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Le manifeste des ombres

Le manifeste des ombres

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Faire parler une Basque qui n'en a pas envie, c'est comme boire un médoc dans une bouteille que l'on a pas débouchée : la perspective est attrayante mais il n'y a pas grand-chose qui en sort. Le manifeste des ombres est le cheminement d'un journaliste de presse écrite qui, loin des projecteurs des plateaux télé et de ses condisciples ayant perdu leurs flammes pour servir la soupe à une ligne éditoriale dictée par la pensée commune, va découvrir au travers d'informations diffuses un schéma inquiétant. La vérité est toujours dans l'information, c'est ce que l'on y amène qui la corrompt. À PROPOS DE L'AUTEUR Persuadé qu'il était fait pour raconter des histoires, Jean-Philippe Bagur décide d'écrire. Analyste des systèmes d'information de formation, il se tourne naturellement vers l'énigme, le polar, où l'on distille l'information pour mieux la cacher, puis la révéler.

Chapitre 1 No.1

À Margaux et Louis

Préambule

Ils avaient passé la soirée à refaire le monde, sûrs de ce qu'ils en avaient compris.

Ils s'étaient donné rendez-vous dans le Petit-Bayonne, dans un vieux bar, qui pour un euro la sangria, avait permis à des générations d'étudiants bayonnais de s'enivrer de vin et d'avenir.

Ils parlaient fort, parfois trop vite, ils noircissaient la nappe de papier d'idées dont ils pensaient être les seuls dépositaires.

Il y avait Paul, François, Alexis, Louis et puis une copine dont ils n'avaient pas retenu le nom. Elle s'était jointe à eux, bien qu'elle ne fût pas étudiante. Elle avait juste été attirée par la fougue de leurs idées, par le feu de leur foi. Elle les avait écoutés toute la soirée, jusqu'à ce qu'ivres de leurs idées, ils décident que l'heure était

Elle ne les suivit pas, la fête était finie. Elle découpa un bout de nappe sur lequel l'un d'eux avait griffonné quelques lignes. Ce serait un souvenir comme un autre.

Chapitre 1

L'homme prenait un café et le soleil. Assis face à la Nive, il regardait s'écouler les eaux assagies par la plaine. Il scrutait son passé, n'y voyant pas d'avenir.

Il s'appelait Édouard Duroc, mais ses amis, taquins, l'appelaient Pierre.

Il était journaliste de la presse écrite, celle qu'il considérait comme la seule vraie presse, celle qui se donnait le temps de vérifier, de retoucher, d'être vraie. L'image peut mentir, pas les mots. C'était son motto. Pas mal de ses camarades de l'école de journalisme s'étaient orientés vers l'audiovisuel. Ils y avaient gagné en notoriété ce qu'ils avaient perdu en indépendance. Ils avaient oublié les analyses critiques, se contentant de la description d'images pas toujours sourcées ou circonstanciées. Un jour, un de leurs professeurs, un vieux grincheux adorable, patiné par des années de rédaction, leur avait fait voir un reportage télé. C'était un de ses reportages qui servent plus à boucher les trous qu'à apporter une information destinée à faire date. Les élèves s'étaient indignés que l'on puisse colporter de tels mensonges. Le professeur, un sourire narquois en coin, avait rétorqué que ce qui était dans le reportage était vrai.

- Qu'est-ce qui vous permet de dire ça ? avait demandé un élève.

- C'est simple, c'est vrai parce que ça passe à la télé.

Une image, lorsqu'elle est commentée, devient la preuve évidente du commentaire que l'on fait dessus. Un journaliste de la presse écrite va devoir décrire, argumenter, démontrer son point de vue, là où un journaliste de la presse télévisuelle se contentera d'une image pour étayer ses propos. L'analyse face au péremptoire.

Il s'était donc orienté vers la presse écrite. Quand l'idéal est la recherche d'un absolu, le chemin devient tortueux. De fait, le sien avait été particulièrement compliqué.

