[Je m'inquiète pour toi.]
[June, réponds-moi.]
[Ne fais pas de connerie, je t'en prie...]
Mon éducatrice me cherche. Elle ne doit pas me trouver. Personne ne doit savoir.
Je survole ces trois messages du regard, puis éteins mon téléphone pour reprendre ma surveillance. Je n'ai pas choisi la cabine de plage la plus proche, mais la plus discrète. Elle est un peu excentrée, un peu en sale état, exactement comme je la voulais : personne ne viendra me déranger. J'y suis entrée par effraction, j'ai l'habitude. À 17 ans, on est obligé d'ouvrir certaines portes soi-même. C'était un jeu d'enfant. Et pourtant, mon enfance était loin des jeux innocents qu'on imagine. Mais cette planque est parfaite pour ce que j'ai à faire. J'écarte un peu plus les fines lattes en faisant craquer le bois clair sous mes doigts et à travers mes jumelles, je parviens à avoir un meilleur aperçu de la terrasse de l'hôtel. Je suis concentrée. Focalisée. En mission.
Hier, en repérage, j'ai entendu des serveurs en polos couleur saumon dire que l'établissement serait fermé aujourd'hui. Apparemment, la « patronne » compte organiser une réunion de famille. Tout le monde sera là. Il sera là.
Face à moi, le Lombardi, une ancienne maison coloniale située sur la plus grande plage de Key West et transformée en hôtel de luxe. J'ai lu dans la presse qu'il appartenait à Sienna Lombardi, la mère d'Harry Quinn, l'enfant kidnappé à 3 ans et retrouvé à 10. Un tremblement s'empare de ma main, je le contrôle. J'étudie les lieux plus en détail. Entre la belle bâtisse rénovée et la plage de sable fin, l'immense terrasse abrite un bar tropical qui se fond dans le décor, un coin restaurant gastronomique où l'on dîne probablement aux chandelles et une grande piscine à l'eau parfaitement turquoise. Pas une fausse note. Pas un seul truc de travers. Il manque juste l'écriteau « Lieu réservé aux riches et aux puissants ». Je crois n'avoir jamais rien vu d'aussi chic. Et puant.
Deux silhouettes apparaissent au bord du bassin.
– Tristan, je te préviens, si tu me pousses, je te noie ! Et ce ne sera pas vite fait, bien fait ! Je ferai en sorte que ce soit lent et douloureux...
Cette fille me plaît. Je sourirais de son audace si je n'étais pas aussi tendue.
La jolie blonde à la peau si pâle menace l'homme à sa droite, qui rit d'une voix sexy avant de l'entourer de ses bras musclés. Puis, d'un coup de reins, il se jette à l'eau, l'emportant avec elle. Il est chez lui, puisque la propriétaire des lieux n'est autre que sa mère. Pas de clients dans les parages, l'hôtel est bien fermé. Le couple fait un plongeon bruyant et brutal et disparaît sous l'eau turquoise avant de remonter à la surface. Il fait chaud. Je les envie. Je me concentre sur leurs visages, ignorant la sueur qui perle sur mes tempes. La gueule d'ange de Tristan est hilare, celle de sa femme beaucoup moins.
– Tu vas me le payer, Quinn ! Viens ici !
– Ça va, Sawyer, tu pourrais me remercier, je t'ai évité un coup de chaleur !
Et leur petit jeu continue pendant de longues minutes. Ce n'est pas eux que je suis venue trouver, pas eux que je traque, mais je ne peux détacher les yeux de ces joueurs nés. Elle le poursuit en fendant l'eau, il fait mine de se rendre, puis s'échappe systématiquement, à la dernière seconde. Elle fulmine, il la provoque. Et l'insolence de l'un a peu à peu raison de la colère de l'autre. Ils se tombent dans les bras, s'embrassent fougueusement, jusqu'à l'arrivée d'une petite blonde en maillot de bain à pois, qui se poste face à eux, une main impatiente sur chaque hanche. Elle a le regard impertinent de son père, la grâce de sa mère.
