Préface
Au cœur des plaines de Dartmoor, en Angleterre, dans un champ fleuri, devant un tombeau couvert de fleurs. Il est gravé sur la pierre en guise d'épitaphe : « Aux amants inconnus, puisse l'au-delà leur être plus délectable que ne le fût leur existence torturée. » Quelques passants vagabondent sur les sentiers non loin. Un couple demeure près du tombeau cependant. L'époux est un acerbe, nommé Tino ; l'épouse, une mélancolique répondant au nom de Sue.
TINO: Venez, Sue. Vous n'avez guère d'intérêt à converser avec les morts, qui plus est avec ceux dont l'identité reste un mystère à ce jour. Allons, où qu'ils soient, ces prétendus amants sont là où ils sont censés être. Partons à présent.
SUE: Allez devant moi, je reste encore un peu.
TINO: Ah, mais enfin, quel intérêt trouvez-vous à rester au pied de défunts que vous n'avez jamais connus ?
SUE : Précisément, c'est bien là tout l'intérêt, que nous, ni personne d'autre qui passe devant ce tombeau, n'ait connaissance des âmes y reposant. Qui sont ces amants, mon époux ? Quelle tragédie les amena à finir ainsi, esseulés, et ce champ fleuri, probablement enlacés dans les bras de l'autre, unis pour l'éternité aux confins de notre existence fragile ? Leur amour fut-il si fort que la mort ne put les séparer ? Pauvres créatures... Aimer aurait-il été leur fatalité ?
TINO: Qu'importe l'amour tant que l'on est bien marié. Partons.
SUE: Mariés ! Ah ! Furent-ils tous deux promis à d'autres ; après la tragique histoire des amants de Vérone, nous avons donc la possiblement tragique histoire des amants de Dartmoor...
TINO:Qui sait...
SUE: Pauvres d'eux ! Morts amoureux ! Oh, Éros et Thanatos sont de bien sordides amants, n'est-il pas ? Quoi d'autre que l'amour n'a jamais conduit les Hommes à des actes si désespérés, étranges, vils et cruels au nom de cette prétendue félicité voluptueuse ? Pardieu ! L'amour, quelle folie... Oui, une folie... Car sans doute n'y a-t-il pas d'amour sans folie ; et avec ces deux éléments combinés vient la mort. Oh ! Ne vient-on pas de démasquer un grandiose mécanisme ? Ô tristes amants ! C'est cela ? La folie vous poussa dans les bras l'un de l'autre, à moins qu'aimer ne fût votre fatale folie ? La folie, la folie... Peut-être est-ce bien par elle que l'on est... À moins que... Être, une folie ? Pernicieuse et sublime entité ! Y eut-il un jour d'homme, plus encore de femme, qui n'ait jamais goûté à ses délires enivrants ? Ah ! Les gens veulent l'amour, ils veulent donc la folie... Fous suicidaires ! N'est-ce donc pas grandiose ? À vivre dans la sanité et l'apaisement du cœur et de l'âme, nous souhaitons tous ou presque expérimenter les folies les plus violentes, les plus prenantes, les plus extrêmes, les plus démentes au nom de cet amour mystérieux ? Et nous mourrons par et pour cela ! La folie et la mort, grand bien nous en fasse, nous les savons toutes deux évidemment liées, et pourtant... Ah, et pourtant, si l'amour appelle à la folie et la folie à l'amour, alors, mes pauvres amants, l'amour n'est que mort... Aimer, c'est mourir ! Fussent ces deux âmes folles seulement, mais bien gardées des poisons de l'amour, alors peut-être auraient-elles vécu, oui, peut-être auraient-elles vécu... Mais elles tombèrent amoureuses et elles sont mortes, vrai, elles sont bien là : mortes d'amour. C'est une perte. Une perte terrible ! Aimer est un acte désespérément déprimant ! Quelle tragédie ! À tomber amoureux, autant se passer la corde au cou : c'est tant de malheurs que l'on s'épargne ! Et le monde aime... Le monde est donc fou ! Le monde est suicidaire ! Pour vous et moi, Dieu merci : le mariage nous unit, mais nous sommes bien gardés de toute affection envers l'autre...
