Chapitre 1Les étranges voisins
Le gamin revenait de la source, un pot d'eau sur la tête. Il remontait une pente abrupte en chantant un air traditionnel très populaire. Il portait comme habit un vieux cache-sexe cousu en peau de gazelle, le torse était totalement nu. La sueur dégoulinait de sa chevelure abondante et mal peignée. Il montait lentement, faisant attention à tout obstacle sur son sentier étroit serpentant entre les arbres. Il s'approchait d'une bifurcation où l'axe devenait fourchu, les deux branches allant dans le sens perpendiculaire à sa trajectoire. Sous les derniers rayons du soleil couchant, il vit devant lui de longues ombres défiler lentement, serrées. La succession de ces formes bizarres le fit lever les yeux et, faisant face à toute une meute, dont trois créatures de cette couleur, de cette taille et de cet accoutrement jamais vus, il laissa tomber sa charge qui vola en éclats, et détala. Il courut de toutes ses forces jusqu'à rencontrer des gens et se mit à crier, tout essoufflé :
- Des fantômes ! Des fantômes ! Fuyez ! Fuyez ! Fuyez donc, des fantômes arrivent.
- Des fantômes en pleine journée ? lui demanda le premier voisin qu'il croisa.
- Mais croyez-moi, je les ai vus. Je remontais de la source où j'étais allé puiser de l'eau, et je les ai vus s'approcher de moi, j'ai eu peur.
- Comment les as-tu reconnus ?
- Ils portent de longs manteaux descendant jusqu'aux chevilles et des objets difformes sur la tête et au dos.
- Parlaient-ils en venant dans ta direction ?
- Ils sont trois, un a la barbe de bouc, les deux autres se sont voilé la tête, mais ils ont capturé des gens qui portent leurs affaires. Les infortunés doivent être des Bahembe à en croire leur conversation.
Et la caravane continuait son chemin, lentement, pliant sous le poids de leurs nombreux bagages. L'aperçu de l'enfant leur donna l'espoir d'atteindre enfin un hameau, après une marche de deux jours au milieu de la brousse, depuis la traversée de la rivière Mungazi séparant le royaume Bahembe qu'ils quittaient et le Manké où ils se retranchaient. Cependant, la réaction qu'il venait d'afficher n'augurait rien de bon quant au traitement qu'ils escomptaient au pays d'asile. Ils continuèrent tout de même dans la direction du fugitif. Dans la tradition manké, les fables se rapportant aux fantômes étaient plutôt coutumières. Ces êtres mystiques étaient décrits comme omnipotents, notamment pour punir les enfants insoumis à la discipline parentale. Ils pouvaient incarner toute chair, tout objet ou tout phénomène terrifiant pour punir le fautif ou sauver la victime d'une injustice sociale manifeste. Tout phénomène difficile à comprendre leur était automatiquement imputé.
Le gamin décrivait encore l'horrible meute quand la caravane apparut à l'horizon, il les pointa du doigt avant de reprendre sa fuite.
- Les voilà venir, et vous direz encore que je mens. Gare à vous s'ils vous attrapent.
L'équipe avançait encore à la rencontre du premier humain à qui confier leur besoin. Mais, voyant de loin leur habillement, les bagages modernes aux formes régulières qu'ils portaient, tout le monde se sauvait, chacun dans sa direction. Les plus courageux se terraient dans une cachette pour les observer de près, retenant le souffle. Les « monstres » avaient incarné la forme humaine, et il y avait dans la meute trois blancs, un ayant la tête chauve et une longue barbe, il portait une grande besace au dos. Les deux autres avaient la tête couverte d'un voile tombant derrière en dessous des épaules, des sacs en cuir bien bombés sur la tête. Ils étaient tous en longue robe allant jusqu'aux chevilles. À la place des pieds, on voyait de sabots d'animaux jamais vus, que nul ne saurait décrire. Nombreux étaient noirs, ils portaient tous de lourds fardeaux. De quoi donner raison à cet enfant qui avait tiré le premier sur la sonnette d'alarme. De sa cachette, un villageois voyait passer la caravane lourdement chargée, sans bavarder. Il aurait aimé entendre le langage de ces êtres d'apparence surnaturelle. Oser les suivre, s'approcher et se mettre en contact avec eux ? Mais pour quel intérêt prendre de si grands risques ? « Mieux vaut les laisser passer et les décrire aux voisins tels quels, on organisera ensemble le culte pour les conjurer », se dit-il.
