Le destin de Sophie
- Maman où est mon manteau? Demanda Melissa ma fille aînée.
- Ton manteau est dans ta garde-robe, dois-je te le répéter tous les jours?
Sans le vouloir, je répondis sur un ton furieux que je ne pouvais m'expliquer.
Seule à la maison, je m'étais levée très tôt comme à l'accoutumée pour apprêter les enfants. Leur papa était parti comme d'habitude en voyage d'affaire dans une ville voisine. Tout d'un coup, j'avais commencé à me sentir mal dans ma peau. J'avais des sauts d'humeur et vociférais à la moindre contrariété.
- Et où est ta petite sœur? Demandai-je d'un ton colérique.
- Wendy est encore couchée.
- Non mais elle fait encore quoi au lit? demandai-je en sortant de la salle de bain avec l'intention d'aller la soulever de là.
En longeant le couloir qui menait à leur chambre, le téléphone sonna. Je regardai l'heure en me demandant qui pouvait bien m'appeler à cette heure du matin. Il était 06h25min. J'avais d'abord voulu laisser sonner, le temps pour nous de nous apprêter avant de rappeler, mais mon sixième sens me dit qu'on ne sait jamais, de décrocher le téléphone. Ce que je fis.
- Allo
- Oui Allo. C'est madame Djomo à l'appareil?
- Oui c'est moi. À qui ai-je l'honneur?
C'était une voix bizarre et le code du numéro n'était pas celui de Hambourg mais plutôt de la ville voisine où Claude était en voyage. J'entendais l'écho des voix de partout. Mon cœur se mit à battre. D'une voix tremblante je lui demandai, intriguée:
- Que puis-je faire pour vous?
La voix répondit:
- Nous vous appelons depuis l'hôpital Saint Francis de Flensburg. Votre époux a eu un grave accident sur l'autoroute.
- Pardon? Je ne comprends pas bien. Que dites-vous?
- Madame dépêchez-vous. Nous avons besoin de votre signature pour prendre certaines décisions.
Ainsi me répondit sèchement la dame au téléphone.
Je commençai à trembler, mes mains devinrent moites. J'avais l'impression que mes pieds ne touchaient plus le sol. Je n'entendais plus rien. J'étais devenue subitement douce et Melissa ne comprenait pas ce changement subite.
- Qu'est-ce qui ne va pas maman? C'était qui au téléphone? Demanda Melissa étonnée avec son regard d'enfant.
Je ne sus quoi lui dire sur l'instant. J'étais loin dans mes pensées. J'avais déjà tout imaginé. Je me posais des questions. Accident grave comment? Il était d'habitude très prudent sur la route, au point où j'avais l'habitude de me moquer de lui pour ce comportement d'éternel débutant. Il me répondait toujours qu'il préfère cette prudence et éviter les accidents plutôt que de jouer aux experts et risquer des accidents. Ça nous faisait rigoler.
Nous avions sans tarder pris le chemin de la garderie. Melissa n'avait cessé de me reposer sa question. Je lui dis à la fin pour avoir un peu de paix qu'il s'agissait d'une fausse alerte. Bien évidement qu'elle n'y crut pas!
Je les avais déposées et informé le directeur de la situation tout en les prévenant qu'une autre personne allait éventuellement les récupérer. On avait l'habitude de les récupérer tous les jours à 16 heures et là je n'étais pas sûre d'être de retour à temps.
Après la crèche j'ai appelé mon lieu de service, Séraphin son cadet qui vit à Francfort et sa tante Yolande qui est dans la même ville que moi, pour les informer.
Cette dernière se mit aussitôt à crier à l'écoute de la nouvelle:
- Nooon, qui a fait ça à mon fils?
- Ouais tata Yo, calme toi. Je suis en train de partir sur Hambourg (Flensburg est un faubourg proche de Hambourg), dis-je d'une voix tremblante.
- OK, attends-moi je viens on y va ensemble. Proposa-t-elle.
- Non Tantine, c'est mieux que tu restes ici. Comme ça tu pourras récupérer les enfants au cas où je ne rentre pas à temps.
Elle était d'accord et me pria de la tenir informée de tout ce qui se passera là-bas.