– Ch'est dégoûtant !
Et un petit chuintement, apparemment.
– Tu vas voir, toi !
D'un bond, son père se hisse hors de la piscine et se met à poursuivre la blondinette qui hurle de joie. Je retire mes jumelles et les suis du regard, sans plus faire attention aux détails. Je ne suis plus voyeuse, seulement simple spectatrice. Je ne découvre qu'un père qui serait prêt à tout pour entendre résonner le rire de son enfant. Un mari, un amoureux, un amant, qui murmure probablement chaque jour à sa femme qu'il l'aimera jusqu'à son dernier souffle. Une famille qui m'arrache un sourire... et me tord à l'intérieur.
– Lily-Sue, viens m'aider ! me fait sursauter la voix de Liv Sawyer qui est, elle aussi, sortie du bassin. À deux, on va réussir à le noyer !
Je connais son nom. Je connais tous leurs noms. Je connais celui de Sienna Lombardi, la maîtresse des lieux, qui fait son entrée et vient s'installer sur un transat d'une démarche royale, dans un paréo aux mille nuances dorées. Celui de son petit dernier, Archibald, jeune ado typique ne quittant pas son téléphone des yeux, même quand Tristan, son frère aîné, le menace, lui aussi, de l'envoyer à l'eau.
Tristan Quinn, producteur de musique rebelle, à contre-courant, connu et reconnu. Corps de rêve, regard de braise, gueule d'ange et caractère de cochon sauvage. La beauté personnifiée mais surtout, le grand frère dans toute sa splendeur. Celui qui est venu le chercher, sept ans plus tôt. Celui qui me l'a enlevé.
Mon Zachary. Son Harry.
– Harry, ramène-toi ! l'appelle son aîné. J'ai besoin de tes muscles pour mettre fin à cette mutinerie !
Mon souffle se fait plus court. Mes yeux s'embuent derrière mes jumelles. Harrison Quinn, le cadet de cette fratrie de trois garçons, vient d'apparaître dans mon champ de vision. Un milliard de souvenirs se pressent autour de mon cœur, m'empêchant de respirer normalement. Ce garçon souriant, qui se marre en rejoignant son frère, c'est mon amour d'enfance. C'était mon double. Mon seul ami. Mon unique réconfort. Mon rendez-vous secret. Mon compagnon d'infortune. Il s'est volatilisé un jour d'hiver, j'avais 10 ans à peine. Lui bientôt 11. Je le retrouve adulte, ou presque, et quelque chose se brise en moi, en même temps qu'un espoir renaît.
S'il s'en est remis, alors pourquoi pas moi ?
J'ai déjà reçu un bon nombre de gifles dans ma vie, mais celle-ci est sans comparaison. Harry me semble deux fois plus haut, deux fois plus large, deux fois plus présent. Il retire son T-shirt sous mes yeux toujours collés aux jumelles, laissant apparaître un corps très athlétique, parfaitement dessiné. Des épaules de nageurs, des cuisses musclées, une peau ambrée. Son visage dégage quelque chose d'extrêmement viril malgré son jeune âge, sa mâchoire est bien plus carrée que dans mon souvenir. Il a changé. Il est terriblement beau, ses traits sont fins, doux, mais il a l'air dur. Un peu comme ces mannequins en cire à la beauté surnaturelle qu'on n'ose pas toucher, tout juste effleurer du doigt.
Comme l'espoir auquel on ne veut pas vraiment croire.
Ses grandes billes bleues sont devenues des yeux gris en amande aux reflets sombres, qu'il plisse comme s'il était toujours aux aguets, en train de réfléchir, ou simplement aveuglé par la lumière. Des tatouages noirs se promènent sur les phalanges de ses deux mains, mais de loin, je ne parviens pas à les déchiffrer. Des cheveux châtain en bataille ont remplacé sa coupe au bol d'enfant. Son regard le trahit, mais tout le reste chez lui semble serein, heureux, comme s'il était à sa place.
