*****
Vendredi, 20 h
Elle soulève sa coupe et comme à chaque début de soirée, nous faisons tinter nos verres en clamant : « À nous ! »
Tous les premiers vendredis de chaque mois, nous nous offrons un bon restaurant, n'hésitant pas parfois à faire les kilomètres qui nous séparent de la capitale.
Christiane, 55 ans, les cheveux courts, épais, mèches blondes, aime porter de belles toilettes, et il n'y a pas mieux que Paris, avec ses théâtres, ses opéras, ses grands restaurants. Là, où les femmes élégantes aiment paraître. Elle peut ainsi mettre en avant sa beauté avec son port de tête affirmé. Habillée de vêtements choisis, élégants, sobres et souvent noirs. Ce soir, elle porte un décolleté généreux.
Nous sommes au casino de Deauville pour un dîner suivi d'un concert. Arrivés face à la mer au pied du Casino Barrière dans sa nouvelle voiture, une BMW X4 noire, toutes options. Un voiturier a pris en charge son nouveau jouet !
Cette voiture, c'est tout elle ; femme d'affaires, belle, distinguée, mais aussi sophistiquée, toujours à la pointe de la mode et des derniers objets connectés !
20 h, ma voisine grignote du pop-corn, je déteste ça, mais je ne dis rien et la laisse faire. Comme souvent, nous sommes au cinéma.
Je suis en compagnie de Clara, une jeune femme de 35 ans ; célibataire, belle brune aux cheveux longs ondulés avec de superbes yeux bleu clair. Elle est psychologue, passionnée de cinéma, de 33 tours et de BD Marvel. Nous nous apprêtons à regarder le dernier Spider-Man, pas très intellectuel ! Mais nous avons tous les deux des goûts éclectiques et nous nous rattraperons la prochaine fois. Ce soir, nous avons envie de buller et de laisser nos cerveaux au repos !
20 h 30, face aux flammes, je suis assis dans un vieux canapé en cuir râpé. Il est encore confortable en dépit de son état, un peu défoncé, et les accoudoirs griffés par le passage des chats de la maison. Ils viennent eux aussi se réchauffer dans cette grande pièce. Une bûche brûle dans une cheminée dont les dimensions font supposer qu'à une certaine époque, on devait pouvoir y faire rôtir un cochon entier. Le sol est fait de larges pavés de pierre blonde, patinés au fil des décennies, il est orné devant la cheminée par un tapis aux motifs orientaux dont l'ancienneté laisse augurer qu'il devait, à l'origine, être de grande valeur. Les fidèles labradors qui s'y sont succédé au fil des générations, restant affalés devant l'âtre, n'ont pas réussi à atténuer la flamboyance de ses couleurs ; seulement quelques traces d'escarbilles l'ont détérioré. Marie est assise elle aussi sur le tapis, le dos appuyé contre le canapé, les jambes repliées, l'épaule contre mes jambes. Elle fume une de ses cigarettes fabriquées maison dont les effluves ne laissent pas de doutes sur la nature de leur composition.
Marie est brune, les cheveux très longs, raides, maintenus en queue de cheval par un banal élastique. Elle a une classe folle, elle évolue dans son éternel pantalon de cheval moulant, beige en tissu stretch, sorte de coton strié, bien épais, dont les renforts en peau à l'intérieur des cuisses sont patinés depuis longtemps par le frottement du cuir de la selle. Elle porte un pull en V couleur camel, un cachemire suffisamment proche du corps pour laisser deviner qu'elle ne porte pas de soutien-gorge, une habitude qui date de sa période baba-cool où elle militait pour la libération de la femme. Marie est un mélange subtil de gauche et d'aristocratie équestre, ce qui ne l'empêche pas d'aimer les belles matières et le mobilier design hors de prix !
21 h, un fin brouillard est en suspension à la surface de l'eau, en raison du contraste entre la température extérieure et les 27 degrés de la piscine. Cela fait une heure que je nage en compagnie de Cécile, c'est notre entraînement du vendredi soir. Cécile, ancienne nageuse, s'est mise au triathlon. Nous partageons la passion du sport et nous essayons de nous retrouver pour quelques sorties. Elle fait partie du club et à ce titre nous bénéficions d'une ligne d'eau et d'un programme d'entraînement. Il fait nuit et nous sommes tel le plancton, éclairés en dessous par les spots de la piscine. Je suis bon nageur, mais avec vingt ans de plus qu'elle, je m'efforce de suivre sa trace, mes mains peuvent presque caresser ses plantes de pieds. C'est elle qui impose le tempo.
