La pluie s'abattait sur Ravencross comme une malédiction, glaciale et persistante, transformant les rues en un réseau de rivières boueuses. Les éclairs striaient le ciel, illuminant par intermittence les contours familiers mais menaçants de la ville. L'air était lourd, presque étouffant, et il y avait dans cette petite bourgade quelque chose d'indéfinissable, comme si le temps s'y était arrêté depuis son départ.
Ivy resserra son manteau autour d'elle, la capuche dissimulant ses cheveux détrempés. Ses bottes s'enfonçaient dans la gadoue à chaque pas. Dix ans. Dix longues années depuis qu'elle avait quitté cet endroit maudit. Et pourtant, chaque détail lui revenait avec une clarté troublante, comme si elle n'était jamais partie. La lettre qu'elle serrait dans la poche de son manteau n'avait rien arrangé. Les mots tracés à la main, l'encre baveuse, et surtout la mention de Caleb, son frère disparu depuis des mois, l'avaient hantée jusqu'à Ravencross.
La pluie, elle l'avait presque oubliée. Elle ne cessait jamais ici, semblait-il. Elle s'abattait en continu, noyant la ville sous son poids, lavant tout espoir avec elle. Ravencross n'avait jamais été accueillante, mais ce retour ressemblait davantage à une condamnation qu'à une réminiscence nostalgique.
En approchant du centre-ville, elle leva les yeux vers la façade décrépite du pub "Le Corbeau d'Argent", un lieu où les habitants se réfugiaient les soirs de tempête pour noyer leurs angoisses dans l'alcool bon marché. Les silhouettes floues à travers les fenêtres éclairées semblaient agitées, mais pas un regard ne se tournait vers l'extérieur. Tout le monde semblait ignorer sa présence, ou pire, l'éviter volontairement.
Elle secoua la tête, détournant les yeux, et continua jusqu'à la maison familiale, située en bordure de la ville. Elle faillit hésiter devant le portail rouillé. Tout était comme dans ses souvenirs, sauf pour le jardin : autrefois entretenu par sa mère, il était désormais envahi de mauvaises herbes, comme si la maison elle-même avait renoncé à vivre. Elle poussa la porte d'entrée, qui céda dans un grincement plaintif.
Un froid glacial l'accueillit à l'intérieur.
La lumière de son téléphone révéla un couloir sombre et poussiéreux. Les meubles étaient recouverts de draps, et une odeur d'humidité imprégnait l'air. Ivy parcourut le salon du regard, ses yeux s'arrêtant sur le vieux fauteuil de son père. Elle pouvait presque entendre la voix autoritaire de cet homme austère, rappelant à Caleb et à elle de ne pas courir dans la maison. Une autre époque, une autre vie.
Elle monta l'escalier grinçant, les souvenirs la submergeant à chaque pas. La chambre de Caleb était restée intacte, un mausolée figé dans le temps. Les posters de groupes de rock décolorés tapissaient encore les murs, et la vieille guitare poussiéreuse traînait dans un coin. Ivy s'assit sur le lit, l'esprit alourdi. Caleb. Si seulement elle avait su ce qui l'attendait, elle ne serait jamais partie.
Une heure plus tard, fouillant les tiroirs et les placards à la recherche de réponses, elle découvrit une pièce dont elle ignorait l'existence. Derrière un panneau dissimulé dans la bibliothèque du bureau de son père se trouvait une petite pièce secrète. Le cœur d'Ivy s'accéléra.
L'endroit était exigu, presque étouffant, rempli de boîtes poussiéreuses et d'étagères croulant sous le poids de vieux journaux, de carnets de notes et de classeurs jaunis. Ses mains tremblaient alors qu'elle ouvrait une des boîtes. À l'intérieur, elle trouva des articles sur des disparitions remontant à plusieurs décennies. Des noms familiers lui sautèrent aux yeux : des voisins, des connaissances, tous mystérieusement disparus sans laisser de trace.
Les carnets intimes de Caleb étaient également là. En les feuilletant rapidement, Ivy réalisa qu'il y avait bien plus que de simples réflexions de jeune homme. Les pages regorgeaient de croquis de créatures monstrueuses, de références à des "ombres" et à des "hurlements". Certains mots revenaient en boucle : *lune*, *crocs*, *sang*.
