Le vaste monde magique, un monde de mystères, d'adversité et d'inimaginable diversité était fondé sur des lois de sang, inviolables et immortelles. Il existait parmi tout ce que cet univers fabuleux et terrible avait de sublime, différents récits, chacun unique et divertissant à sa manière, et dont l'un relatait une bataille. Une si extraordinaire qu'elle devint légendaire et traversa même les âges. La formidable bataille entre un empereur aussi puissant que juste, et un sorcier dont l'existence même définissait l'abomination.
Un affrontement aussi terrible qu'inévitable que chaque peuple pensait devoir comprendre et approuver. Un combat de tous les temps entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres.
Mais au final, la vérité n'était jamais simple ou ce que chaque race prétendait qu'elle soit. Et les apparences trompeuses ainsi que les manipulations étaient le plus souvent les véritables causes de leur aveuglement.
La grande bataille avait eu lieu au sommet d'une montagne noire nommée par les sorciers gardiens - Stanys, ce qui dans les langues anciennes signifiait "la demeure des élus du mal", un territoire éloigné et inconnu du commun des mortels, d'où le choix du sorcier sombre pour y construire son immense royaume, une cité de liberté et des ténèbres qu'il espérait inaccessible à tous.
Mais un jour, reconnaissant enfin son erreur, il prévoyait l'arrivée imminente de son plus grand ennemi, et se prépara ainsi de son mieux, utilisant tout son talent, sa force considérable, et sa redoutable volonté, ne ménageant aucun effort, afin de pouvoir mener le combat de sa vie. Même s'il était parfaitement conscient de l'issue inévitable.
Dans la Chambre des Sorts, muni de son épais livre d'invocations, portant fièrement un sombre uniforme de combat, protégé par une épaisse armure, et complété par une longue cape de souverain nuit noire, le sorcier eut le désir et l'ambition désespérés d'invoquer une bête, la plus grande, la plus puissante et la plus cruelle de tous, pour équilibrer au mieux la bataille tant attendue. Les mains tendues, il rayonna et récita un sort d'une voix grave et lugubre. Bientôt, tout le mur situé derrière lui, inscrit de lettres magiques luisant d'une lueur sombre, se liquéfia et se transforma en un épais brouillard, donnant accès à une porte colossale qui s'ouvrit lentement et laissa sortir un monstre aussi noir que sordide, immense et puissant, à la peau épaisse et rugueuse recouverte de pierres, et dont la froideur aurait glacé n'importe quel être faible. Un monstre comme le magicien l'avait probablement rêvé. De plus, ses yeux d'ambres sinistres, dépourvus de lumière, regardaient autour de lui avec une avidité abjecte qui enchantait son maître. Ce dernier souriait triomphalement en admirant le monstre qu'il avait réussi à invoquer.
Mais alors qu'il s'apprêtait à évoquer un nouveau sort, une voix profonde et sardonique s'éleva soudain, résonnant dans toute la pièce avec une force qui fit trembler même les pierres de fondation et dissipa progressivement les lourds nuages noirs créés par les mauvais sorts.
"Oh, c'est une bête impressionnante que tu as là, Goem." Puis il ajouta avec un éclat de rire sardonique : "Et je suis un maître en la matière. "
"Bien sûr, puisque vous en êtes un vous-même", pensa cyniquement le sorcier. "Et le pire de tous."
La voix magique continua.
"La mienne sera particulièrement heureuse de jouer avec. Je veux dire, durant le peu de temps où cette chose serait capable de lui résister."
C'est alors que de puissantes étincelles magiques envahirent l'endroit et dissipèrent les restes de ténèbres qui l'emplissaient, qui n'avaient par ailleurs aucune chance de résister.
En voyant cette extraordinaire démonstration de force, le sorcier, bouillonnant de fureur et sentant pourtant la peur ramper vers lui comme des ombres traîtresses, se leva et libéra de son corps des vagues de brume noire, puis il s'écria.
" Bien. Maintenant, que vous avez enfin décidé de venir, montrez-vous à la lumière, enfin, si je puis dire."
"Oh, et humoriste en plus de tes nombreux talents. Je vais enfin passer un bon moment en ta compagnie, si tu me permets également cette expression, cher adversaire ! "
Et dès que son ricanement s'apaisa, un mur entier s'effondra sous la pression d'une puissance phénoménale, et le souverain arrogant et fort, au rire moqueur insupportable, vêtu d'une magnifique armure de métal blanc et éclatant et d'un long manteau de velours gris, monté sur une énorme bête ailée dont la belle fourrure argentée brillait à la moindre lumière, brandit une épée magique sur son ennemi.