Les longueurs s'enchaînent, au rythme de séries plus ou moins longues, avec plaquettes ou palmes quand l'objectif est de faire de la distance. Cécile n'est pas très grande, blonde, les cheveux courts, elle est tonique, très musclée, jamais fatiguée, elle est invulnérable !
Vendredi, 23 h 30
Je rentre fatigué, après un dîner rapide composé d'un subtil mélange de protéines, de légumes et de sucres lents afin de maintenir le niveau d'énergie que requièrent nos corps de sportifs. J'ai quitté Cécile d'une manière très chaste, son planning du lendemain ne lui laissant pas beaucoup de temps pour les prolongations. Aussi, c'est avec un petit baiser que nous nous disons au revoir, une sortie vélo étant programmée pour le dimanche matin. Une fois seul, avant de prendre la route, je consulte ma montre. Sur le cadran, je visualise une cible avec différents cercles, chaque cercle correspond à un éloignement plus ou moins important, le centre de la cible symbolise ma position. Le seul point rouge qui clignote ce soir se trouve sur un cercle suffisamment distant du centre pour que j'aie toute latitude pour rentrer sans problèmes.
Je suis maintenant face au vieil hôtel particulier, situé dans un quartier retiré de la ville, tout au fond d'une ruelle en sens unique. Il est entouré de jardins très denses, des arbres d'essences multiples datant de l'après-guerre cachent la demeure. Tous ces terrains et bâtiments n'ont qu'un seul propriétaire.
Je compose la combinaison sur le digicode, déclenchant ainsi l'ouverture d'immenses grilles de fer forgé. C'est l'entrée principale de l'enceinte. Elle est composée de hauts murs de moellons, surmontés de pointes en fer du même motif et du même vert bouteille que les grilles. Après quelques mètres sur une allée de vieux pavés, j'accède à une petite maison qui devait être anciennement la maison des gardiens. Comme le corps principal, elle est faite d'un assemblage de pierres calcaires et de briques rouges sur le pourtour des fenêtres et des portes. Un vieux rosier anglais d'un ton crème encadre la porte d'entrée.
Je rentre dans un petit vestibule. Le dallage est composé de carreaux de faïence anciens bleu pâle aux motifs marron foncé. Une suspension en laiton avec un globe en opaline blanche éclaire les murs vert d'eau. Je tourne à gauche dans la cuisine. La porte de droite, elle, s'ouvre sur un petit salon-salle à manger, avec un poêle à bois. Une porte au fond donne sur une chambre. La cuisine du même vert est composée d'éléments en Formica, couleur coquille d'œuf.
J'ouvre le frigo qui contient quelques denrées. Je soulève la porte du compartiment conservateur qui, lui, est vide. Je pose donc la main à plat sur la vitre située dans le bas de ce compartiment. Une lumière fluorescente éclaire alors en rétro la paume de ma main, un fin rayon vert balaye toute la vitre, le temps d'analyser et de reconnaître le réseau vasculaire de mes doigts. Une lumière rouge signale la fin de la procédure et je referme le frigo. À cet instant, le vieux buffet en pin sur ma droite s'escamote sans un bruit, laissant la place à un ascenseur, une place. J'entre et pose mon menton sur une tablette concave, je reçois un flash qui scanne ma rétine donnant aussitôt le sésame pour faire descendre l'ascenseur. Je parviens dans un tunnel dont deux lampes LED balisent le sol de chaque côté du couloir. Les LED s'allument au fur et à mesure de mon avancée et s'éteignent derrière mon passage, cela jusqu'à ce que je parvienne à l'entrée de ce qu'ils nomment « le Laboratoire ». Le contraste entre la modernité de ces structures et la vétusté de la maison est sidérant ! Je me rapproche de la porte métallique, il y a un parlophone à droite.
« Vince code R 4 ! »
La reconnaissance vocale étant faite, la porte coulisse.
« Bonsoir, Marjorie. C'est vous qui êtes de garde ce soir !
- Bonsoir, Vince. Votre entraînement s'est bien passé ?
- Oui, mais comme toujours je suis sur les rotules !
- Allez, venez vous reposer, vous êtes le premier à rentrer ce soir ?
- Combien de sortants ?
