Clara inspira profondément, ses chaussures crissant sur le tapis d'aiguilles de pin qui recouvrait le sol de la forêt. L'air était saturé d'humidité et chargé d'une odeur de terre fraîchement retournée. Elle s'arrêta un instant, scrutant les troncs massifs qui semblaient s'élever comme des piliers de cathédrale vers un ciel invisible. Le silence était presque oppressant, à peine troublé par le craquement occasionnel de branches sous ses pas. Elle serra contre elle son carnet de notes, où elle avait griffonné quelques esquisses maladroites de la plante rare qu'elle espérait trouver.
« Allez, Clara... c'est juste une forêt, pas un piège à touristes hanté, » murmura-t-elle pour se donner du courage.
Mais quelque chose clochait.
Un bruissement, à peine perceptible, résonna derrière elle. Elle se retourna brusquement, son cœur s'accélérant malgré elle. Les branches bougèrent, comme si une ombre venait de passer furtivement entre les arbres. Elle fronça les sourcils, écartant rapidement cette sensation de malaise. *Le vent, probablement. Rien de plus.*
Elle s'enfonça davantage dans les bois, ses doigts glissant sur l'écorce rugueuse d'un vieux chêne. Une étrange lumière filtrée par la canopée donnait aux environs une teinte verte irréelle. Clara nota mentalement de revenir avec un appareil photo pour capturer cette atmosphère envoûtante.
Un autre bruit retentit, cette fois plus proche. Elle se retourna si brusquement que son carnet lui échappa des mains, atterrissant mollement sur le sol. Elle plissa les yeux, tentant de distinguer quelque chose entre les ombres mouvantes.
« Il y a quelqu'un ? » lança-t-elle, sa voix tremblant légèrement.
Pas de réponse.
Elle hésita. Une part d'elle voulait rebrousser chemin, mais une autre, plus forte, refusait de céder à la peur. Après tout, elle avait traversé ces bois des dizaines de fois. Qu'est-ce qui rendait cette fois-ci différente ?
« Clara, calme-toi... Ce n'est rien, juste ton imagination, » se murmura-t-elle en ramassant son carnet d'une main tremblante.
Elle s'éloigna rapidement, ses pas devenant de plus en plus précipités, jusqu'à ce qu'elle atteigne enfin la lisière du bois. Le soulagement fut instantané lorsqu'elle aperçut la lumière du jour perçant les nuages gris.
---
Chez elle, l'atmosphère était bien différente. La petite maison en pierre où elle vivait avec son père avait un charme rustique, mais l'intérieur respirait un certain chaos. Des livres et des herbiers s'amoncelaient sur toutes les surfaces disponibles, et un vieux tourne-disque crachotait doucement une mélodie mélancolique dans le salon.
Clara posa son carnet sur la table de la cuisine et se servit un grand verre d'eau, ses mains encore légèrement tremblantes. Elle n'avait rien vu d'anormal dans cette forêt, mais ce sentiment d'être observée persistait.
C'est alors que Victor, son père, entra brusquement, un dossier sous le bras et un air sévère plaqué sur le visage.
« T'étais encore dans la forêt, hein ? » demanda-t-il d'un ton qui n'attendait pas vraiment de réponse.
Clara roula des yeux. « Oui, papa. Je cherchais une espèce rare de fougère pour mes recherches. Tu sais, ce genre de choses que les *botanistes* font. »
Victor posa le dossier sur la table avec un bruit sourd. « Je t'ai déjà dit de rester loin de ces bois. Ils ne sont pas sûrs. »
Elle haussa un sourcil. « Pas sûrs ? Tu vas encore me sortir tes histoires sur les esprits ou je ne sais quoi ? »
Le visage de Victor se durcit, et pour un instant, Clara crut apercevoir une ombre de peur dans ses yeux. « Ce ne sont pas des histoires. Tu ferais mieux de m'écouter pour une fois. »
« Écouter quoi, exactement ? Tu refuses toujours de m'expliquer pourquoi tu veux que j'évite cette forêt. Si c'est dangereux, dis-moi pourquoi. Sinon, arrête de me traiter comme une gamine. »
Victor ne répondit pas tout de suite. Il ouvrit la bouche, puis la referma, comme s'il hésitait entre parler ou garder le silence. Finalement, il secoua la tête et sortit de la pièce, laissant Clara seule avec ses pensées.