Lucio et ses compagnons continuaient leur marche, avec le besoin pressant de trouver quelqu'un à qui se confier. Ils suivaient les sentiers dont ils ignoraient la destination, sans boussole ni guide. À la moindre bifurcation, ils avaient à réfléchir sérieusement, à prendre de critères, à les scruter un à un pour se résoudre à quelle ramification prendre et, au comble de l'indécision, passer carrément au tirage au sort. Ainsi, au lieu d'avancer, ils tournaient parfois en rond. Complètement éreintés, ils se résolurent à déposer leur fardeau, faire une escale pour se revigorer la force. Plaquée dans un buisson, une septuagénaire les entendit échanger de loin et comprit parfaitement leur langue et leurs besoins. Ils renvoyaient un de l'équipe derrière puiser l'eau à la source d'où remontait le gamin qui les vit le premier. Le repère qu'on lui fixa fut les tessons du pot que l'enfant laissa s'écraser par terre en les voyant venir vers lui. L'envoyé défit un des bagages d'où il tira une gourde jaune et s'en alla. La vieille femme voulut alors savoir qui étaient ces gens, et où ils allaient. Mais, de peur de les affronter seule, elle battit en retraite, rampant dans la succession des touffes d'herbes et se fit accompagner par un duo de ses petits-fils encore vigoureux, elle rejoignit à la source l'homme à la gourde jaune. Il y était arrivé et les enfants qui faisaient la queue devant le faible débit d'eau s'émerveillaient à contempler le récipient, sa couleur vive et sa forme. L'inconnu restait bouche bée, ne sachant comment se faire comprendre pour implorer la priorité. Une vieille femme vint s'asseoir sur un moellon plat, près de la source, attendant vraisemblablement son tour. Elle semblait absorbée par une sérieuse préoccupation et comptait silencieusement les doigts de ses mains et pieds. L'étranger l'observait longuement et le signe qu'elle portait sur l'oreille droite le fit sortir promptement de la longue file, il se précipita vers elle, tel un clou de fer dans le champ d'un aimant.
- Nakujopa !s'aventura le jeune Bahembe à travers une salutation.
- Nakujopa yé ! répliqua immédiatement la vieille femme qui semblait étonnée de cette salutation. Elle ne comprenait pas comment son interlocuteur avait su qu'elle parlait sa langue natale. Elle lui demanda beaucoup sur le trajet et après avoir compris leur urgence, elle prit la gourde et se fraya la priorité dans la longue rangée, jusqu'à la source où l'eau dégoulinait du pied de la montagne, coulant sur une gaine du tronc de bananier.
- Mvimva ha ! Yeko vemve ti. Cet ordre donné en langue manké signifie « dégagez, chers petits-fils, des gens meurent de soif là-haut ».
Nsaniye peina naturellement à ouvrir le récipient, ce que remarqua sans tarder son propriétaire qui se précipita pour régler le problème. Il patienta à l'emplir jusqu'au débordement pour remettre le couvercle roulant. Ils remontèrent ensemble le sentier, suivis de l'escorte vers l'emplacement où attendaient Lucio et ses autres compagnons. Nestor parla à la vieille dame de la fabuleuse religion de Jésus qui venait de faire à peine quatre ans, quand le souverain du Bahembe se convertit à l'islam sous le prénom d'Abdul Karim, ouvrant l'ère de la persécution chrétienne. Les croyances autochtones étaient dorénavant mieux supportées que celle de Lucio, qui pourtant avait déjà pas mal d'adeptes dont Nestor lui-même.