- Vous êtes quatre. »
Je suis dans une pièce presque vide. Les murs blanc immaculé et le sol composé de larges pavés de verre. Seul un fauteuil, du même type que ceux des cabinets dentaires, occupe le centre de cette salle. Sous le fauteuil, un rail métallique est inséré dans le sol. Les deux pavés de chaque côté du rail sont éclairés par une lumière bleue. Je m'installe en posant mes bras sur les accoudoirs, les mains à plat sur des supports moulés à mes formes, le dos et ma tête sont calés, reposant sur une coque elle aussi prémoulée. Guidé par le cordon lumineux bleu qui le précède, le fauteuil prend aussitôt la direction d'une autre pièce dont la porte s'escamote automatiquement. À peine entré, un autre fauteuil a pris place dans la pièce d'accueil.
Mon fauteuil s'est arrêté devant un pupitre équipé de plusieurs écrans. Le bras droit du fauteuil s'éclaire et enregistre les données de la puce implantée dans la face antérieure de mon poignet. Sur un des écrans, je visualise le récapitulatif du tracé GPS de mon parcours effectué aujourd'hui. Il va corroborer la lecture instantanée faite dans un service situé dans une autre partie du laboratoire. Le fauteuil est maintenant incliné à 45°. Marjorie me pose un bandeau qui me couvre le front et les yeux. Il est en plastique souple, sorte d'élastomère transparent qui vient se fixer de part et d'autre de la têtière du fauteuil. Je l'entends pianoter sur le pupitre et perçois des lumières orange qui défilent de gauche à droite et de droite à gauche à une grande fréquence. Cet appareil enregistre toute la séquence émotionnelle de ma soirée avec Cécile. Il enregistre et synthétise les dialogues échangés ce soir avec elle, pour retenir les faits les plus cruciaux. Ces séquences ne me seront pas soustraites et resteront dans ma mémoire. Une fois le bandeau ôté, Marjorie libère le fauteuil qui prend la direction d'un autre local.
Cette pièce où la lumière est tamisée comprend plusieurs box numérotés. Ils sont délimités par des parois de verre. Sorte de murs aquariums, ils sont composés de deux vitres espacées d'une vingtaine de centimètres entre lesquels circule un fluide transparent où des bulles de différents diamètres font leur ascension, le tout avec des sons de cascade d'eau. Les trois premiers box sont vides, les autres sont occupés par les fauteuils qui maintenant sont placés en position horizontale. Ils sont recouverts d'une cloche en verre.
On peut remarquer qu'à l'intérieur de ces cercueils de verre se trouvent d'autres hommes qui semblent dormir dans un apaisement total.Samedi, 8 heures
« Bonjour, Vincent.
- Bonjour, Marjorie, votre garde s'est bien passée ?
- Très bien merci, seul R4 est rentré, R1 est manifestement à Deauville et R2, R3 sont restés sur place.
- Bien, si Catherine est arrivée, veuillez lui demander de passer me voir, en attendant pouvez-vous, avant de partir, m'envoyer sur mon écran le rapport émotionnel de la soirée de R4. »
Comme tous les matins, je passe à la Demeure faire le point avec la collaboratrice de garde. Elles sont deux infirmières et travaillent par séquences de 24 h un jour sur deux. Elles sont d'anciennes protégées, parmi les premières à avoir testé et profité de nos services et nous avons une totale confiance en elles. Marjorie et Catherine connaissent parfaitement tout l'historique de notre fondation et tous les rouages de notre fonctionnement. Leur travail consiste d'une part, à gérer les déplacements et d'autre part, à surveiller le sommeil des pensionnaires.
« Bonjour, Catherine. Comme vous pouvez le constater, R1 est assez loin, mais les deux autres sont dans un périmètre assez proche, aussi il vous faudra porter attention à leurs déplacements respectifs jusqu'à leur retour. Il y a de fortes chances que R3 passe le week-end au haras de Marie, mais on ne sait jamais ! »
En semaine, je me rends à la Demeure à 7 heures du matin et à 8 heures, les week-ends. Une fois dans ma voiture électrique, il me suffit de taper le code D sur le GPS et mon véhicule se rend automatiquement devant la Demeure. C'est le nom que nous avons pris l'habitude de donner à cette grande maison. La reconnaissance du véhicule se fait dès l'entrée dans la rue, ainsi les grilles sont déjà ouvertes et je peux pénétrer dans le parc sans marquer de temps d'arrêt. La voiture se gare dans un parking couvert. J'accède à la bâtisse par une porte latérale. J'ai au préalable, face à un écran, présenté mon plus beau sourire, afin de déclencher son ouverture.
