La nuit s'étendait sur le royaume telle une mer d'encre, seulement troublée par la pâle lumière de la lune qui caressait le sommet des arbres et les remparts du palais royal. Le vent, léger, soulevait par instants la poussière sur les chemins pavés, portant avec lui l'écho lointain des sabots frappant la terre battue. L'odeur du bois brûlé flottait encore dans l'air, vestige d'un récent assaut sur un avant-poste de la garde.
Sélène chevauchait à travers la forêt, ses sens en alerte. L'animal sous elle, une jument au pelage d'un noir profond, avançait d'un pas rapide mais silencieux, évitant naturellement les racines traîtresses qui serpentait sous les feuillages. La capuche de son manteau dissimulait ses traits, mais le regard qu'elle posait sur l'horizon était dur, empreint de la détermination glaciale qu'elle cultivait depuis son enfance.
Chaque retour au palais était un rappel amer de ce qu'elle avait perdu. Mais cette fois, l'amertume s'accompagnait d'une mission. Kael l'avait mandée en urgence.
La rumeur courait que les traîtres s'étaient infiltrés jusqu'au cœur de la cour royale. Une insurrection, sourde et insidieuse, se tramait dans l'ombre. Des soldats avaient disparu. D'autres avaient été retrouvés morts, la gorge tranchée avec une précision qui n'appartenait qu'aux assassins d'élite. Un message implicite envoyé à ceux qui osaient creuser trop profondément.
Le vent se fit plus froid à mesure que les hautes tours du palais apparaissaient au loin. Les gardes postés sur les remparts ne firent aucun geste hostile à son approche. Son insigne – une louve d'argent incrustée d'onyx – suffisait à garantir son passage.
Les portes massives s'ouvrirent dans un grondement sourd, révélant la cour intérieure, baignée d'une lueur tremblotante. Des torches brûlaient le long des murs de pierre, projetant des ombres mouvantes sur les visages des soldats qui montaient la garde. L'odeur du fer et du cuir emplissait l'air, mêlée à celle, plus subtile, de la terre humide.
Sélène mit pied à terre et passa les rênes à un écuyer avant de s'engouffrer dans les couloirs silencieux du palais. Ses bottes frappaient les dalles de marbre avec une cadence régulière, brisant par instants le silence oppressant qui régnait en ces lieux.
Lorsqu'elle poussa la porte des appartements du prince régent, elle trouva Kael assis à son bureau, une carte du royaume étalée sous ses doigts. Il releva la tête à son entrée, et malgré l'heure avancée, son regard ne trahissait aucune fatigue.
- Tu es revenue plus tôt que prévu.
Sélène referma la porte derrière elle, croisant les bras.
- Quand un prince vous envoie un message scellé d'urgence, on ne prend pas le temps de savourer le voyage.
Kael eut un sourire fugace, mais son expression redevint grave en un instant. Il tapota la carte devant lui.
- La situation est pire que ce que nous pensions.
Sélène s'approcha, jetant un œil aux annotations griffonnées à l'encre rouge. Des cercles entouraient plusieurs noms de villes, accompagnés de symboles codés qu'elle connaissait bien.
- Des postes attaqués, des convois pillés... et ces assassinats à l'intérieur même des murs.
- Ce n'est pas seulement une révolte. C'est une purge.
Kael hocha la tête, son regard devenant plus sombre.
- Il y a un ennemi dans nos rangs. Quelqu'un qui sait exactement où frapper pour affaiblir la couronne.
Sélène se redressa, le regard acéré.
- Tu veux que je le trouve.
Ce n'était pas une question. C'était une évidence.
Kael la fixa un instant, comme pour sonder son état d'esprit, avant d'acquiescer lentement.
- Je veux que tu fasses ce que tu fais le mieux. Démasquer les traîtres. Et les éliminer.
Le silence qui suivit était lourd de promesses et de danger. Sélène savait que cette mission la plongerait au cœur d'une guerre secrète.
Mais la guerre, elle y avait été préparée toute sa vie.
Et cette fois, elle comptait bien en sortir victorieuse.
