À mes enfants et mes petits-enfants que j'aime tendrement,
À mes parents qui m'ont transmis l'amour de la famille,
À mes ancêtres sans qui je n'existerais pas...
À tous mes descendants qui auront la lourde tâche d'inventer l'avenir sans nier leur passé,
Je dédie ce roman.
Préface
Le 31 décembre 2010, une de mes nièces célébrait son mariage en terre provençale. La réception avait été organisée dans une grange immense, aménagée pour l'occasion. La fête battait son plein, auréolée de mille petits lumignons étincelants pour fêter aussi le passage à la nouvelle année ; j'étais installé à la table de mon frère Patrick, père de la mariée, et de mon autre frère Olivier. Patrick était atteint d'une grave maladie ; celle qui nous rend tous malheureux et impuissants face à l'adversité. Sachant notre frère condamné à plus ou moins brève échéance, nous aurions voulu mieux l'entourer. Hélas ! la vie nous avait obligés à habiter dans trois régions de France différentes.
Quelques couples s'élançaient déjà au rythme des premiers rocks de la soirée lorsqu'Olivier, tout en levant son verre en l'honneur des mariés, lança à notre oreille captive, la proposition d'écrire un roman à trois plumes. Idée lumineuse, car tous trois avions besoin de nous sentir plus proches tout du moins par le cœur ; on créerait ainsi entre nous une sorte de fraternité d'action, un lien volontaire qui viendrait sublimer celui que nous a donné notre sang commun.
Je n'avais personnellement aucune idée arrêtée en tête, ni d'ailleurs une envie d'écrire un roman qui se situerait à une époque ou dans une région particulière. Dans un grand éclat de rire, nous avons pris tous trois le risque de laisser Olivier choisir le sujet !
Et c'est ainsi que Le cri de la Cagouilleest né. Sous la plume d'Olivier, les premiers personnages commençaient à s'animer dans l'ouest de la France sur fond de révolution.
L'exercice se montra plus difficile qu'il n'y paraissait à première vue, car aucune trame n'était construite préalablement, chacun poursuivant le chemin dessiné par l'autre, en tentant de deviner et de respecter scrupuleusement sa pensée... Finalement, le premier chapitre eut raison de notre enthousiasme. Le roman fut rangé dans un coin lumineux de ma mémoire, parmi mes meilleurs souvenirs. Je disais au revoir à ces personnages que j'aimais déjà ; mais je n'arrivais pas à accepter de les voir rejoindre le monde désolé des héros endormis à jamais
Mon activité professionnelle prenait trop de place dans ma vie et faute de temps, j'abandonnais à regret ce beau projet en me jurant de le reprendre à ma retraite.
Mon frère aîné nous a quittés cinq ans plus tard, entouré de l'amour de sa femme et de ses enfants. Beaucoup de larmes coulèrent en ce funeste mois de novembre
Puis l'heure de la retraite sonna pour moi, avec son lot de questions sur le sens et l'utilité de ma vie dorénavant.
L'idée d'écrire m'apparut tout à coup nécessaire : mourir lentement ou renaître par l'écriture devenait LE choix devant lequel je me trouvais... Je cherchais alors un sujet de roman qui serait entièrement de ma composition.
Je commençais donc à écrire une histoire imaginaire se situant sous le Second Empire ; mais je ne pouvais m'empêcher de penser au cri de la Cagouille
Il me manquait cependant une sorte d'étincelle pour secouer la poussière et les larmes qui étaient encore attachées à son premier chapitre.
C'est alors que je fis la connaissance d'une jeune romancière, Florence Tholozan ; elle venait juste de publier un premier roman. Je m'armais d'audace pour lui demander de bien vouloir lire les quelques pages déjà écrites. Elle ne tarda pas à me répondre en des termes enthousiastes et me prodigua des conseils utiles et bienveillants. J'avais enfin ma motivation. C'était en juillet 2020, entouré de mes enfants venus me voir pour les vacances, de leur affection et de leurs encouragements dans ce projet.