"Je suis là, Goem. Et ébloui de toute la lumière nécessaire pour que tu ne voies que moi. Et je suis heureux de voir que tu t'es préparé du mieux de tes capacités pour notre combat. Car, comme tu l'as sûrement compris, le temps est venu pour moi de mettre un terme à ton existence. "
" Et qu'est-ce qui vous a finalement décidé ? " demanda sèchement l'adversaire, nourrissant clairement un désir meurtrier.
Le souverain haussa les épaules, une petite moue sardonique sur le visage.
" Qui sait ? À tout autre, j'aurais pu prendre la peine de citer diverses raisons, même nobles, si cela pouvait les rassurer. Des raisons telles que la justice, le devoir, la liberté, et il n'aura d'autre choix, d'autre désir que de me croire. Mais à toi, qui es parfaitement au courant de ma vraie nature, je dirais simplement l'ennui. En somme, conclut-il d'un geste négligent, "quelle que soit la raison, je vais mettre fin à ce que tous ces gens faibles et pleurnichards n'ont pas eu le pouvoir de faire".
Le magicien noir ricana férocement.
"Pour quelqu'un qui est volontairement entré sur mon territoire, vous vous montrez plutôt d'une arrogance condamnable et probablement aussi d'une négligence fatale pour penser que vous pourriez me battre ici."
"Mais je le suis." confirma le visiteur détendu et confiant. "Et quoi que tu diras, tu aurais, je le sais, tout donné, y compris cette cité répugnante que tu sembles tant aimer, à ma grande surprise d'ailleurs, pour que ce ne soit pas vrai."
Alors, jugeant sans doute que les échanges verbaux furent suffisants, la créature des ténèbres passa à l'offensive. Elle ouvrit sa grande gueule et lança un puissant tir sur les arrivants. Mais son adversaire rayonnant et très rapide se protégea en créant un immense bouclier sphérique autour de lui et de son maître et stoppa facilement l'attaque. Le souverain hautain tapota la fourrure de sa créature, satisfait.
"Bon travail, mon garçon. Maintenant, je vais te laisser t'amuser. J'espère seulement pour toi qu'il résistera assez longtemps pour te satisfaire."
Et son maître sauta de son dos avec une adresse superbe.
"Amuse-toi bien !"
La créature argentée se précipita vers le monstre noir, qui fit de même, grognant, rugissant comme une bête volant vers son destin. Leur terrible collision détruisit la pièce entière. Tandis que le magicien noir, dégainant son épée, prêt à combattre, attendait de pied ferme l'empereur qui se précipitait vers lui, son épée de lumière, habilement brandie, et affichant clairement l'expression de quelqu'un qui ne doutait pas de sa victoire. Et au fond de lui, bien que cela l'ait profondément blessé, le magicien n'oublia jamais cette réalité.
Leur combat dura trois longues nuits. Les coups, les tirs se succédaient avec une puissance incommensurable qui dévastait tout sur leur passage, entraînant la cité dans les flammes et la désolation.
Mais à la fin, comme il était écrit, le magicien fut totalement, irrémédiablement vaincu. Allongé sur le sol froid et délabré, au sommet du seul endroit qui ait jamais voulu de lui, Goem, le magicien noir, regarda l'empereur s'approcher lentement et inexorablement de lui, son corps blessé se régénérant déjà et brillant de vigueur et d'un parfait détachement sous l'éclat aveuglant de l'armure d'argent. Enfin, arrivé au-dessus du vaincu et le regardant, alterner moqueries et ricanements intolérables, le souverain posa un pied méprisant sur le corps meurtri de son adversaire brisé et pointa son sceptre sur lui.
"Mon plan était de me débarrasser de toi Goem. Mais finalement, il me semble que ce serait une trop grande perte, surtout pour l'avenir que j'envisage dans mon esprit et que j'attends avec ravissement. N'est-ce pas aussi ton avis, mon beau ? " s'enquit le taquin vainqueur en se tournant vers sa créature, qui reposait victorieusement sur le cadavre de la bête noire, sa belle fourrure brillante rougie par le sang de son ennemi abattu, et répondit par un grognement neutre.