Les exilés campèrent pour la seconde nuit dans une clairière du territoire Manké, depuis la traversée de la rivière-frontière Mungazi. Le Père Lucio s'exilait en compagnie de deux sœurs de la Miséricorde, Élisabeth et Joséphine, respectivement infirmière et enseignante de carrière, et d'une dizaine de fidèles autochtones qui portaient ses nombreux bagages. À l'époque, les relations entre les deux royaumes voisins avaient tourné au vinaigre, si bien que le seul fait d'être chassé par un souverain justifiait une hospitalité aveugle chez son rival. Le Bahembe avait précédemment perdu une guerre contre le Manké au bout de laquelle tous ses objets de valeur avaient été razziés, et les guerriers vainqueurs s'adonnaient au rapt, chacun rentra avec la femme son choix.
Nsaniye était venue au Manké dans ce contexte de violence, enlevée par Nsamba, un guerrier manké, lors de cette guerre entre les deux monarchies voisines, victime de sa beauté. Elle était encore très jeune, à peine pubère, lors du tragique événement qui l'éloigna définitivement de sa famille vers le territoire ennemi, où elle était condamnée à passer le reste de sa vie dans les mains du ravisseur. Et, dans la tradition des deux peuples, les femmes enlevées par le vainqueur ne retournaient jamais chez elles, ne fût-ce que pour rendre visite à leurs parents. Elles pourraient conspirer une revanche une fois en contact avec les leurs. Le paroxysme de leur calvaire était cette marque qu'on gravait sur l'oreille droite, par un morceau de fer chauffé au rouge, pour faciliter leur identification à la frontière. Le jeune Nestor avait assez souvent entendu parler de cette tradition guerrière qu'il prenait pour un conte. À voir le lobe droit fendu de Nsaniye et, au visage, les derniers traits de sa beauté progressivement érodée par l'âge, il devint quasiment certain de voir une compatriote. Elle s'était irrévocablement naturalisée manké, et elle avait eu onze enfants, sept garçons et quatre filles. Tous étaient déjà mariés et lui avaient fait de petits-enfants non faciles à compter par les doigts de ses mains et pieds tous combinés. Elle avait en revanche vécu jusque-là une paix sans faille dans le royaume ennemi, dans les bras de son époux imposé par l'événement. Nsamba était un homme brave mais doux, qui n'imposa jamais à son butin de conquête nulle autre souffrance après la gravure qui était un rituel de guerre. Cette histoire de persécution dans son pays natal réveilla dans l'esprit de la septuagénaire les malheurs de sa jeunesse, d'où la compassion spontanée envers les chrétiens fugitifs quand bien même c'était la toute première fois qu'elle entendait parler de cette religion venue d'Europe. Elle était déjà veuve depuis une bonne décennie. Elle voulut leur être utile, mais ils avaient pratiquement tout ce dont ils avaient besoin, vivres et récipients de cuisine et de lavage. Ils avaient même un abri portatif contre les intempéries. Le seul besoin non encore assouvi était la reconnaissance officielle comme réfugiés par les responsables de la localité, afin de commencer une nouvelle vie. C'était la première fois qu'une personne de cette couleur arrivait sur le sol manké. Et l'enjeu s'annonçait délicat, Nestor venait de s'en rendre compte à travers l'entretien avec sa vieille compatriote. Au moment où il la croyait distraite à la source, elle lui révéla qu'elle était descendue non pas puiser de l'eau, mais suivre tous les mouvements de ces inconnus repérables par la couleur de leur peau, et il s'étonna de la finesse avec laquelle elle exécutait sa mission insoupçonnée. Elle ne le lui dévoila qu'après avoir renvoyé ses petits-fils qui l'escortaient, l'invitant à la prudence.
Le lendemain Lucio envoya ses hommes s'annoncer aux dirigeants locaux, guidés par un descendant de Nsaniye. Ils mirent une journée entière à les trouver, la région était presque déserte d'habitants, une aire naturelle dont la forêt dense alternait avec la savane herbeuse. Seules quelques huttes éparses se voyaient accrochées ici et là sur les flancs des collines. Les gens ne pouvaient pas aisément cohabiter sur cette terre avec les plus redoutables carnassiers de la savane.