Je pris le volant et me mis à conduire comme une folle. Le trajet Brême-Hambourg dure 1h20 min et j'y suis arrivée en moins d'une heure. Je brûlais presque tous les feux en chemin et cela m'était vraiment égal. Je ne gérais pas les autres conducteurs qui klaxonnaient à chaque fois pour me rappeler à l'ordre.
Je suis finalement arrivée vers 09h30. Dieu merci je pus trouver une place libre dans un parking à l'entrée de l'hôpital. Une dame à l'accueil m'indiqua où se trouvaient les urgences.
***Aux urgences***
J'arrive aux urgences et trouve que tout le monde y a le visage triste. On pouvait compter près d'une dizaine de personnes dans la salle d'attente.
Je fis signe de ma présence et une infirmière me demanda de patienter.
Je pus me trouver une place assise. La tête baissée, le visage couvert par mes mains, mon coude appuyé sur ma cuisse en train de tapoter mon pied sur le sol, je paniquais à l'idée de savoir Claude entre la vie et la mort. Du coup un mal de ventre commença à me torturer. C'est la sueur que vous vouliez voir? Je ne voulais pas me lever de peur que le médecin légiste n'arrive en mon absence, surtout que l'attente se faisait déjà très longue.
À un moment donné, n'en pouvant plus, j'avais décidé d'aller me soulager. Mon regard croisa au moment de me lever celui d'un monsieur assis face à moi et dont je n'avais pas remarqué la présence. Il avait l'air aussi triste mais faisait l'effort de dominer son humeur. Son visage me disait quelque chose mais je ne savais plus où je l'avais vu auparavant. J'étais en train de me poser cette question lorsqu'enfin le Docteur sortit du bureau.
- Madame Djomo...
- Oui c'est moi. Répondis-je en me levant.
Il avait appelé trois autres personnes que je n'avais pas cherché à connaître. Mon esprit était loin. Je ne voulais qu'une seule chose: être auprès de mon "époux".
Nous avons tous suivi le médecin qui nous a conduits dans une salle où on ne voyait que les pieds des patients. Je voulais déjà lui demander ce qu'on faisait là lorsqu'il me dit:
- Madame vous devez identifier le corps de votre mari.
- Je ... vous ... dites ... hein? Balbutiai-je, n'ayant rien compris du tout.
Il souleva le drap d'un trait et je vis Claude étalé et portant un simple sous-vêtement. Je n'avais pas encore réalisé ce qui se passait et voulais encore m'approcher pour mieux voir et comprendre.
- Désolé Madame, il a rendu l'âme il y a de cela deux heures suite à une hémorragie interne ...
- Pardon? Demandai-je n'en croyant pas mes oreilles.
- Nous avons fait tout notre possible. Dit-il les yeux rivés dans les miens.
Je vis mon monde s'écrouler. Je me suis du coup évanouie dans les bras d'un inconnu.
Je me suis réveillée des heures plus tard dans un lit d'hôpital.
Le destin de Sophie
Je m'appelle Sophie, 34 ans, mariée et mère de 4 enfants. Employée comme gestionnaire de ressources humaines dans une société de la place. Camerounaise d'origine, je vis en Allemagne depuis près de dix ans.
Tout a commencé le jour où j'ai pris le vol de Nsimalen (Aéroport de Yaoundé) pour
l'Allemagne. Je suis venue pour mes études et fis la connaissance de Claude.
Il était aussi Camerounais mais pas du même village que moi.
On s'est rencontré lorsque j'étais encore au cours de langue et il venait de finir ses études. Il avait déjà un boulot. Après six mois de fréquentation il voulait déjà rencontrer ma famille, histoire d'officialiser les choses. J'avais trouvé cela un peu tôt, mais le gars me plaisait bien. Il avait le cœur sur la main comme on dit souvent et était toujours prêt à aider les autres.
Je fus tellement séduite par ce côté de lui que je finis par accepter sa proposition. J'étais d'autant impressionnée qu'il était jusqu'ici le seul prétendant qui ne voulait pas de sexe avant le mariage. Cela fit de lui l'homme idéal à mes yeux.