Deux mois plus tard, alors que je me trouvais à nouveau seul face à moi-même, je m'obligeais, pour éviter de sombrer dans l'inactivité, à allumer mon ordinateur. Je commençais mes premières recherches sur cette Révolution fondatrice du nouvel ordre social en France et sur les terribles soulèvements qu'elle avait provoqué dans le bocage vendéen. Au-delà du contexte général et du caractère propre à chaque personnage, je voulais faire ressortir des traits communs à toute l'humanité, quels que soient l'époque et le lieu. Les émotions du XXIesiècle doivent bien ressembler à celles éprouvées au dix-huitième. Cette universalité me rapprochait aussi de mes propres ancêtres comme de mes contemporains vivant sous d'autres cieux.
Mes enfants m'avaient fait promettre de leur faire lire ce que j'écrivais au fur et à mesure, à la façon d'un feuilleton à suspense. Leur amour filial se manifesta alors par des encouragements qui m'étaient précieux. Puis à la suite d'une heureuse rencontre avec Alix Partam qui était alors sur le point de faire éditer son deuxième roman, je trouvais un second souffle. Sa gentillesse, son amitié et ses recommandations m'ont aidé à prendre de l'assurance sur ce chemin épineux de la création. Ma traversée du désert, semée d'embûches, me parut alors nécessaire et acceptable.
La lueur de l'oasis tant espérée allait finalement éclairer la fin de mon ouvrage : Marie-Christine Mancini, une amie très chère, que je sais exigeante sur la langue, accepta de lire un des chapitres. Je ne méritais sans doute pas tous les compliments qu'elle me fit, mais ils m'allèrent droit au cœur. L'amitié a cette belle caractéristique de forcer le trait...
Enfin, Édith Triaud, une amie d'enfance qui m'a soutenu dans mes difficultés et mes modestes espoirs littéraires m'invita un jour à déjeuner en compagnie d'amis communs, Patrick et Marie-Louise Lezongar. Marie-Louise a passé de nombreuses années dans l'édition. Elle m'a généreusement proposé d'effectuer le travail de relecture, si ingrat mais tellement nécessaire. Je lui en suis infiniment reconnaissant.
À mes frères Patrick et Olivier, à mes enfants, à Florence, Alix, Marie-Christine, Édith, Marie-Louise et Patrick, je veux manifester ici ma gratitude et mon immense affection.
Belmont, le 29 mai 2021
Le cri de la Cagouille...
Qui n'a pas entendu, passant un soir par les petites routes mystérieuses de la Saintonge, à l'heure où la lune éclaire la peau brune des étangs, ces petits cris sortant des endroits frais – de derrière un gros caillou, de dessous une vieille tuile ronde et blanchie, au pied d'un mur de grange tout recouvert de lierre – et qui signalent le réveil de ces petites coquilles grises qui parcourent, par les nuits claires, nos territoires ! Leur chant, à nul autre pareil, révèle tout un monde étrange où se mêlent des vies intenses, des rêves inquiétants, des guerres violentes et sourdes, des amitiés qui ne se disent pas, mais se prouvent par des actes, des amours impossibles et des haines ancestrales... Un monde, vous dis-je, qui ne laisse pas indifférent.
En ouvrant ce livre, vous allez donc entrer dans un univers où l'âme des êtres, « ces bêtes humaines », vous fera craindre la page d'après la page qui vient... Vous ne résisterez pourtant pas à l'attrait de ce petit monde étrange dont nous avions rêvé, mes frères et moi, de vous révéler les secrets avant qu'ils ne disparaissent de la mémoire des gens de Charente, effacés par la révolte d'hommes bouffis d'orgueil et de haine.
Pour notre plus grand bonheur, notre frère Louis a relevé ce chantier auquel avait mis fin le départ douloureux de notre frère et ami Patrick. Il a relevé le défi avec une plume vive, acérée, colorée ne dédaignant pas l'humour.