Les couloirs du palais étaient silencieux à cette heure tardive, baignés dans une obscurité troublée seulement par la lueur tremblotante des torches accrochées aux murs de pierre. Sélène avançait d'un pas sûr, ses sens en éveil, consciente que même dans ce sanctuaire qu'elle connaissait depuis l'enfance, l'ennemi pouvait être tout proche.
Kael lui avait confié une mission, une tâche dont l'ampleur dépassait peut-être tout ce qu'elle avait accompli jusque-là. Débusquer un traître dans un nid de serpents.
Elle descendit un escalier étroit menant aux quartiers des soldats. L'odeur du cuir usé, de la sueur et du métal emplissait l'air. Une torche, plantée dans un support mural, projetait des ombres longues et menaçantes sur les murs rugueux. Des voix s'élevaient derrière une porte entrouverte, étouffées par la pierre.
Sélène s'arrêta, tendant l'oreille.
- ... je te dis que c'est un massacre, il en manque encore trois.
- Le capitaine refuse d'en parler, mais tout le monde sait que c'est lié. Ce n'est pas une simple attaque de bandits.
- Alors, quoi ? Tu crois à ces rumeurs ? Un complot contre le prince régent ?
Un silence pesant s'installa.
- Je crois que ceux qui posent trop de questions finissent égorgés dans leur lit.
Sélène n'attendit pas la suite. Elle s'éloigna sans bruit, analysant les informations qu'elle venait d'entendre. Les soldats parlaient à voix basse, inquiets. Et ils avaient raison de l'être.
Le danger était réel.
Elle rejoignit sa chambre sans croiser âme qui vive. À l'intérieur, l'espace était sobre, presque spartiate. Un lit, une table, une armoire. Elle n'avait jamais eu besoin de plus.
D'un geste, elle retira sa cape et s'agenouilla devant un coffre de bois renforcé de métal. La serrure cliqueta sous ses doigts habiles, révélant l'arsenal soigneusement rangé à l'intérieur. Lames aiguisées, dagues fines et tranchantes, poignards de lancer... et au centre, son arme de prédilection : une épée courte, au manche orné du symbole de sa famille.
Elle la prit en main, éprouvant son poids familier, et inspira profondément.
L'aube serait bientôt là.
Et avec elle, la chasse commencerait.
Le vent s'engouffra dans les corridors, soulevant les tentures accrochées aux murs de pierre. L'aube teintait le ciel d'un bleu profond, annonçant une nouvelle journée empreinte de tensions.
Sélène ajusta son armure de cuir sombre, serrant les sangles avec une précision mécanique. Chaque pièce, chaque détail avait été pensé pour allier agilité et protection. Elle n'était pas une simple héritière de sang royal ; elle était une combattante, forgée dans le fer et la douleur.
Un bruit derrière elle la fit se retourner d'un geste vif.
- Toujours aussi sur le qui-vive, murmura une voix moqueuse.
Nyssa s'appuyait contre le chambranle de la porte, les bras croisés sur sa poitrine. Vêtue d'une tunique noire ajustée, un poignard glissé dans sa ceinture, elle arborait cet éternel sourire indéchiffrable.
- Quand on dort parmi les loups, mieux vaut ne jamais relâcher sa garde, répliqua Sélène en glissant sa lame dans son fourreau.
Nyssa haussa un sourcil amusé et s'avança dans la pièce, ses pas feutrés trahissant son entraînement d'espionne.
- Kael t'attend dans la salle du conseil. Et devine quoi ? Notre cher Darius sera là aussi.
Sélène réprima un soupir. L'Alpha de la Meute de Sang. Un adversaire autant qu'un allié, un obstacle autant qu'un défi. Depuis son retour au palais, il semblait toujours se tenir en travers de son chemin.
- Alors ne faisons pas attendre Sa Majesté, lança Sélène en passant devant Nyssa, qui la suivit d'un pas léger.
Les couloirs du palais s'animaient peu à peu. Les serviteurs s'activaient en silence, les soldats croisaient leurs regards sans jamais s'attarder. L'atmosphère était lourde, comme si chacun sentait l'orage à venir.
Sélène et Nyssa franchirent les grandes portes de la salle du conseil.