Loin de moi.
Loin de notre désert du Nevada.
Ce que j'ignorais à l'époque, c'est que Zachary portait en réalité un autre nom. Que Sadie la Sadique n'était pas vraiment sa mère, mais sa ravisseuse. Qu'il n'avait rien à faire ici, avec moi. Que pendant les trois ans que j'ai passés à l'aimer de toute mon âme et mon cœur d'enfant, sa vraie famille remuait ciel et terre pour le retrouver. Et qu'ils y sont arrivés.
Je ne respire plus. Je suffoque. Je ne sais pas à combien de mètres de moi il se tient. Dix ? Vingt ? Cinquante ? C'est irréel. Impossible. Mais je l'ai fait. Je l'ai pisté, traqué, retrouvé. Et il n'en a pas la moindre idée. Harry plonge dans la piscine dans un mouvement souple et aguerri, en faisant à peine trembler la surface de l'eau.
Moi aussi, je tombe. J'ai besoin de m'asseoir, tout à coup. De poser ma tête sur mes genoux et de réfléchir. Je réalise que Zachary et Harry n'ont rien en commun. Que mon amour d'enfance n'existe plus. C'est pourtant pour lui que je suis là. Pour lui que j'ai parcouru cinq mille kilomètres jusqu'à Key West.
Il est le seul à pouvoir me sauver...
***
Je passe presque une heure dans cette position exacte, à écouter les cris de joie et les rires tonitruants fendre le bois de ma cachette. Parmi toutes les voix qui s'élèvent, une seule me renverse à tous les coups. La sienne. La voix d'Harry est grave et douce à la fois. Moins puissante que celle de son frère, plus nuancée. Complexe. Intrigante.
Ma respiration s'est calmée, je vide ma bouteille d'eau d'une traite et reprends mes esprits. Lorsque je me relève et réintègre mon poste de surveillance, j'assiste à l'arrivée en fanfare d'une nouvelle venue. BettySue, il me semble. La grand-mère de Liv. 90 ans passés et un look d'enfer. Appuyée sur sa canne aux couleurs de l'arc-en-ciel, la vieille dame en robe bariolée embrasse tout le monde puis serre froidement la main de Sienna. Je perçois quelques rires étouffés, des regards gênés, aussi, puis le calme revient. Rapidement chassé par trois chiens fous qui débarquent, queues frétillantes, langues pendantes, poil poussiéreux, et se jettent dans la piscine, encouragés par la hippie.
– Non ! Dehors, les ours ! se met à brailler la propriétaire des lieux en sautant d'un pied sur l'autre comme une illuminée. Betty-Sue, faites quelque chose ! Ah ! Il se lèche les...
La scène grotesque m'arrache un éclat de rire. Aussitôt, les yeux en amande se plissent un peu plus et scrutent la plage où se trouve ma cabine. Harry semble sur ses gardes. Et mon cœur s'arrête un instant... puis bat la chamade en imaginant qu'il puisse me découvrir ici.
Mais les nouveaux cris de sa mère hystérique monopolisent toute son attention et, après un long soupir, le nageur règle la situation. Il prend de l'élan, fait un salto pour atterrir dans l'eau et rassembler les monstres avant de les faire sortir calmement du bassin. Sienna peut à nouveau respirer. Et Betty-Sue caresser amoureusement les têtes trempées de chacun de ses molosses.
– C'est une rabat-joie, grommelle-t-elle. Elle n'a rien compris à la vie, nevous inquiétez pas, mes chéris.
– Betty-Sue, la gronde gentiment sa petite-fille Liv, tout en lui souriant.– Quoi ? Il fait chaud ! Il faut bien qu'ils se rafraîchissent, eux aussi...
– Mais oui ! confirme Tristan en rejoignant les deux femmes. D'ailleurs...