Le campement ne dura que quelques semaines, le chef régional avait reçu favorablement les messagers du vieux réfugié blanc et lui avait consenti l'asile qu'il sollicitait. Lucio eut ainsi l'autorisation de s'installer dans un hameau, au milieu des habitations dans la localité de Makombe. Les gens venaient voir le missionnaire à longue barbe blanchie par l'âge, qui savait à peine prononcer yambo, salutation qu'il répétait infatigablement chaque fois qu'il croisait un humain.
Pour se moquer de lui, de jeunes gens déformaient malicieusement certains mots de son vocabulaire tâtonnant, ou l'induisaient volontiers en erreur pour se faire des blagues impudiques. Ses acolytes Bahembe ne cessaient de parler de sa bonté et de son courage. Les deux sœurs blanches que les Manké prenaient pour épouses de Lucio n'apparaissaient que rarement, trop occupées par l'aménagement de la tente du culte et la cuisine. L'équipe du missionnaire travaillait d'arrache-pied pour la transformation du site leur offert. Ils avaient apporté beaucoup de provisions vivres et non-vivres, un luxe jamais vu dans le royaume Manké. Leurs pairs restés au Bahembe ne cessaient de les ravitailler en colis remplis d'articles divers. À la mi-journée, l'arôme de leur cuisine se propageait dans les environs et drainait une foule d'enfants venus des habitations dispersées dans tous les coins. Tous les gamins, certains nus et sales, s'approchaient non sans peur, retournaient en courant dès le moindre fracas produit par la collision des ustensiles culinaires métalliques du ménage blanc. Les deux sœurs sortaient avec un sourire aux lèvres, elles ne grondaient jamais les jeunes voisins, ce qui dissipa progressivement la gêne de ceux-ci à s'approcher du prestigieux ménage. Le foyer leur offrait généreusement un plat copieux, sans les soumettre aux rites précédant et clôturant le repas. Certains recevaient des habits, d'autres des bonbons, des biscuits et d'autres aliments. Rentrés chez eux, les gamins racontaient tout à leurs parents qui ne tardèrent pas à visiter eux-mêmes ces voisins pour constater leur mode de vie bien particulier. Tout faisait différence avec le pays. Leurs habits fins et longs tombant sur les chevilles n'avaient rien de commun avec les cache-sexes en ficus des jeunes gens ni avec les pagnes en peau d'animaux que portaient les personnes adultes. Leurs pieds étaient carrément invisibles, enfoncés dans des bottes montant au-delà des chevilles pour le travail sur un terrain boueux ou poussiéreux. Si ce n'était pas la longue robe, ils portaient une salopette large mais serrée contre le corps au niveau de la taille. Le jour de repos se révélait par le changement d'accoutrement. Les chaussures ne cachant qu'à peine les pieds, ou même les sandales mettant à nu les doigts du pied remplaçaient les bottes. Leur luxe rimait avec humilité et générosité, chose rare dans le comportement des riches.
Le missionnaire invita le responsable de la chefferie à venir lui rendre visite. À son arrivée, le chef Bambone eut un accueil exceptionnel. Dans la tente centrale réservée au le culte, le prêtre blanc désigna à son hôte de marque un fauteuil confortable fabriqué depuis son arrivée, à partir des planches sciées des arbres locaux et prit lui-même place dans un autre en face. Un acolyte s'assit à son tour dans un troisième à gauche du Blanc pour faire la traduction. Une basse tablette rectangulaire était placée au centre du trio dont la conversation fut réciproquement fructueuse. Lucio passa à la présentation de sa maisonnée au dirigeant, les religieuses et les fidèles noirs Bahembe venaient à tour de rôle lui serrer la main. L'escorte de Bambone restait dehors à attendre l'éventuel signe de leur patron. Le chef local rassura son interlocuteur quant à son établissement sur le site, à condition de rester soumis à son autorité. Quant à la religion, il avait la pleine liberté de pratiquer son culte, sans négliger de se faire initier au vumera, l'unique religion locale dont les dieux avaient autorisé l'asile sollicité par l'intermédiaire des devins. Le déjeuner suivit les échanges, un mets de choix avait été préparé conformément à la cuisine locale pour éviter tout incident. La vieille Nsaniye avait indiqué aux nouveaux voisins tout le menu approprié à la circonstance.