Ainsi ce frère trop tôt disparu est, par sa participation et son amour des Charentes, au milieu de nous et nous ne pouvons qu'associer sa présence à la lecture de ce roman. C'est une joie et nous en rendons grâce à notre frère Louis par qui nous quittons la souffrance et... c'est bien normal, car comme on dit chez nous, en Saintonge : O sert à reun de gaugher teurjhou dans la même casse1!
Olivier, juin 2021
Le cri de la Cagouille
Secrets meurtriers
I
Crimes en série
Qui était-elle, cette « Cagouille » ? Et que faisait-elle ce soir-là, en cette terrible fin d'année 1792, au bord de l'étang de La Vallade ?
Quel était ce cri inhumain, déchirant, qu'on entendit soudain dans la pénombre et dont l'écho arriva jusqu'aux murs de ces pauvres et sales masures, aux cheminées à peine fumantes ?
On était en Saintonge, dans le « Petit Angoumois » aux sols blancs et arides couverts de forêts de pins, de chênes et de taillis.
Les maisons, toutes en torchis, à l'exception de trois d'entre elles, étaient à ce point distantes les unes des autres, que seuls les bruits, de loin en loin, de hameau en hameau, renseignaient sur le déroulement de la vie ailleurs.
Aussi, sur l'immensité de cette terre abandonnée, on eût même dit que la haine qui bouillonnait, en cette époque troublée, sous les bonnets phrygiens, était venue imposer sa loi, planter ses crocs et déchirer la chair des hommes qui l'habitaient en silence.
Alors que les nuages avaient obscurci le clair de lune, le feu prit à la grange des Marpeaux, puis on découvrit peu après le corps de Paul Simon à mi-chemin de la large bande de terre qui descendait de cette demeure ancestrale des seigneurs de Vallade vers l'étang. Son regard était révulsé et sa chemise ouverte jusqu'à la fine corde qui serrait sa culotte. Il avait certainement vécu quelque chose d'effrayant juste avant de mourir : ses yeux reflétaient une vision d'effroi et son visage, sa poitrine, ses pieds nus étaient couverts de traînées gluantes et rouges ; rouges d'un sang pourtant bien pâle pour qu'il fût le sien.
On ramena en silence le corps de la victime jusqu'à la chambre qu'il occupait dans la demeure du marquis de Vallade.
Les hommes s'agitaient autour de la ferme des Marpeaux et se passaient à grands cris les seaux d'eau qu'il fallait remplir au puits près de la grange, tandis que les femmes, retenant leur émotion, lavaient respectueusement le corps du pauvre Paul. Le majordome du marquis de Vallade était profondément aimé. Qui pouvait donc lui en vouloir au point de l'assassiner sauvagement ?
Que s'était-il donc passé, pour qu'une telle haine enflamme soudain ce lieu ? Était-ce cela l'œuvre de la Cagouille, quel pouvoir avait-elle, d'où venait-elle et pourquoi un tel déchaînement ?
Germaine Simon, la fille du défunt, pleurait en silence, avec cette retenue admirée de tous que savent garder les serviteurs de grandes maisons.
Ses yeux fixaient les femmes affairées autour de la dépouille de Paul. Le regard perdu, elle paraissait paralysée. Des souvenirs tournaient maintenant dans sa tête, l'envahissaient d'un sentiment mêlé de peur et de colère.
Cette année 1792 marquait un tournant dans sa vie comme dans celle du marquis de Vallade et de ses voisins.
L'écho de la Révolution parisienne commençait à résonner en ce pays de Saintonge pourtant si paisible. En juin déjà, des rumeurs, venues d'on ne sait où, annonçaient du côté de La Rochelle, des bandes de brigands ravageant les récoltes, pillant les fermes isolées, tuant ceux qui leur résistaient et violant les femmes.
Puis il y eut le récit de Jacques le colporteur qui passe tous les ans après les vendanges. Il racontait que l'Anglais allait débarquer et mettre le pays à feu et à sang. Pire encore, pour la première fois, il parlait d'une certaine Cagouille...