– Tu rêves ! siffle la blonde en le repoussant vivement.
Cette fois, l'insolent est le premier – et le seul – à tomber à l'eau. Rapidement rejoint par ses deux frères, je le vois remonter à la surface et balancer un regard plein de défi et de fierté à sa femme.
– Ces deux-là n'ont pas fini de se chamailler, se félicite la vieille hippieen se rendant au bar.
Je reste cloîtrée dans ma cabane pendant une éternité et pourtant, le temps passe à une vitesse folle. C'est un dimanche de juillet comme je n'en ai jamais connu. Un dimanche en famille. Autour d'une belle piscine, d'un barbecue gargantuesque, sur une île paradisiaque. Moi qui n'ai jamais vu que le Nevada, je n'aurais pas pu rêver mieux que retrouver mon ami disparu dans ce havre de paix, sur la terre d'Ernest Hemingway et de Tennessee Williams, au bord de l'océan aux eaux cristallines.
Mais le décor ne fait pas tout. Encore faut-il que Harry se souvienne de moi. Qu'il m'ouvre sa porte. Son cœur. Sa vie. Face à moi, tout ce clan joyeux, bruyant et soudé se profile soudain comme un mur infranchissable. Un rempart sans faille. J'ai peur d'échouer, tout à coup. De ne pas trouver ce que je suis venue chercher.
– Lui... murmuré-je entre mes lèvres.
Mes jambes deviennent douloureuses à force de rester statiques. Dans la pénombre, ma vieille montre fluorescente de gamine indique que dehors, la nuit ne va pas tarder à tomber. Betty-Sue est déjà repartie, accompagnée de Liv et de sa fille. Je vois Sienna enrouler Archibald dans une grande serviette, saluer ses deux aînés de la main et forcer le « petit » dernier à la suivre. Harry et Tristan, les deux titans, échangent quelques mots qui m'échappent, se rhabillent, puis disparaissent à leur tour en quittant l'hôtel.
Plus un son. Plus un mouvement. Plus rien.
Je sors de ma cachette en étirant chacun de mes muscles. Mes jumelles rangées dans mon sac à dos, je m'apprête à quitter discrètement les lieux lorsqu'un bruit sourd me fait sursauter. Je me retourne, reconnais la silhouette baraquée du nageur et me planque d'un bond derrière la cabine de plage.
Je jurerais que pendant un dixième de seconde, nos regards se sont croisés.
Pétrifiée, le souffle court et sifflant, je réfléchis à mille à l'heure. Rester ou fuir ? Attendre ou agir ? Et je me lance. Je prends mes jambes à mon cou et je détale sur le sable, en m'éloignant de lui, du Lombardi, de ma cabane bringuebalante et de mes peurs bleues. J'ignore s'il est encore là, s'il me regarde depuis sa luxueuse terrasse entourant sa piscine de millionnaire, s'il m'a reconnue ou même seulement vue. Moi, June Castillo. Une fille pas très grande, pas très remarquable, en short et T-shirt noirs, aux yeux noisette et aux longs cheveux bruns retenus en tresse cascade. Mais à cet instant, ça n'a pas d'importance. Je cours. Comme je l'ai fait si souvent. À m'en arracher les poumons. À ne plus savoir d'où je viens. Comment je m'appelle. Ni pourquoi je suis ici.
Je fuis le seul être qui pourrait me sauver. Je fuis nos retrouvailles gâchées. Je fuis le désert du Nevada qui a vu tant de choses ignobles se produire. Je fuis Remington et son œil de pirate. Mes pieds ne foulent plus le sable, mais le goudron. J'ai atteint une petite route côtière mais je cours toujours à perdre haleine, ralentissant à peine la cadence. La nuit est en train de tomber sur la ville en contrebas, et sur l'océan à ma droite. J'observe les lumières des habitations d'un côté, les reflets rougeoyants des vagues de l'autre, tandis que derrière moi, un bruit de moteur retentit au loin. Je me retourne et, en un regard fugace, je reconnais une voiture de police.