La Demeure est le premier investissement du groupe. Il fallait trouver un lieu à la fois central et discret, des locaux suffisamment grands avec un sol permettant d'aménager des locaux souterrains, le tout sur un terrain vaste et boisé afin de nous assurer l'isolement nécessaire.
Cette vieille maison ne manque pas de charme. Elle est envahie par une vigne vierge qui grimpe jusqu'à la sous-pente. Chaque fenêtre et porte sont ornées par de magnifiques rosiers anglais de différentes teintes ; rouges, roses et crèmes sélectionnés en fonction des expositions. De beaux massifs d'hortensias dégradés de rose pâle au rouge vif agrémentent les expositions ombragées. La maison par elle-même n'a pas beaucoup changé, nous avons respecté son âme et son authenticité. Un grand salon-bibliothèque, pourvu d'une cheminée en pierre en face de laquelle prennent place deux canapés Chesterfield marron foncé. La bibliothèque ainsi qu'une commode sont en acajou. Cette salle s'ouvre sur une autre aux dimensions généreuses où trône un superbe billard. Magnifique pièce 1erempire fin XVIIIe, en noyer et érable, avec aux angles des têtes de lion en bronze, le tapis est vert foncé comme il se doit. Il est éclairé par la classique suspension en laiton avec ses deux globes en verre de couleur verte. Les sols sont en parquet Versailles en vieux chêne, recouverts de tapis d'Iran Kashan et autres pays d'orient. Les anciens propriétaires étant décédés brutalement, les héritiers ont vendu cet hôtel particulier avec tout son mobilier, ce qui contribue à maintenir l'atmosphère et le charme de cette vieille maison. Il en va de même pour la cuisine, immense, occupée en son centre par une table de ferme de quatre mètres de long avec ses deux bancs de chaque côté. Les meubles sont en chêne, le plan de travail en faïence vert pâle. Les dimensions de ces pièces correspondent à la vocation de cette maison puisqu'elle a pour identité officielle d'être une fondation à but non lucratif de protection des femmes isolées. Il y a une plaque en cuivre à l'entrée, sur un des piliers du portail, « Fondation Greta ». Un large escalier en bois mène à l'étage où plusieurs bureaux sont distribués : un pour la présidente, un pour le secrétariat et le mien. Nous disposons aussi d'une grande salle de réunion équipée d'une table en verre et des chaises Eames en cuir et piétement métal. Toutes ces pièces, qui sont bien sûr équipées en informatique, peuvent fonctionner en réseau et notamment avec le laboratoire. Le deuxième étage comprend quelques chambres dont nous avons peu l'usage.
Samedi, 9 heures
Réveil dans des draps en soie dans un lit de deux mètres de large, dans une chambre de taille proportionnelle au lit ! Vue au travers du balcon avec son garde-corps en bois vert céladon, donnant sur un jardin type patio plein de charme ; quel luxe ! Nous sommes au Normandie, Christiane, nous offre généreusement un week-end dans ce magnifique endroit, véritable institution Deauvillaise. Hier soir, après le concert et un passage à la roulette du casino où Christiane s'est amusée à dépenser sans excès quelques euros, nous nous sommes déchaînés sur le dance floor du casino. Christiane adore le rock et je ne suis pas mauvais dans cette discipline. Il nous a fallu quelque temps avant d'être en phase. Accorder nos différentes manières d'appréhender cette danse, éduquer nos réflexes... J'apprécie que ma partenaire fasse corps et accepte de me suivre, ce qui n'a pas été simple pour celle qui a pour usage de diriger les autres. Elle est PDG jusqu'au bout des ongles, habituée à manager le personnel, y compris son mari dont elle est séparée, mais qui travaille toujours dans l'entreprise. Il l'aura trompée une fois de trop ! Nous formons maintenant un très beau duo et Christiane répond à la moindre impulsion de mes doigts. C'est chaque fois un grand plaisir que nous partageons. Nous avons réintégré l'hôtel. Un passage au bar de nuit où, un pianiste jouait de vieux morceaux de jazz. Nous nous sommes offert un moment de détente en dégustant deux cognacs. Christiane, les chaussures défaites, s'est allongée, le dos sur la banquette, sa tête reposant sur ma cuisse, gardant ma main dans la sienne le bras replié sur sa poitrine. Les yeux fermés, elle s'est abandonnée au rythme des morceaux de blues de Jonah Jones que l'excellent pianiste interprétait.