TINO: Il y en a certains que cela n'empêche pas de sombrer.
SUE: Ah, vilain pessimiste ! Voyez votre cynisme, voyez ma mélancolie : l'aigreur de votre cœur et le spleen qui saisit le mien nous préservent bien de l'amour et ses folies, autant que du tombeau dans lequel il nous aurait conduits si affection entre nous il y eût...
TINO: Vous divaguez. Assumez-vous donc que ces deux amants étaient fous ?
SUE: Oh, oui ! Cliniquement fous ! La sainte émotion, le sacré désir, l'amour promu par tous est bel et bien ce qui nous tue ! À chercher l'amour, nous vivons tous avec le plus ardent désir de mourir ! Et nous mourrons ! Car nous sommes, nous serons tous victimes de la folie ! Oui, que vous le vouliez ou non mon époux, un jour, vous en aimerez vraiment une ! Malheur à vous ce moment venu ! Et moi, malheureuse, j'aurais beau hurler, pleurer, batailler, lutter de toutes mes forces ; quand l'amour me saisira, je n'y pourrais rien, vraiment rien, et je sombrerai dans le malheur ! C'est une cause perdue ! Oui ! L'amour... plus qu'une ironique et macabre folie, c'est une cause perdue... L'Homme veut vivre, et par amour, il se conduit en fait lui-même à l'échafaud ! Grandiose ! Cela est grandiose ! C'est un paradoxe inouï ! Aimer, mourir, folie ! Et si nous ne vivons pas pour aimer, alors pourquoi, je vous le demande : pourquoi ? Nous vivons pour mourir ! Nous sommes donc fous ! Tous autant que nous sommes ! Fous ! Fous ! L'humain est-il amour ? Haha ! Ô sombre eugénisme ! L'humain est folie !
TINO: Vous êtes folle !
SUE: Hé, peut-être bien ! Après tout, n'est-ce pas la preuve que je vis ?
TINO: Nul qui vit ou qui est sain d'esprit ne tiendrait de propos aussi outrés et désespérés que les vôtres. Oui, j'ai probablement épousé une folle. Dieu merci, sous couvert des bonnes grâces du mariage arrangé par nos familles, notre aversion l'un pour l'autre nous a gardés en vie. Sa santé mentale est certes compromise, sans doute n'a-t-elle pas toute sa tête. Après tout, qui d'autre qu'un fou croit que tous les autres le sont tandis que lui seul clame être sain d'esprit ? Ha, mais ces divagations sont celles d'une possible folle. Sans doute n'y a-t-il de ce fait nul besoin d'en tenir compte. À présent, partons.
Ils partent.
Prologue
La famille Heaventon menait depuis de nombreuses années une vie heureuse et paisible dans une grande demeure héritée de parents généreux, située aux abords d'un splendide lac, dans un petit village du Yorkshire. C'était une habitation raffinée et avenante, sans pour autant faire l'étalage d'une somptuosité et d'un luxe excessifs qui auraient mal convenu à la façade d'une maison de campagne ; bien qu'elle fût déjà la plus grande de tout le village de Riverhive. Elle avait constitué, en plus d'une rente opulente de mille cinq cents livres sterling et de quelques meubles, l'héritage de lady Joannah Harvester, laquelle était une grande femme dont le langage et les manières faisaient honneur à ses racines de fille de bonne famille. Bien qu'âgée de quarante-six ans, elle paraissait facilement en avoir cinq de plus, cela dû à l'austère mais juste sévérité dont étaient empreints les traits de son visage marqué par une jeunesse rude et stricte.
Il y avait maintenant plus de vingt ans que lady Joannah avait emménagé à Riverhive dans l'attente de ses deux enfants, en compagnie de sir Graham Heaventon, son vieil époux dont la froideur intransigeante ne faisait aucun doute à observer ses petits yeux bruns qui avaient connu les champs de bataille au cours d'une jeunesse passée sous le drapeau anglo-saxon (et qui lui fut par la suite garante d'une confortable fortune, le général Heaventon s'étant maintes fois démarqué parmi ses pairs). S'étant rencontrés à York lors d'un salon mondain, lady Joannah et sir Graham avaient vite été mariés sous les bonnes grâces de la dot dont disposerait la famille Harvester une fois leur fille unie à un Heaventon. Mais sir Graham, mal agrémenté à l'air vicié de la capitale, et le couple attendant un heureux événement, il avait été convenu que le petit village de Riverhive dans le comté de Rydale serait un endroit parfait pour élever des enfants dans les meilleures conditions qui soient. Ainsi fut conclu le déménagement.