"Les ombres de la pleine lune..." murmura-t-elle en lisant une note griffonnée à la hâte dans les marges d'un des carnets. Ces mots résonnèrent en elle comme un écho sinistre.
La fatigue commençait à peser sur elle, mais elle ne pouvait pas se résoudre à dormir. Elle s'installa finalement dans l'ancien salon, enveloppée dans une vieille couverture, un carnet de Caleb serré contre sa poitrine. Alors qu'elle fermait les yeux, les hurlements commencèrent.
D'abord lointains, comme le vent qui s'engouffre dans une vallée. Puis de plus en plus proches, perçant la nuit de leur intensité sauvage. Ivy se redressa, le souffle court.
Elle se précipita vers la fenêtre, mais tout ce qu'elle put voir était la pluie qui ruisselait sur les vitres. Pourtant, les cris continuaient, des hurlements inhumains qui semblaient venir de tous les côtés.
"Qu'est-ce que c'est que ça..." souffla-t-elle, sa voix à peine audible dans le tumulte.
Elle resta éveillée toute la nuit, guettant le moindre bruit, mais les hurlements s'évanouirent aussi soudainement qu'ils étaient apparus, la laissant seule avec ses doutes et une angoisse rampante.
La lumière grise du matin peinait à traverser les rideaux épais de la maison familiale. Ivy s'était endormie, épuisée, dans le fauteuil du salon, mais son sommeil avait été agité, hanté par des hurlements inhumains et des visages indistincts. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, la maison était glaciale, et une étrange odeur de bois humide s'accrochait à l'air. Elle se redressa lentement, encore engourdie, et sentit immédiatement une tension sourde dans son dos.
Les souvenirs de la nuit précédente s'emparèrent d'elle, et son regard se posa sur le carnet de Caleb, toujours serré contre elle. Elle ouvrit la couverture avec précaution, les pages noircies de dessins troublants et de mots obscurs lui rappelant qu'elle n'avait pas encore tout compris.
Le silence de la maison lui pesait. Ivy se força à se lever, ses pieds nus rencontrant le parquet froid. La cuisine n'avait pas changé depuis son enfance : un évier ébréché, des placards qui craquaient à chaque ouverture, et cette odeur de renfermé qui ne disparaissait jamais vraiment. Elle se prépara un café, plus par réflexe que par envie, ses pensées tournées vers ce qu'elle devait faire.
Ravencross. Ses habitants. Caleb.
La première personne à lui venir en tête fut Eleanor Graves, Ellie. Dix ans s'étaient écoulés depuis qu'elles s'étaient parlées, mais Ellie avait été sa meilleure amie, sa confidente. Si quelqu'un pouvait répondre à ses questions, ce serait elle.
Les rues de Ravencross n'étaient pas plus accueillantes à la lumière du jour qu'elles ne l'avaient été sous la pluie battante. Les façades des bâtiments semblaient encore plus délabrées, leurs fenêtres sales reflétant un ciel morne. Ivy marchait d'un pas rapide, le col de son manteau relevé contre le vent glacial.
Le chemin vers la maison d'Ellie était gravé dans sa mémoire, mais chaque pas semblait plus lourd que le précédent. Quand elle arriva enfin devant la petite maison aux volets rouges, elle hésita, son poing suspendu devant la porte. Elle inspira profondément avant de frapper.
Quelques secondes passèrent avant que la porte ne s'ouvre légèrement. Ellie apparut, un mélange d'étonnement et de méfiance dans ses yeux verts. Ses cheveux blonds étaient attachés négligemment, et elle portait un pull ample qui semblait l'avaler.
"Ivy," dit-elle simplement, sa voix teintée d'une nervosité palpable.
"Ellie... Salut. Ça fait longtemps," répondit Ivy, un sourire timide flottant sur ses lèvres.
Ellie sembla hésiter, puis ouvrit un peu plus la porte. "Entre. Il fait froid."
L'intérieur de la maison était chaleureux, une odeur de cannelle et de thé flottant dans l'air. Ivy remarqua immédiatement les cadres sur les murs : des photos d'Ellie avec sa famille, mais aussi une photo d'elle et de Caleb, prise des années auparavant.
"Je suis surprise que tu sois revenue," dit Ellie en posant une tasse de thé devant Ivy. Elle s'assit en face d'elle, ses doigts jouant nerveusement avec l'anse de sa propre tasse.
"Je n'avais pas vraiment prévu de revenir," répondit Ivy. "C'est... compliqué."