"Mon plan était de me débarrasser de toi Goem. Mais finalement, il me semble que ce serait une trop grande perte, surtout pour l'avenir que j'envisage dans mon esprit et que j'attends avec ravissement. N'est-ce pas aussi ton avis, mon beau ? " s'enquit le taquin vainqueur en se tournant vers sa créature, qui reposait victorieusement sur le cadavre de la bête noire, sa belle fourrure brillante rougie par le sang de son ennemi abattu, et répondit par un grognement neutre.
"Et qu'avez-vous finalement décidé de me faire, votre majesté ?"
"Quelque chose qui me tient particulièrement à cœur et pour lequel tu aurais probablement préféré la mort au final".
Profitant du bref moment d'inattention de l'empereur, le mage se concentra et déploya ses dernières forces pour activer un sort puissant et singulier.
"Qu'est-ce que tu viens de faire, Goem ?" demanda le guerrier de lumière, curieux.
"Une chose à laquelle je tiens particulièrement et que je me suis toujours promis de faire pour assurer ma postérité".
"Je vois", remarqua son interlocuteur, étrangement amusé.
Puis alors que le sort prenait forme, un léger tremblement comme le symbole d'un dernier souffle se fit entendre, puis du sol en ruine sortirent quatre statues de géants gravées de profondes arabesques. Elles se levèrent, puis se redressèrent avec fierté et une intensité assez déconcertante avant de se diriger chacune vers un point cardinal. En prenant leurs places respectives, ils se tournèrent vers la cité, et les marques gravées sur leurs corps rocheux s'illuminèrent sombrement, puis ils ouvrirent grand la bouche et un épais brouillard en sortit, brouillard magique qui recouvrit rapidement tout le royaume isolé. Un peu intrigué, l'empereur triomphant décida de laisser le sort se dérouler, puis croisant les bras, le pied écrasant toujours son ennemi, il prit une pause paresseuse pour suivre la scène sans montrer la moindre inquiétude tant il était confiant dans sa puissance incommensurable, curieux du résultat. Mais déçu, il haussa les épaules et lança une remarque avec un dédain moqueur.
"Attends une minute ? C'est tout !"
Un regard venimeux lui répondit auquel il fut totalement insensible.
"Je m'attendais à un peu d'originalité, Goem, mais c'était plutôt nul. Et même si par compassion et pour saluer tes efforts méritoires, je reconnais que c'est un sort assez puissant, je pourrais le dissiper sans problème. Mais je ne le ferai pas ", décida-t-il après quelques secondes de silence gênant, avec un sourire indéchiffrable. "D'ailleurs, tu sais qu'il ne pourra pas me retenir ici, d'une manière ou d'une autre, n'est-ce pas ? Ni aucun des membres de mon sang."
"Oui, je le sais. Mais les autres, ceux qui n'ont pas la chance de partager ne serait-ce qu'une goutte de votre sang si maudit, resteront prisonniers. "
"Et cela me donne une merveilleuse idée pour mes prochaines batailles".
Le sorcier lança à son adversaire un regard perçant et haineux, puis esquissa un faible sourire ironique.
"Je n'arrive pas à croire que tous ces idiots pensent que vous êtes bon. Si seulement ils pouvaient voir ce que vous êtes vraiment dans toute votre noirceur, une noirceur si opaque que même moi, je ne peux la concevoir, alors ils perdront probablement tout ce qui fait leur authenticité."
L'empereur rit simplement de cette suggestion et certifia.
"Même leur plus simple sourire. Mais ne t'inquiète pas, Goem," poursuivit-il avec un sérieux feint, "je pense qu'ils sont déjà tous plus ou moins conscients de la vérité. C'est juste qu'ils ont trop peur pour le reconnaître.
"Je compatis sincèrement pour vous, votre majesté."
"Et je t'en remercie. Ça me touche, vraiment."
Le souverain lui offrit un sourire de fausse reconnaissance, le même qu'il arborait plus tard devant l'imposant sarcophage dans lequel il venait d'enfermer son adversaire vaincu.
Puis, après un dernier salut malicieux à la prison scellée, il quitta avec grâce et nonchalance l'immense pièce où devait reposer le magicien, et referma la double porte d'un geste insouciant de la main sans même avoir besoin de se retourner.
Il s'éloigna de l'immense édifice construit au cœur d'une forêt maudite, interdite à la lumière, et grimpa sur sa bête d'argent, qui vola dans le ciel gris avec un rayonnement et une puissance majestueux.
