étais plus qu'un observateur étranger. Maman revenait à ses préoccupations habituelles, Fiona revenait au lycée et à ses nombreux amours et moi à mes bêtises.
Je retrouvais mes amis, mes professeurs. Les devoirs se succédaient jours par jours. Tout était à l'image de notre quotidien, mais tout était parti. J'ai l'impression que chaque pas que je posai sur les allées de ma vie était empreint d'encre noire, indélébile, et que Maman le ressentait encore plus que moi.
C'était à cette époque qu'elle a probablement décidé de commencer l'écriture. Des années durant elle enseigna pour nous faire vivre, mais quand la situation financière s'est suffisamment améliorée, elle put enfin délaisser l'enseignement pour revenir à sa passion de jeunesse, l'écriture. D'abord, elle commença par des récits pour enfants, et me les lisait toujours en premier. Je me souviens encore de sa première œuvre : les contes des oiseaux de Ferinelle. Ce soir-là, je m'étais mise au lit. Je tournai le dos à la lumière qui me brûlait les yeux et souriant, je regardai mère entrer dans la chambre et s'installer à mes côtés. Puis Fiona nous rejoignit. Nous nous installâmes confortablement sur mon lit, et Maman sortit un livre illustré, un livre d'enfant.
- Regardez mes chéries, c'est un autre livre pour enfant que Maman a écrit d'elle-même. Ça parle d'une histoire assez réaliste mais centré sur les oiseaux.
Nous étions appuyées tendrement contre elle.
- Le chant du rossignol, lisais-je comme titre.
- Oui, c'est cela. Pardonnez-moi que la lecture des contes arrivent un peu tard pour vous deux.
Fiona haussa les épaules, jouant les blasés à cause de son âge.
- Ne t'inquiète pas mère. On s'en accommode très bien.
- Et puis, comme tout le monde dit, renchéris-je amusée, vaut mieux tard que jamais.
C'était une magnifique œuvre, sur la couverture, un rossignol perché sur un arbre, nous regardait, de son regard voilé, partageant avec nous tant de secrets dont le sens toutefois nous échappaient comme ce contraste entre le vert de son plumage et le vert des arbres. C'était si étrange de sentir la différence entre leurs nuances ; du même ton, de la même couleur, mais si différente que s'en était troublant. Était-ce seulement accidentel ? Ou bien...
- De quoi parle le livre Maman ?
- D'un conte fabuleux, le rôle principal revient à un oiseau, un oiseau qui a réalisé la véritable importance de l'amitié... Lisons-le ensemble alors mes princesses...
Et d'une même voix :
- « Il était une fois un monde merveilleux, un monde recouvert par une immense jungle, et qui renfermait tous les êtres de la terre... »
Plus je lisais plus j'en fus émue. L'histoire ? Elle pourrait être interprétée de diverses manières, selon l'esprit de ceux qui la liront. Chacun aura sa manière de comprendre les vœux du récit.
Si un enfant la racontait, il dirait seulement que c'était une merveilleuse histoire, qui parlait d'un rossignol qui vivait dans un univers enchanté, qui avait des amis et qui rencontra un animal aussi laid que lui était beau. Au début, il le détesta, il le rejeta à cause de son apparence repoussante, mais les regrets, et plus encore, les qualités exceptionnelles cachées derrière le corps hideux de l'oiseau maigrelet, changera son cœur et suscitera son affection, qui naîtra et grandira au fil du temps. Et à la fin, il l'aimera, totalement, pour lui-même. Ses amis lui demandèrent de choisir entre eux et cet animal, et comme tout merveilleux chevalier de conte, il laissa parler son cœur et choisit le laideron. Et après, lui et son ami vécurent à jamais heureux et aidèrent beaucoup d'autres à l'être aussi. À la fin de sa lecture, cet enfant serait heureux à son tour de ce qu'il avait ressenti, il la racontera ensuite à ses amis, à ses parents, et vivra pour un temps dans un monde illusoire ou tout le monde, non... Le monde lui-même apparaîtra comme un royaume de perfection, il essayera de revivre dans sa réalité même l'histoire, mais malgré tout cela, malgré cet émerveillement le rossignol ne restera jamais pour lui que cela, une histoire.
Mais moi, pour moi, ce que je vis, c'était tout autre. Ce que je compris, c'était tout autre. Je me demandais si c'était-ce parce que pour la première fois, j'ai connu la fatalité. Que ma conscience de la valeur de la vie s'était réveillée. Peu importait, et je crois bien que la réponse ne serait jamais de toute façon exacte. En approfondissant juste assez ce récit de mille plumages, on retrouvait dans chaque mot la beauté de l'amitié, le courage des amis, la grandeur de l'âme ainsi que les défauts indéracinables comme lâcheté et la discrimination, qui enlaidissaient autant les êtres, en résumé donc, tout ce qui façonnait le monde.
Cette histoire-là, ce n'était pas un enfant qui allait la raconter, c'était moi.
Par où commencer ? Je devais d'abord fermer mes yeux et me rappeler chaque détail du récit, chaque émotion que j'ai ressenti, et la morale profonde que le livre essayait aussi vaillamment de transmettre. Alors telle était l'histoire...