Alors que la menace suédoise se précisait en ce début de siècle, la reine Reinhild d'Hedeby réunit le conseil de la cité. Elle y invita le jarl du comté voisin, Knut le Jeune, et les chefs de clan les plus influents. J'y fus convié à ce titre. Nos relations amicales, bien que connues de tous, passèrent au second plan, en la circonstance.
Björn III le Vieux, peu enclin aux guerres fratricides, devança les ambitions d'Olof 1er. Ce dernier régnait encore de façon indépendante sur une petite partie de la Suède et ne faisait pas mystère de ses vues sur le grand port danois. Il ne manquait ni de partisans ni d'alliés et pouvait compter rapidement sur une armée impressionnante. De son côté, l'aîné estimait que le sang scandinave ne devait plus couler. L'expérience lui fournissait de nouvelles armes. Le vieux roi envoya alors une délégation pacifique au Danemark à la rencontre des multiples roitelets et jarls qui se partageaient le pays.
Les émissaires suédois terminèrent leur périple par le sud de la péninsule. Knut puis Reinhild les reçurent. Les propositions de Björn s'avéraient simples et directes. Les gouvernants qui lui prêteraient allégeance seraient maintenus en place et ne subiraient, dès lors, aucune incursion suédoise. Le nouveau souverain n'exigerait que des taxes et un service militaire de chaque homme libre. Les dirigeants qui n'accepteraient pas se verraient probablement confrontés à des révoltes internes ou des guerres menées par leurs voisins, désormais alliés. En cas de refus global des différents chefs danois, le vieux roi retirerait ses offres et ne s'opposerait plus, alors, à son rival Olof. À la tête d'une puissante force composée de jarls ambitieux, de Vikings, de mercenaires et d'esclaves affranchis sans foi ni loi, le jeune arriviste se comportait comme Harald Belle Chevelure en Norvège. Celui-ci plaçait ses propres vassaux aux commandes des comtés. Il réquisitionnait partout armes, bateaux, nourriture ainsi que deux hommes sur dix pour servir dans ses troupes. Les responsables de clan qui résistaient étaient décapités, leurs femmes et tous leurs biens devenaient possession du tyran.
Incapables de se fédérer et d'organiser une réplique digne de ce nom, les Danois se trouvaient pris à la gorge. La ruse de Björn pour annexer le pays paraissait, sans conteste, la plus raisonnable des solutions. Certes, sans honneur pour les Vikings du Jutland, mais la plus sûre pour la population. C'était aussi celle qui laissait un petit espoir de retourner un jour la situation.
Ainsi, la majorité des rois et des jarls avait-elle accepté, sans même négocier, les conditions de féodalité proposées par le souverain suédois. On connaissait, par ailleurs, ce dernier pour ses grandes valeurs humaines et le respect qu'il exprimait pour ses sujets. Cela minimiserait quelque peu l'impact de la capitulation des dirigeants sur leurs peuples.
Reinhild nous avait pourtant réservé une surprise de taille. Celle de la reddition de la ville et du comté de Knut n'en était déjà plus une quand nous fûmes tous installés dans la halle royale.
Sortie pour un temps de sa retraite religieuse, Gisela de Lotharingie se tenait toujours informée de la situation d'Hedeby et de celle de sa fille. Elle était intervenue auprès de l'évêque de Brême, Adalgar, afin d'envisager une solution de repli pour la jeune souveraine, au cas où les choses tourneraient mal dans sa cité. Trop heureux de pouvoir manigancer quelque affaire politique dans le plus strict secret, l'ecclésiastique mit tous ses espions sur le coup, aux quatre coins de la Saxe. Et cela paya, au grand soulagement de Gisela qui avait déjà repris ses méditations dans son couvent toulois, en Lotharingie.
Rapidement, un des hommes du chef religieux était entré en contact avec Théodoric de Ringelheim. Le Comte saxon, qui venait de répudier son épouse infertile, se trouvait, à plus de trente ans, à la recherche d'une nouvelle union qui lui donnerait une descendance. Adalgar connaissait bien sa famille, à la généalogie impressionnante, ainsi que Théodoric lui-même, fervent chrétien et personnage cultivé. On le disait beau garçon, grand et de corpulence fine. Plutôt réservé, il n'avait jamais abusé de son charme naturel et son entourage craignait qu'il se montre incapable de découvrir lui-même sa future femme. Fort de ses renseignements, l'évêque pensa que Reinhild d'Hedeby serait la candidate idéale. L'existence de son fils prouvait sa fertilité et l'on ne pouvait douter de sa fortune. Il ne lui manquait que le baptême qu'Adalgar aurait plaisir à concrétiser en personne. De surcroît, cette union entre un noble saxon et une reine danoise, d'origine franque, conforterait la paix entre leurs deux pays.
Convoqué à l'évêché, le gentilhomme s'en remit totalement à l'atypique maître des lieux. Pour l'inconditionnel croyant, le Seigneur s'exprimait dans cette entremise. Tout était réglé du côté saxon, il ne manquait plus que l'accord de l'hypothétique prétendante.
Intrigant de la plus haute espèce, Adalgar soudoya des mercenaires suédois et les envoya à Hedeby. Leur mission consistait à convaincre Reinhild que Björn le Vieux ne respecterait pas sa parole. Selon eux, les activités du port, bien trop lucratives, ne pouvaient pas être laissées en gestion libre, aux mains d'un conseil, dirigé, qui plus est, par une femme. Quant à l'éventualité de la prise de la cité par Olof, elle impliquerait, de toute évidence, la mort de sa souveraine. Particulièrement talentueux, les agents de l'évêque réussirent à semer le doute dans son esprit. Ils repartirent aussi discrètement qu'ils étaient arrivés, l'abandonnant en plein désarroi. Leurs arguments s'avéraient solides et ils prétendirent agir dans son intérêt. Ils auraient été eux-mêmes, assuraient-ils, spoliés par le jeune tyran avant que son aîné les trahisse à son tour. Le tribut d'Adalgar remplit, sans conteste, bien leurs bourses pour qu'ils se montrent si persuasifs !
Reinhild reçut la missive du comte Théodoric de Ringelheim dans cette période d'inquiétude. L'avait-il écrite de sa propre main, dictée à un clerc ou juste apposé son sceau ? Il semblait toutefois évident qu'un auteur habile la rédigea. Tout y figurait, la diplomatie, la politique, un soupçon de poésie ainsi que ce qui aurait pu être interprété comme une déclaration d'amour. La référence à la beauté de Reinhild et à son caractère affable, connus bien au-delà de la Scandinavie, montrait l'intérêt que Théodoric portait déjà à la personne même de la reine. Il n'y vantait pas ses propres charmes, mais ceux de son comté et de sa prospérité. Il y mentionnait son imposante généalogie qui comportait plusieurs ducs de Saxe, ainsi que Widukind le Grand, celui qui fut le principal opposant de l'empereur Charlemagne et un temps, allié des Danois. Cela faisait pour lui, la Saxe et l'évêque Adalgar autant d'atouts qui lui permettaient de demander la main d'une reine riche, mais sans réel pouvoir et à l'avenir plus que compromis. Le comte saxon lui offrait, de toute évidence, une porte de sortie que la souveraine danoise aurait bien du mal à refuser.
Quelques semaines auparavant, elle avait rencontré Knut le Jeune dans le plus grand secret pour réfléchir, de concert, à la menace suédoise. Ils avaient convenu que le maintien de l'indépendance d'Hedeby desservirait la cité. Reinhild devait alors persuader le conseil qu'un rapprochement avec le comté devenait urgent. Un éventuel mariage avec le jarl apparut d'emblée inconcevable tant son couple ne souffrait d'aucun trouble. La reine devait donc imaginer une autre solution. Elle refusait, par ailleurs, toute idée d'exil outre-mer.
La proposition de Théodoric s'imposa comme un signe de la providence. Le dieu d'Adalgar lui montrait le chemin. Elle voulut y trouver le premier acte de sa future existence au sein de l'Église chrétienne. Avait-elle eu alors la vision que, de son union avec le noble saxon, naîtrait Sainte Mathilde qui donnerait la vie à Otton Ier, fondateur du Saint Empire germanique ? S'était-elle vue devenir, avec son époux, les arrière-grands-parents d'Hugues Capet, qui sera le premier roi des francs de la dynastie capétienne ? Nul ne sut tout cela ! Les voies du ciel demeuraient bien impénétrables.