Quand il était arrivé sur le marché de l'emploi, la presse écrite prenait de plein fouet l'émergence d'Internet. Les places se faisaient rares. À Paris, elles étaient chères et les grands journaux passaient au numérique. Il n'avait pas voulu faire la pige.

Alors il s'était rabattu sur la presse écrite régionale. Un journal de Bayonne, le Quotidien du Pays basque, lui avait offert d'intégrer son service politique qui, il le comprit très vite, se composait de son unique et inestimable personne. Mais il avait ce qu'il voulait, il était libre de ses écrits

Petit à petit, son côté dandy, un brin anarchiste, sa faculté à regarder au-delà des convenances avait fait de lui une figure du coin. Mais, dans le même temps, ses serres ne s'étaient pas émoussées. Il pouvait manger un jour dans une peña, avec un hobereau local et le descendre le lendemain dans une chronique au vitriol.

Dans le même temps, il voyait d'anciens condisciples, suant d'arrogance sous la chaleur des projecteurs des plateaux TV, servir la soupe à une ligne éditoriale dictée par la pensée populaire. Qu'étaient devenus ses amis avec lesquels ils refaisaient le monde dans sa chambre d'étudiant ? Où était passée leur flamme ? C'était Faust qui passe à la télé.

Jamais Édouard n'avait regretté ses choix. La vie, pour lui, s'écoulait lentement, au bord de la Nive, pas loin de la mer.

Il en était arrivé à un point où il avait du mal à s'éloigner des deux clochers de la Cathédrale de Bayonne.

Édouard reprit sa lecture. Comme chaque jour, il lisait la presse régionale et les quotidiens nationaux, plus pour connaître la doxa du moment que pour les nouvelles qu'elle apportait.

C'était sa revue de presse. Tout à l'heure, il irait au journal, pas pour la conférence de rédaction, il n'en avait trop rien à faire. Écouter ses collègues énumérer leurs articles définitifs sur la dernière réunion municipale de Saint Pierre d'Irrube ou sur la préparation de la fête du thon de Saint-Jean-de-Luz était pour lui du dernier ennui. Et puis, ça ferait plaisir à ses collègues qui, depuis longtemps, ne goûtaient plus ses commentaires et son ton de dandy désabusé.

Dans un des journaux, il trouva une brève sur un pauvre malheureux qui s'était fait brûler son Aston Martin à Bordeaux. Quiconque connaissait Édouard aurait parié sur une remarque acerbe ou ironique sur la vanité du propriétaire, mais, contre toute attente, il nota scrupuleusement sur son carnet la date, le lieu du vandalisme et les initiales du journaliste qui avait rapporté cette nouvelle. Car depuis quelque temps, des faits similaires avaient attiré son attention. Ils avaient eu lieu dans différentes régions de France, mais surtout au Pays basque dans un premier temps et dans le Sud-ouest, dans un second. Édouard se promit de fouiller un peu la chose.

Chapitre 2 No.2

Arrivé au journal, Édouard fit le tour des bureaux lançant une œillade par ci, une pique par là. Il fit son édito du jour. Il tira à pile ou face et décida donc d'être sympa. Mais, il était plus compliqué de trouver du positif dans la politique locale. Il n'aimait pas trop quand la pièce retombait de ce côté-là. Il décida de mettre en avant une association pour la rerégionalisation de la ville de Biarritz. Cette ville était devenue parisienne et un mouvement souhaitait la reconquérir, c'était une intention louable, mais ô combien vaine.