Au virage suivant, je quitte la route et bondis derrière un palmier. Je m'allonge sur le sable et patiente, la gorge sèche et le genou écorché, jusqu'à ce que le véhicule me dépasse et s'éloigne.
Car oui, parmi tout ce que je fuis... il y a aussi la police.
Et bientôt, je ne pourrai plus fuir.
Après cette journée longue et harassante enfermée dans ma planque, après l'avoir revu pour la première fois, lui et toute sa vraie famille que je ne connais pas, après cette course folle sur le sable et le bitume, et après tout ce lot d'émotions intenses, grisantes et angoissantes, je rentre me coucher dans ma chambre de motel. Sans même allumer la lumière. Sans même me déshabiller. Je ne veux voir ni le décor étranger, miteux, ni mon corps fourbu et poisseux. Je me laisse aller à une nouvelle nuit sans sommeil, les yeux ouverts et rivés sur la porte, les poings crispés et les doigts serrés sur mon couteau. Les flash-back reviennent. Ce sera lequel, ce soir ?
***
J'avais 7 ans et demi. Lui 8. C'était un grand. Pourtant, au fond de ses grandes billes bleues, il y avait un bébé apeuré. Et des larmes qui menaçaient sans cesse de couler. Moi, je voulais être tout sauf un bébé. Avec mes genoux écorchés, mes mains sales et mes cheveux courts de garçon manqué, que je coupais moi-même au couteau à dents, je me donnais des allures de dure. D'héroïne. Et c'est bien comme ça que je me suis sentie quand j'ai fait le mur pour la première fois. Dans la nuit noire du Nevada. Pour le rejoindre, lui.
À l'époque, je croyais qu'il s'appelait Zachary. Tout le monde le croyait. C'est le nouveau prénom que lui avait donné Sadie la Sadique. Sa fausse mère. Sa kidnappeuse. Sa geôlière. Personne n'aurait pu se douter que cette blonde bien mise au sourire enjôleur puisse être autre chose que sa mère. La vraie. Un peu vieille, certes. Un peu rigide, beaucoup trop solitaire. Mais elle veillait sur son fils comme le lait sur le feu. Les rares fois où on les apercevait en public, elle ne dégageait jamais sa main de la sienne. De son épaule ou de sa nuque. Il était à elle. Et elle fuyait dès qu'on s'en approchait. Personne n'aurait pu se douter que quelque chose clochait. Sauf moi. Un gamin perdu dans le désert du Nevada. Qui n'est pas d'ici, qui n'a pas toujours grandi là. Comme moi. Un gosse cloîtré chez lui, au point de faire l'école à la maison. Aucun sport, aucune activité dehors. Aucun ami, si ce n'est ce stupide alligator en peluche aux grosses pattes sales. Aucune liberté. Alors que le seul et unique intérêt de vivre dans ce trou paumé de Paradise Valley, c'est de pouvoir courir comme un dératé, hurler sans que personne ne vous entende, traverser la route sans risquer de croiser une voiture, mordre la poussière sans qu'aucun adulte ne vienne vous ramasser, vous soigner, vous consoler. Ou pire, vous ramener à la maison. Cet endroit, c'était l'enfer sur terre. Avec un petit goût de paradis quand on est un peu amoché comme je le suis.
Ce soir-là, sans que je sache bien pourquoi, j'ai eu envie de lui en faire goûter un peu aussi. C'était mon seul voisin à deux kilomètres à la ronde. Et quelque chose m'attirait vers lui. Sans doute tous ces mystères autour de ce Zachary. Sans doute l'interdit. J'ai attendu que la nuit devienne noire et silencieuse. Que la maison de ma famille d'accueil s'endorme. J'ai glissé une lampe de poche, un petit couteau et une barre de céréales dans le sac à dos de toile noire que je traîne depuis toujours. Et je suis sortie sans faire de bruit. Les fugues, ça me connaît. J'ai parcouru en courant les deux kilomètres qui me séparaient du ranch des Newman. J'ai franchi la barrière verte. J'ai grimpé à la gouttière, je suis tombée deux fois, je me suis ouvert un genou, égratigné les mains, j'ai glissé tout en bas avant de recommencer et d'atteindre le toit. Essoufflée, je me suis faufilée jusqu'à la fenêtre du garçon de 8 ans que je voulais connaître. Et peut-être délivrer. J'avais le cœur qui battait. J'ai cogné à la vitre pour ne plus entendre mon pouls.