Earlighteus Graham Jonhattan Heaventon (bien qu'il préférât qu'on l'appelle simplement Earl, comme s'il cherchait honteusement à dissimuler ce prénom long et compliqué) était l'aîné de quelques minutes. Il avait la physionomie de son père, ses yeux noisette et son nez aquilin, tout comme il avait hérité de longues boucles cuivrées de sa mère. C'était un jeune homme aux goûts exquis et à l'esprit tendre et bienveillant. Excellent philosophe quand la discussion s'y portait, il avait joui d'un brillant enseignement, faisant de lui un érudit doublé d'un bretteur hors pair en moins de temps qu'il ne le fallut à n'importe qui d'autre de son âge. D'un cœur doux et généreux, sa gentillesse, parfois excessive, faisait tant l'inquiétude modérée mais bien présente de ses parents, que l'agréable profit des domestiques et de sa sœur.
Donaelie Joannah Myrtle Heaventon était la cadette de quelques minutes. Tout comme son frère, elle avait cherché quelque peu à dissimuler ce prénom, qu'elle jugeait ridiculement long et complexe, par l'emploi d'un surnom. « Dona » avait été son premier choix, mais il suffit que Earl lui fasse un jour la remarque que son pâle visage était semblable à celui des poupées de porcelaine pour qu'elle adopte le nom de « Dolly », et ne le change plus jamais.
Dolly était une jeune fille ravissante aux manières nobles et distinguées, bien que parfois un tant soit peu dissimulées par une candeur qu'on lui trouvait tantôt adorable, tantôt inappropriée pour une demoiselle de déjà vingt-deux ans, et qui plus est n'était toujours pas mariée ; bien que promise au fils du prêtre du village. Elle avait, tout comme Earl, hérité de longues boucles soyeuses de sa mère, dont les siennes étaient plus blanches que neige. Et sa peau pâle comme la nacre. Et ses yeux : plus rouges que deux rubis brillants ! Cette anatomie plus que curieuse avait successivement suscité effroi puis crainte auprès de sa famille, ce dès les premières années ou son corps grandit et ses cheveux poussèrent. Pensant que leur fille était atteinte d'une humeur fatale, ou pire encore, d'une entité démoniaque dont la foi chrétienne des Heaventon les avait appris à se méfier, ceux-ci eurent tôt fait d'amener la jeune Dolly auprès des plus grands médecins de York ; le village de Riverhive ne comptant qu'un vieux docteur à la renommée discutable, et qui s'était contenté de déclarer l'enfant maudite en psalmodiant des prières. Mais en dépit de cette pâleur cadavérique et ces yeux sanglants, la fillette semblait pourtant en parfaite santé. C'est d'ailleurs finalement non pas l'aide d'un médecin, mais bien d'un historien qui permit d'amener la lumière sur cette étrange particularité. Il y avait en effet, dans les archives de la famille Heaventon, un vieux suivi médical daté de l'année 1772, décrivant un certain Quinby Heaventon comme possédant « L'attrait et les complexions d'un macchabée, dont la blancheur surnaturelle de la peau et des cheveux contraste fortement avec ses yeux cramoisis. » Et malgré cette particularité qui l'empêchait de s'exposer trop longtemps au soleil (sans quoi sa peau « rougissait en de larges plaques boursouflées, brûlait même en cas extrême »), Quinby Heaventon semblait avoir mené une vie des plus normale et heureuse. Ainsi, il fut conclu que les gènes de cet homme avaient traversé le sang des Heaventon plusieurs décennies sans se manifester, jusqu'à réapparaître mystérieusement chez la jeune Donaelie.