Après le repas, le dirigeant fut entraîné dans une autre tente où un porte-menton surchargé l'attendait, lui offrant un choix du costume qui lui allait le mieux. On l'y laissa seul pour lui permettre de procéder à l'essai, et il eut un sérieux embarras. Quand les vêtements étaient de sa couleur favorite, la taille ne correspondait pas à son gabarit. Il mit plus une heure à mettre tel pantalon, telle veste ou telle chemise, à les enlever et les remettre à leur place et essayer d'autres. En revanche, les souliers ne lui donnèrent pas autant de peine, ses pieds étaient exceptionnels dans leurs dimensions. Quand il eut terminé la sélection, on rassembla les habits et les chaussures de son choix dans un sac en cuir qu'il remit à ses hommes. Faute d'avoir emmené ses femmes et enfants pour trier leur lot, on lui garantit la réserve jusqu'à leur disponibilité.
À cette époque, les vêtements en textile étaient rares au Manké. Seuls les riches en portaient lors des grandes cérémonies, ils les recevaient des commerçants transfrontaliers qui traversaient le pays, troquant leur friperie contre le bétail, les minerais ou d'autres biens précieux. Le commun des gens portaient des habits fabriqués soit en ficus, soit en peau d'animaux. Les enfants ne portaient que de cache-sexes, ou même se déplaçaient carrément nus. Bambone rentra chez lui dans l'impatience de commencer le tour de son territoire autrement habillé. Le conseil du royaume se tenait mensuellement et le rendez-vous était proche. Le chef comptait ainsi se rendre à la capitale du royaume rapporter au roi l'arrivée des immigrants et leur bonne cohabitation avec la population locale ; une bonne occasion de rayonner dans cet accoutrement rare et bénévolement reçu du demandeur d'asile. Il n'eut pas cette chance car, juste le lendemain de sa visite chez Lucio, quand il essayait sa luxueuse tenue de fête, la semelle lisse des mocassins glissa sur un monticule et l'illustre chef tomba lourdement par terre, fracturant sa jambe gauche. Il dépêcha une de ses épouses chez le devin du village s'enquérir de la cause de l'accident. Était-ce un mauvais présage quant au vrai dessein des immigrés ? Était-ce un mauvais sort jeté à lui par ses ennemis locaux ? Il fallait le savoir. Dès qu'il entendit la nouvelle, Lucio envoya Sœur Élisabeth au chevet de l'autorité, avec le matériel approprié. Elle lui immobilisa la jambe sur deux tiges de bois, avant de l'enduire d'un liquide blanc qui sécha rapidement sur le membre supplicié. Le lendemain, le patient ne sentait plus aucune trace de douleur. Il pouvait même avancer, traînant le membre pétrifié sans souffrir. Tout le village s'émerveillait à ce remède en coquille de tortue ; telle fut la métaphore du plâtre qui s'avérait si dur sur le corps humain. « Si tu ne souffres plus, tu peux te contenter de cela, les civières ne manquent pas, tes sujets te porteront où que tu souhaiteras te rendre ». Tels étaient les mots de consolation que lui adressaient la plupart de ses sujets venus à son chevet. Il leur répondait que la coquille n'était pas définitive, qu'on allait la lui retirer le moment venu, après plusieurs lunes. Tous restaient incrédules quant à cette possibilité.
- En toute sagesse, tu devrais rester ainsi, c'est déjà une chance.
- Mais c'est ce qu'elle m'a promis, la guérisseuse blanche.
- À bas la naïveté ǃ Par quel instrument brisera-t-on ce rocher sans atteindre ta chair ? Gare à toi, cette fois-ci on va te la couper carrément.
- Je verrai le moment venu.
- Ne sois pas fou pour le lui permettre sans l'aval des notables, nous viendrons tous voir de nos propres yeux ce procédé magique.