Un peu plus tard une fois dans la chambre.
« Vincent, comme à chaque fois je passe avec toi des moments merveilleux, cela me fait tellement de bien !
- Mais encore ?
- Tu le sais très bien...
- Oui, mais j'apprécie que tu l'exprimes...
- Avec toi, toute la pression s'échappe et s'envole, je me sens libérée du poids des responsabilités qui m'envahissent au fil des jours. Avec toi, je peux me laisser aller, je suis en confiance, petit à petit les tensions disparaissent, je n'ai qu'à me laisser guider. Tu sais à quel point l'entreprise m'accapare et m'absorbe. Ne pouvant déléguer et me reposer sur mon mari. Je ne peux compter sur personne, ne sachant jamais d'un jour sur l'autre si tous les employés seront présents, je dois jongler en permanence avec l'effectif, afin de satisfaire les clients et honorer leurs commandes. On travaille avec une matière vivante, ça n'est pas rien de transporter des veaux, des vaches ou des bœufs !
- Viens, allonge-toi, je vais te masser.
- Tu es un cœur, tu es irremplaçable... »
Effectivement, à mes côtés, Christiane respirait et progressivement au fil de la soirée, quittait cette rigueur apparente qui n'était que la traduction du stress et de sa volonté de paraître sans faille. Elle donnait toujours cette impression de gérer, de dominer en quelque sorte. Véritable machine d'action-réaction. Une femme forte, dont le mari n'avait pu suivre ni la rigueur ni sa volonté permanente d'avancer et de faire progresser l'entreprise. Ses deux filles n'avaient pas non plus été épargnées. Toutes les deux chez le psy : l'une est boulimique et instable à la fois dans sa vie professionnelle et amoureuse, l'autre la plus jeune, présente un retard scolaire, accusant un défaut de concentration. La représentation, l'image d'une mère belle et forte crée parfois quelques dommages dans l'entourage proche.
Samedi, 10 heures
Je monte les escaliers qui mènent à l'appartement de Clara. Situé en centre-ville dans un petit immeuble de trois étages, il bénéficie d'une petite terrasse incluse dans le toit, sans vis-à-vis, ce qui lui permet de bronzer à l'abri des regards, et d'évoluer dans le plus simple appareil. L'immeuble ne paye pas de mine, mais elle a réussi à bien exploiter ce petit logement fait de recoins dans la sous-pente. Sur mes conseils, elle a refait la décoration en commençant par repeindre tout en blanc afin de gagner en espace et en clarté. Le mobilier mélange maintenant le moderne et de vieilles pièces revisitées. Dans sa chambre, règne l'atmosphère d'une chambre de petite fille d'une autre époque : sur la gauche, un petit lit à barreaux en fer blanc où prennent place quelques poupées aux visages de porcelaine, à droite une commode trois tiroirs, style Louis XV, forme arbalète lasurée blanche avec ferrures en cuivre et coquilles dans le bas. Sous la fenêtre une coiffeuse équipée de tout un assortiment de produits de maquillage bio ! En face, au-dessus du lit, un grand miroir Louis Philippe 1930 en bois lasuré. Le lit lui est recouvert d'un boutis blanc matelassé en grands carrés dont certains sont brodés. Entre les deux oreillers, elle a placé un coussin de satin rose en forme de cœur.
Le salon se veut maintenant résolument design ; je l'ai convaincue de balancer toutes ses vieilleries. Elle a choisi de belles copies de meubles modernes. Une table et des chaises Tulipe Saarinen blanches, un canapé scandinave cuir gris clair avec quelques boutons pression, un fauteuil vintage en fausse fourrure blanche, et en guise de table basse, un plateau de verre reposant sur un enchevêtrement de pièces de bois clair.
Le mur en face du canapé est agrémenté d'une cheminée qui assez laide au départ, a subi elle aussi le coup de rouleau de peinture blanche. Elle ne fonctionne plus, mais sert de niche pour un écran plat. Sur sa gauche, des planches en bois naturel sont disposées dans un renfoncement et font office de bibliothèque. La fierté de Clara, une superbe chaîne hi-fi avec platine vinyle et ampli à ampoule y a trouvé sa place.