Bien que cette excessive pâleur et ces yeux rouges lui aient souvent donné un air tantôt inquiétant, tantôt terriblement malade vis-à-vis de ceux n'étant pas habitués à sa fréquentation, Dolly se révéla en grandissant être une jeune fille vigoureuse, rayonnante de santé et toujours souriante. La première à sortir quand le temps s'y prêtait, elle ne pouvait cependant faire le moindre pas hors de chez elle sans se munir d'une large ombrelle qui lui couvrait le visage et les épaules, bien que cela ne l'empêcha pas de se promener par tous temps. Dans tout Riverhive, l'on connaissait la famille Heaventon tant pour sa grande richesse que pour le charme spectral et inapprochable de leur fille à la peau et la chevelure de porcelaine, qui alimentait bien des rumeurs. Certains disaient d'elle qu'elle était la réincarnation d'une sainte, d'autres la prenaient pour un ange descendu sur Terre. D'autres encore, la voyaient au contraire comme la manifestation de terribles présages, ou l'incarnation d'un quelconque mauvais démon. Quoi qu'il en soit, il n'était pas peu dire que Dolly Heaventon faisait parler d'elle. Outre ses particularités physiques, elle était aussi excellente cavalière, meilleure même qu'Earl, poète à ses heures vagabondes, et violoncelliste de talent. Elle était, d'ailleurs, la seule dans la famille à posséder la « main musicale » comme disait Ms Copstone, une gouvernante au service des Heaventon lui ayant fait don de ses savants enseignements, ainsi que de son impressionnante érudition, aux enfants Heaventon depuis leur plus jeune âge. Dolly et Earl avaient appris la musique ensemble à un assez jeune âge, et l'on remarqua assez tôt que, pour n'importe quel enseignement ou loisir, il était préférable de ne pas les séparer ; tant leur attachement l'un envers l'autre était fort. Earl s'était d'abord essayé au piano, puis au violon. Mauvais dans l'un comme dans l'autre, il avait abandonné cette exigeante pratique et préféré la philosophie, l'escrime et les langues. Dolly, elle, avait, tout comme son frère, commencé ses apprentissages musicaux sur le piano familial. Bien que son niveau y fût correct, il suffit d'un jour durant lequel le thé fut donné chez les Heaventon, où des musiciens avaient été conviés afin de délecter les invités par leur mélomanie, pour que la petite Donaelie, du haut de ses six ans, s'essaye, par curiosité, au violoncelle, et se révèle être dotée d'un don sans précédent pour la pratique de cet instrument. Depuis, jamais plus elle ne toucha le piano, et se consacra corps et âme au violoncelle.
S'il est à certain ce que l'on nomme un talent inné, une maîtrise spectaculaire en un domaine particulier quel qu'il soit, et semblant ancrée aux plus profonds de leurs veines ; l'on peut parfaitement définir ce terme en l'apprentissage fulgurant et exalté que fit Dolly Heaventon du violoncelle. Seize ans déjà qu'elle pratiquait, et la jeune fille pouvait se vanter d'être la meilleure violoncelliste de tout Riverhive, peut-être même de tout le Yorkshire ! Avec une aisance transfigurée sous des notes gracieuses et passionnées, Dolly jouait de tout, adaptait tout : elle récitait sagement les suites de Bach, interprétait avec aisance les concertos de Boccherini et les sonates de Beethoven, sublimait Schumann, Vivaldi, Dvořák Fauré, Saint-Saëns, Tchaïkovski, Paganini, et adaptait même au violoncelle des morceaux prévus initialement pour d'autres instruments à l'instar de Chopin, Liszt, Mendelssohn, Mozart, Debussy, Wagner, Brahms, Satie ; son archer expert magnifiait tout avec une force d'âme et un cœur d'une mélomanie phénoménale, presque irréelle. Jouer lui secouait tant l'âme qu'elle en semblait parfois presque en transe. Il fallait la voir ! Il fallait voir Dolly Heaventon interpréter seule au violoncelle « La Campanella », la « Danse Macabre », ou encore la « Csárdás » ! Voir ses mains fières de tant d'années d'expérience faire onduler comme par magie son archet sur les cordes du violoncelle, dans un ballet d'un seul corps et d'un instrument ; son souffle hardi par l'hypnotisante mélodie que nul autre ne saurait jouer avec une telle grâce, une telle résonance de son et d'âme !