Ellie hocha la tête, mais ses yeux semblaient éviter ceux d'Ivy.
"Tu as entendu parler de Caleb, n'est-ce pas ? Ce qui lui est arrivé..." Ivy sentit sa voix trembler, et elle serra les poings pour se contrôler.
Ellie baissa les yeux, ses lèvres se pinçant légèrement. "Tout le monde en parle ici. Enfin... pas vraiment. Les gens évitent le sujet."
"Pourquoi ?!" s'exclama Ivy, le ton plus dur qu'elle ne l'aurait voulu. "Qu'est-ce qui se passe ici, Ellie ? Je sais que tu sais quelque chose."
Ellie releva les yeux, et pendant un instant, Ivy crut voir une lueur de peur traverser son regard. "Tu devrais faire attention, Ivy. Certaines questions... n'apportent que des ennuis."
"Des ennuis ? Ellie, c'était mon frère. Je ne vais pas simplement laisser ça de côté."
Un silence tendu s'installa entre elles. Finalement, Ellie se leva et alla vers la fenêtre, observant la rue avec une nervosité évidente. "Tout ce que je peux te dire, c'est que Ravencross n'a pas changé. Mais toi, tu devrais changer d'avis et partir."
"Ellie-"
"Je suis désolée, Ivy. C'est tout ce que je peux dire."
Le ton de sa voix était ferme, presque suppliant, et Ivy comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant.
Dehors, l'air semblait encore plus froid qu'avant. Ivy marcha sans but précis, essayant de calmer la colère et la frustration qui montaient en elle. Le silence pesant de la ville était perturbant. La plupart des magasins qu'elle se souvenait avoir fréquentés étaient fermés, leurs vitrines poussiéreuses et vides.
En passant devant une vieille librairie, elle remarqua une vieille femme assise sur un banc. Son visage était ridé comme du vieux parchemin, et ses yeux pâles fixaient Ivy d'un regard perçant.
"Vous êtes une Blackthorne," dit-elle d'une voix rauque.
Ivy s'arrêta net, le souffle coupé. "Excusez-moi ?"
"Le sang appelle le sang," murmura la vieille femme, presque comme un chant. Puis elle éclata d'un rire sec et guttural avant de se lever et de disparaître dans une ruelle sombre.
Ivy resta figée, la chair de poule parcourant ses bras. Elle serra son manteau contre elle et accéléra le pas, son regard scrutant les alentours. Elle se sentait observée, comme si des ombres invisibles la suivaient.
En tournant un coin de rue, elle heurta quelqu'un de plein fouet. Elle recula, désorientée, et leva les yeux pour rencontrer le regard sombre et perçant d'un homme.
"Faites attention," grogna-t-il, sa voix grave et autoritaire.
"Excusez-moi..." commença Ivy, mais elle s'arrêta en reconnaissant Zeke Cross.
Il était plus imposant qu'elle ne s'en souvenait, avec des épaules larges et une attitude qui semblait occuper tout l'espace autour de lui. Ses cheveux noirs étaient légèrement ébouriffés, et ses yeux d'un bleu intense semblaient sonder son âme.
"Zeke," dit-elle, sa voix teintée de méfiance.
"Ivy Blackthorne," répondit-il, un sourire froid étirant ses lèvres. "Je me demandais quand tu allais montrer ton joli petit visage."
"Qu'est-ce que tu veux dire ?" demanda-t-elle, fronçant les sourcils.
Zeke haussa les épaules, mais son regard ne la quittait pas. "Ravencross n'est pas sûr pour les Blackthorne."
"Et pourquoi ça ?"
Il s'approcha légèrement, réduisant la distance entre eux, et Ivy sentit une tension électrique dans l'air. "Parce que certaines vérités sont mieux laissées enterrées."
"Si tu sais quelque chose sur Caleb, tu ferais mieux de parler," dit Ivy, sa voix ferme malgré le frisson qui lui parcourait l'échine.
Zeke éclata d'un rire bref, mais sans joie. "Crois-moi, Ivy, tu ne veux pas connaître toutes les réponses. Mais si tu es décidée à jouer les héroïnes, alors garde les yeux ouverts. Parce que Ravencross est comme une bête affamée. Et toi, tu es déjà sur son menu."
Il tourna les talons et s'éloigna, la laissant seule dans la rue déserte.