Quant au devin, il jongla longuement ses objets de sorcellerie en balbutiant de mots imperceptibles, mania sa baguette magique et répondit enfin à la femme que les blancs ne cherchaient point de mal au royaume, que seulement les dieux manké s'étaient irrités de ce que le responsable local ait laissé ses sujets, et lui-même en chef de file, porter ce luxe nouveau avant de leur offrir un sacrifice. Pour calmer leur jalousie, il fallait remettre le plus élégant costume au devin pour le jeter au torrent Namunyiriri, le plus haut cours d'eau du Manké fendant en deux Nyange, le sommet le plus élevé du royaume. Il promit de venir le prendre le lendemain pour accomplir le rite sacré avant que le malheur n'eût frappé les autres récipiendaires de la friperie, et ils étaient assez nombreux à travers le village de Makombe. Manege, fit le porte-à-porte, collecta les habits et souliers offerts par Lucio, en sélectionna les meilleurs, une offrande digne à consoler les dieux offensés. Il parvint non sans peine à dissimuler la flamme qui habitait son cœur face à ces objets naïvement placés entre ses mains pour le compte des divinités invisibles, voire fictives. Le lieu de l'offrande était situé dans une autre chefferie, à plusieurs journées de marche pour un homme chargé. Dès l'aube, le charlatan avait déjà pris le chemin, mais vers une destination autre que Nyange. Il portait sur la tête un gros sac de ces vêtements seigneuriaux. Au lieu de se diriger vers le centre du royaume où se situait le torrent sacré, il prit la direction opposée et alla s'installer au sud du Manké. Dans une région lointaine, il prit quelques habits pour les remettre au chef local qui lui offrit en échange une bonne situation. Il épousa plusieurs femmes sans s'appesantir sur le sort de son premier foyer laissé loin derrière, au territoire dirigé par Bambone.
Ces gens de couleur aimaient le partage, ce qui facilita leur intégration dans le village qui en guise de réciprocité donnait un coup de main aux travaux initiés par la mission. Tout le monde se posait la question des enfants de ce foyer bigame. La conclusion unanime que se forgea l'opinion était la stérilité de l'époux, qui, déjà vieux, n'avait pas encore eu d'enfants d'aucune de ses deux femmes charmantes et coriaces. Mais, de toute évidence, le ménage ne se querellait pas, elle ne trahissait une moindre frustration. C'était encore plus étonnant de voir un foyer stérile traiter plutôt avec bienveillance la marmaille du voisinage, au moment où, de manière généralisée, la stérilité engendrait frustration et jalousie envers les ménages féconds. Le vieux Blanc était un architecte. Il démarra un chantier de briqueterie-tuilerie pour bâtir les lieux de façon plus décente. Une main d'œuvre s'offrit spontanément, renforçant les fidèles venus du Bahembe. Ces derniers parlaient passablement la langue manké et révélèrent beaucoup de choses sur les Blancs qu'ils avaient accompagnés en exil. Les travaux durèrent moins de la moitié de l'échéance prévue. En une saison ou légèrement au-delà, la mission était déjà aménagée confortablement sur le site de Makombe, ses splendides bâtiments faisant une nette différence avec les cases et huttes des autochtones anarchiquement disséminées sur toute la colline. « Pourquoi ce vieux riche, sans descendant, se tue-t-il par un travail sans répit ? Qui va occuper ces luxueux et spacieux bâtiments qu'il érige, cette vaste propriété qu'il aménage ? » Certains des villageois de Makombe faisaient ainsi leurs petits calculs anticipatifs sur la succession de Lucio, l'étranger riche et stérile. On se posait bien d'autres questions sur le train de vie de ces gens de couleur. Pourtant, même ceux qui avaient participé au chantier n'eurent guère le réflexe de travailler la même argile de chez eux pour transformer leur habitat. Ils n'étaient pas blancs pour vivre ainsi ; telle en était l'autosuffisante raison, comme si la couleur de leur peau le leur interdisait. Peut-être fallait-il encore une fois attendre l'aval divin.
Sur le chantier, les acolytes de Lucio parlèrent de leur foi et de ses prodiges aux ouvriers locaux. La nouvelle ne tarda pas à se colporter jusqu'aux autorités administratives, ce qui les irrita. Elles apprirent finalement le vrai motif de l'exil du Père blanc. Il fallait à tout prix épargner le pays de ces querelles d'ordre religieux qui se déclaraient au Bahembe, et ce Blanc risquait de servir de vecteur propagateur jusqu'au Manké. Mais Lucio était un excellent stratège.