Le charme à la fois tendre et macabre, comme la virtuosité de Dolly, a tôt fait de faire d'elle une jeune fille fort appréciée dans son village natal. Earl était tout aussi bien vu, mais lorsqu'on le mentionnait, c'était davantage pour le comparer à sa sœur que pour véritablement louer son érudition ou sa maîtrise de l'épée, qui avait pourtant de quoi faire de nombreux envieux. Il ne faisait cependant que peu cas de ceci, le bonheur de Dolly nourrissant le sien. Jamais l'on ne voyait le frère et la sœur Heaventon séparés, où que ce soit, en n'importe quelle occasion. Depuis leur plus jeune âge, Dolly et Earl passaient la plus grande partie de leurs journées ensemble, et jamais les loisirs indolents ou les distractions plus intellectuelles ne venaient à manquer. Qu'ils ne fassent de longues promenades dans le bourg, les bois ou les chemins de campagne, à pied comme à cheval, ou qu'ils ne s'occupent par des temps moins cléments à lire, philosopher, poétiser et autres, le simple fait de ne pas être dans la même pièce attisait leur plus vive envie de se voir. Earl avait plaisir à étudier ses manuels d'allemand et de français, à l'écoute d'un air de Schumann ou de Berlioz interprété par Dolly, tout comme celle-ci aimait à s'émerveiller devant la dextérité de son frère lorsqu'il s'entraînait au fleuret. Enfants déjà, rien n'aurait été en mesure de les séparer plus de cinq minutes l'un de l'autre, et le temps n'avait que davantage renforcé ces liens ; comme un arbre qui jamais ne meurt si planté dans la terre tendre et moelleuse que nul ne peut et ne pourra jamais souiller. Ils se souvenaient par exemple (et en riaient beaucoup en y repensant) d'une chaude journée d'été lorsqu'ils devaient avoir neuf ou dix ans ; ou les deux avaient eu la curieuse idée d'échanger leurs vêtements pour la journée. Earl avait enfilé une petite robe d'été à fleurs cousue spécialement pour Dolly par Ms Copstone, et celle-ci s'était quant à elle vêtue d'une tenue de marin destinée à son frère également conçue par la gouvernante ; et les deux avaient ainsi couru dans le jardin en criant et en riant, sous le regard effaré de leurs parents et les rires des domestiques.
Leur mémoire était remplie de doux souvenirs de ce genre. Pourtant, bien qu'ils voulaient que ce bonheur fût éternel et qu'ils soient, pour toujours et à jamais, l'un rien qu'à l'autre, leur condition et leur âge voulurent qu'ils fussent tous deux en âge de se marier, et chacun déjà promis à quelqu'un d'autre. La promise d'Earl, miss Rose Fair, était une jeune femme charmante, gracieuse et intelligente, ainsi qu'une proche amie de Dolly.
La promiscuité entretenue par les deux jeunes filles avait un jour amené les familles Heaventon et Fair à faire connaissance lors d'un bal privé donné pour quelques familles seulement chez le prêtre du village : le père Lawrence Lovedead, un brave homme ayant tout vu et tout vécu et reconverti prêtre vers un âge avancé ; profession à laquelle s'engageait également son fils unique. Sir et lady Heaventon firent ce jour-là la connaissance de Mr et Ms Fair, et presque aussitôt fût-il trouvé que Earl et Rose formaient une paire parfaitement exquise ; d'autant qu'un mariage permettrait de renforcer les liens des deux familles. Quant à Dolly, qui avait à peine foulé la piste de danse pour faire partie des musiciens rythmant le bal, elle fut retenue pour la dernière danse (dont le morceau ne nécessitait pas la présence d'un violoncelle) par ni plus ni moins que le fils du père Lawrence : Owain Lovedead.