Ivy resta immobile, son esprit tourbillonnant de questions. Elle sentait que Zeke en savait bien plus qu'il ne voulait l'admettre, mais son attitude dominante et agressive la mettait mal à l'aise.
Alors qu'elle reprenait son chemin vers la maison familiale, le ciel s'assombrissait, et un vent glacial se levait. Les rues semblaient encore plus silencieuses, presque surnaturelles. Une ombre passa brièvement à la périphérie de sa vision, mais quand elle se retourna, il n'y avait rien.
Le sentiment de danger croissant s'insinuait dans son esprit. Ravencross n'était pas simplement une ville étrange ; c'était une énigme obscure, un piège qui se refermait lentement sur elle. Et au milieu de tout cela, Ivy savait qu'elle ne pourrait compter que sur elle-même.
La pluie fine tambourinait contre les fenêtres poussiéreuses de la maison familiale quand Ivy ouvrit les yeux. Elle s'était réveillée en sursaut, hantée par les paroles de Zeke : *"Ravencross est comme une bête affamée, et toi, tu es déjà sur son menu."* Ces mots tournaient dans sa tête comme une mélodie sinistre dont elle ne pouvait se défaire.
Elle posa les pieds sur le sol glacé et jeta un coup d'œil à sa montre : 6h02. La lumière grise de l'aube filtrait à travers les rideaux défraîchis. La maison était plongée dans un silence pesant, presque oppressant. Elle se leva, marcha jusqu'à la cuisine et mit l'eau à chauffer pour un café. Ses mains tremblaient légèrement, mais elle tenta de se convaincre que ce n'était que la fatigue, rien de plus.
Le grincement caractéristique de la boîte aux lettres la fit sursauter. Ivy se figea, un étrange pressentiment la saisissant. Ravencross semblait regorger de ces petits moments où le quotidien banal se teignait d'une menace sourde. Elle hésita un instant avant de se diriger vers la porte d'entrée. Lorsqu'elle l'ouvrit, un frisson glacial parcourut son échine.
Une enveloppe sans adresse ni timbre gisait sur le paillasson, pliée avec soin. Ivy la ramassa, ses doigts caressant le papier rugueux. Elle referma la porte derrière elle avant d'ouvrir l'enveloppe. À l'intérieur, une feuille blanche, sur laquelle des mots simples, écrits en lettres noires majuscules, faisaient écho à la menace qui planait depuis son retour :
*Retourne là d'où tu viens.*
Ses mains se serrèrent sur la feuille, la froissant légèrement. Elle sentit la colère monter en elle, mêlée à une vague d'inquiétude. *Qui ferait ça ? Pourquoi maintenant ?* Elle savait qu'elle ne pouvait pas céder à cette peur. Pourtant, un doute insidieux commençait à germer en elle. *Et si c'était une erreur d'être revenue ici ?*
Elle posa la note sur la table, s'assit lourdement et prit une grande inspiration. Non. Elle n'allait pas se laisser intimider. Pas maintenant.
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La journée passa dans une étrange torpeur. Ivy tenta de se plonger dans les journaux de Caleb pour trouver des indices, mais elle n'arrivait pas à se concentrer. Les mots semblaient danser sur les pages, leur sens lui échappant. Finalement, à la tombée de la nuit, elle décida de sortir prendre l'air. L'atmosphère lourde de la maison devenait insupportable, comme si les murs eux-mêmes murmuraient des avertissements.
Elle enfila son manteau et sortit dans la fraîcheur de la soirée. Les rues de Ravencross étaient presque désertes, les lampadaires diffusant une lumière jaune maladive. Ivy marcha sans but précis, ses pas résonnant sur les pavés mouillés. Le vent frais apaisait légèrement l'agitation qui grondait en elle.
Soudain, elle eut l'étrange sensation d'être suivie. Elle s'arrêta net, tendant l'oreille. Le silence était total, à l'exception du bruit lointain du vent. Elle se retourna, scrutant les ombres des ruelles adjacentes. Rien.
Elle se remit à marcher, mais son rythme s'accéléra malgré elle. Elle entendit alors un bruit, un grondement sourd, presque animal, venant de quelque part derrière elle. Ivy se retourna à nouveau, cette fois son cœur battant à tout rompre.