Je fis part de ses intentions à ma sœur aînée Léonie qui vit aussi en Allemagne. C'est elle qui m'avait d'ailleurs fait venir ici. Léonie ne prit pas bien la nouvelle. Pour elle j'étais venue pour les études et non pour le mariage, à peine quelques mois en Allemagne. J'ai signé et insisté surtout que je sortais d'une relation qui s'était très mal terminée. Ma famille s'y était opposée tout simplement parce qu'on n'était pas de la même tribu.
Après avoir beaucoup insisté la famille valida ma relation avec Claude et on finit par se marier. De notre mariage sont nées Melissa(neuf ans) et Wendy(sept ans.)
Je viens d'une famille modeste et recomposée de 5 enfants dont 3 issus du premier mariage de papa: Léonie, Stephan mon cadet et moi. Maman est décédée lorsque je n'avais que seize ans et papa a refait sa vie un an plus tard. Léonie n'a jamais accepté cette nouvelle union. Mes deux petites sœurs, Léa et Léna, en sont nées.
*** À l'hôpital ***
Au réveil Séraphin était assis à mon chevet. J'étais sans voix et ne savais quoi dire. Ma seule réaction était d'éclater en sanglots en prenant conscience de la très mauvaise surprise que la vie m'avait réservé.
Séraphin en pleurs me serra très fort. Il avait essayé tant bien que mal de me consoler mais rien n'y fit. J'étais inconsolable. C'était incroyable mais vrai. Claude était vraiment parti.
- Ah Sophie ça va aller, sois forte. J'ai déjà informé tata Yolande. Elle va récupérer les enfants et informer la crèche.
- J'ai l'impression de vivre un cauchemar. Dis-je les yeux larmoyants.
- Nous sommes là. On doit se serrer les coudes. N'oublie pas que tu dois être forte pour les filles.
- Ça va aller comment Seraph? Que vais-je bien dire aux enfants, surtout à Melissa la fille à papa?
Melissa était très proche de son papa. Elle a toujours préféré rester avec lui et le regarder bricoler. C'était ainsi depuis qu'elle avait arrêté de téter. Cela me frustrait même parfois... Comment allais-je expliquer à cet enfant qu'elle ne verra plus jamais son papa chéri? Elle ne savait même pas ce que signifiait mourir. C'était un coup trop dur pour moi.
J'avais commencé à ressasser le passé, à revoir nos moments ensemble, toutes les fois qu'on s'était disputé, toutes les mauvaises paroles que je lui avais souvent lancé. J'eus envie sur le moment de rentrer le temps et lui demander pardon, mais hélas il se faisait déjà tard.
Entre temps la porte s'ouvrit et une infirmière fit son entrée.
- Madame Djomo, comment allez-vous? Demanda-t-elle en fouillant le dossier qu'elle avait en main.
- Je vais très mal. Répondis-je en pleurant.
- Soyez forte madame, c'est la vie. Si vous avez besoin d'un psychologue faites-le nous savoir.
- Non, je veux juste rentrer. Je viens de Brême et mes enfants doivent se poser beaucoup de questions.
Il était déjà dix-sept heures.
- OK, je prends votre tension artérielle. Si elle est bonne vous pourrez rentrer ce soir.
- C'est compris. Répondis-je.
Elle finit de m'ausculter. Tout était parfait. Elle fit ensuite une prise de sang. Je ne compris pas à quoi cela était destiné. Prendre le sang est leur travail ici. Où elle racontait pour quel examen ce sang était destiné oh? Je n'écoutai même pas. Tout ce que je désirais était de rentrer. Ils exagèrent parfois ici. Quelqu'un est juste sous le choc on prend son sang ...
Je devais signer quelques papiers avant ma sortie. Séraphin proposa d'aller les chercher, vu mon état.
Aussitôt qu'il sortit, la porte s'ouvrit. Un monsieur aux longues jambes entra dans la pièce...
Il s'agissait bel et bien du monsieur à la salle d'accueil. M'avait-il suivie? Me demandai-je intérieurement.
Son entrée dans ma chambre d'hôpital créa en moi une sensation étrange. Mon cœur fit un tour que je ne compris pas du tout.
Je mis cela sur le compte du choc sous lequel j'étais encore et essayai de rester calme. Je venais juste de perdre mon mari et c'était tout à fait normal que je perde un le contrôle.