Plus prosaïquement, Reinhild comprit vite qu'une telle opportunité ne se présenterait pas une seconde fois. Elle rencontra donc à nouveau Knut avant d'annoncer sa décision à toutes et à tous. Outre son titre plus ou moins honorifique de reine, sa fortune restait la plus importante de la ville. Terres, forêts, fermes, maisons, bateaux et esclaves constituaient un patrimoine difficilement chiffrable.
La souveraine proposa un arrangement au jarl. Elle lui vendait la moitié de ses possessions, la seconde revenant à son fils Grim Olavson, alors âgé de dix-sept ans. Knut deviendrait son tuteur, comme elle-même le fut pour Vighild. L'argent ainsi obtenu lui assurerait son indépendance en Saxe. Elle prévoyait, par ailleurs, fidèle à sa bonté légendaire, d'offrir à ses amis une grande partie de ce qu'elle ne pourrait emporter ou qui ne présenterait plus d'utilité pour elle à l'avenir.
C'est ainsi que la plupart des habitants d'Hedeby, de simples hommes libres aux plus influents notables, apprirent, de la bouche de leur reine, l'orientation qu'elle voulait donner à son destin face aux mutations politiques annoncées. Le conseil n'avait eu d'autre choix que de valider ses décisions et celles de leur futur jarl. La vie de la cité, dont certains aspects étaient liés à celle de la souveraine, allait aussi évoluer. Les activités courantes ne changeraient guère, mais les taxes dues aux nouveaux maîtres suédois risquaient d'accentuer considérablement les différences sociales. Bon nombre de femmes et d'hommes libres, jusque-là indépendants, deviendraient de plus en plus assujettis aux plus riches. Knut placerait un puissant et fidèle notable de sa cour pour contrôler le conseil. Ce dernier vivrait dans la maison royale en son absence. À sa majorité, Grim occuperait ce poste. Pour le reste, les traditions demeureraient, pour longtemps encore, solidement ancrées, tant pour les fêtes qui rythmaient le cours des années, que pour toutes les cérémonies de la vie des Danois. Des coutumes que partageaient, au demeurant, tous les peuples scandinaves.
Bien entendu, en toute discrétion, la reine informait Thorolf Sveinson et son épouse Vighild Helgisdottir de l'avancée de son projet. Comment aurait-elle pu nous en tenir éloignés ? Vighild et moi étions devenus, au fil des ans, plus que des amis pour Reinhild. Nous étions sa famille ! Depuis plusieurs semaines, nous nous voyions pour parler de nos avenirs respectifs. Le déchirement qui s'annonçait créerait, dans le cœur des uns et des autres, des blessures irréversibles, mais, hélas, nécessaires pour la survie de tous. Fidèle à l'enseignement de ses parents, Gorm et Gisela, Reinhild, guidée par les dieux, ne laissait rien au hasard et pensait toujours au moindre détail. Elle régla ses propres affaires, après avoir envisagé tous les scénarios possibles, sur le plan personnel, comme pour la cité. Elle avait tout prévu également, pour le bien de son ancienne protégée qui était maintenant la mienne. Notre devenir lui importait plus que tout.
D'autres préparatifs battaient leur plein, sans attirer l'attention de ceux qu'ils ne concernaient pas. Le clan de Snorri quittait lui aussi Hedeby. Hrolff, fils du célèbre marchand norvégien Ottar, et Egil, héritier de Gaspard le Rouge, le souverain norvégien exilé en Islande, nous persuadèrent que l'avenir du groupe se situait sur ces terres lointaines. Le nouveau pays des Vikings où l'élevage des chevaux se développerait avec succès, affirmèrent-ils. La volonté de Thor s'exprimait, le destin de Thorolf en dépendait !
La reine possédait la moitié des vaisseaux que l'on pouvait voir amarrés aux pontons du port. La communauté disposait déjà de deux knörrir et d'un langskip. Reihnild nous offrit un troisième bateau de marchandises, de fort tonnage, qui serait parfait pour transporter des animaux. Elle y joignit un snekkar qui permettrait, avec le premier navire guerrier, d'assurer la protection de la flotte. Pour faire bonne mesure, notre bienfaitrice ferait charger les bâtiments de tout ce qui s'avérerait nécessaire dès notre arrivée en Islande. Nourriture, vêtements, fourrures, lainages, petits meubles étaient prévus, en plus de ce que les membres du clan préparèrent. Elle y ajouterait une trentaine d'esclaves qui compléterait les équipages à bord, et nous aiderait à nous installer plus aisément.
Vuk assumait, depuis quelque temps, la vente des chevaux que nous ne voulions pas ou ne pouvions pas embarquer. Il les tria avec rigueur pour s'assurer que nous n'emporterions que les plus résistants. Les qualités de ces animaux facilitaient leur négoce. Le jarl Knut en réserva plusieurs dizaines, désireux de former un nombre supérieur de guerriers à cheval, s'il devait un jour faire face à des tentatives d'invasion. À l'approche du grand départ, ces affaires étaient réglées. Tova et leurs trois enfants avaient surveillé tout cela de près, de très près même, tant la petite famille vivait en véritable symbiose avec ses équidés. Le bonheur des anciens esclaves, à ce jour, égalait le mien.
De leur côté, Arnulf Thorleifson et Oda Haabjonsdottir préparaient des colonies d'abeilles, importées de la lointaine Finlande. Ils espéraient que leur résistance légendaire suffirait pour qu'elles s'acclimatent aux rudes conditions islandaises. D'après Hrolff, les premières tentatives d'apiculture avaient échoué. Le miel et ses dérivés, en particulier l'hydromel, faisaient partie des produits qui ne manquaient jamais dans les chargements qu'il convoyait vers l'île de glace. En cas d'échec, il leur resterait le négoce du vin, dont ils étaient devenus, au fil des ans, de grands spécialistes. Le divin breuvage pourrait transiter par l'Irlande, son prix en subirait certes les conséquences, mais les clients, issus souvent de hautes lignées scandinaves, semblaient prêts à délier leurs bourses pour ce genre de marchandise.
Haaken Arnvaldson et son épouse Solveig Gislisdottir avaient, à l'image de Vuk, sélectionné les meilleures bêtes de leurs troupeaux. Ils isolèrent des reproducteurs robustes, de solides brebis de pure race et les agneaux qui présentaient d'évidentes aptitudes de survie. La vente des têtes restantes ne posa pas de problèmes. Leurs esclaves, excellents ouvriers de la filière de la laine, voyageraient aussi, ainsi que les métiers à tisser dont Solveig n'aurait jamais voulu se séparer ! De l'élevage des moutons à la production des plus belles étoffes, la réputation du couple avait dépassé les frontières du pays. Ces activités ne les avaient pourtant pas empêchés d'apporter au clan huit enfants. Trois d'entre eux n'avaient pas résisté aux nombreuses maladies qui touchaient les petits, sans que les guérisseurs puissent s'y opposer. Les nornes détenaient le fil de leur vie qu'elles coupaient bien trop tôt, obéissant en cela à la destinée de chaque être humain. Grâce aux dieux, les cinq survivants débordaient de santé. Les tablettes de bois gravées par les déesses à leur naissance contenaient bien plus de runes que celles de leurs malheureux frères ainsi que celle de leur sœur.
Osulf le Brun, le charpentier, avait bénéficié, pendant plusieurs années, des conseils de mon fidèle ami Magni. Le vieil artisan nous avait quitté l'hiver précédent, un an après sa femme Olrun. L'âge et le désespoir eurent raison de ses dernières forces. Quant au jeune séducteur au passé sulfureux, il s'était bien calmé depuis son mariage avec la très sérieuse Brynhild. Trois enfants animaient déjà leur foyer. Très entreprenant, Osulf s'était imposé comme l'un des meilleurs dans son art. Cinq hommes libres travaillaient désormais pour lui, avec l'aide de quelques esclaves. Leurs bateaux étaient réputés, et seul le feu pouvait détruire les maisons qu'ils construisaient. Ainsi que tous les membres du clan, ils avaient passé les dernières semaines à organiser le grand départ. Ils vérifiaient les coques des navires, les gouvernails, les rames et tous les équipements nécessaires à la navigation afin qu'aucun incident ne puisse être à déplorer de ce côté-là.
Après la réussite de leur intégration dans la cité et la reconnaissance de leur science, Unnrdis, la cousine de Vighild, et Mördospark, son mari, se préparaient également à partir vers un monde différent et une nouvelle vie. La population avait bénéficié de leur pratique de la médecine arabe qu'ils n'hésitaient jamais à partager. Ainsi avaient-ils éduqué plusieurs jeunes disciples qui prendraient leur succession à Hedeby et dans tout le comté. Malgré cela, ils feraient sans doute partie des personnes les plus regrettées. La sœur aînée d'Unnrdis, Heidrun, vivait avec le couple et les aidait en élaborant les médications dont ils avaient besoin. Elle ne prodiguait elle-même aucun autre soin que ceux que toute femme scandinave maîtrisait dès l'adolescence. Elle resterait à leurs côtés aussi longtemps que les dieux le lui permettraient.