Une ombre massive se découpait dans la pénombre, ses contours indistincts. Elle ne voyait pas clairement ce que c'était, mais la forme était imposante, trop grande pour être un simple animal. Les yeux de la créature luisaient d'un rouge malsain, et Ivy sentit son souffle se bloquer.
L'ombre chargea.
Elle cria, mais sa voix se perdit dans le vent. Ivy tourna les talons et courut de toutes ses forces, ses chaussures glissant sur les pavés humides. Elle sentit la créature se rapprocher, son souffle chaud dans son dos. Son esprit ne pouvait formuler qu'une seule pensée : *je vais mourir ici.*
Un coup sourd résonna derrière elle, suivi d'un grognement furieux. Ivy se retourna juste à temps pour voir Zeke, surgissant de nulle part, se jeter sur la créature. Son intervention fut si soudaine qu'elle crut d'abord halluciner.
"Va-t'en !" hurla-t-il, sa voix tranchant comme un coup de fouet.
Mais Ivy était pétrifiée, incapable de bouger. La scène devant elle semblait irréelle : Zeke se battait avec une force qui dépassait l'entendement, ses mouvements rapides et brutaux. La créature grognait, ses griffes tranchantes déchirant l'air.
Finalement, après ce qui sembla une éternité, Zeke parvint à repousser la bête, qui disparut dans l'obscurité avec un hurlement déchirant.
Ivy resta immobile, son souffle court, fixant Zeke qui se tenait là, blessé mais toujours debout.
"Je t'avais dit de faire attention," grogna-t-il, son ton chargé de reproche.
"Qu'est-ce que c'était ?" balbutia-t-elle, encore sous le choc.
Zeke s'approcha d'elle, son visage sombre, ses yeux perçants. "Tu ne veux pas savoir."
"Arrête avec ces réponses vagues, Zeke !" s'exclama-t-elle, retrouvant un semblant de courage. "Tu sais quelque chose. Tu sais exactement ce qui se passe ici."
"Écoute-moi bien," dit-il, sa voix grave. "Ce que tu viens de voir, ce n'est que le début. Si tu veux rester en vie, tu dois garder ça pour toi. Pas un mot, à personne."
"Et si je refuse ?"
Il la fixa avec une intensité qui la fit frissonner. "Alors tu signes ton arrêt de mort."
Ivy sentit une vague de colère monter en elle. "Tu ne peux pas juste... arriver, me sauver la vie, et m'ordonner de me taire. Tu dois me dire ce qui se passe."
Zeke soupira, passant une main dans ses cheveux ébouriffés. "Ce que je fais, Ivy, c'est te protéger. Mais il y a des choses que tu n'es pas prête à entendre."
"Essaye-moi," répliqua-t-elle, défiant son regard.
Mais Zeke secoua la tête, visiblement agacé. "Pas ce soir. Pas maintenant."
Il se tourna pour partir, mais Ivy attrapa son bras. Elle remarqua alors une large blessure sur son épaule, le sang s'écoulant lentement.
"Tu es blessé," dit-elle, la voix tremblante.
"Ça va," grogna-t-il en se dégageant doucement.
"Non, ça ne va pas ! Viens à la maison, je peux te soigner."
Zeke la regarda un instant, hésitant, avant de finalement acquiescer d'un mouvement brusque de la tête.
De retour à la maison, Ivy fouilla dans les vieux tiroirs de la cuisine pour trouver une trousse de premiers secours. Elle fit asseoir Zeke sur une chaise et s'approcha avec un désinfectant et des bandages.
"Ça risque de piquer," murmura-t-elle en nettoyant la plaie.
"Je survivrai," répondit-il d'un ton sec, mais elle sentit la tension dans ses muscles.
Un silence pesant s'installa pendant qu'elle travaillait. Finalement, Ivy rompit le silence.
"Zeke, je ne peux pas continuer comme ça. Tu dois me dire ce que tu sais."
Il laissa échapper un soupir frustré. "Ravencross est un endroit différent. Les règles ici ne sont pas les mêmes qu'ailleurs."
"Ça ne veut rien dire," répondit-elle, exaspérée.
"Tu comprendras bientôt," dit-il en se levant, sa blessure désormais bandée. "Mais en attendant, ne fais confiance à personne."
"Pas même à toi ?" demanda-t-elle, le défi dans la voix.
Zeke esquissa un sourire sombre. "Surtout pas à moi."
Il quitta la maison avant qu'elle ne puisse répondre, la laissant seule avec plus de questions que jamais.