Kael était déjà là, assis à la table de bois massif, une carte du royaume déployée devant lui. Ses traits étaient tirés, la fatigue marquant son regard d'ordinaire si vif.
Face à lui, Darius.
Drapé dans une cape de fourrure sombre, l'Alpha dominait la pièce de sa seule présence. Ses yeux dorés se posèrent sur Sélène avec une intensité calculée. Il était le prédateur incarné, un loup né pour commander.
- Veyrac, déclara-t-il en guise de salut, son ton neutre.
- Darius, répliqua-t-elle avec la même froideur maîtrisée.
Kael les ignora et pointa la carte du doigt.
- Trois attaques en moins d'un mois. Des garnisons décimées, aucune trace des assaillants. Ce n'est plus une série de raids. C'est une guerre de l'ombre.
Nyssa siffla doucement.
- Et nous ne savons même pas qui tire les ficelles.
Sélène s'approcha, analysant les points marqués d'encre rouge. Tous situés à des carrefours stratégiques.
- Quelqu'un cherche à nous affaiblir avant de frapper au cœur du royaume, murmura-t-elle.
Darius croisa les bras.
- Si l'ennemi frappe depuis l'intérieur, c'est qu'il a déjà des alliés ici.
Son regard se planta dans celui de Sélène, un défi silencieux.
Elle le soutint sans ciller.
La chasse ne faisait que commencer.
Le silence tomba dans la salle du conseil, pesant comme une menace invisible. Kael passa une main lasse sur son visage avant de se redresser, son regard balayant la carte marquée de rouge.
- Nous avons un problème plus urgent, reprit-il d'une voix grave. Une nouvelle attaque a eu lieu cette nuit.
Il posa un parchemin devant eux, son sceau brisé. Sélène l'attrapa et parcourut rapidement les lignes tremblantes tracées à l'encre noire.
- Une embuscade sur la route nord... Nos éclaireurs ont été massacrés. Pas de survivants.
Darius laissa échapper un grondement sourd, ses muscles tendus sous sa cape de fourrure.
- Cela signifie qu'ils se rapprochent.
Kael hocha la tête, ses traits marqués par une inquiétude contenue.
- Nous devons agir avant qu'ils ne prennent d'assaut la capitale.
Nyssa, jusque-là silencieuse, se pencha sur la carte, ses doigts effleurant les symboles marqués en rouge.
- Il y a un schéma... Ils attaquent toujours sur des routes secondaires, jamais directement les avant-postes principaux.
Sélène comprit immédiatement où elle voulait en venir.
- Ils cherchent à couper nos lignes de ravitaillement, à nous isoler avant de frapper.
Darius la fixa un instant, son expression indéchiffrable, avant de lâcher dans un souffle :
- Intelligents. Et dangereux.
Le silence s'étira, chacun pesant les implications de cette nouvelle donnée.
Puis Kael releva la tête.
- J'enverrai des patrouilles renforcées sur ces routes.
Darius secoua la tête, son ton tranchant.
- Inutile. Ils ont déjà l'avantage. Il nous faut autre chose. Une diversion, un piège.
Sélène croisa les bras, son esprit analysant déjà les possibilités.
- Alors attirons-les où nous voulons.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Elle posa la main sur la carte, pointant un col montagneux situé à la lisière du territoire.
- Ici. Un passage qu'ils devront emprunter s'ils veulent continuer leur progression sans être repérés. Nous les y attendrons.
Kael hésita une seconde avant de hocher la tête.
- Ce plan pourrait fonctionner. Mais nous avons besoin d'un appât.
Nyssa esquissa un sourire en coin.
- Oh, je crois que nous avons déjà quelqu'un de parfait pour ça.
Sélène comprit avant même qu'elle ne poursuive.
Leur piège était en place. Mais elle en serait l'appât.
Le vent sifflait entre les roches du col, soulevant des tourbillons de neige et de poussière. Perchée sur un éperon rocheux, Sélène observait la vallée en contrebas, scrutant l'obscurité pour détecter le moindre mouvement. L'odeur du froid, du métal et du sang flottait dans l'air, annonçant l'inévitable.