Lorsque l'empereur revint dans son empire, une nation dont la beauté et la prospérité inégalées étaient célèbres et enviées sur tous les territoires magiques, il fut acclamé par tous. Son empire connut des moments de formidable euphorie et de réjouissance. Son triomphe exceptionnel et sans pareil a été transcrit en lettres d'or et en lumières magiques dans les livres d'histoire. Et, à cette époque, jamais souverain ne fut plus aimé que lui.
Mais lorsque les festivités, et les cris de joie s'apaisèrent enfin, le souverain victorieux et aimé se rendit dans son lieu habituel de solitude et de liberté, un jardin caché aux mille secrets, ignoré de tous et protégé par des sortilèges invincibles. C'était une salle immense et inquiétante, dont les murs couverts de peintures sacrées et mouvantes étaient parfaitement divisés en deux parties.
L'une d'elles représentait un royaume de lumière infinie avec un peuple joyeux, vivant en harmonie dans un royaume paisible et prospère dirigé par un souverain généreux et droit.
L'autre représentait un royaume sombre, éternellement dévasté par les fléaux du monde, où le peuple se battait inlassablement et cruellement pour tout, sous le regard satisfait et sardonique d'un souverain sadique et tourmenté.
***
C'était l'histoire de cette bataille racontée comme un conte fabuleux. Puis la vie devait reprendre sa marche immuable et couler comme la pluie des montagnes magiques de Vaegos. Bonne ou mauvaise, l'inexorable évolution eut lieu, et la légende qui faisait trembler les nations magiques devint un mythe. Et comme le souhaitait Goemantis, la brume éternelle préserva son royaume brisé ainsi que les œuvres de sa vie.
Mais ce à quoi personne ne s'attendait, c'est que les mages, possédant la même âme sombre et une vision erronée des choses, obtinrent le droit de pénétrer dans ce lieu fermé du monde. Ainsi, bien que les gens simples fussent perpétuellement effrayés par Stanys et sa grande cité des brumes, les magiciens noirs inspirés par leur pionnier vaincu commencèrent à visiter le royaume légendaire. Ainsi, année après année, ils continuèrent à l'envahir pour diverses raisons, certains pour se réfugier, d'autres pour exercer leur magie et leur autorité atroce, et d'autres encore simplement pour faire des recherches afin de renforcer le pouvoir des ténèbres.
Mais plus tard, alors que la cité gagnait lentement en puissance et en notoriété, une partie du lieu maudit fut transformée en un refuge pour enfants qui fut nommé Athok et n'avait reçu ce titre que de nom, une forteresse monumentale et atroce dirigée par un mage noir dont la plus grande et principale passion était de détruire les enfants. Un mage nommé Sirkol, banni du monde de la magie pour ses actes impardonnables.
Il faisait nuit. La pleine lune, astre rond et immortel régnait dans un ciel couvert d'étoiles révélant une beauté immuable, et pourtant vu de ces hauteurs inaccessibles, étrangement sinistre. La brume compacte prenait un aspect terrifiant et mystérieux sous la lumière de la lune, et les créatures nocturnes envahissaient le royaume sombre et interdit, hurlant de terreur, rugissant dans la forêt vaste et profonde, couvrant presque tout le territoire de Stanys, la montagne dite interdite.
Leurs yeux brillaient dans l'obscurité, et elles se battaient toutes avec une sauvagerie terrifiante pour leur survie. Un imposant édifice, situé au milieu de ces terres redoutables, parfaitement caché des pics noirs invisibles, était illuminé par des reflets stellaires et d'innombrables reflets artificiels menaçants.
Dans le ciel lourd et sombre, toute une nuée de créatures volantes apparut, chassant en groupe et se partageait violemment chaque proie capturée. L'une d'entre elles en effet se détacha soudainement de la bande faucheuse, et avec une ardeur suspecte, fonça sur un gros animal aux yeux exorbités et au corps taché de gris, et l'attrapé facilement. Lorsque la bête, avec sa proie serrée dans ses griffes cruelles, rejoignit ses compagnons, ils se disputèrent l'animal et le réduisirent misérablement en pièces. Mais après avoir avalé sa chair grasse avec délectation, une autre bête, de taille colossale, apparut juste derrière eux et les attrapa presque tout l'essaim dans sa gueule vorace avant d'atterrir lourdement sur le sol, et mâcher ses prises avec une satisfaction visible, bavant de quelques restes de chair et d'os. Ses dents acérées brillaient dans la nuit. Puis, se léchant agréablement les babines, la bête rejoignit tranquillement ses autres compagnons, qui montraient également l'image d'avoir été pleinement satisfaits de leur chasse. Les bêtes sanguinaires se déplaçaient dans l'obscurité, leur seul royaume, gardant fidèlement le sordide refuge fondé par un ancien magicien amateur d'histoires maudites.