Ivy s'assit à la table, les mains tremblantes. Elle savait qu'elle n'allait pas abandonner. Si Ravencross voulait jouer à ce jeu dangereux, alors elle était prête à y entrer. Mais une chose était certaine : elle n'était plus en sécurité, et elle avait encore tout à découvrir.
La nuit était déjà bien avancée quand Ivy referma la porte derrière Zeke. Le silence retomba dans la maison, mais son esprit grondait de mille questions. Elle s'était assise à la table, les doigts crispés autour d'une tasse de thé tiède qu'elle n'avait pas touchée. Les paroles de Zeke résonnaient encore dans sa tête : *"Ne fais confiance à personne. Pas même à moi."*
Son regard se posa sur les bandages tachés de sang qu'elle avait utilisés pour soigner son épaule. Zeke était parti sans rien dire de plus, la laissant seule face à son insatiable besoin de comprendre. Elle savait qu'elle n'aurait pas de réponse tant qu'elle resterait passive. Elle devait agir.
Le lendemain, à la première lueur du jour, Ivy prit une décision qu'elle savait dangereuse : elle allait suivre Zeke. Quelque chose chez lui la troublait autant qu'il l'intriguait. Il en savait trop, et son silence la rendait folle. Elle devait découvrir ce qu'il cachait.
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La journée était morne, le ciel chargé de nuages gris qui semblaient peser sur la ville. Ivy observa discrètement Zeke quitter son appartement du centre-ville. Elle l'avait attendu près de l'entrée pendant plus d'une heure, dissimulée dans l'ombre d'un vieil arbre. Il avançait d'un pas rapide, ses mains enfoncées dans les poches de son blouson de cuir.
Ivy le suivit à distance, prenant soin de rester hors de vue. Les rues de Ravencross étaient désertes, comme si les habitants évitaient délibérément de sortir. Elle resta sur ses gardes, ses pas légers sur les pavés humides.
Zeke quitta la partie habitée de la ville et s'enfonça dans les bois à l'est. Ivy hésita un instant, mais la curiosité la poussa à continuer. Les arbres étaient denses, leurs branches entrelacées formant une canopée qui filtrait à peine la lumière du jour. Une odeur de terre humide flottait dans l'air.
Après plusieurs minutes de marche, elle entendit des voix. Ivy s'arrêta, se cachant derrière un tronc épais. Zeke était là, face à un homme qu'elle n'avait jamais vu auparavant. L'inconnu avait une allure imposante, ses cheveux sombres tombant en mèches épaisses sur ses épaules. Son visage était anguleux, presque cruel, et ses yeux d'un vert éclatant semblaient briller dans l'ombre.
"Rowan," lança Zeke, la mâchoire crispée. "Je t'ai dit de rester en dehors de ça."
Rowan esquissa un sourire sarcastique. "Et moi je t'ai dit que ce n'était pas toi qui décidait, Zeke. La meute a besoin d'un vrai leader, pas d'un gamin perdu qui joue les héros."
Le ton de Rowan était tranchant, et Ivy sentit la tension entre les deux hommes comme une corde prête à se rompre.
"Ce que tu veux, ce n'est pas diriger," répliqua Zeke, ses poings serrés. "Tu veux tout brûler. Purifier, c'est ça ? Tuer tous ceux que tu juges 'faibles' ?"
Rowan haussa les épaules, un sourire narquois sur les lèvres. "Il faut bien faire le ménage. Ravencross a besoin de renouveau, pas de parasites."
Zeke fit un pas en avant, et Ivy retint son souffle. La confrontation était palpable, et chaque mot échangé semblait une étincelle prête à enflammer la forêt tout entière.
"Je ne te laisserai pas faire," grogna Zeke, sa voix basse mais menaçante.
"Tu ne me laisseras pas ?" Rowan éclata de rire. "Tu es encore plus naïf que je ne le pensais. Mais tu n'as aucune idée de ce qui se prépare, n'est-ce pas ? La pleine lune approche, Zeke. Et cette fois, personne ne pourra m'arrêter."
Avant que Zeke ne puisse répondre, un bruissement se fit entendre. Ivy tourna la tête et aperçut une femme s'avancer dans la clairière. Selene.