Elle soupira, frustrée. Son père avait toujours été protecteur, parfois à l'excès, mais cette fixation sur la forêt dépassait l'entendement.
---
Plus tard, dans sa chambre, Clara feuilleta son carnet, y ajoutant quelques annotations sur l'atmosphère étrange de la forêt ce jour-là. C'est alors qu'elle remarqua un livre poussiéreux sur l'étagère. Ce n'était pas n'importe quel livre : c'était le journal de sa grand-mère.
Elle se souvenait vaguement avoir feuilleté ce journal des années auparavant, mais à l'époque, les histoires de sa grand-mère sur les « protecteurs des bois » lui semblaient être des contes de fées. Elle tira le livre de l'étagère et l'ouvrit, découvrant des pages jaunies remplies de l'écriture fine et serrée de sa grand-mère.
« Les protecteurs des bois... » murmura Clara en lisant à haute voix une entrée particulièrement intrigante.
La page parlait d'une vieille légende selon laquelle la forêt était gardée par des créatures mi-hommes, mi-bêtes, qui protégeaient ses secrets contre les intrus. Sa grand-mère semblait croire en ces histoires avec ferveur, allant jusqu'à mentionner des rencontres étranges qu'elle aurait eues dans sa jeunesse.
Clara fronça les sourcils. Pourquoi personne ne lui avait jamais parlé de cela ? Et pourquoi son père semblait-il si déterminé à la garder loin de cette forêt ?
Elle referma le journal, son esprit tourbillonnant de questions. Si ces légendes avaient une part de vérité, cela expliquerait peut-être le comportement de son père. Mais elle devait en avoir le cœur net.
Elle ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit une petite lampe torche. *Demain, je retourne dans cette forêt,* se promit-elle silencieusement.
Son téléphone vibra sur la table de nuit, brisant le silence. C'était un message de Léa, sa meilleure amie.
**Léa :** « Alors, t'as trouvé ton truc de plante ? Ou t'as juste flippé toute seule dans les bois comme d'hab ? 😂 »
Clara sourit malgré elle et tapota une réponse rapide.
**Clara :** « J'ai trouvé plus que ça. Je t'explique demain. »
Léa répondit presque immédiatement.
**Léa :** « J'attends ça avec impatience. Mais sérieux, évite de te transformer en ermite qui parle aux arbres, ok ? »
Clara éteignit son téléphone, un sourire amusé toujours aux lèvres. Mais alors qu'elle s'allongeait sur son lit, une pointe d'appréhension traversa son esprit.
Quelque chose dans cette forêt ne tournait pas rond. Et elle était déterminée à découvrir quoi.
La nuit était tombée depuis peu, et tandis que le vent soufflait doucement à travers les volets, Clara resta éveillée, ses pensées hantées par des bruits de branches craquantes et des ombres mouvantes.
Le soleil se levait à peine, les rayons timides perçant à travers les rideaux de la petite chambre de Clara. Elle s'était endormie tard, le journal de sa grand-mère encore ouvert sur son lit, une page marquée par un coin replié. Les mots résonnaient encore dans son esprit : "Les protecteurs des bois ne pardonnent jamais aux intrus."
Elle secoua la tête en repensant à ces lignes. Pourquoi une femme aussi rationnelle que sa grand-mère aurait-elle écrit ça ? Était-ce une simple superstition ? Clara enfila rapidement un pull, ses pensées tournant en boucle.
Dans la cuisine, elle retrouva Victor, déjà attablé devant une tasse de café fumant. Il feuilletait un vieux journal avec un air soucieux.
« Encore levée à l'aube pour tes plantes, j'imagine, » dit-il sans lever les yeux.