- Hi (salut)! Lança-t-il tout calmement.
- Hi! Répondis-je intriguée par sa présence.
Sans même attendre je lui dis que son visage m'était familier et que j'avais l'impression de l'avoir déjà vu quelque part.
- Excusez-moi si je me trompe, je crois vous avoir vu à la fête des ivoiriens.
Son visage me disait quelque chose. Ça devrait être à la fête que les ivoiriens de ma ville avaient organisée à l'occasion de la célébration de leur indépendance.
- Désolé, je ne comprends pas bien la langue...
- Ah sorry. Dis-je en me levant du lit. En allemand alors?
- Non, vous vous trompez sûrement. Je ne vis pas ici, je viens du Nigeria et nous étions en Angleterre pour un voyage d'affaire.
- Nous? Comment nous? Mais tu es seul là.
Sa mine changea tout d'un coup.
Avec son «nous» là j'avais cru qu'il parlait de moi aussi et que j'étais devenue amnésique ou que j'hallucinais.
- Ma femme était aussi impliquée dans cet accident sur l'autoroute.
- Oh nooon! Et comment elle va?
- Elle n'a pas survécu. Elle est d'ailleurs morte sur place.
J'eus subitement de la peine pour lui. C'était une terrible malchance. Il voyage avec sa femme et rentre avec un cadavre! Je me suis encore bien rapprochée de lui et il se
mit à couler des larmes.
Le prendre dans mes bras était tout ce que je pouvais faire en ce moment-là. Et il n'avait pas hésité à me serrer très fort à son tour.
On ressentait la même peine. On venait tous les deux de perdre des êtres "chers". Je me suis sentie en sécurité dans ses bras. Le serrer contre moi m'avait fait un bien fou. Je ne voulais plus que ce moment s'arrête lorsque tout à coup j'entendis:
- Tantine, tout est prêt. On peut partir. Dit Séraphin l'air gêné.
Je me suis vite décollée de lui comme si je me reprochais quelque chose.
- Ah Séraphin tu es là? Demandai-je en passant la main dans mes cheveux. Lui c'est ...
- Jack, lança le monsieur.
- Désolée on ne s'est même pas présenté. Moi c'est Sophie et lui c'est Séraphin, mon beau-frère.
- Enchanté. Répondit Jack en serrant la main de Séraph qui me regardait en se demandant sûrement quel épisode il avait raté en si peu de temps. Il venait de me trouver dans les bras d'un parfait inconnu. Et dans quelle circonstance en plus ?
Sans tarder, je crevai l'abcès.
- Heuh Séraphin, l'épouse de Jack était aussi impliquée dans l'accident.
- Oh ! Et comment elle va? Réagit-il, le front plié.
- Elle est décédée sur le coup. Répondit Jack en poussant un grand coup d'inspiration.
- Mes sincères condoléances. C'est un coup dur mais le Dieu Tout Puissant en a décidé ainsi. Remettons tout entre ses mains.
- Merci beaucoup mon frère, je vous laisse. Lança-t-il en se levant. J'ai encore des formalités à remplir ici. Du courage à toute la famille. Dit-t-il et pris la sortie.
- Merci beaucoup Jack et du courage à toi aussi, sois fort ...
Il sortit en me jetant un regard du genre "tiens bon", tout ira bien" etc...
On s'est dépêché, Séraphin et moi, de nous en aller aussi. J'avais un délai d'une semaine pour contacter la morgue et leur dire si le corps allait être enterré en Allemagne ou au Cameroun. Ce qui pour moi était un grand dilemme.
Nous avions sans tarder pris l'ascenseur qui menait au parking, Séraphin me tenant par l'épaule. Je pleurais sans cesse et n'arrivais pas à croire que Claude soit décédé et que son corps était à la morgue. J'avais l'impression que ce n'était qu'un cauchemar, que j'allais me réveiller d'un moment à l'autre et tout allait être comme avant. Mais hélas...! Il était vraiment parti.