Pour échapper à l'expulsion de son pays d'asile, il se fit initier à sa religion, le culte Vumera, qui du reste n'était pas dominical, mais se pratiquait par lune et dans les moments de rudes calamités. Il consistait en une danse en rond, le prêtre au centre, entouré des adeptes dans une ambiance festive. Tout le monde portait une tenue particulière. La figure peinte au kaolin blanc, la tête coiffée des plumes de pintade, on dansait toute la nuit et ne rentrait qu'avec le chant du coq. Quel zèle manifesta Lucio à ces cérémonies de louange des dieux qu'il ne connaissait point ! Il n'hésita pas une seconde à porter ce costume bizarre, ni à exécuter les pas et gestes ésotériques comme il pouvait, en mimant les initiés. Une question de survie quoi ! Mais au-delà de ça, la vraie religion se trouve dans l'âme. Au fond de lui-même, il adorait son Dieu créateur de l'univers. En contrepartie de sa docilité, on lui épargna la vie. L'initiation n'était pas encore complète, il restait encore une étape bien cruciale, non pas pour sa douleur physique, mais par son caractère carrément incompatible avec l'état de Lucio. Allait-il la franchir ? Dans la culture manké, l'initiation se faisait à travers le rituel de Rugongo. On promenait l'impétrant couché sur une civière, avec une jeune vierge. Et au coucher du soleil, on les laissait dans une case toute neuve, équipée de tout le nécessaire. Fille en y entrant, la femelle en sortait le lendemain matin déjà femme. Et dorénavant, elle devenait la favorite de toutes les épouses de l'initié. Lucio célébrait l'eucharistie tous les jours, et, avec l'apparition de la lune, se joignait aux autochtones pour la célébration du Vumera. Personne ne vint lui imposer le redoutable rituel de Rugongo.
Un jour, le missionnaire piqua une fièvre. Sa température monta en solo. Sa peau dégageait une chaleur, mais il se plaignait de froid, grelottait et frissonnait par moments. Une vieille femme au visage ridé dépêcha ses petits-fils lui chercher des feuilles d'umuravumba, une essence végétale des montagnes apparentée au basilic. Ils revinrent avec un fagot de feuilles vertes. Lucio était déjà inerte, incapable de se lever de son lit, réclamant toujours un réchauffement. L'appétit avait complètement pris congé de sa bouche, toute tentative d'avaler le moindre aliment se voyait réprimée par un sévère vomissement. Ses malheurs ne s'arrêtaient pas là : une hémorragie nasale l'assaillit, deux torrents rouges descendaient parallèlement dans sa barbe épaisse jusqu'au matelas où il était couché sur le dos. La maladie n'était pas nouvelle chez les Manké. Elle était saisonnière, prenant parfois une allure épidémique surtout dans les régions de basse altitude où les conditions de température étaient optimales pour l'insecte colporteur. Ainsi, aucun autochtone n'était inquiet outre mesure malgré la rigueur des maux. Par contre, les deux sœurs de la Miséricorde avaient désespéré quant à la survie du responsable de leur gîte. Elles ne savaient plus que faire de cette maladie inconnue. Leurs produits pharmaceutiques avaient été épuisés ou périmés, et le diable avait attendu cette bonne occasion pour frapper. Le presbytère avait vainement intensifié la prière contre le mal impie, et n'attendait que l'accomplissement de la volonté suprême. Le désespoir accula le patient à admettre le remède autochtone proposé par les guérisseurs locaux.