Derrière elle, dissimulés dans l'ombre, Darius et Thoran attendaient en silence, prêts à bondir à son signal. Plus loin, Kael et le reste des soldats étaient postés, encerclant discrètement la zone. Tout devait se dérouler selon le plan.
Sélène inspira profondément, calant son cœur sur le rythme du vent. Elle posa une main sur le manche de sa dague, sentant la morsure du cuir contre sa paume. L'heure approchait.
Puis, enfin, ils apparurent.
Des silhouettes mouvantes, furtives, se glissant entre les rochers avec l'aisance de chasseurs aguerris. Leurs capes sombres se fondaient dans l'obscurité, ne révélant que l'éclat furtif de leurs armes. Ils étaient six... non, huit. Un groupe d'éclaireurs, comme prévu.
Sélène desserra sa prise sur son arme et fit un pas en avant, laissant son ombre se découper sous la lumière froide de la lune.
- Vous avez mis du temps.
Sa voix brisa le silence, claire et tranchante. En contrebas, les assaillants s'immobilisèrent, comme des prédateurs ayant flairé une proie plus coriace que prévu.
L'un d'eux, plus grand, plus imposant, fit un pas en avant. Sa capuche masquait son visage, mais son aura suffisait à faire frissonner l'air autour de lui.
- Sélène Veyrac, murmura-t-il, amusé. J'aurais dû deviner que tu serais là.
Elle haussa un sourcil, croisant les bras.
- Je pourrais dire la même chose. Qui envoie ses hommes mourir dans un col piégé ?
L'homme rit doucement.
- Ceux qui savent que tu n'as pas envie d'être ici.
Son ton était calculé, chaque mot pesé pour la déstabiliser. Il voulait l'amener à douter, à hésiter. Mais Sélène n'avait ni le temps ni l'envie de jouer à ce jeu.
Elle fit un pas de plus, le défiant du regard.
- Et toi, qui es-tu ?
L'homme retira lentement sa capuche, révélant un visage anguleux, des traits marqués par des cicatrices anciennes. Ses yeux, d'un gris perçant, la fixèrent avec intensité.
- Callan.
Un murmure glacé parcourut la colonne vertébrale de Sélène. Ce nom... Elle l'avait déjà entendu. Un guerrier légendaire, un mercenaire redouté, un fantôme du passé que peu osaient affronter.
Un frisson imperceptible la traversa.
- Alors c'est toi, souffla-t-elle.
Callan esquissa un sourire.
- Je suppose qu'il est trop tard pour discuter ?
Sélène lui rendit son sourire.
- Beaucoup trop tard.
Et elle attaqua.
Le silence explosa en un tourbillon de lames et d'ombres.
Sélène se propulsa en avant, sa dague fendant l'air dans un éclat d'acier. Callan esquiva d'un mouvement fluide, pivotant sur lui-même pour riposter d'un coup rapide. Elle para de justesse, sentant la force brute derrière son attaque. Cet homme n'était pas seulement un mercenaire – c'était un tueur né.
Derrière elle, le combat éclata. Darius et Thoran jaillirent des ombres, leurs lames mordant la chair des assaillants. Le bruit du métal s'entrechoquant résonna dans la vallée, mêlé aux grognements de douleur et aux cris des combattants.
Mais Sélène ne pouvait pas se permettre de détourner son attention.
Callan attaqua de nouveau, son épée traçant un arc meurtrier dans l'air. Elle bondit en arrière, évitant de justesse la lame qui siffla à quelques centimètres de son ventre. Il enchaîna sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, forçant Sélène à reculer encore, jusqu'à sentir la roche glacée contre son dos.
Un sourire narquois étira les lèvres du mercenaire.
- Tu es rapide, admit-il. Mais pas assez.
Il abattit son épée.
Sélène plongea sur le côté, roulant dans la neige juste à temps. L'impact fit jaillir des étincelles contre la pierre, et avant qu'il ne puisse se repositionner, elle pivota et lui asséna un coup de pied brutal dans les côtes.
Callan recula sous le choc, mais au lieu de s'effondrer, il éclata de rire.
- Pas mal. Vraiment pas mal.