Clara ignora le sarcasme. Elle n'avait pas envie de replonger dans une dispute, pas ce matin. « Léa va passer. On doit discuter. »
Victor laissa échapper un léger grognement. « Elle est bien, cette fille, mais elle t'encourage dans tes lubies. »
Clara fronça les sourcils. « Mes lubies ? Ce ne sont pas des lubies, papa. Ce sont mes recherches. Et puis, elle est la seule qui me soutient. »
Avant qu'il ne réplique, elle quitta la pièce, saisissant une pomme sur la table.
Léa arriva une heure plus tard, un grand sourire aux lèvres, habillée d'un manteau jaune vif qui tranchait avec l'atmosphère grise du village.
« Salut, toi ! » lança-t-elle, un sac en papier à la main. « J'ai ramené des croissants pour qu'on carbure. J'ai l'impression que t'as besoin de te nourrir vu ta tête de zombie. »
Clara ne put s'empêcher de sourire. Léa avait ce don pour alléger les situations, même les plus tendues.
« Viens, on monte. J'ai des trucs à te montrer, » dit-elle en l'entraînant vers sa chambre.
En haut, Léa posa le sac de croissants sur le bureau encombré de Clara, avant de se laisser tomber sur le lit. « Alors ? C'est quoi cette urgence ? Une nouvelle découverte sur la mousse qui pousse en spirale ? »
Clara roula des yeux, mais son sourire trahissait son amusement. « Non, c'est sérieux, Léa. J'ai trouvé des trucs dans le journal de ma grand-mère. Des trucs... bizarres. »
Elle ouvrit le livre, montrant les pages qu'elle avait marquées. Léa se pencha, son expression passant de la moquerie à une curiosité sincère.
« Les protecteurs des bois ? Ça sonne comme un titre de mauvais film d'horreur. »
Clara croisa les bras, un peu vexée. « Je sais que ça a l'air ridicule, mais écoute. Elle parle de créatures qui protègent la forêt, qui punissent ceux qui s'aventurent trop loin. Elle croyait vraiment à tout ça. »
Léa haussa un sourcil. « Et toi, tu y crois ? »
« Je... je sais pas. » Clara soupira. « Mais y'a quelque chose qui cloche, Léa. Mon père refuse de m'en parler. Et hier, dans la forêt, j'ai eu l'impression d'être observée. Ce n'était pas normal. »
Un silence s'installa, seulement troublé par le bruit d'un corbeau criant à l'extérieur.
« Bon, écoute, » finit par dire Léa en se redressant. « Je vais pas te laisser te transformer en héroïne tragique qui se fait bouffer par des loups-garous, ok ? Si tu veux vraiment creuser cette histoire, je suis là. Mais promets-moi de pas partir seule dans tes délires. »
Clara esquissa un sourire. « Merci. Et pour le record, les protecteurs des bois ne sont pas des loups-garous. »
Léa éclata de rire. « Ouais, ouais. On verra. »
Un peu plus tard, les deux amies décidèrent de descendre au village. Clara avait besoin de se changer les idées, et Léa insista pour passer au café du coin, un endroit chaleureux où tout le monde se connaissait.
À leur arrivée, le tintement de la clochette au-dessus de la porte attira l'attention des quelques clients présents.
« Clara ! Léa ! » s'exclama une voix masculine depuis le comptoir.
Mathieu Robin, un photographe connu pour ses clichés saisissants de la région, se leva pour les saluer. Avec ses cheveux en bataille et son sourire charmeur, il avait ce charisme qui attirait les regards.
« Tiens, tiens, » lança Léa en s'asseyant près de lui. « Qu'est-ce que tu fais là ? Préparer ta prochaine exposition ? »
Mathieu sourit en coin. « Peut-être. Ou peut-être que j'attendais de tomber sur une jolie botaniste et sa meilleure amie. »
Clara roula des yeux, mais ne put s'empêcher de rougir légèrement. Mathieu avait toujours eu un faible pour elle, et bien qu'elle appréciait sa compagnie, elle ne savait jamais trop comment réagir à ses avances.