Je dépose les croissants sur la table. Sans surprise, Clara dort d'un sommeil profond. Il va me falloir beaucoup de savoir-faire et de diplomatie pour la sortir de sa léthargie sans recevoir tout ce qui peut lui passer par la main. Clara a encore le sommeil de sa jeunesse et des femmes qui n'ont pas eu d'enfants. Mais quelques baisers et de douces caresses auront raison de son hibernation et c'est moi qui finalement me trouve pris au piège de sa soif insatiable de rapprochements amoureux !
Samedi, 10 h 30
Nous avons une réunion prévue ce matin. Ces rendez-vous hebdomadaires sont toujours fixés le samedi, cela convient mieux à ceux qui ont encore une activité professionnelle. Mais en cas d'urgence, il nous arrive de nous réunir le soir en semaine. Préalablement, je dois visionner la soirée de R4. Je suis dans mon bureau, confortablement installé dans un fauteuil relax en cuir blanc. Je positionne un casque sur ma tête qui me couvre aussi les yeux, je soulève une partie de l'accoudoir gauche laissant apparaître un clavier digital avec reconnaissance d'empreintes. Une fois identifié, j'appuie sur une des touches, ce qui déclenche la mise en marche du casque. Il me suffit alors de me concentrer sur le sujet qui m'intéresse, en l'occurrence l'emploi du temps de R4.
Je suis à la piscine avec Cécile et grâce au joystick disposé sur l'accoudoir droit je peux visionner la soirée de R4 en accéléré, stopper à volonté, revenir en arrière. Un dispositif s'arrête automatiquement sur des séquences émotionnelles cruciales, des informations qui doivent, si je le décide, être collectées et éventuellement mises à l'ordre du jour si j'estime qu'elles sont importantes pour l'évolution de la relation de R4 avec sa partenaire.
« Bonsoir, mon chéri, tu vas bien ce soir ? Je t'ai concocté un petit entraînement sympa, tu m'en diras des nouvelles !
- Tu vas me tuer ! Combien ce soir ?
- Un petit trois milles !
Je passe rapidement sur l'entraînement et les retrouve à partir du retour à l'appartement de Cécile.
- On se voit demain ?
- Non, je travaille de bonne heure, je suis de garde 24 heures, j'attaque demain matin 6 heures jusqu'à dimanche matin même heure.
- Ça va aller pour la sortie vélo ?
- T'inquiète, mon amour, comme d'hab, je vais assurer comme une bête, en revanche ce soir tu me laisses... »
Rien à signaler pour cette soirée, je dépose le casque et j'appelle Catherine pour l'informer qu'elle peut prévenir les différents membres pour notre réunion.
Samedi, 10 h 30
Je sors le Range et accroche le van pendant que Marie prépare les chevaux.
« C'est bon, Marie tout est prêt, tu me fais monter lequel ?
- Tu vas prendre Tonnerre, son propriétaire veut sortir demain et il aimerait bien qu'on le fatigue un peu avant. La dernière fois, il a eu un peu de mal avec lui, il faut dire qu'il porte bien son nom !
- Si je comprends bien, il va falloir que je m'accroche, tu vas pouvoir me masser ce soir !
- Tu ne perds pas le nord ! on verra si tu le mérites ? Mais je préfère que ce soit toi, il est vraiment grand ! Moi je prends ma petite Joséphine, elle est plus douce ! »
En fait, Marie est une cavalière émérite, mélange de douceur, de fermeté et de savoir-faire. Elle veut juste me mettre à l'épreuve ! Avec son mari, elle avait ouvert cette école d'équitation, dans un beau corps de ferme entièrement restauré. Son mari argentin, relativement fortuné au moment de la séparation, a eu la délicatesse de lui laisser le domaine. Marie a laissé tomber l'école pour ne garder que la garde et l'entretien des chevaux de riches propriétaires parisiens. Nous installons les chevaux dans le van et prenons la direction de la mer. Pendant cette période de l'année, nous avons l'autorisation d'évoluer sur les plages.