Mais le domaine était désormais dirigé par un nouveau magicien noir, tout aussi redouté, qui cette nuit-là se réjouissait d'assister à jeu mortel et sordide qui lui était particulièrement cher.
De grandes ombres mouvantes traversaient les cours environnantes, dévorant toutes les créatures qu'elles rencontraient sur leur chemin, et répandant leur sang partout. Elles escaladaient les murs épais de l'édifice pour se précipiter vers les portes-fenêtres éclairées et s'y engouffrer. Les lumières visibles qui perçaient l'obscurité s'éteignaient à leur passage. Des ombres couraient dans de longs et larges couloirs éclairés par des lampes magiques et des lustres en cristal, tous se brisant dans le sillage des vagues d'ombres. Ils s'approchèrent d'une imposante porte gravée de puissants sorts indéchiffrables en lettres noires mouvantes. La masse sombre s'y arrêta une fraction de seconde avant de l'ouvrir et d'envahir toute la pièce.
Deux gardiens - un vieux mage et un très jeune - sortirent de l'épaisse nappe d'ombre avant de s'incliner devant un homme assis dans un imposant fauteuil, vêtu d'une longue tunique grise brodée de fils d'argent. Ironiquement, les serviteurs du sorcier portaient eux-mêmes de magnifiques uniformes blanc cendré aux contours métalliques argentés qui portaient également des sorts aussi redoutables qu'obscurs. Le vieux serviteur, qui s'appelait Köel, avait de longs cheveux blancs et raides et diverses marques inscrites sur son corps de géant. Ce qui le démarqua surtout des autres fut ses yeux, plus précisément l'un d'eux qui était fermé par un puissant sortilège afin de le protéger et de le maintenir en bon état, car on disait de lui qu'il était capable de voir tout ce qui était totalement invisible et ignorer des autres. Le plus jeune, qui portait bien son nom - Johes, ce qui dans l'ancienne langue signifiait la progéniture des esclaves, avait des cheveux courts et bouclés, brun foncé, et un visage fin, ouvertement sadique, au caractère des plus instables et avait la haine de la lumière. Il était une bête affreuse qui ne reculait devant rien pour contempler la profonde souffrance du peuple.
Sirkol le regardait avec ironie et amusement, ayant ressenti, lors de ses traversées de montagnes, son plaisir flagrant à dévorer les bêtes nocturnes et toutes les étincelles de lumière.
"Nous sommes là, maître", annonça respectueusement le rusé Köel.
Sirkol tourna nonchalamment son verre de vin, contemplant le liquide rouge illuminé par la faible lumière des étoiles avec une sorte de fascination perverse, avant de le boire les yeux fermés.
"Maître ?" insista le vieux sorcier, sans obtenir de réponse.
Finalement, le directeur se décida à répondre.
"J'ai entendu Köel."
Il prit une profonde inspiration, mais continua sur un tout autre sujet.
"Savez-vous mes chers serviteurs que j'ai toujours aimé ce genre de boisson ? À tel point que j'en bois tous les jours et de toutes les saveurs. Et pourtant, étrangement, elles n'ont jamais étanché ma soif, pas une seule fois. Je ressens même, chaque jour qui passe, une insatisfaction croissante et intolérable, qui me ronge l'esprit, et qui ne s'éteint que lorsque la pleine lune brille, parfaite dans la nuit pérenne de Stanys. Quel plaisir de vivre cette courte période et tout ce qu'elle représente".
Puis son expression changea et devint aussi froide et rigide que la glace.
"Mais j'étais presque impatient de vous attendre. Et vous savez parfaitement que c'est l'une des choses que je ne peux pas tolérer, n'est-ce pas ? ".
"Oui, nous le savons, maître. Nous nous excusons pour ce désagrément." Déclarèrent les deux serviteurs en s'inclinant à nouveau.
"C'est bien que vous compreniez. Après tout, je ne répète jamais un avertissement une seconde fois."