Mon esprit était tourmenté et envahi de pensées horribles. Le fait de penser qu'on allait désormais me pointer comme celle qui a perdu son mari lors d'un accident me rendait dingue. Je me demandais comment j'allais dire aux enfants que leur papa n'est plus. Je me questionnais si j'allais pouvoir supporter les regards des voisins et des collègues. J'ai horreur qu'on ait pitié de moi. J'avais pleuré pendant tout le trajet quittant l'hôpital vers le parking. Il fallait encore chercher où le véhicule avait été garé. Cela nous a pris au moins une trentaine de minutes, ce qui me perturba davantage.
Le véhicule fut enfin retrouvé et Séraphin prit le volant.
Il était temps pour moi d'aller affronter la réalité, celle de me coucher dans mon lit en sachant que Claude ne reviendra plus jamais. Celle de dire aux enfants qu'ils ne verront plus jamais leur papa, celle de porter la casquette de veuve à mon si jeune âge...
Le destin de Sophie
Mes pensées s'entremêlèrent et m'emportèrent vers le passé.
Nous étions sur la A1, l'autoroute de Hamburg à Brême. Ma tête chauffait tellement que
j'eus envie de hurler, de crier fort et de tout casser. Claude et moi ce n'était plus ça mais sa mort me traumatisait. Il avait totalement changé après deux années de mariage. Il était devenu froid, distant et tout le temps absent de la maison. Si ce n'était pas pour une mission, c'était pour une formation. Il était devenu quelqu'un d'autre. J'avais tout fait pour le ramener à la raison sans succès. Son rêve était d'avoir quatre enfants et surtout des filles. Car ils étaient six garçons à leur maman et son frère aîné avait aussi déjà 4 garçons et le second deux. Je passais mon temps sur internet à chercher comment concevoir une fille. Dieu sait tout ce que j'avais entrepris dans ce sens pour le satisfaire. J'ai tout testé, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir de femme pour le rendre heureux mais toujours rien.
La situation s'est empirée après la naissance de Wendy ma deuxième fille. C'était comme si je n'existais plus à ses yeux. Il n'était même pas présent lors de son accouchement. J'ai souffert toute seule pendant le travail lors de longues et douloureuses contractions.
J'ai accouché mon bébé dans la douleur, la tristesse et la peur. La peur parce qu'il était censé être présent mais ne s'est pas signalé. Je m'inquiétais pour lui. J'étais sûr qu'il lui était arrivé malheur car il était injoignable.
Il est arrivé le lendemain. Je m'attendais à ce qu'il s'explique, qu'il me dise au moins ce qui s'était passé pour qu'il ne puisse pas assister à l'accouchement de sa fille comme prévu. Je venais encore de réaliser un de ses vœux. Sa deuxième fille était là... Il ne me dit rien et se dirigea juste vers le berceau, prit Wendy dans ses bras, l'embrassa et la fixa longuement. Comme les bébés sont des anges, Wendy s'était mise à hurler avec force. Il me la déposa dans les bras que j'avais tendu vers lui. Sans mot dire, Claude prit place sur la chaise à mon chevet.
Peu de temps après l'infirmière vint prendre le bébé pour ses premiers examens.
Un silence régna dans la sale. Il fallait le briser, ce que je fis.
- Claude c'est comment? Tu ne me félicites pas? Demandai-je en me levant du lit.
- Félicitations!! Lança-t-il d'un ton sec et méprisant.
Je ne fis pas attention à lui et continuai.
- Qu'est-ce qui s'est passé hier? Tu n'es pas venu et tu n'as même pas fait signe?
- Laisse-moi tranquille s'il te plaît. Je suis épuisé, je viens d'un long voyage. Vociféra-t-il.
Je me suis tue pour éviter une énième altercation à l'hôpital. Ainsi était devenue notre vie. Je vivais seule cette situation. Personne de ma famille à part ma meilleure amie Éliane ne savait qu'entre Claude et moi c'était fini depuis. Je ne voulais pas entendre les "on t'avait dit" et autres. J'avais donc préféré garder cela pour moi. Je mourais à petit feu et supportais parce que j'étais encore très amoureuse de Claude, mais lui non. Il avait même déjà une autre vie.
Fin du flashback.
Je suis vite retournée au présent réveillée par la voix de Séraphin qui m'annonçait que nous n'étions plus qu'à 15 minutes de la maison.
- Tantine on est déjà arrivé ...
- Je vois ... Dis-je en essuyant mes larmes du revers de la main.