Cela faisait longtemps que le foncier avait émigré à Bordeaux ou Paris. Au pire, ça lui rapporterait deux, trois Gin To à Lekua cet été. Il bâcla l'affaire le temps d'un ristretto que lui avait apporté la secrétaire-standardiste du journal. Cela fait, il s'attela à la tâche qui lui trottait dans la tête depuis son café du matin. Il se connecta à son compte presse et entreprit de recenser toutes les brèves relatives à des vandalismes sur des voitures de luxe. C'était bizarre comme démarche, mais Édouard avait une vague impression. Qu'une voiture de luxe brûle, cela arrive et ce n'est pas la fin du monde. C'était le plus souvent un règlement de compte entre truands ou une arnaque à l'assurance, il n'y avait pas de quoi faire plus de trois lignes. Mais que plusieurs le soient en quelques semaines l'interpellait. Il appela l'économat, tenu par la secrétaire-standardiste-économe pour qu'elle lui trouve une carte de France.

En attendant, il continua à noter tous les incidents de ce type. Ce serait un travail long et fastidieux.

À midi, il se fit monter un plat de poisson du bistrot situé de l'autre côté de la rue. C'était un bar un peu défraîchi. Le troquet, pas le poisson. Mais ils y faisaient une cuisine délicate et mêlant une pointe de modernité et un savoir-faire transmis de génération en génération. C'était ce genre d'endroit dont on ne parle à personne, égoïstement, de peur de devoir le partager avec autre chose que des accents qui chantent.

Il travailla jusque tard dans la soirée.

Vers minuit, ce qui était, au départ, un doute, avait pris l'allure d'un schéma cohérent.

Il dénombra ainsi 23 incidents sur les 4 dernières semaines.

15 voitures de luxe avaient été détruites.

6 équipements hôteliers de luxe avaient été vandalisés pour les rendre impropres à la fréquentation.

2 bateaux de luxe, pour ne pas dire des yachts avaient été mis hors d'usage.

Il pointa les incidents sur la carte de France. Punaise bleue pour la première semaine, verte pour la seconde, et ainsi de suite.

Un autre élément l'avait interpellé. Certains actes avaient eu lieu au même moment en des lieux éloignés l'un de l'autre. Ce ne pouvait être une seule et même personne. Il ne pouvait pas encore le formaliser, mais il voyait poindre une organisation derrière tout cela.

Chapitre 3 No.3

Le capitaine Jimenez était un policier consciencieux, à l'ancienne. On le surnommait Jim, le fils d'Eliott. Tout le monde ne comprenait pas du premier coup. Il était toujours vêtu de la même façon. Dans sa garde-robe, à côté de ses jeans et de ses blousons en cuir, il y avait des jeans et des blousons en cuir. C'était un vieux garçon, victime quelque part de son implication. Les horaires des officiers de police étant souvent difficilement compatibles avec une vie familiale équilibrée. Bien sûr, il y avait eu des tentatives, mais elles s'étaient toutes soldées par un échec.

Et, c'était un taiseux presque autant que Peyo Irribaren, son collègue. Quand l'un disait bonjour à l'autre le matin, l'autre attendait le soir pour lui répondre bonsoir.

Comme tous les matins, il se rendait aux halles de Bayonne pour y prendre son café. Il avait pris cette habitude des années plus tôt quand de l'autre côté de la Nive, le petit Bayonne était un fief de l'ETA. C'était son point d'observatoire habituel. Ça ne lui avait rien apporté si ce n'est une excuse pour prendre son café du matin dans un cadre bien plus agréable que le commissariat.

En arrivant, il fut interpellé par Édouard :

- Lord Jim, venez vous joindre à moi, s'il vous plaît.

Il aimait bien Édouard. Cette façon d'appeler tout le monde en commençant par Lady ou Lord, son accoutrement, ses manières de Dandy, tout en lui l'énervait. Mais il devait reconnaître que c'était un fin analyste et un esprit aiguisé.

- C'est vous qui payez ?

- Promis !

Il le rejoignit de bonne grâce.

Édouard attaqua sans préambule :

- Avez-vous noté, ces derniers temps, un accroissement des vandalismes sur des voitures de luxe ?