« On parlait justement de légendes locales, » dit Léa en croquant dans un croissant. « Tu dois bien en connaître, toi, avec toutes tes balades en forêt. »
Mathieu haussa les sourcils, intrigué. « Des légendes ? Comme quoi ? »
Clara hésita avant de répondre. « Ma grand-mère écrivait sur des... protecteurs des bois. Des créatures qui vivraient dans la forêt et protégeraient ses secrets. »
Mathieu sembla réfléchir un instant, puis hocha lentement la tête. « J'ai entendu des trucs dans ce genre, ouais. Les anciens du village en parlent parfois, mais personne ne les prend au sérieux. »
« Et toi, tu les prends au sérieux ? » demanda Léa, un sourire moqueur sur les lèvres.
Mathieu haussa les épaules. « Je sais pas. Mais j'ai vu des choses étranges dans ces bois. Des ombres qui bougent là où elles ne devraient pas. Des bruits... brefs, des trucs qui donnent la chair de poule. »
Clara sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle n'était pas seule à ressentir cette étrangeté, apparemment.
« Si tu veux, je peux t'accompagner, » proposa Mathieu. « On pourrait aller voir ce qui se cache vraiment dans cette forêt. Avec mon appareil, je pourrais capturer des preuves. »
Léa leva les yeux au ciel. « Et voilà, monsieur le héros photographe qui veut jouer les chevaliers servants. »
Clara sourit légèrement. « Merci, Mathieu, mais je préfère y aller seule pour l'instant. J'ai besoin de comprendre par moi-même. »
Plus tard dans l'après-midi, Clara retourna seule dans la forêt, le journal de sa grand-mère dans son sac. Cette fois, elle suivit un chemin précis, guidée par une description dans les pages jaunies.
« Près du vieux chêne aux trois branches... suivre la pente jusqu'à la clairière baignée de lumière... » murmura-t-elle en lisant à voix haute.
La forêt était étrangement calme, presque trop. Pas de chant d'oiseau, pas de vent dans les arbres. Juste le bruit de ses propres pas sur le sol moussu.
Elle trouva rapidement le vieux chêne mentionné dans le journal. Ses trois branches s'étendaient comme des bras maigres tendus vers le ciel. En suivant les instructions, elle descendit une pente douce, ses bottes glissant légèrement sur les feuilles humides.
La clairière apparut soudain, baignée d'une lumière dorée irréelle. Clara resta figée, émerveillée par la beauté du lieu. Mais son émerveillement fut de courte durée.
Un bruit sourd retentit derrière elle.
Elle se retourna vivement, mais ne vit rien. Son cœur battait à tout rompre, ses yeux cherchant désespérément une explication.
« Qui est là ? » appela-t-elle, sa voix trahissant sa peur.
Pas de réponse.
En s'approchant d'un arbre à l'orée de la clairière, elle remarqua quelque chose d'étrange. Des marques profondes, semblables à des griffures, s'étendaient sur le tronc.
Elle tendit la main, hésitant avant de toucher la surface rugueuse. Les marques étaient fraîches, comme si elles avaient été faites récemment.
Un autre bruit retentit, plus loin cette fois. Comme un craquement, suivi d'un bruissement rapide dans les buissons.
Clara recula lentement, ses yeux fixant les ombres mouvantes autour d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas rester ici.
Le journal de sa grand-mère n'avait peut-être pas menti.
Sans se retourner, elle quitta la clairière à pas rapides, une boule d'angoisse se
formant dans sa gorge. Derrière elle, la forêt semblait s'éveiller, comme si elle n'appréciait pas l'intrusion.
L'air frais du matin caressa le visage de Clara alors qu'elle pénétrait une nouvelle fois dans la forêt. Les arbres, imposants et silencieux, semblaient l'observer en retour. Le souvenir des griffures sur l'arbre lui revenait sans cesse. Et ce bruit étrange, ce craquement derrière elle... Était-ce réel ou son esprit jouait-il avec sa peur ?
« Pas question de reculer maintenant, » murmura-t-elle pour se donner du courage, serrant son sac contre elle.