Haabjorn le forgeron, maintenant assisté de ses deux fils, Floki et Gunnar, finissait de mettre toutes ses affaires en ordre avant le grand jour. Avec son épouse Hilda, ils avaient recueilli deux jeunes gens venus d'une ferme éloignée. Les inconscients avaient fui leurs terres pour échapper aux foudres du père de la demoiselle qu'il avait promise à un autre. Leurs fils ne souhaitaient pas rester au Danemark. Fidèles à leur altruisme, les artisans laisseraient leur maison et la forge, du moins ce qu'ils ne pourraient pas emporter, aux amoureux en quête, eux aussi, d'une nouvelle vie.
Mon destin, une fois de plus, provoquerait un profond déchirement. Je ne pouvais pas m'y soustraire. Les autres dieux me faisaient-ils ainsi payer la protection de Thor ? Mon frère Bard, usé par l'âge et par son handicap, ne pouvait envisager de quitter le pays. À bout de force, il n'aurait sans doute pas vu les côtes islandaises. Liv, sa fidèle épouse, tenterait d'apaiser sa peine, comme toujours dans les moments difficiles. Son soutien, sa patience et son amour le sauvèrent après son grave accident de pêche. La réussite de son entreprise de verrier lui permit de se mettre à l'abri de besoins financiers. Je m'assurai, par ailleurs, auprès du jarl Knut, que tout se passerait bien jusqu'à la fin de ses jours. Pour autant, cette ultime séparation nous laissait un goût bien amer à tous deux. Dans un dernier sacrifice, il persuada son fils Rolf, qu'il avait formé à son art, de partir aussi, sûr que là-bas un maître-verrier de son talent ferait fortune. Sa jeune épouse Jorunn et leurs deux petits l'accompagneraient bien évidemment.
Sigvald le bourrelier, autre artisan remarquable du clan de Snorri, sa femme Eldrid, leurs quatre enfants et les trois couples qu'ils employaient embarqueraient également. Des manteaux de pluie, fort utiles aux marins, aux chaussures, en passant par les ceintures ou les bourses, ils maîtrisaient tout ce qui touchait au travail du cuir. Du tannage aux plus fines coutures, ils excellaient dans chaque étape de la filière.
Inglaud la godja, dont personne ne connaissait l'âge, à commencer par elle-même, ne serait pas du voyage. Elle s'adjoignait, depuis quelques années, l'aide d'une assistante qu'on appelait Norgunn l'Ardente. Ce surnom faisait référence à son impressionnante chevelure rousse autant qu'à son caractère souvent enflammé. Bérulf resterait notre godi. Une voie différente existait-elle, tant nos destins semblaient si solidement liés ? Qui, mieux que lui, pouvait résoudre les conflits que cette aventure ne manquerait pas d'engendrer ? Sa présence s'imposait autant que celle de Jorik Langue Pendue qui rêvait, depuis longtemps déjà, de voyager et de ne plus se contenter des récits des autres pour composer ses poèmes. L'Islande, la Terre des dieux serait, pour lui, créatrice d'une inspiration sans limites.
Ainsi, les membres du clan de Snorri avaient-ils choisi de suivre leur chef dans une forme d'exil volontaire, fuyant une soumission qui ne leur aurait pas convenue. L'aventure se dessinait au bout du chemin et excitait tout un chacun, y compris les moins téméraires. Deux individus manifestaient le surplus de courage qui manquait à d'autres. Trop le pensaient certains. Ce n'est pourtant pas moi qui pouvais les blâmer. Il s'agissait d'Haalfred et d'Haaldorà. Le caractère de viking de la jeune femme avait détint sur celui de son mari qui atteignait maintenant le même niveau. Thorgrim jouait plus souvent dans les robes d'Heidrun, au foyer des guérisseurs, que dans les braies de sa mère. Haaldorà s'assurait les services d'Unnrdis pour ne pas lui donner, pour l'instant, de frères ou de sœurs. Le couple s'était rapproché d'Egil, le fils de Gaspard le Rouge, lorsqu'il séjourna à Hedeby, à l'abri des persécutions d'Harald Belle Chevelure. Le jeune héritier du roi déchu avait un temps occupé le trône sous la coupe du récent homme fort de la Norvège, jusqu'à ce que celui-ci devienne trop menaçant. Cette nouvelle situation le contraignit alors, comme son père, à l'exil.
Ne souhaitant pas s'installer définitivement dans un autre pays, il avait choisi une vie aventureuse et sillonnait les mers. Avec ses comparses, ils alternaient les raids dans de riches régions de Francie ou d'Angleterre, commerçant ici ou là lorsque l'occasion se présentait. Quelques prisonniers assuraient toujours un gain substantiel sur différents marchés aux esclaves, et c'est bourse pleine qu'il retournait, avec son équipage de pirates, se reposer en Islande. J'avais connu cette vie-là avec Siegfried et je ressentais encore, à l'évocation de certains souvenirs, l'exaltation qui en découlait. C'est sans doute pourquoi, au grand dam de Vighild et de quelques autres membres du clan, je ne retins pas nos deux baroudeurs quand ils choisirent de s'embarquer avec le Norvégien. Ils voyageraient néanmoins avec nous, comme convenu avec Egil. Ils participeraient ainsi à la sécurité de notre expédition sur les océans.
Le début du mois de mai approchait. Nous avions décidé de partir à cette période pour éviter les tempêtes et arriver avant l'été, afin de pouvoir nous installer pendant la saison la moins froide. Hrolff et Egil nous guideraient jusqu'aux côtes sud-est de l'Islande. Gaspard, qui présentait envers nous une dette d'honneur, eu égard à la protection que nous avions offerte à son fils, nous y attendait. Il avait, à partir d'une simple ferme, bâti en quelques années une petite bourgade portuaire où il nous accueillerait le temps nécessaire à la création de notre propre village.
Avant le banquet qui symboliserait l'épilogue de notre passage à Hedeby, il restait à finaliser la cession des propriétés de Vighild. Avec l'assentiment de la reine et du jarl, elles furent vendues aux clans des contrées limitrophes. Knut proposa de prêter de l'argent à ceux qui en manquaient, dans un souci d'équité. Quatre communautés voyaient ainsi leur territoire s'agrandir et s'enrichir de domaines, terres agricoles et forêts, qui ne seraient pas de trop pour compenser les taxes que réclamerait bientôt le souverain suédois
Une fois ces affaires réglées, une courte période d'adieux débuta. Reinhild, Vighild et Tova passèrent un maximum de ce temps ensemble. Des liens indissociables unissaient ces trois femmes aux destins si différents. Nul autre qu'elles ne pouvait les comprendre. La princesse, l'orpheline et l'esclave avaient vécu tant d'années sous le même toit. Elles y bénéficiaient, chacune à son niveau, de la bienveillance du roi Gorm et de Gisela, son épouse. Elles partageaient tellement de souvenirs communs et probablement autant de pensées personnelles qui resteraient d'éternels secrets. Tout cela avait forgé trois caractères si puissants aujourd'hui. Cette force leur avait permis de résister à toutes les difficultés de la vie. C'est cela, aussi, qui allait leur faire accepter cette douloureuse séparation. Dans quelques semaines, Reinhild épouserait Théodoric. Elle abandonnerait son existence de reine pour un destin qu'elle ignorait encore, mais qui ne la décevrait pas. En serait-il de même pour ma femme et son amie ? Elles ne pouvaient pas l'imaginer. Ce qu'elles savaient, c'est qu'elles ne laisseraient pas, comme toujours, le divin décider seul de leur avenir.
Je consacrai l'essentiel du temps qui me restait ici à mon frère Bard et à Liv, dès que les navires furent prêts. De son côté, Rolf s'activait le plus possible à l'extérieur, pour leur éviter une rupture trop brutale. Il était déjà un peu parti. Conscients que les nornes ne tarderaient pas à couper le fil de leur existence, ils exprimaient la sérénité des êtres qui se sentent fiers des années passées sur Midgard. Ils n'aspiraient plus qu'au repos que leur offriraient les dieux quand leurs yeux se fermeraient. Ils savaient que de dignes funérailles leur étaient promises et que rien ne leur manquerait dans l'au-delà. Cela suffisait à leur bonheur. C'est, de toute évidence, à leur fils et à moi que la séparation coûterait le plus.