Elle se redressa lentement, sa dague toujours prête.
- Arrête de parler et bats-toi.
Son sourire s'élargit.
- Avec plaisir.
Il se jeta sur elle.
Cette fois, ce fut un véritable déferlement. Callan attaquait avec une précision mortelle, chaque coup visant une ouverture, chaque feinte cherchant à la piéger. Sélène esquivait, parait, contrait, mais elle savait qu'elle ne pourrait pas tenir éternellement. Il était plus fort, plus expérimenté.
Elle devait trouver une faille.
Un cri déchira la nuit.
Darius.
Elle tourna la tête une fraction de seconde – assez pour voir l'un des hommes de Callan planter une lame dans l'épaule de son compagnon.
Assez pour donner une ouverture.
Callan frappa.
La douleur explosa dans son flanc.
Sélène chancela, son souffle coupé par l'impact. Son sang coula sur la neige, un rouge vif éclatant sous la lumière de la lune.
Mais elle ne tomba pas.
Elle leva les yeux vers Callan, qui la fixait, surpris. Il s'attendait à la voir s'effondrer. À la voir faiblir.
Il ne comprenait pas encore.
Sélène serra les dents, ignorant la brûlure dans son côté. Et avec une vitesse fulgurante, elle se jeta sur lui.
Son poing percuta sa mâchoire avec une force inhumaine, et cette fois, ce fut Callan qui recula, déséquilibré.
- Tu...
Il n'eut pas le temps de finir. Sélène bondit sur lui, sa dague visant son cou.
Mais il n'était pas un simple guerrier.
D'un mouvement fluide, il attrapa son poignet et la fit pivoter, la forçant à lâcher son arme. Avant qu'elle ne puisse réagir, il l'avait plaquée contre la roche, sa lame appuyée contre sa gorge.
Un silence pesant s'abattit sur eux.
Autour, le combat s'était ralenti. Les hommes de Callan et ceux de Sélène s'étaient figés, attendant le dénouement.
Sélène sentit la pointe froide de la lame contre sa peau, mais elle ne détourna pas le regard.
- Vas-y, murmura-t-elle. Termine.
Callan la regarda un instant, son souffle court. Puis, lentement, il abaissa son arme.
- Pas ce soir, souffla-t-il.
Il recula d'un pas, relâchant sa prise.
Sélène fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Il y a une différence entre un contrat et une vendetta, répondit-il. Ce n'est pas une vengeance que je cherche. Pas encore.
Elle comprit alors.
Ce combat n'était qu'un test.
Il n'avait jamais eu l'intention de la tuer.
Mais alors... pourquoi ?
Avant qu'elle ne puisse poser la question, Callan siffla un ordre et ses hommes se replièrent, disparaissant dans la nuit comme s'ils n'avaient jamais été là.
Sélène resta immobile, le souffle court, regardant son ennemi disparaître dans l'ombre.
Quelque chose lui disait que ce n'était pas leur dernière rencontre.
La neige était rouge de sang.
Sélène resta figée un instant, son regard fixé sur l'endroit où Callan avait disparu. Son cœur battait encore trop vite, l'adrénaline pulsait dans ses veines, mais elle savait qu'elle n'avait pas le luxe de s'attarder.
Un grognement de douleur la ramena à la réalité.
- Darius !
Elle se précipita vers lui. Le guerrier était à genoux, une main pressée contre la blessure béante à son épaule. Son visage était crispé de douleur, mais il ne laissa échapper aucun gémissement. Thoran se tenait à côté de lui, le souffle court, les traits tirés.
- Ce n'est qu'une égratignure, gronda Darius en tentant de se relever.
Sélène posa une main ferme sur son épaule pour le forcer à rester immobile.
- Ne joue pas les durs, souffla-t-elle. Laisse-moi voir.
Il hésita, mais finit par céder. Le tissu de son manteau était trempé de sang. Sélène inspecta la blessure – profonde, mais pas mortelle. Il fallait agir vite pour éviter que l'hémorragie ne s'aggrave.
- Thoran, de l'eau et des bandages.
L'homme hocha la tête et s'éloigna vers les chevaux, laissant Sélène seule avec Darius.