Le journal de sa grand-mère pesait lourd à l'intérieur. Les lignes cryptiques l'obsédaient, et elle savait qu'elle ne trouverait pas la paix tant qu'elle n'aurait pas percé ce mystère.
Les sentiers qu'elle empruntait n'étaient pas marqués sur les cartes. Chaque pas l'éloignait un peu plus des zones familières. La lumière, filtrée par les cimes denses, donnait à la forêt une ambiance irréelle, presque féérique, mais un frisson parcourut son dos.
Elle s'arrêta soudain. Là, juste devant elle, une clairière s'ouvrait, parfaitement ronde, baignée d'une lumière dorée comme un sanctuaire secret. Mais ce n'était pas la beauté du lieu qui attira son attention.
Une silhouette massive se tenait à l'ombre des arbres, presque imperceptible dans l'obscurité.
Clara plissa les yeux, tentant de distinguer la forme. Un loup. Immense, bien plus grand que ce qu'elle aurait cru possible. Sa fourrure sombre semblait absorber la lumière, mais c'étaient ses yeux qui la clouèrent sur place : deux orbes dorés, brillants comme des soleils miniatures.
Elle retint son souffle.
Le loup la fixait sans bouger, comme s'il évaluait ses intentions. Il n'y avait aucune agressivité dans son regard, seulement une intensité qui la transperçait.
« Ce... ce n'est pas possible, » chuchota-t-elle, ses jambes soudain lourdes.
Le loup fit un pas en avant, mais avant qu'elle ne puisse réagir, il disparut. Pas un bruit, pas une trace. Juste le vide où il se tenait quelques secondes plus tôt.
---
Clara sentit ses jambes fléchir. Une nausée soudaine monta, et le monde tourna autour d'elle. La lumière de la clairière sembla s'intensifier, comme si elle l'engloutissait.
« Non, pas maintenant... » murmura-t-elle avant de s'effondrer sur le sol humide.
Dans son inconscience, elle rêva. Ou du moins, elle crut rêver. Une voix grave, douce mais autoritaire, lui murmurait des mots qu'elle ne comprenait pas. Des images floues défilaient : une forêt en feu, des loups courant sous une lune immense, une chaîne en argent brillant dans l'obscurité.
Quand elle ouvrit les yeux, le ciel avait changé. Le soleil était plus bas, l'ombre des arbres s'étirait sur le sol.
Elle se redressa lentement, la tête lourde, une douleur sourde derrière les tempes. Elle chercha son sac du regard et le trouva intact à côté d'elle. Mais un détail manquait : le pendentif en argent qu'elle portait autour du cou, un héritage de sa grand-mère, avait disparu.
---
Non loin de là, Gabriel Lemoine l'observait.
Caché dans l'ombre des arbres, il l'avait vue s'effondrer et s'était approché, hésitant. Il connaissait cette forêt mieux que quiconque, et il savait ce qu'elle avait vu.
« Idiote, » murmura-t-il pour lui-même, serrant le pendentif qu'il avait pris. « Pourquoi faut-il qu'elle insiste autant ? »
Il ne comprenait pas pourquoi elle l'attirait autant. Depuis qu'il avait croisé son chemin, quelque chose en lui s'était réveillé, un instinct qu'il croyait oublié. Elle n'aurait jamais dû venir ici, mais maintenant qu'elle l'avait fait, il ne pouvait plus l'ignorer.
Il sentit son cœur battre plus vite lorsqu'elle se leva, chancelante, mais déterminée à quitter la clairière.
« Pars, » pensa-t-il. « Pars avant qu'il ne soit trop tard. »
De retour chez elle, Clara déposa son sac avec lassitude. La maison était silencieuse, Victor n'étant visiblement pas encore rentré. Elle s'assit sur son lit, le regard perdu.
Elle tâta son cou, espérant contre toute logique que le pendentif y serait encore.
« Impossible... il était là ce matin. »
Son esprit cherchait une explication, mais aucune ne tenait la route. Une main tremblante fouilla dans son sac, sortant le journal. Elle tourna frénétiquement les pages, cherchant une réponse dans les mots de sa grand-mère.