Les visites à celles et ceux qui étaient, à divers niveaux, intervenus dans nos vies ces dernières années conclurent ces adieux. Leurs destins et les nôtres chemineraient désormais sur d'autres routes et chacun l'acceptait, ainsi en allait-il depuis la nuit des temps, quels que soient les liens qui existaient entre les individus.
Plus que tous ceux que nous avions partagés, depuis plus de dix ans maintenant, le banquet de ce soir éblouit l'assistance et resterait gravé dans les mémoires à jamais. La halle royale n'aurait pu accueillir une personne de plus. Après les traditionnels mots de bienvenue de Reinhild, c'est Jorik Langue Pendue qui prit la parole dans un silence total. Aucun convive n'aurait voulu manquer la moindre syllabe du poème épique qu'il avait peaufiné pour la circonstance. Il fut consacré à l'histoire du clan de Snorri, de sa fondation, il y a plus d'un siècle, à ce jour. Il conta les actes qui jalonnèrent ce long périple, citant les différents chefs, aïeux de Vighild, qui permirent au groupe de compter parmi les plus puissants du comté.
Snorri, son héritier Magnu et son petit-fils Helgi se succédèrent jusqu'à la disparition prématurée de ce dernier, le père de l'ultime représentante de la lignée. Mineure, celle-ci fut placée sous la tutelle de Gorm. Le clan, dès lors, fut mis en sommeil. Ses biens, gérés par le roi puis par Reinhild, restaient, toutefois, la propriété de Vighild. Durant cette période, Thorolf Gunaldsson, le régisseur des terres seigneuriales, s'occupa de celles de la jeune fille. Il assurait le maintien de leur prospérité. Jorik Langue Pendue expliqua alors, avec lyrisme, comment mon mariage avec l'héritière leva sa tutelle et nous permit de relancer la vie et toutes les activités de la communauté de Snorri. Il détailla ensuite les dix années passées, s'appliquant à n'oublier aucun membre, du plus modeste au plus influent. Chacun eut droit à sa citation et à son anecdote afin que tous le reconnaissent. Une tournée générale de bière marqua la fin de l'allocution du scalde avant que n'interviennent à leurs tours Bérulf, Inglaud et sa disciple Norgunn l'Ardente.
En se relayant, les godar implorèrent la pitié de toutes les divinités, la clémence des êtres des mondes invisibles et la protection des ancêtres, souhaitant que les changements à venir n'engendrent pas de cataclysmes. Ils prièrent pour que la nouvelle vie de Reinhild la comble. Ils invoquèrent Njörd afin que ceux qui hisseraient demain les voiles arrivent à bon port et connaissent la prospérité au-delà de l'océan. Ils demandèrent enfin aux héros disparus de veiller sur les habitants d'Hedeby.
À l'issue de ces interminables litanies, ils procédèrent à la bénédiction des mets et des boissons qui seraient consommés durant la nuit. Cela aussi prit un certain temps au vu des quantités de victuailles qu'une foule de plus en plus excitée s'apprêtait à engloutir. Quand ils eurent conclu leur office, les godar retournèrent s'asseoir à la table d'honneur que présidaient Reinhild et Knut le Jeune. Ceux-ci se levèrent de concert et, portant haut leur corne de cérémonie, lancèrent le banquet, pour le plus grand plaisir des convives qui avaient patienté si calmement jusque-là. Cette libération s'exprima par un brouhaha qui rendait, pour l'heure, toute discussion impossible. Vighild et moi nous tenions auprès de la reine, alors que les notables de la cité, dont les membres du conseil, prirent place de part et d'autre. Dans la longueur de la salle, sur quatre rangs, des plateaux de bois posés sur des tréteaux formaient d'imposantes tablées. Assis sur de grands bancs, des hommes et des femmes se mêlaient dans une joyeuse ambiance que la bière et l'hydromel entretenaient. Je n'avais jamais participé à un banquet offert par Reinhild où il manqua le moindre mets, mais pour cette soirée si particulière, chaque détail fut préparé avec encore plus d'attention.
Avec la coopération de Rurik, le Varègue, la souveraine avait fait venir cuisiniers et produits alimentaires de Byzance. J'avais déjà eu l'occasion de goûter à ces plats très épicés à Rodemack, quand Siegfried dirigeait la ville, responsable de sa gestion et de sa sécurité. Mon ancien complice viking avait acheté un lot d'esclaves que sa nouvelle religion lui imposait d'affranchir, mais qu'il avait gardé à son service. Plusieurs d'entre eux connurent la cour de l'empereur byzantin et nous révélèrent cette façon, si différente, de préparer des aliments somme toute assez courants. Poivre, piment, clou de girofle ou encore gingembre relevaient le goût des viandes, poissons, crustacés ou légumes, que le miel, les feuilles de menthe ou l'ajout de fruits venaient adoucir. Beaucoup découvrirent à cette occasion un drôle de produit sec en forme de bourse rabougrie que les Orientaux appelaient figue. Ils la consommaient telle quelle ou introduite dans des plats cuisinés. De petits raisins blonds déshydratés agrémentaient aussi certaines préparations. Tous les convives se régalèrent de ces victuailles. Beaucoup ne reverraient jamais pareilles agapes.
Le temps des derniers saluts arriva. Les sonores, les discrets, les secrets, tous les modes d'expression avaient la même finalité. Des « au revoir » pleins de promesses aux « adieux» mélancoliques souvent accompagnés d'un « bon vent »qui prenaitlà tout son sens, chacun choisissait sa formule pour cacher parfois un profond désarroi. Les plus réservés se retirèrent afin de dissimuler leur tristesse. Que ce soient avec des parents, des amis, des partenaires ou bien encore des concurrents, tous ceux qui s'en allaient possédaient des liens à Hedeby. Les rompre n'était pas chose aisée. C'est pourquoi j'exigeai un départ immédiat aux premières lueurs du soleil, malgré la fatigue et les brumes, celles qui recouvraient la mer comme celles qui embrouillaient les esprits en ce lendemain de fête.
Les équipages d'Egil et de Hrolff se tenaient prêts depuis la veille. Marchandises, bétail, nourritures et boissons étaient déjà chargés et dès la fin de l'embarquement des femmes et des hommes, les amarres larguées, les navires quittèrent doucement les quais. La foule qui s'y était amassée nous regardait nous éloigner dans un silence abyssal qui contrastait dramatiquement avec l'ambiance tonitruante des retours de campagnes.
Le destin de Thorolf devenait celui de tout un clan.
Plus de mille ans auparavant, un navigateur grec, qui répondait au nom de Pythéas, grand explorateur, quitta Massilia, sa ville d'origine. Il longea les côtes méditerranéennes, franchit les colonnes d'Hercule et remonta la péninsule ibérique. Poursuivant son périple le long des territoires francs, il arriva en vue des îles britanniques qu'il contourna par l'ouest.
Il atteignit les Orcades et continua vers le nord où les éléments commencèrent à rendre l'expédition périlleuse. Il rebroussa chemin non sans avoir pu observer un grand espace qu'il appela Thulé. À partir des côtes occidentales du Danemark, il remit le cap au sud jusqu'à sa Méditerranée natale. Pythéas restera dans l'Histoire, à jamais, comme le découvreur de la terre vers laquelle Thorolf et son clan hissaient les voiles
Thulé tomba dans l'oubli. Des voyageurs romains s'en approchèrent, mais n'y accostèrent pas. Vers l'an cinq cent, Procope de Césarée, historien byzantin, parla bien de ce qu'il croyait être la fameuse île, mais il la présenta comme habitée et pleine de ressources. Il avait observé, sans doute, la partie occidentale de la Scandinavie. Ce n'est qu'au milieu du VIIesiècle que quelques moines irlandais exhumèrent de vieux livres, réveillant les théories de Pythéas sur le Grand Nord. En mal de terres isolées où ils pourraient se consacrer à leur foi en toute béatitude, ces fous de Dieu, persuadés d'un commandement divin, prirent la mer dans des embarcations de fortune.
Ils longèrent, dans un premier temps, les côtes anglaises, pour s'engager, ensuite, sur la route présumée de l'aventurier méditerranéen. Après quelques jours de navigation plein nord, ils aperçurent, au loin, vers l'est, les îles Féroé. Leur Seigneur leur montrait la voie. Ils mirent donc, comme prévu, le gouvernail à l'ouest et, se laissant pousser par les vents et les courants, ils accostèrent, après une semaine, sur Thulé. Près de cent cinquante ans passeront avant que des colons scandinaves ne la baptisent Islande.