Germaine se remémora soudain une soirée de novembre... Assis sur un tabouret, le même depuis plus de vingt ans, Jacques se réchauffait devant la cheminée monumentale de la cuisine du château, un gobelet de vin nouveau à la main. À côté de lui, Paul, l'air préoccupé, l'écoutait en silence raconter les atrocités de la Cagouille. Plus loin dans la salle, tandis qu'elle allait porter au marquis un flacon de cognac sur un plateau d'argent, Germaine entendait par bribes la conversation des deux hommes.
À l'autre bout, dans un coin sombre, froid et humide, Maryse la cuisinière, aidée de Justine, lavait et rangeait la vaisselle, sans paraître le moins du monde intéressée par le récit de Jacques.
Comme tous ces itinérants, saltimbanques ou vendeurs de foire, Jacques savait captiver son auditoire. Peu importait la véracité du récit, pourvu que l'on attirât l'attention des futurs acheteurs !
Ainsi de ferme en ferme, Jacques agrémentait ses histoires de nombreuses anecdotes toutes plus terrifiantes les unes que les autres, et augmentait ainsi l'intérêt de ces familles de paysans dont il était la seule distraction.
Mais que savait-il réellement de la Cagouille ?
Était-ce un homme ? Une meute de va-nu-pieds affamés de sang ? Ou bien le descendant angoumois de cette fameuse bête du Gévaudan dont les atrocités étaient encore évoquées les soirs de veillées entre voisins ? On parlait çà et là d'un enfant égorgé, d'une vieille femme retrouvée ligotée à sa chaise devant l'âtre, livide, les yeux exorbités par l'effroi, devenue subitement muette, incapable de raconter ce qu'il s'était passé ! Des meurtres, des brigandages, des granges brûlées aussi, que les autorités locales étaient impuissantes à contenir et même à expliquer... Tout cela, disait-on, est l'œuvre de la Cagouille.
Pourtant, devant le malaise que cette année 1792 avait installé au cœur des Saintongeais, certains dans les chaumières regrettaient les temps paisibles de leur jeunesse et rêvaient d'en finir avec la Révolution. Et si la Cagouille était un résistant, une sorte de sauveur venu venger quelques châtelains de nos terroirs morts sur l'échafaud ? Impossible, disaient les autres, ce gars-là est un brigand venu de Bretagne ou un traître à la solde de l'étranger !
Germaine cependant se souvenait de l'inquiétude de Paul après le départ de Jacques. Elle connaissait bien son père et savait qu'il n'était pas crédule. Une angoisse l'avait un instant submergée, alors qu'un détail lui revenait : tard dans la soirée, Jacques s'était levé pour remplir à nouveau son gobelet, puis avait rapproché son tabouret de la chaise de Paul et, s'assurant que la cuisinière et son aide étaient parties se coucher, il chuchotait à l'oreille de son voisin. Germaine revenant du petit salon bleu, dans lequel le maître terminait sa pipe de tabac blond, avait surpris les mots « Marquis », « Justine ». Mais à la réflexion, elle n'en était plus tout à fait sûre ! Puis Jacques avait ri tandis qu'il sortait pour aller retrouver sa couche préparée par Justine au-dessus de l'étable. Cette nuit-là, il avait entendu le tintement des cloches lorsque les vaches sentent l'appel irrésistible des gras pâturages.
Paul était resté quelque temps devant l'âtre, l'air pensif. Lui n'avait pas ri aux confidences de Jacques...
Germaine en cette veille de Saint Sylvestre, devant le corps sans vie de Paul, se rappelait aussi le jour qui avait suivi le départ de Jacques. Elle songeait à cet après-midi pluvieux et sombre, aux voix qui venaient du petit salon bleu, celle de son père et celle du marquis. Ce dernier avait brusquement haussé le ton. Germaine était habituée à ces sautes d'humeur, mais jamais il ne s'était permis de parler ainsi à Paul, de quinze ans son aîné, un peu son frère et son père.