Bien que frissonnant sous la menace explicite de ces mots terriblement bien articulés, les deux gardes étaient tout aussi excités et ravis. Car tout comme leur maître, ils aimaient le mal, et surtout Köel, et ce, malgré les apparences. Car contrairement à son jeune équipier, il était d'un calme effrayant, plus mystérieux et retors, cachant derrière une impassibilité, sa nature avide et sournoise. D'une certaine manière, il était encore plus insondable et indispensable que son directeur dans l'immense engrenage complexe du monde obscur. Car si l'on considère les choses correctement, Sirkol, malgré ses qualités impeccables d'homme du monde, sa remarquable intelligence et son irréfutable capacité à diriger, était au fond et avant tout un être cruel, sans cœur et totalement sanguinaire, au détriment même de tout son plaisir à faire souffrir les autres. Alors que lui, Köel, par son sens de l'observation fine et ses ambitions bien cachées, savait évoluer dans l'ombre, adopter n'importe quel profil et accomplir n'importe quelle mission, raison pour laquelle il avait toujours, depuis son plus jeune âge, occupé des postes à haute responsabilité dans toute organisation qu'il rejoignait, sauf celui de dirigeant. Non, cette position située au sommet ne l'a jamais attiré car elle exigeait une place au soleil, ce qu'il ne pouvait supporter. Le regard des autres et leurs jugements. Il était un observateur, pas un observé.
"Tout est prêt ?"
"Parfaitement, maître", répondit Johes, son visage exprimant un plaisir malsain d'anticipation. "Nous nous excusons encore une fois pour notre retard. Mais vous seriez heureux de savoir qu'ils sont tous affamés, affamés jusqu'à l'aliénation, et désireux de manger n'importe quoi pourvu que cela ressemble à de la viande fraîche. Vous serez très heureux de le constater par vous-même pendant le "show".
Sirkol sourit agréablement mais cruellement en entendant cette nouvelle satisfaisante.
"Comme tu l'as dit, c'est parfait alors."
Sirkol se leva, tenant toujours son verre vide dans sa main aux ongles pointus, tout en admirant son bureau dont les murs et le sol étaient recouverts de marbre et de granit bicolores, noir et viride. C'était une grande pièce, où un mur entier était occupé par une étagère remplie de livres épais dont le contenu concernait tout ce qui avait à savoir sur le domaine de la magie noire, ou divers autres sujets liés aux mondes obscurs. Une immense baie vitrée offrait une vue imprenable sur la terrible et intemporelle forêt de Stanys. Et un autre mur était entièrement occupé par une immense carte de vie, représentant tous les enfants du refuge.
Il s'agissait d'une grande peinture animée reflétant toutes les nuances de bleu, sur laquelle brillaient des points dorés scintillants, signifiant les jeunes vies emprisonnées dans la cité maudite. Chaque point radieux se différenciait par sa masse de lumière ainsi que par sa taille car la qualité de la force et de la magie différaient pour chaque enfant. Et un point en particulier, représentant un jeune enfant enfermé dans une pièce sombre, était extraordinairement lumineux, plus lumineux que tous les autres réunis. Si éclatant que Johes, lorsqu'il le vit, une nouvelle fois, perdit immédiatement patience et tendit la main vers la source flamboyante pour envoyer une puissante vague de ténèbres s'abattre sur elle. Le point vacilla sous l'attaque sinistre du jeune Johes, et chaque personne présente dans la chambre put ressentir la douleur que l'enfant éprouva en subissant l'assaut de ces vagues sombres. Mais le point ne tarda pas à repousser et à surmonter les déferlements de magie cruelle qui s'étaient abattues sur lui et retrouva bientôt toute sa lumière tenace et éblouissante. Le jeune mage noir en gémit de frustration tandis que Sirkol se moquait sans pitié de l'échec de son jeune et détestable gardien.
"Comme c'est pathétique, Johes. Mais il est temps pour toi de comprendre qu'il existe des choses en ce bas-monde que tu ne pourras jamais vaincre, et encore moins éteindre."
Johes haussa les épaules et se mit en colère.
"La lumière n'a jamais été une nécessité, mon maître. Ce n'est qu'un monde de faux espoirs créés par les faibles."
Sirkol haussa les sourcils et se tourna vers son jeune serviteur.
"Je remarque que tu aimes toujours éteindre la lumière, Johes, ou plus intensément que d'habitude. Plus que de la passion, c'est pour toi une obsession, le moteur de ton existence. Mais nous savons tous les deux que ce n'est pas la lumière qui t'a battu il y a une minute, n'est-ce pas ? ".