Qu'ils aient ou non posé les pieds sur la terre décrite par Pythéas, ils n'auraient pu découvrir de meilleur endroit pour y vivre leur érémitisme. Aucun d'eux n'éprouva de difficulté à trouver, sur ce vaste territoire, son petit coin de solitude. La rudesse du climat et les faibles ressources naturelles alimentaires combleraient leur souhait d'une vie d'abnégation et de méditation. Ils prieraient de longues heures, dans leur grotte ou leur abri de pierres sèches, en compagnie de leur seul crucifix.
Ainsi, pendant de nombreuses décennies, se succédèrent des moines irlandais qui ne rencontrèrent nul autre être humain... jusqu'aux derniers d'entre eux ! Ceux-là virent accoster les premiers migrants scandinaves qui leur donnèrent le nom de PaparLa cohabitation entre les pères et les récents arrivants se révéla de courte durée, ces derniers ayant, de fait, rompu l'isolement volontaire des religieux. Les ermites irlandais quittèrent alors le pays dont leurs prédécesseurs avaient été les premiers habitants.
Nous nous apprêtions donc à suivre la route ouverte par les Norvégiens quelques années auparavant. Egil avait instruit Jorik Langue Pendue de la façon dont de nouveaux aventuriers redécouvrirent l'île et la colonisèrent. Le jeune scalde avait, comme toujours, mémorisé chaque détail et saurait nous en faire profiter durant le voyage, afin que nul n'ignore les particularités des terres qui nous attendaient.
Ainsi Jorik commençait-il toujours son récit par la description d'une terrible tempête qui donnait le frisson à tous. Il relatait, avec force détails, la puissance des vents et les vagues immenses dans lesquelles disparaissait régulièrement le navire du chef viking Naddoddr. Perdu au milieu de l'océan, l'équipage norvégien réussit à lutter et à vaincre les éléments avec la protection de quelque dieu bienveillant. Le calme revenu, les navigateurs réalisèrent qu'ils se situaient proches de rives inconnues. Ils y accostèrent pour y prendre un peu de repos, avant de remettre le cap à l'est vers la Norvège. Ils n'avaient vu de l'île que de grandes étendues blanches. Le premier nom que Naddoddr lui donna fut donc Snaeland, la terre de neige.
Toujours dans les années 850, Gardar Svavarson, explorateur suédois, égaré lui aussi bien qu'il n'eut point à essuyer de tempêtes, découvrit, sur son chemin, cette terre étrange. Contrairement aux Norvégiens, il ne s'y arrêta pas de suite, mais en longea les côtes. Il réalisa, de la sorte, qu'il se trouvait bien en présence d'une île. Il la baptisa, bien immodestement, Gardarsholmi. Lui et ses hommes y passèrent un hiver. Les trois esclaves évadés, que Gardar abandonna derrière lui, n'eurent sans doute pas la résistance et la foi des papars,qui leur permettaient de survivre aux pires conditions avec l'aide de leur dieu.
Le talentueux conteur poursuivait en révélant comment Floki Vilgerdarson, profitant des renseignements fournis par les deux aventuriers, décida, pour la toute première fois, d'organiser une expédition vers ce territoire mystérieux. L'explorateur dut son surnom de Hrafna-Floki à la présence à ses côtés de trois corbeaux. Qui, mieux que Jorik, pouvait raconter comment le fortuné Norvégien lâcha ses volatiles aux abords des îles Féroé. Deux d'entre eux retournèrent vers la Norvège, quand le troisième partait dans la direction opposée. Floki aux Corbeaux ordonna alors que l'on suive l'oiseau, messager des dieux. Ils arrivèrent, sans encombre, sur un rivage où ils établirent un premier camp. On appela le lieu Bardaströn, la plage de BardurElle se situaitdans la grande baie Faxafloi, baptisée du nom de Faxi l'un des compagnons du chef de l'expédition.
Vilgerdarson et ses hommes passèrent une première saison des frimas dans un fjord de la côte nord-ouest. Ce rude épisode ne les encouragea pas à rester, mais les divinités qui les avaient protégés et guidés ne voyaient pas les choses ainsi. Floki avait tout prévu pour retourner en Norvège aux premiers jours de l'automne. La période des tempêtes, que l'expérimenté marin pensait devancer, débuta avec un bon mois d'avance. Les explorateurs étaient, dès lors, prisonniers de l'île et y passèrent un deuxième hiver, particulièrement rigoureux.
Cette terrible épreuve eut pourtant deux conséquences qui resteraient à jamais dans l'Histoire. La première résida dans le nom que Hrafna-Flokidonna à ce territoire : la terre de glace, Island ! Un nouveau pays était né. Le lancement du Landnamsöld, la colonisation de l'Islande, représenta la seconde. Le clan de Snorri porterait bientôt sa pierre à l'édifice.
Le légendaire Viking ne pouvait se satisfaire de décrire ce qu'il avait vécu au milieu de l'océan, tant pour sa réputation que pour les projets commerciaux qu'il nourrissait. Avec la complicité de ses compagnons de fortune, dont Thorulfur le Fermier, Herjolfur et Faxi, il minimisa les rudes conditions climatiques pour se concentrer sur les splendeurs de l'île.
Ils dépeignaient sans retenue les paysages spectaculaires qui s'étendaient sur les terres volcaniques, les hauts plateaux surplombant les fjords, les cascades vertigineuses et les sources chaudes avec leurs geysers, les montagnes enneigées ou les plages de sable noir. Ils n'omettaient jamais dans leurs récits les grandes forêts de bouleaux, les arbustes et arbrisseaux qui poussaient dans les landes. Ils n'oubliaient pas plus de décrire les nombreuses fleurs, dont la dryade à huit pétales qui couvraient d'un tapis rose les berges des cours d'eau.
Concernant la faune, la question apparaissait plus délicate et d'un commun accord les aventuriers décidèrent de rester sobres et réalistes. Ce pragmatisme d'ailleurs semblait suffisant pour éveiller la curiosité de l'auditoire. Ils se rendirent compte, au bout de quelques semaines, que le renard polaire était l'unique mammifère terrestre qui vivait ici. Le petit animal craintif arborait une épaisse toison blanche en hiver, qui laissait place au printemps à un pelage ras brun-roux. Sans prédateurs et bénéficiant d'une nourriture abondante, il avait vite colonisé l'île. De beaux poissons profitaient d'un vaste réseau de rivières et de fleuves, les saumons, truites et ombles chevaliers peuplaient ces cours d'eau. Aucun serpent ni batracien ne vivait en ces lieux, en l'absence d'une chaîne alimentaire qui leur eut été favorable, et la rareté des insectes était, selon toute vraisemblance, due au climat.
Les animaux marins, en revanche, proliféraient alentour. Qu'ils viennent des airs ou de la mer, ils offraient des ressources inestimables pour les futurs colons. Du très joli macareux au majestueux cygne chanteur, en passant par l'eider à duvet, des dizaines d'espèces d'oiseaux, qu'ils fussent migrateurs ou sédentaires, peuplaient une grande partie du territoire. Ils présentaient de l'intérêt, pour les hommes, à plus d'un titre. Peut-être un peu moins, somme toute, que les mammifères marins que Floki et ses compagnons avaient eu l'opportunité d'observer et de chasser durant leur séjour.
Barbus, à capuchon, gris ou marbrés, les phoques avaient tout loisir de vivre et de se reproduire en bord de mer ou dans les fjords. Cibles de choix, ils offraient de multiples ressources. Viande, graisse, peau, ils pouvaient nourrir et enrichir leurs chasseurs. En plus de tout cela, les morses, quant à eux, fournissaient l'ivoire dont les Scandinaves et leurs voisins se montraient si friands.
S'approchant régulièrement des côtes, baleines, cachalots, orques, requins et autres dauphins attireraient, par les biens que l'on pouvait en tirer, de nombreux chasseurs-pêcheurs d'expérience. Les plus entreprenants se verraient déjà faire fortune dans le commerce de l'huile que l'on obtenait de ces géants des mers
Et, pour finir d'appâter le futur migrant, si toutefois cela s'avérait encore nécessaire, ils s'attardaient volontiers sur les immenses prairies d'herbe tendre où ovins et chevaux trouveraient leur paradis. Les rivages côtiers et les berges des fjords, ajoutaient-ils, se prêtaient à merveille à l'installation de ports et de villages, alors que des fermes pourraient bénéficier de larges territoires dans les plaines et les vallées environnantes.