Je n'étais pas le genre de petite fille à se rêver en princesse qu'on vient secourir. Tout le contraire. Et j'ai éclaté de rire quand Zachary est enfin venu m'ouvrir sa fenêtre. Il portait un pyjama à rayures vertes et bleues. Un épi au sommet de sa coupe au bol. Ses billes azur se sont encore écarquillées, pendant que sa bouche formait le plus grand O que j'ai vu de ma vie. Lui, à la vue du sang sur mes genoux, il a failli tourner de l'œil. Je l'ai traité de bébé, de mauviette et de fils à maman. Je ne savais même pas sur quoi je mettais le doigt. Je l'ai poussé pour m'inviter à l'intérieur et j'ai demandé, sans vraiment attendre de réponse :
– Tu me laisses entrer, trouillard ?
– Non.
Il a répondu non plusieurs fois. Mais il n'a rien fait pour m'en empêcher. Il a répété en boucle les règles de Sadie la Sadique : ne pas parler aux étrangers, ne laisser entrer personne à la maison, ne pas jouer à des jeux imprudents, ne pas dire de gros mots, tout lui raconter.
Mais pour la première fois, cette nuit-là, je lui ai fait promettre de ne rien dire à sa mère. En échange de ma barre de céréales. Et de plein d'autres promesses. J'ai juré de lui apprendre à ne plus avoir peur du sang. À garder un secret, à jouer à des jeux stupides, à dire des mots affreux, à grimper aux gouttières et à courir plus vite que les grands. Il avait les yeux qui brillaient. Il avait l'air aussi heureux qu'effrayé. Comme si c'était la première fois qu'il avait un petit bout de vie rien qu'à lui. Et moi, j'ai eu cette sensation unique d'avoir trouvé mon parfait opposé, celui qui complète ta pièce de puzzle, celui qui s'emboîte à ton Lego, celui qui te manquait pour te construire bien droit. Pour grandir sans tomber. Alors que tomber, c'est ce que j'avais fait toute ma vie, à 7 ans et demi.
À la lumière de ma lampe torche, Zachary a soigné mon genou avec une feuille de papier râpeux en guise de coton doux. Il avait mon sang sur ses doigts. Il prenait sur lui, je l'encourageais. Il me demandait si j'avais mal, je faisais semblant que non. Trop contente qu'on s'occupe de moi. Je souriais bêtement. Il se sentait fier et courageux. Ça me plaisait que ce soit grâce à moi. Alors j'ai eu l'idée d'appuyer un tout petit peu sur nos doigts, à la pointe de mon couteau, pour faire sortir une goutte de sang. On a joint nos index blessés, on a mélangé nos sangs et on a fait un pacte, tous les deux. Sur la feuille de papier, on a superposé nos empreintes rouges. Et Zachary a écrit de sa belle écriture enfantine ce que je lui dictais. Des serments que j'avais entendus je ne sais où, des mots trop grands pour nous, sûrement, mais auxquels on croyait vraiment :
À la vie à la mort. Ensemble pour toujours. Tous les deux. Ce n'est pas un jeu.
Il a signé d'un gribouillis qui devait être Zachary, j'ai écrit June comme je venais de l'apprendre à l'école, en lettres bâton qui tremblent encore. Et nos deux traces de doigt croisées formaient presque un cœur.
C'était il y a dix ans. Je ne l'oublierai jamais.