Persuadée que son amie avait disparu en Russie, Agatha s'engagea dans une aventure folle et décida de la retrouver. Alors qu'on lui conseillait de demander de l'aide au richissime Apollon Ivankov, Agatha se jeta à l'eau avant de vite le regretter.
- Bien qu'il n'ait pas la moindre idée de qui vous êtes... Monsieur Ivankov a décidé de vous accorder dix minutes après sa réunion.
Agatha se garda de faire exploser son soulagement, pour la simple et bonne raison qu'elle était dans le pétrin jusqu'au cou et qu'elle ignorait si cette dernière tentative la mènerait quelque part. Devant le mépris visible de la secrétaire, Agatha se contenta de sourire et de serrer étroitement son sac contre son ventre. En réalité, cet endroit lui donnait la chair de poule. Il faisait nuit, les murs noirs, ce design moderne, ces canapés en cuir lui semblaient bien hostiles pour un entretien.
Depuis des heures, elle était dans ce building, perchée au cinquième étage. Elle avait refusé de s'en aller, menaçant de rester là toute la nuit s'il le fallait. Elle comptait les poissons dans le gigantesque aquarium en face d'elle, sans trop savoir quoi dire si sa demande était acceptée. Et maintenant qu'elle l'était, Agatha ne savait plus quoi dire, ni comment réagir. Bondir de cette chaise et quitter la tour était un choix parmi de nombreux autres, mais était-ce la solution ? Non ! Elle avait assez fait de kilomètres à pied pour faire marche arrière.
- C'est bon, annonça la secrétaire en prenant une attitude nonchalante, voire agacée. Vous pouvez y aller, c'est au fond du couloir.
Agatha se leva lentement et ramassa ses affaires. Il valait mieux ne pas s'arrêter sur cette femme et aller droit au but. Elle marcha en silence jusqu'aux portes ouvertes et remarqua très vite que la grande étendue du bureau était peu éclairée. 20h30 s'afficha sur le cadran. Elle déglutit et entra d'un pas lent, incertain.
- Monsieur Ivankov ? appela-t-elle en y trouvant le bureau vide.
Aucune réponse. Elle recula d'un pas, songeant à faire demi-tour et à utiliser cette perte de temps pour se trouver un hôtel.
- Asseyez-vous.
Elle sursauta en pivotant sur elle-même. Le choc se mêla à la surprise puis ses joues devinrent écarlates. Un homme, loin de ce qu'elle s'était imaginé, entra dans le bureau, mains dans les poches, la tête légèrement inclinée en arrière, dardant sur elle un regard à glacer le sang. Elle frémit en contemplant son visage, d'une beauté brute et austère, le nez droit et la mâchoire couverte d'une ombre brune. Elle serra son sac, fascinée par la virilité renversante et presque austère qui s'émanait de ce corps où l'on pouvait aisément deviner qu'il était fait de muscles sous cette chemise blanche plaquée contre son torse.
La bouche sèche, Agatha s'approcha en sortant peu à peu de sa torpeur. Elle s'était tant imaginé un homme vieux d'une bonne soixantaine d'années.
- Bonsoir monsieur Ivankov.
Il combla l'espace entre eux et l'étudia intensément, sans discrétion, sans vergogne. Elle repoussa une mèche derrière son oreille en attendant qu'il finisse cet examen insolent, mais qui en elle, faisait monter un feu dangereux.
- À qui ai-je l'honneur ?
Elle se figea sous cette voix incroyablement profonde dont l'accent russe lui donnait l'allure d'un assassin. Agatha esquissa un sourire timide et tendit sa main avec un rire nerveux.
- Vous allez sans doute rire, je... je m'appelle Agatha Kristy... comme Agatha Christie sauf que c'est K-R-I-S-T-Y.
Il fronça des sourcils puis attrapa sa main d'une telle puissance qu'elle hoqueta. Sa main disparut dans la sienne, ses doigts enserrèrent les siens si fort qu'elle dut déglutir pour supporter la douleur.
- Apollon Ivankov. "Apollon".
Agatha en resta bouche bée. Un tel prénom, signifiant l'homme du feu, lui allait comme un gant.
- Je suis enchantée monsieur Ivankov.
Agatha récupéra sa main et dut écarter ses doigts pour retrouver toutes ses capacités musculaires.
- Je peux savoir pourquoi vous tenez tant à me voir ? questionna-t-il en désignant un fauteuil du menton.
- Oh je... mon amie a disparu, dit-elle en s'installant.
Il s'arrêta dans sa trajectoire qui le menait à son bureau.
- Et en quoi puis-je vous aider ?
- Oh... je... quelqu'un m'a donné ceci à la sortie du commissariat, expliqua Agatha le cœur battant en lui tendant sa propre carte.
Il l'étudia, sombrement, puis la déposa sur le bureau.
- Et bien je suis flatté, mais je ne suis pas détective privé, mademoiselle Kristy.
- Je sais bien, mais on m'a dit que vous étiez très connu et très influent en Russie, voire même le meilleur.
Il s'assit, se carra dans son fauteuil, l'étudiant encore avec ce même regard troublant.