Floki, bien entendu, se ferait fort de mettre en place un réseau mercantile entre l'Islande, la Scandinavie et les îles britanniques, afin de pourvoir au bien-être de tous, accroître sa fortune et amplifier sa légende.
En 874, nous guerroyions en Angleterre, Siegfried et moi, au sein de la Grande Armée des frères RagnarsonDans le même temps, d'autres Vikings pratiquaient raids ou commerce dans tout le monde connu. Ingolfur Arnarson, lui,créait, cette année-là, le premier comptoir islandais. Poussé à quitter la Norvège en raison d'une violente querelle avec le jarl Atli, il se laissa convaincre par les récits enthousiastes de Floki et partit avec son ami Hjörleif Hrödmarsson et un équipage de solides Vikings. Après une première approche et quelques repérages, ils rentrèrent brièvement en Norvège, afin de préparer, comme nous l'effectuâmes ces dernières semaines, une flotte capable de transporter tout un clan.
La suite de l'épopée d'Ingolfur provoquait chez Jorik ce lyrisme dont il avait le secret. Un quart de siècle seulement après les faits, l'installation des premiers pionniers offrait déjà des accents d'odyssée. L'arrivée et l'implantation des migrants dans la baie où le Norvégien fondera Reykjavik prenaient un caractère mystique.
Forçant sur les détails de l'histoire, le scalde exposait, point par point, le déroulement de cette fin d'expédition si particulière. Durant leur premier voyage, Ingolfur et Hjörleif avaient repéré un cap aux hautes falaises. À leur vue, le chef de clan ordonna que l'on jette à l'eau les montants sculptés de son siège de cérémonie, les öndvegissulur ornés de motifs divins. Le lieu d'échouage de ces pièces de bois aux pouvoirs magiques désignerait l'endroit où les familles se fixeraient.
Hélas, les esclaves missionnés pour les retrouver mirent trois ans pour mener à bien leurs recherches. Après trois années de précarité, les Norvégiens purent enfin construire de véritables maisons et envisager sereinement leur avenir dans ce lieu qu'ils appelèrent la baie des fumées. Les sources d'eau chaude et les geysers qui les accompagnaient avaient inspiré ce nom. Elles offraient, aux nouveaux habitants de l'île, un certain confort et compensaient quelque peu la rigueur du climat.
Le destin d'Ingolfur le mena à favoriser la colonisation du Sud-ouest de l'Islande alors que celui de Hjörleif s'avéra dramatique. Eût-il provoqué les dieux en maltraitant ses esclaves irlandais, que ceux-ci l'assassinèrent ? Bien que son ami le vengeât avec honneur, en décapitant un à un ses meurtriers et en donnant leurs dépouilles aux chiens, cette mort peu glorieuse n'augurait rien de bon pour l'âme du défunt. Pour tenter de calmer une possible colère divine, Ingolfur offrit à Hjörleif des funérailles dignes d'un roi, les premières de ce niveau en ce lieu.
Depuis lors, printemps après printemps, de nouveaux migrants arrivaient par centaines, tant de Scandinavie que des archipels britanniques. Hommes et femmes, libres ou esclaves, occupaient progressivement les territoires habitables qui se présentaient à eux.
Dans quelques jours, le clan de Snorri vivrait, à son tour, cette aventure sur l'île boréale.
La remontée de la Schlei, le bras de mer au fond duquel Hedeby fut établi, permettait à celles et ceux qui n'avaient jamais embarqué sur quelque navire que ce soit, de prendre leurs marques avant d'affronter les embruns. Les enfants en faisaient bien sûr partie, mais leur excitation semblait l'emporter sur la peur. Les esclaves paraissaient blasés et savaient que leur destin, désormais, se confondait avec celui de leurs maîtres. Des vagues géantes ou d'horribles monstres marins pourraient nous engloutir que cela ne ferait que les libérer de leurs entraves.
En fait, les plus terrifiés demeuraient ceux qui, par choix ou par contrainte, n'avaient jamais posé les pieds sur le pont d'un bateau.
Ils restaient, plus que tout autre, sensibles aux paroles de vieux loups de mer affabulateurs, ou de scaldes qui déclamaient des poèmes épiques. Tous mettaient en scène des équipages de Vikings ou de marchands aux prises avec des créatures fabuleuses ou des tempêtes de fin du monde. Rassurer ces gens-là n'était pas chose aisée, pour peu que Loki se mêlât de la partie en inspirant à des hommes plus ou moins ivres des histoires à faire mourir de peur un troll. La sagesse d'Odin n'y suffisait, hélas, pas toujours, et c'est, le plus souvent, le ventre noué, que les malheureux naviguaient. Leurs craintes étant, bien souvent, liées au mal de mer, ces passagers faisaient de bien piètres compagnons de voyage. Au moins ne puisaient-ils pas trop dans les réserves de nourriture.
Juste avant de lever les amarres, Bérulf sacrifia aux dieux un poulet par navire, et un mouton pour l'ensemble de la flotte. Il aspergea de leur sang chaque embarcation et jetterait les carcasses à l'eau, le moment venu, à l'embouchure de la Schlei, afin que Njörd nous préserve des tempêtes. On y ajouterait un tonnelet de bière pour que Thor nous tienne à distance de ses orages et de sa foudre. Je n'avais, par ailleurs, aucune raison de douter de la protection que le puissant Ase m'avait toujours accordée.
Pris entre les côtes est du Danemark et celles du sud-ouest de la Suède, un chapelet d'îles marquait le passage de la mer Baltique à la mer du Nord. Plusieurs larges détroits offraient une route maritime sûre, dès lors que les conditions climatiques s'avéraient favorables. Le choix de notre date de départ en dépendit. Le périple jusqu'au sud de la Norvège se déroulerait alors pour le mieux. Peut-être permettrait-il même de mettre en confiance ceux qui tentaient de cacher l'angoisse qui les rongeait ?
Quittant, une ultime fois, ce bras de mer que je connaissais si bien, j'engageais six navires dans une aventure dont seuls les dieux détenaient l'épilogue. Les rames remisées, les voiles furent hissées. Egil, à la tête de son langskip et de ses quarante Vikings, ouvrirait la voie. Les quatre knörrir suivraient, alors que le snekkar, au commandement bicéphale, fermerait la marche sous les ordres d'Haalfred et d'Halldorà.
Hrolff, le norvégien, comptait négocier avec grand intérêt en Islande sa propre cargaison marchande. Nous avions réparti dans les trois navires de fret du clan, en fonction de leur tonnage, les animaux, petits meubles et objets divers dont nous aurions besoin dès notre arrivée. Des esclaves distribuèrent les réserves de nourriture et de boisson, selon le nombre d'hommes et de bêtes présents sur chaque embarcation, en quantité suffisante. Je dirigerais le premier knörr, Vuk le second et Bérulf le dernier. Chacun de nous serait assisté d'un marin expérimenté. Plus rapides et plus faciles à piloter, les bateaux de guerre pouvaient, dans ce genre de périple, s'autoriser certaines marges de manœuvre. Les bâtiments marchands, plus larges, plus lourds et au tirant d'eau plus important ne possédaient pas la même souplesse. C'est pourquoi les ordres consistaient à se tenir le plus groupé possible, toujours à portée de vue et de son de cor.
Comme prévu, et bien que nous restâmes en permanence en vue des côtes, l'angoisse devenait palpable à bord, et tout portait à croire que ce sentiment était partagé sur les trois autres navires du clan ! Les hommes étaient convaincus que les démons de la mer ne tarderaient pas à s'en rendre compte. Ils se persuadèrent qu'aucune protection, y compris celle d'Odin en personne, ne nous en préserverait.
Je leur rappelai que Bérulf avait pratiqué les habituels sacrifices aux divinités avec la plus grande solennité. De toute évidence, cela ne semblait pas apaiser les esprits qui, sur l'ensemble des bateaux, attendaient de ma part une réaction forte, digne de Thorolf Sveinson.
Il m'apparut alors qu'à travers cette première épreuve de la future vie du clan, les dieux me testaient à nouveau. Les Ases me commandaient de prouver à tous, encore et toujours, que j'étais bien le chef sur lequel les hommes pouvaient compter, en toute circonstance, pour les guider et les protéger.