Ce petit flash-back (retour dans le passé) m'avait en quelque sorte un peu fortifié. C'était un peu comme si Claude ne méritait plus une seule de mes larmes. Je commençais à me demander pourquoi est-ce que je devais pleurer pour un homme qui me maltraitait, un homme pour qui je ne comptais plus. En plus de cela, je devais être forte pour les filles.
Nous avons ouvert la porte et il y avait du monde chez moi, des visages que je ne reconnaissais pas. J'ai pu remarquer tata Yolande, Josée la copine de Séraphin et deux voisines Sénégalaises. Elles étaient venues aussi compatir. Melissa est venue vers moi en pleurant et m'a demandé:
- Maman c'est vrai que Papa ne reviendra plus?
C'est une question qui m'avait déchiré le cœur. Je l'ai prise dans mes bras. Tata Yolande s'est approchée et nous a serrées en pleurant. On a commencé les lamentations. Sans tarder, une voix grave nous interrompit. J'ai entendu:
- Ruhe!!! (silence).
Nous nous sommes tous retournées. La porte était en fait restée ouverte et nos cris ont emmené la voisine à sortir. C'était une allemande. Quand elle s'est rendue compte qu'il ne s'agissait pas des jeux d'enfants, elle s'est calmée et m'a demandé ce qui n'allait pas.
- Madame Djomo que se passe-t-il?
Je n'eus pas la force de répondre. C'est tata Yo qui s'est chargée de tout lui raconter.
Je fis un signe de main à ceux qui étaient au salon et me dirigeai vers la chambre.
J'entendais les gens dire «laissez là, elle a besoin d'être seule...»
Je suis allée me placer au milieu de notre chambre, le regard fixé sur le plafond. Il était environ dix-neuf heures. Je ne pouvais ni m'asseoir ni me coucher. Je tournais en rond. Les filles sont venues me rejoindre. Wendy était déjà épuisée. Il fallait la mettre dans les conditions pour dormir et je n'en avais pas la force. Je ne voulais rien faire. Mon morale était à zéro. Tâta Yolande était venue la prendre pour la faire dormir. C'est Melissa qui ne voulait rien rater des événements mais on l'avait forcée à s'endormir.
Je les regardai s'endormir en coulant davantage les larmes. Elles étaient désormais orphelines de père et moi veuve. Ça me faisait de la peine pour elles et je me demandais bien comment on allait traverser cette passe. Claude m'avait tellement fait de mal et continuait même après sa mort. Il m'avait déjà montré de toutes les couleurs mais j'aurai tout donné pour le sauver de cet accident. Il était malgré tout le papa de mes merveilleuses filles.
Toute cette tristesse m'avait poussé à revoir le film de ma vie avec Claude.
La vie avec lui était devenue un calvaire. À cause de lui on me connaissait dans toutes les églises du coin. A cause de lui mes genoux étaient devenus plus sombres à force de
m'agenouiller pour prier. Je croyais que nos problèmes étaient spirituels, qu'il fallait prier et jeûner. Plus je priais, plus on avait les problèmes. La situation s'empirait de jours en jours á tel point que j'avais fini par maudire le ciel. J'avais perdu la foi, brisant ainsi ma relation avec Dieu. J'ai dû quitter l'Église alors que j'étais une fervent croyante. Je suis devenue aigrie et jalouse de tous les couples heureux de notre entourage. J'évitais toutes les rencontres où les couples étaient invités. Les gens ont commencé à se poser des questions. Ils ne comprenaient pas mon éloignement.
Tout ceci à cause d'un homme pour qui j'avais tout sacrifié. C'était toujours moi qui faisais le premier pas après chaque dispute.
Il fut une année où j'avais voulu lui faire plaisir à l'occasion de son anniversaire et aussi profiter pour causer à tête reposée avec lui. J'avais besoin de faire le point sur notre couple vu toutes les difficultés qu'on traversait. J'avais pensé qu'un déplacement serait mieux, qu'un autre cadre autre que chez nous aurait pu faire quelque chose. Il avait toujours voulu aller à Majorque, une ville d'Espagne située aux abords de la mer méditerranée, mais le temps lui manquait. Je nous avais fait des réservations de billets d'avion et de chambres d'hôtel, presqu'une suite pour toute la famille. Je l'avais informé longtemps avant et il était d'accord, d'autant plus que ça tombait avec ses vacances. Il m'annonça peu de temps avant notre voyage qu'il se déplaçait et ne reviendrait au plus tard qu'à la veille de notre voyage. Par mesure de prudence je lui remis son billet.