Les parents du marquis, disparus tous deux depuis plus de dix ans, avaient toujours considéré Paul Simon comme faisant partie de la famille. Il avait joué le rôle de précepteur puis de conseiller personnel du marquis de Vallade : il était un peu sa conscience, quand ce jeune homme ne pensait qu'aux jeux, aux femmes et au vin ! Allait-il enfin devenir un homme ?
Cette fois, Guy ne semblait pas prêt à entendre les reproches que Paul sans doute lui adressait. Il s'agissait donc d'une chose très grave, car les deux hommes dès lors s'évitaient.
Et si le marquis était l'assassin ? Mais non, impossible, car il était parti à cheval la veille pour passer les fêtes en gente compagnie, et on ne le reverrait que dans trois jours au moins. Germaine eut honte de cette pensée qui cependant ne cessait de la tarauder.
Et puis il y avait Jacques, à qui le marquis, sur les conseils insistants de Paul, avait refusé à regret l'achat de cette étoffe si riche, car sa trésorerie, comme celle de la plupart des grands domaines angoumois en cette année de récoltes médiocres était au plus bas ! Du coup, les paysans du voisinage, imitant le seigneur du lieu, s'étaient abstenus de toute dépense inutile.
Jacques était parti en proférant entre ses dents des menaces en patois à l'encontre de Paul.
Lui aussi pourrait bien être la Cagouille !
Pourquoi avait-il ri après les confidences faites à son père ? Un itinérant, ça peut voler, brûler, tuer même, pour une vente ratée ! Et puis il y avait sûrement des complices qu'il aurait pu recruter en leur racontant je ne sais quel mensonge.
Germaine à nouveau s'en voulait de ces mauvaises pensées.
Depuis sa plus tendre enfance, elle connaissait Jacques qui devait avoir à peu près le même âge que son père bien que sa peau burinée lui en fît paraître plus. Pourquoi ce brave homme, un peu susceptible il est vrai, se serait-il transformé tout à coup en brute sanguinaire ?
Mais alors, à qui pouvait donc ressembler cette Cagouille ? Si elle avait tué son père, c'est qu'elle le connaissait, évidemment !
Toute sa haine se portait maintenant sur cet assassin chevauchant sans doute à quelques lieues d'ici. Et le vent qui attisait le feu à la grange des Marpeaux emportait avec lui les ricanements de cette monstruosité.
Cet incendie – il est vrai – requerrait l'attention de tous. On en viendrait à bout, certes, mais à quel prix ? Si Germaine, redescendue de la chambre de son père n'avait pas été prise par un flot de pensées contradictoires, si toutes les forces du village n'avaient pas été engagées dans la lutte effroyable contre le feu, on se serait peut-être aperçu du retour de Jacques... Celui-ci, rasant les murs, son grand feutre rabattu sur les yeux et son nez caché dans sa cape, était revenu sans que personne le voie.
À pas feutrés, il se dirige vers l'étable. Un regard à droite, un regard à gauche, et y pénètre sans faire grincer la porte qu'il avait pris soin de graisser lors de sa précédente visite.
Jacques avance vers le fond du bâtiment, va jusqu'à la Rosette dont il ne peut s'empêcher de flatter l'échine. Il lui suffit d'appuyer sur le dernier barreau de la mangeoire pour qu'un pan du mur s'ouvre sur un couloir étroit. Une lettre à la main, le colporteur allume les flambeaux accrochés de chaque côté ; ils brûlent en dessinant sur les parois des ombres menaçantes. La pâleur de son visage est effrayante. On ne reconnaît pas le joyeux causeur des soirées paysannes. Lentement, il avance, le couloir n'en finit pas ! Alors qu'il lui semblait toucher au but, un fort coup de vent souffle des bougies. Une rafale siffle un chant aigu et sinistre. Et tout à coup, ses yeux sont bandés, ses mains liées derrière le dos, sans qu'il ne puisse rien voir ni rien comprendre. Il sent seulement l'appui d'une arme contre son dos. Pas un mot, il obéit ; il avance mais ses jambes se dérobent, sa bouche s'assèche, son cœur s'affole, il a du mal à respirer. Il se sent envahi par une force diabolique qui lui étreint la gorge. Un cri brutal, strident, horrible résonne soudain dans le bâtiment tout entier. Un cri semblable au cri de la Cagouille ! Jacques le colporteur s'effondre...