Les protecteurs des bois.
Ces mots prenaient soudain un sens bien plus menaçant.
Un bruit sourd la fit sursauter.
Elle se précipita à la fenêtre, mais ne vit rien. La nuit était tombée rapidement, et seule la lumière de la lune éclairait le jardin.
Elle descendit prudemment, les escaliers grinçant sous ses pas.
Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle s'arrêta net. Là, dans la boue juste devant le seuil, une empreinte massive était visible. Une empreinte de loup, bien trop grande pour appartenir à un animal normal.
Clara sentit son souffle se couper.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? » murmura-t-elle, ses yeux fixés sur l'empreinte comme si elle allait lui donner une réponse.
Un autre bruit retentit, cette fois derrière elle.
Elle se retourna brusquement, mais encore une fois, il n'y avait rien. Pourtant, elle avait cette sensation étrange, comme si quelqu'un - ou quelque chose - l'observait depuis les ombres.
Le village de Montbrume s'éveillait doucement, ses ruelles pavées encore humides de la rosée matinale. Clara déambulait entre les étals du marché, l'esprit toujours envahi par les événements des jours précédents. L'empreinte devant sa porte, la disparition de son pendentif, et cet immense loup qu'elle avait vu dans la forêt. Rien ne semblait avoir de sens, et pourtant, tout était étrangement lié.
Elle avançait sans réel but, frôlant les paniers débordants de légumes, le nez distrait par l'odeur des épices. Au détour d'un étal, un homme attira son attention.
Il se tenait légèrement à l'écart, ses yeux balayant la place comme s'il cherchait quelqu'un ou quelque chose. Ses traits étaient marqués, sa mâchoire carrée et son regard... doré.
Clara s'arrêta net, son cœur s'emballant. Ce regard, elle le reconnaîtrait entre mille. C'était celui du loup.
« Pardon ? » demanda-t-elle, plus pour elle-même que pour lui.
Comme s'il avait senti son trouble, l'homme tourna la tête vers elle, et leurs regards se croisèrent. Il esquissa un sourire, un peu trop confiant à son goût.
« Vous semblez perdue, mademoiselle, » lança-t-il d'une voix calme mais profonde.
Elle balbutia un instant avant de reprendre contenance.
« Non... non, tout va bien, merci. »
Il s'approcha, son allure détendue contrastant avec l'intensité de ses yeux.
« Gabriel. Gabriel Lemoine, » se présenta-t-il en tendant une main.
Clara hésita, cherchant à lire dans ses intentions avant d'accepter sa poignée de main.
« Clara Delacour. Vous êtes nouveau ici ? Je ne crois pas vous avoir déjà vu. »
Il haussa légèrement les épaules, un sourire en coin.
« Juste de passage. Je voyage beaucoup, et ce village avait l'air... intéressant. »
Le ton de sa voix, presque moqueur, fit naître une méfiance en elle.
« Intéressant ? Pour un village perdu au milieu de nulle part, c'est flatteur, » répondit-elle sèchement.
Gabriel éclata d'un rire bref, un peu rauque.
« Vous avez raison, c'est un peu étrange. Mais parfois, ce sont les endroits les plus reculés qui cachent les secrets les plus fascinants. Vous ne trouvez pas ? »
Clara sentit un frisson la parcourir.
---
Gabriel quitta la place du marché peu de temps après leur échange. Il s'éloigna du village à grands pas, se faufilant à travers des sentiers qu'il connaissait par cœur.
Arrivé à son repaire, une cabane délabrée enfouie sous les feuillages, il poussa un soupir lourd. Son cœur battait encore fort à l'idée de cette rencontre. Clara avait une présence qu'il ne pouvait ignorer. Mais c'était dangereux.
Il s'assit près du feu qu'il avait allumé plus tôt et fixa les flammes.
« Pourquoi ? » murmura-t-il, parlant à lui-même comme s'il espérait une réponse.
La malédiction pesait sur lui depuis si longtemps. Il avait perdu espoir de trouver une issue, mais cette jeune femme... elle portait quelque chose en elle. Il le sentait.