Johes secoua la tête, exaspéré.
"Cet être, que tout ne peut s'empêcher de qualifier de prodige, est fait pour la lumière".
"Pour ça plutôt, je me le demande. Mais ce qui est sûr c'est qu'il l'ignore et l'ignorera toujours. Alors, où est le problème ? "
"Le seul problème est qu'il n'est pas encore éteint. " hurla carrément le jeune serviteur, écumant de rage. "Et qu'il est ce qu'il est ! C'est pourquoi il doit mourir. Ce soir même. Parce qu'il ne comprendra jamais les ténèbres. Même sa venue ici à Athok est entourée de mystère". ajouta-t-il en cracha avec rancœur, les yeux brûlant de haine, jaloux de tous ceux qui étaient doués d'extraordinaire comme le jeune prodige qu'il venait d'attaquer bien que sans grand effet, et qu'il semblait détester et envier plus que les autres.
"Aucune d'entre nous ne saura probablement jamais comment il est arrivé jusqu'aux portes noires du bâtiment, ou plus précisément l'identité de la personne fourbe et talentueux qui l'y a mis. Mais si cet immonde étranger ressemble à cet abominable enfant, alors lui aussi mériterait d'être puni".
"Comme tu es cruel et lâche, Johes". S'exclama le magicien noir d'un geste significatif, faussement horrifié, même s'il le cachait du mieux qu'il pouvait, tout le monde, ses serviteurs et semblables de Stanys, savaient qu'il était le plus affecté par son échec à avoir senti la présence du porteur de l'enfant. "Tu essaies de te débarrasser d' une autre manière ce que tu as été incapable de détruire par toi-même".
"C'est vous qui l'avez condamné !" protesta le serviteur avec colère, profondément offensé.
"Oh, c'est vrai." Admit Sirkol avec un hochement de tête désinvolte. "J'ai seulement décidé de m'occuper d'une chose que tu n'auras jamais la force de faire toi-même", ajouta-t-il en jouant distraitement avec son verre avant de le réduire en poussière. "De toute façon, tu es aussi faible qu'un petit oiseau radieux, Johes. Alors, pour te consoler de tes innombrables échecs, je vais te laisser te réjouir de la chute de ton invincible ennemi ".
Le jeune serviteur serra les poings à en déchirer la peau, brûlant d'une rage meurtrière.
"Je vais le faire. Je vais le regarder souffrir et mourir sans manquer un seul instant de ce spectacle inoubliable, celui dont l'existence m'est insupportable."
Sirkol s'approcha de la baie vitrée et contempla le paysage nocturne, un vaste monde de ténèbres, peuplé d'êtres terribles. Leurs yeux et leurs corps étincelants se déplaçaient dans la masse noire des voiles de brume.
La lune ronde et ses rayons invulnérables illuminaient de sa clarté opaline ce royaume banni. Sirkol vit son visage et son corps se refléter à travers le verre ensorcelé de la baie vitrée, ses cheveux gris coiffés en arrière, tombant sur ses épaules. Ses yeux ambrés montraient clairement son impérissable adoration pour tout ce que la lumière détestait. Mais le plus fascinant et le plus effrayant chez lui était son grand corps, dont la couleur était perpétuellement partagée entre le noir et le blanc, et couvert de symboles aussi laids que profonds, représentant un puissant bouclier du mal qui le protégeait de toute attaque extérieure.
"Vous pouvez partir maintenant. Allez préparer notre petit prodige pour le festin, et n'oubliez pas d'emmener son fidèle ami avec lui. S'il doit vraiment périr, au moins qu'il ne soit pas seul. Après tout, nous sommes responsables d'un refuge d'enfant. Nous devons veiller au bien-être de nos petits protégés et leur donner le meilleur de nous-mêmes."
"Très bien, maître", répondit Köel, affichant constamment un visage indéchiffrable.
Les deux gardiens s'inclinèrent profondément devant le magicien avant de descendre dans la mer d'ombres et de quitter la pièce dans un rugissement assourdissant. Sirkol continua d'admirer la nuit à travers la fenêtre, puis se tourna à nouveau vers la carte de la vie, contemplant la lueur de vie d'un garçon dont l'exception était terrible. Puis il sourit cruellement.
"Ah, quelle belle nuit. Une nuit merveilleuse pour tuer l'enfant roi."