Le feu qui ravageait la ferme des Marpeaux s'était quelque peu apaisé et les bruits des voix autour de l'incendie avaient diminué d'intensité ; aussi ce hurlement venu distinctement des étables, fût-il entendu par plusieurs hommes et femmes qui, après un instant de paralysie, s'y précipitèrent. S'engouffrant par le même couloir à peine éclairé, à la lumière faiblissant d'une torche, ils découvrent des traces sur la paille, celles d'un corps que l'on aurait traîné. Elles les mènent à la porte grande ouverte sur la forêt qui longe le ruisseau du Lary. Les premiers habitants du hameau arrivés sur place découvrirent, horrifiés, le corps de Jacques le Colporteur ; celui-ci était dans un état bien comparable à ce qu'ils avaient constaté lors du premier crime : chemise ouverte sur la poitrine jusqu'à la ceinture de cuir noir. Mêmes traces gluantes et rose pâle recouvrant le buste, le visage et les mains... Dans le regard, libéré du foulard qui cachait ses yeux, une vision effrayée, comme si le mort avait vu le diable en personne avant de rendre son dernier soupir...
Le corps de Jacques fut transporté sans attendre jusqu'à la demeure du marquis. On l'allongea sur la table de la cuisine qu'on avait recouverte d'un grand drap blanc. Dans cette pièce aux murs crasseux, la lumière jaune et vacillante d'une bougie éclairait le visage effrayant du mort. Le silence et l'angoisse régnaient.
Soudain, on entendit la voix du marquis venant du petit salon bleu avec une force inouïe trahissant autorité et impatience :
« Que se passe-t-il encore... que font donc tous ces gens ici... qui s'est permis de... suis-je encore ici chez moi, Germaine où êtes-vous ? »
Les mots s'entrechoquaient sous l'effet de la colère... et le bruit que faisait sa canne dont il frappait nerveusement le plancher résonnait dans la tête des manants apeurés ! Les familles du hameau, fermiers et métayers, dépendaient depuis toujours du marquis et de ses ancêtres. Une attitude de déférence des villageois face à l'autoritarisme des seigneurs de Vallade et une relation de maître à serviteurs étaient restées très vivantes malgré la toute récente révolution dont ils n'espéraient d'ailleurs pas grand-chose. Le comportement de l'actuel marquis doté en outre d'un physique sévère n'invitait pas au changement d'habitude : regard d'acier paralysant, bouche pincée surmontée d'une fine moustache de couleur poivre et sel. Elle tranchait avec le rouge des pommettes qui, à chaque mouvement d'humeur, virait à l'écarlate.
Dans un mouvement d'agacement, le marquis écarta alors brusquement ceux qui étaient penchés sur le visage de Jacques. À son tour, s'en approchant jusqu'à le frôler, il le dévisagea, mais resta de marbre ; soudain, son visage pâlit subitement, comme s'il comprenait ce que cette mort signifiait... Ces traces gluantes et rose sang, quel sens avaient-elles pour lui ? Savait-il quelque chose ? Comprenait-il, en cet instant, quelque mystère qu'il aurait porté secrètement dans sa mémoire depuis longtemps ? Un voile se lèverait-il sur une zone d'ombre de sa propre existence ? D'une voix devenue soudainement faible, il demanda si le colporteur ne portait pas sur lui une lettre. Ceux qui avaient découvert le corps répondirent d'un signe de tête par la négative.
Le feu qui crépitait dans l'âtre de la pièce aux odeurs acides éclairait alternativement dans une danse lancinante, des visages aux regards perdus.