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Selene était belle d'une manière troublante, presque surnaturelle. Ses cheveux blonds tombaient en vagues soyeuses autour de son visage fin, et ses yeux d'un bleu glacial semblaient capables de percer les âmes. Elle portait une robe noire simple, mais qui semblait sculptée pour elle. Ivy sentit un frisson la parcourir en croisant son regard.
Selene s'arrêta à quelques mètres de Rowan et Zeke, mais ses yeux étaient fixés sur Ivy. Un sourire lent se dessina sur ses lèvres.
"Ivy Blackthorne," dit-elle d'une voix douce, presque chantante. "Je me demandais quand tu te montrerais."
Ivy sortit de sa cachette, sentant qu'il était inutile de se cacher davantage. Elle fit face à Selene, son cœur battant à tout rompre.
"On se connaît ?" demanda Ivy, tentant de paraître calme malgré la peur qui lui nouait l'estomac.
"Tu ne te souviens pas de moi ? Quel dommage," répondit Selene, son sourire s'élargissant. "Mais moi, je me souviens de toi. Et de ton frère."
À ces mots, Ivy sentit une vague de colère monter en elle. "Qu'est-ce que tu sais sur Caleb ?"
Selene laissa échapper un petit rire. "Oh, beaucoup de choses. Mais je doute que tu sois prête à les entendre."
"Arrête de tourner autour du pot !" s'exclama Ivy, avançant d'un pas. "Dis-moi ce que tu sais !"
Rowan intervint alors, son ton moqueur. "Selene, laisse-la. Elle ne fait pas partie de ça."
"Pas encore," murmura Selene, ses yeux toujours rivés sur Ivy.
Zeke s'avança à son tour, se plaçant entre Ivy et Selene. "C'est assez. Elle n'a rien à voir avec vous."
"Rien à voir ?" Selene haussa un sourcil, amusée. "Oh, Zeke, tu es adorable quand tu joues les protecteurs. Mais tu sais aussi bien que moi qu'elle est déjà impliquée. Le sang appelle le sang, n'est-ce pas ?"
Ivy ne comprenait pas tout ce qui se passait, mais elle savait une chose : elle ne pouvait pas rester passive.
"Zeke, explique-moi," demanda-t-elle, le suppliant presque. "Qu'est-ce qui se passe ici ? Pourquoi tout le monde parle de Caleb comme s'il était encore en vie ?"
Zeke serra la mâchoire, visiblement déchiré entre l'envie de parler et celle de la protéger.
"Je... Je ne peux pas," murmura-t-il finalement.
"Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?" répliqua Ivy, les yeux brillants de colère.
Zeke détourna le regard, puis se tourna vers Rowan et Selene. "Vous restez loin d'elle. C'est clair ?"
Rowan éclata de rire. "Tu crois vraiment pouvoir me donner des ordres ? Oh, Zeke, tu es encore plus pathétique que je ne le pensais."
Zeke ignora sa provocation et attrapa le bras d'Ivy. "On s'en va."
Elle tenta de résister, mais sa poigne était ferme. Ils quittèrent la clairière à grands pas, Ivy jetant un dernier regard en arrière. Selene la fixait toujours, son sourire glacial gravé dans l'obscurité.
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De retour dans une ruelle sombre à la lisière de la forêt, Zeke lâcha enfin le bras d'Ivy.
"Tu es complètement inconsciente !" lança-t-il, la voix pleine de reproches. "Tu sais ce qu'ils auraient pu te faire ?"
"Et toi, tu sais ce que ça fait d'être tenue dans l'ignorance ?" répliqua-t-elle avec véhémence. "Je veux savoir ce qui se passe, Zeke ! Je mérite des réponses."
Il resta silencieux un instant, visiblement en conflit avec lui-même.
"Caleb..." commença-t-il, la voix lourde. "Il se pourrait qu'il ne soit pas mort."
Ivy sentit son cœur s'arrêter. "Qu'est-ce que tu veux dire ?" murmura-t-elle, presque trop choquée pour parler.
"Je veux dire qu'il a peut-être été transformé," répondit-il, son ton grave. "Ravencross est sous l'emprise de forces que tu ne peux pas comprendre. Caleb... il pourrait être l'une d'elles maintenant."
Avant qu'elle ne puisse poser plus de questions, Zeke se détourna. "Ne me suis plus jamais, Ivy. Pour ton bien."
Il s'éloigna, disparaissant dans les ombres, la laissant seule avec cette révélation dévastatrice.