- D'où venez-vous comme ça ?
- De Seattle.
- De Seattle ? répéta l'homme, ayant l'air surpris. Vous êtes très loin de chez vous, êtes-vous accompagnée au moins ?
Agatha se pinça la lèvre en secouant négativement la tête.
- Votre amie a disparu alors ? Comment le savez-vous ?
- La dernière fois que je lui ai parlé au téléphone, elle a dit au secours.
Agatha serra les dents quand il leva un sourcil, un sourire en coin. Était-il en train de se payer sa tête ? Alors qu'elle était épuisée.
- Au secours ? répéta-t-il en se redressant. Vous savez, parfois les mots peuvent être mal interprétés. Comment s'appelle votre amie ?
- Penelope St Georges. Et non, je n'ai pas mal interprété, monsieur. Depuis cet appel, je n'ai plus de nouvelles.
Elle baissa les yeux un instant puis les releva.
- Écoutez, on n'a pas refusé de m'aider, en plus, je ne connais pas le russe, on m'a dit de venir ici, alors pouvez-vous m'aider, oui ou non ?
Il se leva sans la quitter du regard. Agatha se tassa comme une enfant sur son siège. Il se dirigea vers un meuble de hêtre teinté et en sortit un verre. Seigneur, cet homme mystérieux n'était peut-être pas la bonne personne pour l'aider, songea-t-elle un peu trop tard. L'immense bureau se constituait de trois pièces, avec un salon, puis un cube en verre, de là elle pouvait y distinguer une grande table de réunion, puis il y avait cet immense espace, là où trônait un bureau en acajou luxueux.
- Pourquoi pensez-vous que je peux vous aider ?
- Parce que la personne qui m'a donné votre carte m'a dit que vous étiez craint et respecté de tous.
Il s'adossa contre la poutre, au loin, but une gorgée de son verre en l'observant impassible. Agatha s'était peut-être fait piéger. Elle frissonna en se redressant, les yeux dans le vague. Et si cette femme lui avait menti ? Et si elle s'était conduite elle-même chez un mafieux russe ? Elle se leva fébrilement, en battant rapidement des cils.
- Euh... je... pardon de vous avoir dérangé, oubliez que je suis venue, je suis sincèrement désolée de vous...
Elle buta contre la table, en se dirigeant vers la sortie.
- De vous avoir fait perdre votre temps, monsieur Ivankov, je vous souhaite une bonne soirée.
Agatha se précipita hors du bureau, marcha d'un pas rapide jusqu'aux ascenseurs et pénétra à l'intérieur en appuyant nerveusement sur le bouton. Une fois que les portes se refermèrent, elle ferma les yeux en portant une main à son front. Quelle idiote !
Elle sortit de l'ascenseur et récupéra son sac laissé à l'accueil. Lorsqu'elle sortit de la haute tour, peu à peu, elle reprit son souffle, s'aidant de l'air frais presque glacial. Venir en aide à son amie avait été pour elle comme une évidence, mais elle n'allait certainement pas risquer sa vie dès son arrivée. Elle se laissa tomber sur le banc de l'abribus et déplia la carte. Elle devait avant toute chose trouver un hôtel, et aussi un taxi. Elle se frotta les mains pour les réchauffer et consulta la carte, les yeux plissés, en évitant soigneusement de montrer son désarroi aux passants.
- Vous ne trouverez aucun hôtel à cette heure-ci, même si vous arrivez à en trouver un sur cette carte écrite en russe...
Agatha n'eut aucun mal à reconnaître cette voix. Elle remonta la carte contre sa poitrine et releva la tête, les joues en feu. Le mafieux russe était dans l'abribus, vêtu d'un élégant manteau noir. Elle baissa les yeux sur ses mains enfermées dans des gants de cuir noir. Sa petite gorge se contracta à l'idée qu'il puisse l'étrangler.
- Je... je n'ai pas besoin de votre aide, monsieur.
- Vraiment ? lâcha-t-il avec un sourire machiavélique. Je pense le contraire. La Russie peut se montrer dangereuse quand on ne la connaît pas.
- Et elle peut s'avérer bien plus dangereuse quand on fait confiance à des inconnus, répliqua Agatha en rabaissant sa carte.
- D'après mes souvenirs tout frais, c'est vous qui êtes venue à moi, et non l'inverse, fit-il remarquer en plissant les yeux.
Il n'avait pas tort.
- Et c'était une erreur. Je n'aurais pas dû. Après tout, je ne connais rien de vous.
Agatha plongea sa main dans son sac quand elle entraperçut son ombre s'avancer davantage.
- Alors vous êtes bien la seule, dit-il d'un murmure presque inaudible. Rangez ça tout de suite, mademoiselle Kristy.
Elle releva la tête ; ses yeux gris foncé étaient plantés dans les siens. Sa grande bouche sensuelle prit un pli dur.
- Ranger quoi ? balbutia Agatha, les joues paralysées.
- Votre bombe de défense que vous tenez dans votre main, lança l'homme en désignant son sac avec son menton.
Elle écarquilla les yeux et rougit en lâchant la bombe dans son sac.