Le marquis se redressa brusquement et ordonna à son palefrenier d'apprêter son cheval, enfila ses bottes, endossa sa cape et mit son pistolet à la ceinture. Puis il fit enfermer le mort dans une pièce froide, dont les contrevents fermés depuis toujours permettaient de dissimuler dans l'ombre d'un paravent une sorte de coffre-fort.
Tout en finissant de s'habiller, il glissa à l'oreille de Germaine qu'il partait sur le champ s'entretenir de ces événements avec le Seigneur des Arnauds et le vicomte des Briasses. Il ajouta qu'il ne rentrerait certainement pas avant deux jours. « C'est bien pourtant ce qui était prévu avant qu'il ne revienne subitement ! » pensa étonnée la jeune femme. Il lui ordonna enfin de mettre tous ces gens à la porte, de fermer solidement le loquet derrière eux et de n'ouvrir à personne en son absence.
Tout en rapprochant les volets de la cuisine, Germaine entendit le galop effréné du cheval de son maître qui résonnait étrangement dans cette vallée de Saintonge, autrefois si douce, et dont la somnolence venait subitement de disparaître... Elle l'entendit comme un écho, pendant quelques minutes encore ; puis ce bruit si familier que font les sabots frappant les graviers blancs des sentiers campagnards s'estompa...
La peur allait s'installer dans la maison du marquis où l'on allait veiller simultanément les dépouilles d'un honnête majordome et d'un étrange colporteur.
Seules, Maryse et Justine avaient été autorisées à tenir compagnie à Germaine.
On ne savait, excepté pour Germaine, lequel de Paul ou de Jacques, était le plus pleuré. Pauvre monsieur Paul, pauvre Jacques ! D'instinct, Justine s'était dirigée vers la pièce où Jacques reposait. On avait allumé, pour entourer sa dépouille, deux cierges que le curé du hameau avait bénis lors de la dernière veillée pascale.
« Pâques, Pâques... songea Justine ». Le contraste était à son paroxysme, entre le jour de Pâques – jour de réjouissance, symbole du printemps revenu – et cette veille de Saint Sylvestre qui marquait l'hiver et la mort ! Agenouillée devant la dépouille de ce colporteur, la petite se remémorait...
En ce lundi de Pâques 1792, Jacques avait fait un détour « au pays des étangs », car il avait deux missives à remettre. L'une destinée au marquis de Vallade portait le cachet du vicomte des Briasses : elle lui avait été confiée par un homme que Jacques ne connaissait pas, avec ordre de la remettre « au plus vite et en main propre » à son destinataire.
L'autre était pour Justine, simplement pliée et dont Jacques connaissait évidemment le contenu ! Justine était à la fois intriguée, heureuse et fière de recevoir pour la première fois de sa vie une lettre ! Ne sachant ni lire ni écrire, elle demanda à Germaine de la déchiffrer à haute voix. Elle venait d'un jeune paysan nantais qui l'avait remarquée à l'automne 1791 tandis qu'il venait s'employer chez le marquis pour le temps des vendanges. La belle écriture trahissait une autre main sans doute que celle de ce petit journalier. Elle n'avait pas revu Vincent depuis, bien qu'il ait promis de venir la chercher aux vendanges suivantes...
« Eh pauv' Jacques, mais comment qu'j'aurai des nouvelles du Vincent maint'nant ? »
Justine toute à ses pensées ne bougeait plus, agenouillée près d'un cierge qui éclairait le visage encore crispé du mort. De l'autre côté se tenait Maryse, chapelet à la main. Les yeux rougis comme tout son visage, du reste, restaient fixes. Seule la bouche remuait, au rythme des « Ave Maria ».
Germaine quant à elle était montée dans la chambre de son père, située au deuxième étage du château. Quatre gros cierges éclairaient les angles du lit sur lequel gisait Paul. Son visage ressemblait à celui de Jacques ; une sorte de fraternité les liait dorénavant dans la violence de cette mort.
Germaine pouvait enfin s'adonner totalement à son chagrin, sans retenue. Plus aucune pensée, plus rien hormis cette douleur, si violente qu'on aurait pu en dessiner les ombres violettes.