L'orchestre jouait une valse lente et paisible. Dolly et Owain demeuraient mêlés aux autres couples de danseurs, main dans la main, tentant d'accorder leurs pas à la mélodie, ce qui se révéla quelque peu compliqué étant donné que le fils du prêtre, au même titre que Dolly, semblaient tous deux avoir deux pieds gauches dès qu'il s'agissait de valser. Owain était d'un physique généreux et gâté, tout juste en âge de conter fleurette aux midinettes du bal dansant. Large et compacte, sa silhouette, bien qu'empreinte d'une indéniable jeunesse, était marquée d'un fort empâtement, et son visage un peu grotesque d'un air fier mal convenu, surtout chez un jeune homme qui commençait à peine à pouvoir porter la moustache. Cela mis à part, Owain Lovedead n'était pas un mauvais garçon. D'une sagacité et d'un calme exemplaire, il ne pût cependant que difficilement se retenir durant tout le bal de poser son regard appuyé sur la belle violoncelliste albinos, un peu en retrait sur l'estrade où prenaient également place deux violonistes et un altiste ; ce même lorsqu'il dansait avec une autre. Ayant finalement eu l'occasion de la « harponner » (et le mot n'est guère exagéré au vu de sa démarche) pour la dernière danse, Owain n'avait alors eu de cesse de murmurer aux oreilles de Dolly quelques lourdes poésies et vers de plomb, ce à quoi celle-ci répondit tout le long par des sourires polis et des petits rires contenus sous lesquels se dissimulaient une lassitude et un ennui prodigieux.
Après le bal, il la retint d'ailleurs dans un lieu plus privé, ne se doutant un seul instant que Dolly aurait préféré de loin la compagnie de son amie et de son frère plutôt que du futur prêtre de Riverhive. Il avait pris les fines mains blanches de sa future dulcinée entre les siennes, grosses et roses, les avaient baisées, puis lui avait posé de multiples questions sur sa personnalité et ses activités, ne cherchant en fait qu'un prétexte pour la dévorer du regard un peu plus longtemps, tandis que, évasive, elle ne répondit que par des platitudes en fuyant son regard appuyé.
Que l'on ne tire cependant pas une image foncièrement négative du jeune Lovedead : Owain n'était pas un mauvais individu, mais Dolly ne l'aimait simplement pas. Ses critères d'appréciations étaient ailleurs, et elle était au fond bien embarrassée que le jeune homme se soit entiché d'elle de la sorte. Cela ne semblait cependant que peu soucier ses parents, tout comme le père Lawrence qui, bien que trouvant en la demoiselle Heaventon une sorte de charme envoûtant qui ne pouvait évoquer à un homme d'Église que les tentations auxquelles seuls les démons inciteraient les mortels, ne pouvait lui-même s'empêcher de constater qu'un mariage entre Owain et Dolly serait une excellente affaire. Ainsi, fût-il conclu sans même l'accord des futurs époux que d'ici quelques semaines tout au plus, Donaelie Heaventon et Owain Lovedead seraient unis par les liens sacrés de la dot et du mariage, tout comme il en serait de même pour Earlighteus Heaventon et Rose Fair.
Ces mariages arrangés entre familles causèrent alors bien de la peine aux enfants Heaventon. Ni l'un ni l'autre ne se satisfaisaient grandement à l'idée d'être unis à des personnes envers lesquelles ils n'éprouvaient tout au plus qu'une sympathie courtoisie. Quoique, peut-être les choses se présentaient-elles légèrement mieux pour Earl, qui, bien que miss Fair ne fût pas le grand amour de sa vie, trouvait en elle un certain charme et une agréable sympathie qui se révéla réciproque. Mais fragile était encore le lien qui reliait Earl à Rose, comparé à celui tissé au cours de nombreuses années par celle-ci et son amie la plus proche : Dolly. Ayant fait connaissance aux prémices de leur adolescence, les deux jeunes filles avaient, dès leurs premières rencontres, fait l'étalage d'un grand intérêt l'une envers l'autre ; et ainsi devinrent-elles très vite inséparables. Dolly n'aimait pas à se retrouver seule. Aussi, lorsqu'elle ne s'occupait pas en compagnie de son cher frère, presque toujours passait-elle le reste de son temps avec sa tendre amie. Rose ou « Rosy » (comme aimait la surnommer Dolly) était, contrairement à nombre de ses semblables, ce que l'on pouvait appeler une