La veille du voyage Claude n'était pas toujours là. J'avais essayé en vain de le joindre... Les enfants étaient irrités d'impatience, vu son absence depuis une semaine.
Le lendemain il ne fit toujours aucun signe de vie. Nous sommes quand même parties en espérant qu'on allait se rencontrer à l'aéroport, qu'il nous faisait peut être seulement marcher. Il ne s'est jamais pointé. J'avais dû prendre le vol seule avec deux petits-enfants et nos bagages à main très encombrants.
L'atterrissage eut lieu sans soucis. Brême-Majorque c'est environ deux heures trente minutes de vol. J'avais mal partout, surtout aux bras avec tous les sacs que
j'avais accrochés sur moi. J'avais attrapé le torticolis à force de guetter tous les couloirs de l'aéroport espérant l'apercevoir quelque part mais hélas... Il n'était tout simplement pas venu.
Nous sommes montées nous installer dans notre suite. Wendy dormait depuis notre atterrissage. Elle n'avait que deux ans à l'époque et ne pouvait pas tenir éveillée sur une si longue distance. Melissa était triste. Elle avait cru passer de beaux moments avec son papa chéri comme elle l'appelait, mais ce ne fut pas le cas. Je me suis rapidement rafraîchie pendant qu'elle jouait avec sa Nintendo. Je lui avais proposé après le bain d'aller au resto de l'hôtel lui chercher quelque chose à manger. Elle refusa prétextant qu'elle n'avait pas du tout faim.
J'avais profité pendant qu'elles se reposaient pour consulter mes mails. Je n'avais malheureusement reçu aucun mail de Claude. J'ai commencé à pleurer, me demandant bien ce que j'avais fait au bon Dieu pour mériter toute cette maltraitance. Aucune considération de sa part. J'avais pourtant toujours prié, essayé de mettre la parole de Dieu en pratique. J'avais eu une jeunesse presque exemplaire. J'étais docile à la maison et à l'école. Je n'avais pas vécu dans le désordre comme bon nombre de mes amies. J'avais J'ai mené une vie chaste et me suis même mariée vierge, parce qu'on m'avait toujours dit que la virginité était un trésor pour nos futurs époux...
Qu'est-ce qui n'avait pas marché? J'étais pourtant une femme dévouée qui ne voulait rien d'autre que la paix et le progrès dans son couple. La goutte d'eau venait de déborder le vase et je décidai de mettre fin à cette histoire dès notre de retour à la maison, de lui dire ce que je pensais vraiment de lui et de mettre les points sur i. C'était terminé ces temps où je le suppliais et demandais pardon pour tout, pour les fautes que je n'avais pas commises. J'étais prête à l'affronter et d'en finir une fois pour toute. J'essuyai mes larmes du revers de ma main en pensant à tout cela et m'endormis.
C'est avec les pleures de Wendy que je me suis réveillée . Elle avait faim puisque s'étant couchée très tôt, heureusement , le petit déjeuner était déjà servie. Nous nous sommes rapidement débarbouillées avant de descendre à la réception pour ce fait. À peine la porte de l'ascenseur ouverte, je vis Melissa courir en criant.
- Papaaa... Fit-t-elle toute joyeuse.
Je me suis retournée en me demandant ce qui lui arrivait. Effectivement c'était Claude! Il était assis dans le salon du restaurant dans une tenue plutôt décontractée en train de regarder la télé comme s'il n'avait aucun problème. Il avait l'air d'avoir passé la nuit à Majorque et dans le même hôtel que nous. C'est moi qui voulais lui faire la surprise pour son anniversaire et non le contraire! J'avais essayé de garder mon sang froid et suis allée vers lui.
- Bonjour Claude! Lançai-je très calmement.
- Bonjour Sophie, comment tu vas?
- Comme tu vois. Dis-je en tirant la chaise pour m'asseoir.