Bien que les responsables chrétiens entretiennent le mythe avec un intérêt évident, on ne pratiquait pas souvent de sacrifices humains en Scandinavie. Certes, un thrael ou uneambat, volontairement ou non, accompagnait parfois un de ses maîtres dans l'au-delà, après une décapitation ou une strangulation cérémoniale. Des périodes troubles, de guerre ou de famines, pouvaient nécessiter l'offrande ultime, ainsi que certains rites dédiés à Odin. Je connus cela en Angleterre, durant les années passées aux côtés de Siegfried dans la Grande Armée des frères Ragnarson. Souvent, dans ces cas, les victimes n'étaient autres que des criminels, des esclaves révoltés ou des déserteurs, ce qui arrangeait tout le monde. Mais aujourd'hui, je ne disposais pas de tels condamnés dont l'exécution aurait pu être commuée en sacrifice.
Bérulf avait honoré, comme attendu, les différentes divinités, mais la crainte l'emportait sur les croyances. Hommes et femmes paraissaient envoûtés. Les dieux vénérés ne présentaient pas, en la circonstance, la moindre responsabilité.
L'affaire semblait plus sérieuse. Loki aurait bien vu notre flotte disparaître dans les flots, bravant ainsi Thor qu'il ne pouvait plus combattre de front. Quoi de mieux, pensais-je alors, que de se tourner vers Jörmungadr, le serpent gigantesque, fils du dieu malin et d'Angbroda la Géante de glace, afin de déjouer les plans de son géniteur ?
Je tenais de notre godique seule la plus belle et la plus pure des créatures humaines pouvait satisfaire le monstre et, de la sorte, nous assurer sa neutralité face aux rivalités des Ases. Egil avait apporté d'Irlande, peu avant notre départ, un lot d'esclaves. Parmi eux se trouvait une jeune vierge à la délicatesse et à l'aura si extraordinaires que ni le chef ni aucun de ses Vikings n'avait osé toucher à la moindre mèche de sa somptueuse et flamboyante chevelure. En vérité, cette captive embarrassait le norvégien. Elle ne savait ni cuisiner, ni coudre, ni s'occuper d'un homme. Elle ne comblait son temps qu'à prier son Sauveur, sans que nul comprît ce que cela pouvait bien signifier. Ses paroles me revinrent à l'esprit et je les interprétai alors à ma convenance. Puisque Birgid la Pure ne souhaitait rien de plus au monde que de rejoindre son dieu, j'allais lui en offrir la possibilité.
Passer d'un navire à l'autre en pleine mer n'était pas chose facile. Après avoir averti le commandant du langskip de mes intentions, nous exécutâmes de concert les manœuvres qui permettaient un tel acte. Une heure après, je me trouvais sur le bateau norvégien et m'isolai avec l'énigmatique Irlandaise.
Elle prétendit avoir eu une vision la nuit précédente. Ce qu'elle appela un angel'avait visitée et prévenue qu'un chef viking lui annoncerait, le lendemain même, sa rencontre prochaine avec le Christ. Le messager n'en avait pas dit plus. C'était donc à moi que revenait l'honneur de proposer à la belle incarnation de la Vierge de périr en martyre, emportée par un monstre païen.
Jorik Langue Pendue ne tarderait pas à raconter comment Jörmungadr accepta notre offrande, y ajoutant force détails. Un quelconque évêque béatifierait tout aussi prestement Birgid, et je garderais la confiance du clan et de ceux qui partageaient, pour l'heure, notre aventure.
Je laissai la mystique rousse dans un état d'extase que seuls les chrétiens goûtaient. Cela correspondait peut-être à la joie du Viking qui mourait, arme à la main, prêt à rejoindre le Valhalla. Réalisait-elle le sort qui l'attendait ? Elle n'en manifestait aucun sentiment. Elle verrait Jésus dans quelques heures, et c'est tout ce qui lui importait.
Egil, dirigeant le navire qui ouvrait la voie, connaissait sa mission. Avant que les derniers rayons du soleil n'effleurent l'horizon, il attacha lui-même sa captive, juste sous la tête de dragon sculptée de la proue.
Au milieu de la nuit, les animaux embarqués sur les knörrir furent pris de panique pendant quelques secondes. La faible lumière de la Lune ne permettait pas de voir à plus de quelques mètres. Les plus sensibles crurent deviner un mouvement anormal de l'onde, mais rien de concret n'appuya leur dire.
Se soustrayant aux regards des hommes, le titanesque serpent avait reçu l'offrande, sans que nul s'en rende compte. Egil m'avait pourtant promis de ne pas quitter l'esclave des yeux, ne fût-ce qu'une seconde. Un battement de paupières aura suffi pour qu'il ne vît pas la bête. Il ne put qu'observer les liens pendants sous la tête de proue.
Un échange de cors entre les six bateaux informa les uns et les autres que le gardien des mers avait accepté le sacrifice de la plus belle et la plus pure des créatures. Différents dangers nous attendaient sans doute encore, mais ils ne viendraient pas des profondeurs, ce qui sembla, à ce moment, convenir au plus grand nombre.
De jour comme de nuit, la navigation se poursuivait. Les repères géographiques, côtes, archipels, îles restaient les meilleurs indicateurs avec les corps célestes, ainsi que les courants marins. Certains pourtant, parmi les explorateurs qui se risquaient en haute mer, utilisaient le solarsteinn ou « pierre de soleil ». Polarisant les rayons de l'astre du jour, il permettait, associé à un compas solaire, de se guider par temps couvert, et même plusieurs minutes après le crépuscule. D'autres préféraient le solskuggerfjol,appelé aussi « planche à ombre », disque pourvu de trente-deux encoches en périphérie et d'une pointe en son centre, le gnomon. Les deux systèmes pouvaient fort bien se compléter en fonction des conditions météorologiques.
Désormais en confiance, les voyageurs néophytes tentaient de s'accommoder de l'inconfort des bateaux que la houle accentuait encore. De petits espaces furent aménagés pour que les plus jeunes demeurent en sécurité. Vighild et les autres mères d'enfants un peu plus âgés avaient bien du mal à canaliser l'énergie de leurs progénitures et à satisfaire la curiosité qu'ils manifestaient à tout instant. Par bonheur, le talent des conteurs les y aidait ainsi que les jeux, toujours présents. Les plus grands apprenaient, avec sérieux, la navigation en mer et ses dures réalités. Dieu sait si quelques Vikings ne se cachaient pas derrière celui-ci ou celle-là !
Les courants et les vents favorables nous menèrent très vite en vue du Kattegat, espace maritime délimité à l'ouest par les côtes du Jutland et à l'est par celles de la Suède. Les ordres consistaient à suivre les premières, pour rester hors de vue des guetteurs suédois. Quittant donc cette petite mer par la baie d'Alborg, nous nous approchions du Skagerrak. Il s'ouvrait sur la mer du Nord en un large passage d'une centaine de kilomètres, du nord du Jutland au sud de la Norvège et long de plus du double jusqu'au littoral suédois.
Les conditions nautiques allaient changer, les puissantes bourrasques de l'océan arrivaient jusqu'ici et les flots de la mer du Nord s'écrasaient sur les eaux calmes de la Baltique. Les consignes données et répétées depuis le départ furent encore une fois renouvelées. Plus que jamais, ceux qui ne participaient pas aux manœuvres ne devaient pas aller vers les bords, mais se regrouper, bien serrés, aux proues et poupes des navires.
Bien que les vagues aient pris quelque ampleur, elles ne représentaient pas le pire danger. Egil et Hrolff le savaient bien et n'avaient pas omis de me prévenir. De nombreux équipages à la solde d'Harald Belle Chevelure sillonnaient ces eaux, contrôlant et délestant bien souvent d'une partie de leur cargaison les bateaux de commerce, en guise de taxe. Leur rôle ne s'arrêtait pas là. Leur despotique souverain comptait aussi sur eux pour surveiller tous ceux qui entraient ou sortaient du Skagerrak ou du Kattegat. La compagnie d'Egil nous transformait en une cible particulière pour ces pirates.
Longer les côtes devenait périlleux désormais. Sans toutefois les perdre de vue, nous nous en éloignâmes afin d'éviter tout risque de chavirage. Cette précaution, hélas, nous mettait à portée de la flotte de guerre norvégienne et de leurs Vikings.
À l'aube de ce quatrième jour, nous ne fûmes pas surpris d'apercevoir deux snekkars qui nous suivaient. De toute évidence, malgré leur force ostentatoire, ils ne pouvaient arraisonner six navires, dont deux quasiment équivalents aux leurs. Il restait à savoir s'ils nous pisteraient pour connaître notre destination ou s'ils tenteraient une attaque. Après un bref échange avec Egil, je choisis de devancer les choses. Les Norvégiens identifièrent vite leur compatriote et il devenait, dès lors, leur première cible. Mon plan consistait, dans un premier temps, à les séparer. Alors qu'ils commençaient à remonter vers le langskip d'Egil, j'ordonnai à Halldorà et Haalfred de bifurquer vers eux et de toujours se tenir face au premier, sans jamais offrir un bord à leurs archers.