âme aventureuse. Elle aimait les voyages, les expéditions, les récits de voyage et d'expédition, et ses rêves se projetaient vers les pyramides égyptiennes, les temples indiens, les cités vastes plaines russes, les toundras tibétaines, les voyages à dos de chameau ou d'éléphant, et les navigations sur des mers indomptables. L'engouement de miss Fair envers de tels sujets était si grand qu'il suscitait tant l'admiration que la moquerie (certains trouvant qu'une demoiselle de son âge et de sa vigueur devrait être occupée à ce à quoi l'on pensait que les dames devaient s'occuper.). Mais « Rosy » n'en avait cure, et Dolly était bien la première à l'encourager à ne pas abandonner ses rêves. Chacune pensait avec détermination qu'un grand avenir attendait l'autre dans le domaine où elles s'expertisaient, et toutes deux n'avaient de cesse de s'encourager mutuellement, passant également de longues heures à déblatérer sur un possible merveilleux futur qui les attendrait toutes deux. À tous les coups, et c'en était sûr, les talents de violoncelliste de Dolly l'emmèneraient bien jusqu'à Londres, où elle se produirait devant la reine Victoria en personne ! Quant à Rose, elle avait envisagé sérieusement d'entreprendre son tout premier voyage avant son mariage avec Earlighteus : elle enterrerait ainsi sa vie de jeune fille, verrait le monde, et peut-être ne reviendrait-elle jamais ! Bien sûr, sa chère Dolly serait du voyage, car une expédition sans sa tendre amie était inenvisageable. Si Dolly restait après avec elle, alors toutes deux iraient de ville en ville, s'installeraient pourquoi pas à Paris, à Barcelone, à Athènes, ou à Hambourg. Les heureux jours qu'elles y passeraient ! Mais si Dolly se voyait préférer la compagnie de son frère à la sienne et finissait par rentrer en Angleterre, alors, jamais ne se dispenserait-elle de sa douce pensée un seul instant, et lui écrirait, depuis l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, nombre de lettres passionnées ; de sorte à ne jamais perdre contact avec sa chère amie.
Dolly avait depuis plusieurs mois déjà connaissance de l'intarissable désir d'évasion de Rose. Excellente confidente, elle gardait jalousement ce secret dont même son frère, à qui pourtant elle disait tout, n'était pas au courant. Elle ne savait que trop peu qu'en penser. Elle pouvait suivre sa belle Rosy jusqu'au bout du monde s'il le fallait, mais comment se résigner à abandonner son frère adoré ? Pourrait-elle seulement partir en voyage alors que les préparatifs de son mariage avec Owain Lovedead, tout comme celui de Earl et Rose, se précisaient de jour en jour ? Ô déchirant dilemme ! Son corps lui dictait une voie à suivre, tout comme son esprit l'exact opposé ! En conséquence de quoi, elle se trouva bien peinée face à ce choix cornélien qu'était le sien...
Cependant, un événement tragique vint contrecarrer ces pensées aussi vite qu'elles s'immiscèrent dans la tête de Dolly. En effet, la pauvre fille fut peu après l'annonce de sa future union avec Owain Lovedead victime d'une « crise », dans son sens médical du terme, comme l'avait dit le prêtre de Riverhive, le seul ayant pu l'ausculter lorsque le malheur eut lieu. L'on jugea le mal qui l'étreignit terrible : tant dans le corps que dans l'âme, il nécessitait des soins appropriés de toute urgence. Aussitôt, une semaine seulement après sa « crise », Dolly, qui, quant à elle, clamait tant bien que mal être en parfaite santé, se retrouva assise sur les coussins mal rembourrés de la voiture, tirée par deux chevaux (Riverhive ne disposait même pas de sa propre gare) et censée l'emmener jusqu'à Port Isaac : petite ville thermale où elle y suivrait un traitement appropriéà ses maux si graves. Son frère l'accompagna, mais elle ne vit même pas Rose lorsque sa mère la poussa presque dans la voiture. Son père n'était pas venu. Il pleuvait ce jour-là. Quand les premières gouttes commencèrent à tomber, l'attelage démarra. Et Dolly le savait, au fond : elle ne reverrait pas son cher Riverhive natal avant un long moment. Elle savait oùon l'emmenait, et ne pouvait être plus accablée et terrifiée qu'elle ne le fût lorsque les sabots des chevaux commencèrent à résonner avec rythme sur la terre boueuse...