La mer est basse, il y a très peu de promeneurs ce matin et nous pouvons lâcher les bêtes sans appréhension. Nous commençons doucement pour les échauffer. Un pas rapide puis un passage prolongé en trot enlevé, de nouveau une mise au pas pour enchaîner sur un galop très souple. Nous sommes toujours l'un à côté de l'autre. La fidèle Joséphine répond aux doigts experts de Marie, moi je peine à contenir le fougueux Tonnerre qui ne demande qu'à partir au triple galop. Marie me regarde de son petit air coquin, elle me provoque. Je sais que sans me prévenir elle va lancer sa jument à fond me laissant sur place ! Nous aimons ces moments de partage, le plaisir d'être côte à côte sous le soleil, sur une plage immaculée. La jouissance d'être sur de superbes montures puissantes et rapides, la complicité dans l'amour de la nature, des chevaux et de la vitesse. Le sentiment de puissance, des sensations extrêmes de liberté avec ce frottement de l'air déplacé, les embruns marins, le sable et l'eau projetée, quelle plénitude ! Marie a profité de mon évasion spirituelle pour lancer son attaque, mais cette fois Tonnerre ne m'a pas laissé le temps de lui envoyer le signal par un appui de mon talon gauche, il suit aussitôt Marie d'une accélération brusque qui manque de me désarçonner. Je me reprends et laisse faire mon compagnon. Couché sur son encolure, je fais corps avec lui, et c'est avec un plaisir partagé par l'animal et son cavalier que nous rejoignons Marie et Joséphine.
Marie reste concentrée, toujours compétitrice, elle projette son regard au loin. Nous restons ainsi, sentant l'autre tout proche. Les jambes en flexion, les corps en suspension, les fesses légèrement décollées de la selle, le dos à l'horizontale, les bras tendus vers l'avant accompagnent nos destriers en pleine action. Ils transpirent et leur encolure blanchit par le frottement des rennes. Ils semblent maintenant au maximum de leur capacité, mais veulent à tout prix en démordre. Quelques longues secondes d'efforts intenses, leur formidable musculature roulant sous les robes caramel pour Joséphine et noire pour Tonnerre, splendide ! Et puis Marie me regarde, me fait un clin d'œil. Elle me laisse faire parler la puissance et la fougue de mon cheval, un beau sourire à mon passage devant elle...
Nous ralentissons progressivement, galop simple, trot, puis pas.
Nous laissons les chevaux marcher dans l'eau de mer.
« Tu m'as encore eu au démarrage, sur cent mètres je suis mort !
- J'avoue, j'ai bien senti que ton esprit était ailleurs, mais tu as assuré, c'était génial ! »
On rentre gentiment au petit trot pour ne pas les laisser se refroidir.
Une fois rentrés, après le rangement, l'entretien du matériel, le nettoyage et bouchonnage des chevaux, l'apport de nourriture et d'eau fraîche, nous pouvons penser à nous.
Marie a transformé une grange en superbe spa. Un dallage gris ardoise, encadré de vieux murs rénovés en pierre apparente. Les huisseries en alu noir sont du plus bel effet et encadrent de grandes baies vitrées qui donnent sur les herbages sans vis-à-vis. Cet espace comprend une grande piscine dont le plafond va jusqu'au faîtage avec une ferme apparente. Un sauna, un hammam et un salon de détente jouxtent la piscine. L'ensemble donne sur une grande terrasse plein sud qui intègre un spa. Bref comme souvent chez Marie, tout est très bien pensé avec le souci du détail et sans fautes de goût.
Après une douche, nous nous retrouvons au hammam. Pour une sudation progressive. Nous commençons par le bain de vapeur autour de 42°, en alternance avec des douches froides suivies du sauna où la température monte à 90°. Marie a un corps parfait, encore très musclé par sa pratique quotidienne de l'équitation et des exercices réguliers dans une petite salle qu'elle a aménagée à côté du spa. Elle me fait penser à Madonna avec une poitrine ronde et des fesses qui se tiennent parfaitement, un ventre plat. Ainsi, nue avec ses cheveux qui lui tombent jusqu'aux reins c'est une vraie déesse, un mélange de beauté animale et de grâce. Là encore, sa pratique équestre depuis le plus jeune âge lui donne ce port de tête particulier. Même dans le plus simple appareil, elle a une certaine noblesse.
« Allons dans la piscine, j'ai branché les jets
Nous sommes face à face, les bras sur le plat-bord. Les jets nous massent le bas du dos, nos corps remontent à la surface, nos pieds se touchent. Marie fait des ciseaux au ras de l'eau, je l'accompagne dans cette chorégraphie, quand je l'entends me dire :
- Viens ! »