Surpris par la stratégie, ils y répondirent ainsi que je l'avais prévu. Le navire le plus éloigné poursuivit sa manœuvre, alors que le premier tentait d'imiter la nôtre. C'était le moment idéal pour Halldorà. Debout à la proue, elle décocha, comme elle seule pouvait le réaliser, une première salve de flèches enflammées qui atteignirent chacune leur cible. La voile adverse se transforma en une immense torche, et le pont commençait à prendre feu à plusieurs endroits. La deuxième volée visa ceux qui, en désespoir de cause, tentèrent de répliquer avant que leur navire sombre.
Mon oliphant rappela mes jeunes héros, les hommes encore en vie sur le snekkar ne méritaient pas de mourir arme à la main. La noyade représentait toutefois un bien terrible châtiment que le destin leur réservait sans doute depuis qu'ils avaient choisi leur camp.
Les occupants du second bateau norvégien craignaient-ils de finir ainsi ou montraient-ils une grande lucidité, dans les deux cas, leurs intentions paraissaient claires ? En changeant de cap, ils quittaient la partie sans gloire et j'imaginai qu'Harald ne fût jamais informé de ce qui se passa ce matin-là au Skagerrak !
Parvenus sains et saufs à l'entrée de la mer du Nord, nous allions suivre la route maintenant bien connue des premiers colons islandais. Depuis le sud de la Norvège, elle partait vers le nord-ouest en direction des Shetlands puis des îles Féroé que l'on dépassait, comme les premières, par le nord. Ensuite, toujours droit devant, on verrait bien vite les côtes méridionales de l'Islande, si toutefois le beau temps continuait de nous accompagner. La mer de Norvège pouvait réserver de très mauvaises surprises aux navigateurs, surtout à l'approche de l'île boréale où les changements météorologiques se révélaient aussi brutaux que brefs. En pleine mer, brume, coup de vent violent ou vagues démesurées pouvaient survenir en quelques secondes et disparaître avec la même rapidité. L'expérience des matelots qui nous accompagnaient apporterait une aide précieuse si ces phénomènes se produisaient.
Le sacrifice humain que j'avais consenti nous préserverait, en principe, des caprices de Loki et de son monstrueux fils Jörmungadr. Pour autant, la nature conservait ses droits et la rencontre accidentelle avec quelques baleines ou autres grands mammifères marins n'était jamais à exclure. J'avais toujours en tête l'attaque de mes frères par des orques, alors qu'ils pêchaient en haute mer. Ulrik y avait laissé la vie, tué et sans doute dévoré par les bêtes en furie et Bard garderait, jusqu'à la fin de ses jours, les séquelles de ses graves blessures.
Vighild usait de tout son pouvoir pour me changer les idées, lorsqu'elle devinait ce qui me rendait mélancolique. Notre amour et notre complicité l'aidaient dans sa démarche, et mes angoisses s'éloignaient bien vite. C'était le cas sur la terre ferme. Cette fois-ci, les conditions différaient et la promiscuité sur un navire ne permettait aucune intimité. Toutefois, je n'avais que peu de temps à consacrer à la rêverie depuis notre départ. Les tâches ne manquaient pas, entre les manœuvres de navigation, la surveillance des hommes et des bêtes sur le knörr et celle de la bonne marche de l'ensemble de la flotte. Je ne m'arrêtais que pour somnoler quelques minutes, de temps en temps, lorsque le corps et l'esprit n'en pouvaient plus. J'appuyais alors ma tête sur les genoux de ma femme quand les enfants me le permettaient et m'endormais sans me poser de questions.
Malgré mes instructions, personne ne m'avait réveillé alors que le ciel s'était soudainement assombri. C'est un puissant son de corne qui me sortit d'un profond sommeil. Je scrutai aussitôt l'horizon pour estimer la position de chaque navire. J'entrai dans une aussi violente qu'inhabituelle colère en réalisant que le langskip d'Egil et le knörr de Bérulf n'apparaissaient plus dans mon champ de vision. Je ne m'inquiétais guère pour le norvégien qui maîtrisait l'océan à bord d'un bateau qui ne craignait pas les tempêtes. C'était bien différent pour mon ami, certes assisté d'un vieux loup de mer, compagnon fidèle de Hrolff, mais dont l'embarcation et son chargement n'offraient pas la même souplesse face aux vagues.
À cette période de l'année, nous aurions dû éviter ce gros temps qui sévissait plus au sud sur les îles britanniques. Notre seul espoir d'y échapper résidait dans un changement de cap immédiat vers le nord. Je souhaitai que la dépression tourne assez vite pour que nous la longions sans aller jusqu'aux confins de la mer de Norvège, là où flottent des blocs de glace.
Le jeune commerçant norvégien, Vuk et moi avions effectué avec succès les manœuvres qui permirent aux trois knörrir de se dérouter comme convenu. Nous n'avions pas revu le langskip d'Egil et, contre toute attente, le snekkar du clan filait dans la direction opposée. Halldorà et Haalfred avaient-ils aperçu le bateau de Bérulf ? Quand bien même, tenter de secourir un navire en pleine tempête n'était que folie et condamnait les deux bâtiments et leurs équipages. Nous ne pouvions plus rien pour eux et je me concentrai sur la sauvegarde de ce qui pouvait encore subsister, priant les dieux, leur rappelant nos sacrifices pour espérer retrouver un jour nos compagnons.
Nous avions maintenu le cap au nord toute la nuit, secoués par les vagues, fortes, mais régulières, qui caractérisaient ces conditions maritimes si particulières. Au petit jour, le calme était revenu et le soleil également. Les courants nous porteraient à faible allure, mais de façon certaine, en direction de l'Islande.
Les enfants s'émerveillèrent à la vue de jets d'eau propulsés par les évents de jeunes baleines. Pendant une fraction de seconde, on pouvait y deviner de petits arcs-en-ciel, nous rappelant que seul le Bifrost, le grand pont multicolore gardé par Heimdall, séparait Asgard, le pays des dieux, de Midgard, celui des hommes. Un couple de cétacés, plus curieux que les autres, s'approcha de nous et nous salua de quelques bonds. Ils s'élevèrent au-dessus des flots et frappèrent ensuite la surface de leur large queue en replongeant. Là où beaucoup ne virent qu'un fabuleux spectacle offert par la nature, je perçus un nouveau message de Thor, mon protecteur. Les nageoires caudales des puissants animaux n'étaient pas sans suggérer le marteau divin, le Mjöllnir. Leur façon de s'en servir pour fouetter l'eau balayait toute interrogation. Le grand dieu ne m'avait pas abandonné.
Dans l'après-midi, c'est toute une famille de dauphins qui guidait vers nous Egil et ses hommes. Il nous raconta plus tard, comment les vents violents attirèrent le langskip au cœur même de la tempête. Ses compagnons eurent le temps de rabattre la voile et de plier le mât, tous s'accrochèrent ensuite à ce qu'ils pouvaient. Ils ne durent leur salut qu'à la souplesse légendaire de leur navire, capable de résister aux pires intempéries et de traverser des creux de plus de dix mètres. La nuit leur sembla interminable, et le calme revint avec le jour. C'est alors que plusieurs dizaines de mammifères les encerclèrent. Ils bondissaient plus haut les uns que les autres hors de l'eau et communiquaient entre eux avec leurs cliquetis si caractéristiques. De toute évidence, ils cherchaient à nous parler, à leur manière, nous conta le Norvégien. Les naufragés déchiffrèrent sans peine leur ballet maritime, bien plus révélateur, pour eux, que les sons que produisaient les sympathiques animaux avec cet air malicieux qui ne les quittait jamais.
Après avoir remonté le mât et hissé la voile, l'équipage suivit ses guides qui le menèrent jusqu'à nous. Dès que les quatre navires furent réunis, dauphins et baleines nous offrirent une dernière parade et disparurent comme ils étaient apparus.
Les côtes islandaises pointaient désormais à l'horizon, et aucun d'entre nous ne pouvait s'empêcher de songer à nos camarades et d'imaginer leur funeste destin.
Quand nous arrivâmes à quelques miles de la baie où Gaspard le Rouge, le père d'Egil, avait bâti son nouveau domaine, des corbeaux furent lâchés pour annoncer notre approche.