On pila les feuilles et on fit bouillir le pâté dans une marmite. On administra au patient une bonne calebasse du produit fumant. On avait pleinement foi dans ce remède dont le goût plutôt aigre, rappela automatiquement au malade le vinaigre offert à Jésus sur son crucifix. Il avala le breuvage malgré lui. « S'agit-il d'un remède ou d'un poison ? Dans tous les cas, je n'ai rien à perdre s'ils décident de m'écourter cette vie de souffrances. » Au fond de lui-même, il dit son ultime prière, n'étant plus capable de piper un mot. Il ingurgita une autre gorgée puis se laissa retomber sur son grabat. La soirée, il commença à sentir les effets de la cure : un sommeil prompt ne le laissa pas terminer sa prière. Il eut des rêves. Il était dans une cour, entouré d'enfants blancs et noirs mêlés, qui chantaient les merveilles du Seigneur dans la langue manké, main dans la main, dans une allégresse immense. Le lendemain, il se réveilla suffoquant de sueur. La fièvre avait complètement disparu. Il se demandait s'il était réellement réveillé, ou s'il ne s'agissait que d'une autre merveilleuse chimère. Il prit sa soupe d'un appétit de loup et une autre dose du breuvage dont il ne se méfiait plus. La soirée du jour suivant trouva Lucio complètement remis de sa maladie, il pouvait déjà dire la messe au milieu de sa petite communauté. La solution de dernier recours s'avéra la meilleure. Seulement, il n'avait pas vu le médicament qui venait de lui sauver la vie, encore moins le procédé de sa préparation. Aussitôt remis de la fièvre, il chercha à identifier l'herbe pour en faire un voisin privilégié. On lui expliqua l'abondance de l'espèce dans la nature, pour lui signifier l'inutilité de la cultiver. Mais Lucio s'entêta, il voulait garder le souvenir de cette guérison miraculeuse de l'épouvantable maladie. Il venait de totaliser six ans sur le sol africain, principalement au Bahembe dont le climat était tout à fait semblable à celui de la terre d'asile, mais il n'avait jamais souffert de la sorte. L'arbuste fut alors planté dans un coin du presbytère, où il recevait de soins particuliers.
Lucio envoya une missive à Rome pour informer la hiérarchie de sa bénédiction en exil et des besoins de sa mission. La communauté des Pères Blancs organisa une messe d'action de grâce pour remercier Dieu d'avoir sauvé le leur de l'acharnement du roi Abdul Karim du Bahembe. Ce fut aussi une occasion de collecter une aide pour soutenir leur confrère et son œuvre d'évangélisation au territoire d'asile. Il fallut attendre cinq lunes pour recevoir des caravaniers lourdement chargés ayant fait plusieurs mois de marche depuis le port de Dar, au bord de la marée sans fin. Ils étaient payés par l'expéditeur, et ne réclamaient qu'un document de décharge certifiant l'arrivée de la cargaison à destination. L'aide était massive, si bien que le village de Makombe fut entièrement servi en biens divers, la plupart des récipiendaires ne sachant pas trop quoi faire de certains articles vus pour la toute première fois de leur vie. C'était seulement un prestige d'en posséder chez soi, de quoi exhiber à tout visiteur, pour lui susciter l'envie.
Depuis leur arrivée au Manké, les Blancs s'attelaient à apprendre la langue locale, qui différait assez de celle du pays qu'ils avaient fui. L'aide de Rome facilita la tâche, les formateurs se bousculaient désormais pour recevoir une contrepartie de ces produits luxueux. Fort de ce rapprochement, Lucio commença à célébrer la messe dominicale avec les voisins qui venaient de plus en plus nombreux y assister. Il s'efforçait de célébrer son office avec les écrits qu'il avait griffonnés dans le format phonétique de l'alphabet, dans une communauté à tradition orale. Tout participant rentrait avec une tenue moderne selon sa taille et son sexe. Les acolytes mettaient des heures à trier dans un tas de friperies pantalons et chemises à distribuer aux néophytes de Makombe. Les sœurs exécutaient la même tâche pour les femmes. Saisis d'émotion, certains laissaient sur place leur ancien costume en ficus, comme pour s'en débarrasser pour de bon. La journée de Jésus était impatiemment attendue par les villageois qui se faisaient accompagner par d'autres recrues, plus avides des biens matériels que de ce Jésus dont on leur contait une fabuleuse légende. La popularité de la mission naissante allait grandissante. Lucio ne manqua point de s'informer sur les exigences de la religion autochtone, afin d'anticiper la gestion des contradictions doctrinales avec la sienne. Il continuait à célébrer le vumera, la danse mystique pour les dieux manké. Et les paysans se moquaient des gestes maladroits du vieux novice imitant les initiés au culte local.