Il fit comme s'il regrettait son attitude mais je ne tombai pas dans son piège. Je le connaissais déjà assez et donc je ne lui laissai aucune chance ce jour-là. Ma décision était déjà prise. Celle d'en finir avec lui.
- Eh bien, je suis arrivé en retard hier et votre avion avait déjà décollé. Le prochain vol a eu lieu trois heures plus tard.
Je n'ai pas bronché. C'était l'une des rares fois qu'il s'expliquait après un écart de comportement et c'était aussi l'une des rares fois où je ne voulais rien savoir.
Il continua à parler.
- Je suis arrivé à minuit et je n'ai pas voulu vous réveiller en venant dans la suite. J'ai pris une chambre. Je vous attendais comme ça pour le petit déjeuner.
- Wow!! Fis-je les yeux écarquillés.
J'étais impressionnée par la vitesse avec laquelle il pouvait inventer de si gros mensonges. Une bonne partie de ce qu'il racontait était faux. J'eus envie sur le coup de lui demander qui il est. Je ne le reconnaissais plus. Quelque chose me retint. Lui aussi ne savait plus trop quoi inventer.
- Excuse-moi Sophie. Lança-t-il en prenant ma main. Il était juste pathétique.
- Ce n'est pas grave, allons déjeuner. Dis-je en me dirigeant vers le buffet.
Il me regardait comme si j'étais une sorcière. Il n'en revenait pas que je sois restée aussi calme. S'il pouvait savoir combien de fois j'avais dû me maîtriser pour ne pas lui donner une claque à la joue. Je ne l'avais pas fait de peur de gâcher la joie des enfants.
Nous avions déjeuné dans une ambiance plutôt calme. Ensuite nous sommes allés nous balader au bord de la plage. Le temps n'était pas très beau mais il ne faisait pas froid non plus et les enfants se sont bien amusés. C'est ainsi qu'on passait nos journées et après chacun prenait sa direction.
Ce fut le jour de son anniversaire! Nous étions arrivés un mardi pour rentrer samedi.
J'avais réservé une table pour nous dans un restaurant plus chic juste à côté de notre hôtel. Au menu il y'avait en partie des fruits de mer - son plat préféré, un petit gâteau symbolique pour l'occasion et bien sûr du bon vin. La soirée était plutôt agréable et les filles étaient très contentes. Elles ont chanté pour lui, on a mangé encore et encore, parlé des choses qu'on avait vues en journée en contemplant les autres personnes s'amuser dans la salle.
Il avait été très gentil ce jour là et il me vint à l'idée qu'il allait me suivre dans la suite, mais rien. C'était une situation qui l'arrangeait plutôt. Ne pas m'avoir sur son dos tout le temps. Chacun prit sa direction comme d'habitude.
Une fois dans la chambre, quand les enfants étaient endormis, j'avais décidé de m'humilier une énième fois pour aller discuter à tête reposée avec lui. C'était aussi ça l'autre but de ce voyage. J'ai pensé à ma marraine qui m'avait conseillée de toujours faire le premier pas chaque fois qu'il y aurait des mésententes dans notre foyer, que les hommes sont trop orgueilleux pour cela.
Je suis allée devant sa chambre et me demandais si je devais toquer ou pas. J'avais d'abord fait demi-tour avant de revenir. Je me suis dit, vu qu'il était mon mari, que je n'avais aucune raison de craindre quoi que ce soit. C'est vrai qu'il y avait déjà une grande distance entre nous mais je m'étais dis que peut-être après la soirée qu'on venait de passer il pouvait avoir repris ses esprits. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas retrouvé ainsi en famille. J'étais prête à lui pardonner pour une énième fois tout le mal qu'il m'avait fait et à recommencer à zéro avec lui.
J'avais fermé mon poing et étais sur le point de toquer quand soudain la porte s'ouvrit. Je l'avais à peine frôlée. Claude sursauta paniqué du lit en me voyant entrer dans la pièce.
- Excuse-moi bébé la porte n'était pas fermée, lançai-je d'un ton un peu flatteur en allant vers lui.
Je voulais prendre place au bord du lit lorsqu'il me stoppa:
- Tu fais quoi ici? Qui t'a invitée dans cette chambre? Tu appelles qui bébé?