Le pendentif qu'il avait pris pendait maintenant entre ses doigts. L'objet vibrait d'une énergie qu'il ne comprenait pas encore.
« Elle ne sait rien, » se dit-il, tentant de se convaincre. « Et pourtant, elle pourrait être la clé. »
---
Clara était rentrée chez elle avec plus de questions que de réponses. Cet homme, Gabriel, la troublait profondément. Elle s'assit dans sa chambre, feuilletant une nouvelle fois le journal.
Chaque page semblait révéler un nouveau détail qu'elle n'avait pas remarqué auparavant. Des symboles dessinés dans la marge, des mots soulignés. Et ce passage, celui qui parlait des « protecteurs des bois ».
Elle saisit un crayon et commença à noter des hypothèses sur une feuille vierge.
Un bruit dans la maison la fit sursauter.
« Clara, t'es là ? »
Léa Fournier, sa meilleure amie, entra sans attendre de réponse. Elle portait son éternel sourire espiègle et une veste en jean élimée.
« J'ai frappé, mais visiblement tu fais semblant de pas entendre. »
Clara roula des yeux mais ne put s'empêcher de sourire légèrement.
« Désolée, j'étais plongée dans mes recherches. »
Léa haussa un sourcil avant de s'affaler sur le lit.
« Ah, tes fameuses recherches sur la forêt hantée. Et ça avance ? Tu as trouvé des elfes, des fantômes ou juste des champignons hallucinogènes ? »
Clara soupira.
« Ce n'est pas une blague, Léa. Il y a quelque chose là-bas. Et cet homme... »
Léa redressa soudain la tête.
« Un homme ? Oh, ça devient intéressant ! C'est qui ? Il est mignon ? »
« Gabriel Lemoine. Il dit qu'il est de passage, mais il y a quelque chose chez lui... » Clara s'interrompit, cherchant les bons mots.
Léa croisa les bras, sceptique.
« Quelque chose comme quoi ? Un criminel, un espion, un... loup-garou ? »
Clara fronça les sourcils.
« C'est ridicule. »
« C'est toi qui parles de mystères et de protecteurs des bois, pas moi, » rétorqua Léa avec un sourire en coin.
---
Le lendemain, Clara ne put s'empêcher de retourner dans la forêt. Cette fois, elle suivit un autre chemin, guidée par un instinct qu'elle ne comprenait pas.
La lumière changeait à mesure qu'elle avançait, passant d'un clair éclatant à une pénombre presque oppressante. Les bruits autour d'elle semblaient amplifiés, chaque craquement de branche ou souffle de vent la faisait sursauter.
Elle atteignit la clairière où elle avait vu le loup pour la première fois. Mais au lieu de l'animal, elle aperçut une silhouette humaine.
Gabriel.
Il se tenait au centre de la clairière, tourné vers elle.
« On dirait qu'on se croise souvent, » lança-t-il d'un ton qui trahissait une pointe d'amusement.
Clara hésita, ses doigts se crispant sur son sac.
« Qu'est-ce que vous faites ici ? » demanda-t-elle finalement.
Il haussa les épaules.
« J'aime cet endroit. Il a quelque chose... d'unique. Vous ne trouvez pas ? »
Elle avança d'un pas, son regard scrutant le sien.
« Vous savez des choses que je ne sais pas. Qui êtes-vous vraiment ? »
Un silence tendu s'installa.
« Je suis juste un voyageur, Clara. Mais parfois, les voyageurs croisent des chemins qui leur échappent. »
Elle serra les dents, frustrée par ses réponses énigmatiques.
« Arrêtez de parler en énigmes. Pourquoi êtes-vous là ? »
Gabriel ne répondit pas. Au lieu de cela, il recula lentement, jusqu'à disparaître entre les arbres.
Clara resta plantée là, ses pensées en chaos.
Lorsqu'elle baissa les yeux, elle remarqua un symbole gravé sur un tronc d'arbre proche.
Elle se figea.
C'était le même que celui qu'elle avait vu dans le journal de sa grand-mère.