- Je n'ai pas l'intention de vous faire du mal, dit-il durement.
- Vraiment ? Vous êtes un mafieux, c'est ça ? Vous allez me...
Il éclata de rire, murmura une phrase en russe qui le rendit infiniment dangereux. Elle blêmit lorsqu'il se rapprocha, la dominant de toute sa taille.
- Vous avez regardé trop de films, mademoiselle. Et quand bien même j'en étais un... je suis le seul à pouvoir vous aider.
Agatha fit mine de ne pas l'écouter et reporta son attention sur sa carte qui tremblait comme une feuille.
- J'accepte de vous aider. Alors suivez-moi, ordonna-t-il en sortant de l'abri.
- Ma mère m'a toujours dit de ne jamais suivre un inconnu...
- C'est un très sage conseil, mais comme on vous l'a dit, je suis connu de tous.
Elle leva la tête. Ses yeux étincelaient d'une lueur troublante. Son cœur se mit à redoubler de battements intenses.
- Un homme comme vous ne donne rien sans contrepartie, et je ne coucherai pas avec vous, monsieur Ivankov, déclara-t-elle en le défiant du regard.
L'homme sourit avec une lenteur délibérée.
- Je ne couche pas avec des mineures.
Rouge de colère, elle se leva d'un bond.
- J'ai vingt-cinq ans ! protesta-t-elle en le foudroyant du regard.
- Vous m'en voyez ravi, dit-il en reprenant son sérieux. Mon offre ne sera pas émise une deuxième fois. Profitez de ma main tendue, car je n'ai pas l'habitude de faire ça. Soit vous me suivez, soit vous restez ici. Alors ?
Agatha se rassit.
- Très bien, alors je vous souhaite bonne chance pour retrouver votre amie, dit l'homme en s'en allant.
Agatha trembla en le regardant partir dans la nuit noire, d'une démarche déterminée, sûr de lui. En réalité, elle aurait pensé qu'il insisterait. Elle s'était trompée. Un soûlard débarqua dans l'abribus et se laissa tomber à côté d'elle en parlant en russe, un sourire au coin des lèvres, la détaillant de bas en haut ; lorsqu'il se rapprocha d'elle, son haleine la fit grimacer. Elle bondit sur ses jambes, ramassa ses affaires et accourut dans la direction qu'il avait empruntée. Elle le vit descendre dans un parking souterrain.
- Attendez ! Monsieur Ivankov !
Apollon s'arrêta et se retourna en réprimant sa satisfaction. L'attitude butée de la jeune femme n'avait pas duré longtemps. Affolée, elle courut jusqu'à lui, le souffle court.
- Je... d'accord, j'accepte votre aide.
Apollon la considéra sans baisser la tête, seulement les yeux. Cheveux blonds dorés, les yeux bleu foncé... Apollon s'arrêta sur ses lèvres pleines et charnues et remonta lentement ses yeux sur son petit nez. Sous ce manteau beige mal attaché, il y devinait un corps parfait. Était-elle mannequin ? Ou simple Américaine perdue ? Il ne savait pas ce qui l'attendri le plus : le fait qu'elle le noie de compliments pour qu'il l'aide à retrouver son amie, ou son petit minois irrésistible. Il la vit rougir en essayant de replacer une mèche dans son chignon strict.
Il soupira et, d'un geste de la tête, lui ordonna de le suivre. Elle le suivit en silence. Il lui ouvrit la portière et, d'une main preste, l'invita à monter.
- Ne me regardez pas comme le grand méchant loup, dit-il en la voyant hésiter.
- Je n'ai jamais pensé ça, enfin ! s'écria-t-elle en prenant place.
Il claqua la portière et fit le tour pour s'installer.
- Est-ce qu'il est possible de faire un petit détour à cette adresse ? Penelope me l'avait envoyée par message. Peut-être qu'elle y est.
Apollon y jeta un coup d'œil et démarra sans un mot. Ils s'engagèrent sur la nationale. Il la regarda dans son rétroviseur. Pas un mot ne fut échangé pendant le trajet. Il se gara enfin devant l'adresse indiquée.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, mademoiselle Kristy.
- Et pourquoi ça ? demanda-t-elle en débouclant sa ceinture. Penelope y était il y a deux jours, je suis sûre qu'ils peuvent m'aider.
Apollon réprima un sourire et ne l'empêcha pas de sortir de la voiture. La suite allait sûrement être drôle, et il ne voulait pas rater ça pour rien au monde. Alors qu'elle s'engageait sur la route déserte, Apollon s'adossa à sa voiture, bras croisés. Elle se retourna dans sa trajectoire, l'air penaud.
- Vous ne venez pas avec moi ?
- Oh non, allez-y, je vous attends ici.
Avec un petit air méfiant, elle haussa les épaules.
- D'accord, alors attendez-moi. Je vais sûrement en avoir que pour quelques minutes.
- Oh, croyez-moi, mademoiselle Kristy, vous serez de retour d'ici... Apollon consulta sa montre. D'ici une minute, tout au plus.
Elle plissa du front et se retourna quand même en direction de l'établissement. Apollon se retint de rire et l'observa gravir les marches.