- Pas particulièrement. Il y a quinze jours, on a eu une Ferrari brûlée sur le parking d'un centre commercial. Mais ça arrive parfois.

- Rien d'autre ?

- Non, rien de particulier qui me vienne à l'esprit.

- Auriez-vous un moment pour passer à mon bureau dans la journée ? J'ai quelque chose à vous montrer. C'est... interpellant.

- Alors, je ne vais pas cracher sur une interpellation. Elles se font rares ces derniers temps.

Édouard ne lui connaissait pas autant d'esprit et décida que ce, n'était qu'un pur hasard. Il rangea ça plutôt dans les perles de la maréchaussée.

Édouard paya et ils marchèrent vers son bureau. Ils étaient à 5 min de la rue Portneuf et en profitèrent pour flâner et échanger quelques banalités. Cette rue était celle d'où les touristes prenaient le plus de photo des flèches de la cathédrale. Quand un Bayonnais rentre à Bayonne, il se sait chez lui dès qu'ils voient ces deux clochers. Ils portent sur la vieille ville une douce bienveillance, comme un phare urbain qui rassurerait des marins en voiture. C'était une rue droite, mais pas tout à fait, bordée d'arcade mais pas complètement. Édouard la voyait comme une rivière qui amenait le promeneur de l'église à l'Adour. Il aimait cette rue.

Arrivés au bureau, Édouard pria le capitaine de s'asseoir.

- J'ai remarqué, à travers les lectures de la presse régionale, d'ici et d'ailleurs une étrange coïncidence. Depuis exactement trois semaines, des vandalismes ont lieu sur des voitures, des bateaux ou des lieux de luxe. Cela a commencé ici puis s'est répandu vers Bordeaux puis Toulouse. En tout 23 attentats, 15 voitures de grand luxe style Ferrari, Aston Martin, ce genre de marque. 6 équipements hôteliers de luxe ont été vandalisés. Notamment le Grand Hôtel de Bordeaux qui a vu sa piscine teintée par du bleu de méthylène. Le plus marrant c'est d'imaginer la tête du Schtroumpf qui en est ressorti. Et il y a aussi 2 bateaux de luxe qui ont été rendus inutilisables. J'ai estimé entre 3,5 et 4 millions d'euros de dégâts. Et le point commun de ces attaques, c'est que ce sont des signes extérieurs de richesse.

- Vous êtes en train de me dire qu'un ou plusieurs individus sont en train de s'attaquer aux signes extérieurs de richesse ?

- En fait, c'est un groupe, car 3 attentats ont eu lieu à quelques dizaines de minutes d'intervalle à Biarritz, Bordeaux et Toulouse.

- Qu'est-ce qui vous a mis la puce à l'oreille, un indic ?

- Non, je lis la presse française tous les matins, et je raffole des chiens écrasés. Et puis, dans la presse, nous n'avons pas d'indic, juste des sources

- Bah, il n'y a pas de différence.

- La même qu'entre un pro et un amateur. La source n'a rien à gagner, si ce n'est que l'information soit révélée. L'indic, en général, il sauve son cul.

- C'est une façon de voir les choses. Mais qu'attendez-vous de moi ?

- Eh bien, je me disais que vous auriez peut-être envie de creuser, de contacter vos homologues Bordelais et Toulousains pour voir si un mode opératoire se détachait ou si on avait déjà appréhendé quelqu'un.

- C'est ce que je comptais faire, mais je ne pourrais pas vous révéler les informations. Je suis tenu au secret professionnel.

- Moi aussi, Lord Jim, moi aussi.

- Alors dès que je n'aurais rien à vous dire, je vous appelle.

- Voilà, merci, d'avance.

Le policier quitta son bureau. Pour l'instant, il ne pouvait pas plus avancer.

Les prochains jours, il continuerait à scruter les journaux. Il savait déjà, au fond de lui-même, qu'il tenait un scoop. Mais lequel ?

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