- Qu'est-ce que c'était, bordel ? demanda-t-il entre deux respirations saccadées.
Sélène serra les dents.
- Une mise en garde.
Darius la regarda, incrédule.
- Une mise en garde ? On s'est fait massacrer !
- Ils auraient pu nous tuer, coupa-t-elle. Mais ils ne l'ont pas fait.
Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais Thoran revint avec les bandages et une gourde d'eau. Sélène s'attela à nettoyer la plaie de Darius, ignorant ses grognements de douleur.
- Callan est un mercenaire, poursuivit-elle. Il ne fait rien sans raison. S'il nous a laissés en vie, c'est qu'il y a autre chose derrière tout ça.
- Comme quoi ?
Elle ne répondit pas immédiatement. Une fois la plaie bandée, elle s'écarta et croisa les bras, son regard perdu dans l'obscurité de la forêt.
- Il voulait voir ce dont j'étais capable.
Darius et Thoran échangèrent un regard inquiet.
- Tu crois qu'il te teste ? demanda Thoran.
- J'en suis sûre.
Un silence pesant s'abattit sur eux. Le vent s'était levé, faisant danser les ombres des arbres autour d'eux.
- Alors la question est, souffla Darius, pourquoi ?
Sélène n'avait pas encore la réponse. Mais une chose était certaine : Callan n'était pas seulement un adversaire. Il était un joueur dans cette partie d'échecs sanglante qui se dessinait dans l'ombre.
Et elle allait devoir découvrir ses véritables intentions avant qu'il ne soit trop tard.
♦♦♦
Le voyage jusqu'à la forteresse fut long et éprouvant. Ils chevauchèrent en silence, les blessures et la fatigue pesant sur leurs épaules comme un fardeau invisible.
Lorsque les murailles massives de Noctis, le bastion des Loups de l'Ombre, apparurent au loin, Sélène sentit un poids s'alléger dans sa poitrine.
Le château s'élevait tel un monstre de pierre et de fer, ses tours griffant le ciel noir. Des torches éclairaient les remparts, projetant une lumière vacillante sur la neige glacée.
Les sentinelles postées à l'entrée se raidirent à leur approche, mais dès qu'elles reconnurent Sélène, elles s'écartèrent immédiatement.
- Ouvrez les portes !
Un grincement sinistre résonna lorsque les immenses portes de bois et de fer pivotèrent lentement.
Dès qu'ils pénétrèrent dans la cour principale, une agitation se répandit autour d'eux. Les guerriers, les serviteurs, tous s'arrêtaient pour les observer.
- Sélène !
Une silhouette fendit la foule. Lyana, une jeune guérisseuse, se précipita vers eux, son visage marqué d'inquiétude.
- Vous êtes blessés ?
- Darius a besoin de soins, répondit Sélène en descendant de cheval.
Lyana hocha la tête et fit signe à deux guérisseurs d'emmener le blessé à l'infirmerie.
Alors que Sélène s'apprêtait à les suivre, une voix grave et autoritaire retentit derrière elle.
- Veyrac !
Elle se figea.
Tous les regards convergèrent vers l'homme qui avançait vers eux. Rowan, le commandant des Loups de l'Ombre, se tenait droit, sa haute silhouette imposante sous son manteau noir. Ses yeux perçants la fixaient avec intensité.
- Dans mon bureau. Tout de suite.
Il tourna les talons sans attendre de réponse.
Sélène expira lentement avant de le suivre, sentant les murmures s'élever derrière elle.
La tempête ne faisait que commencer.
Les couloirs du château étaient sombres, éclairés uniquement par les torches accrochées aux murs. L'air était froid, empreint d'une lourde atmosphère, comme si les pierres elles-mêmes étaient imprégnées des secrets et des conspirations qui s'y déroulaient depuis des siècles. Sélène avançait avec une détermination silencieuse, mais son esprit tournait à toute vitesse. Rowan n'était pas du genre à faire des mondanités, et cette urgence dans sa voix... Elle savait qu'il n'était pas content.
Ils atteignirent finalement une porte massive en bois noir, marquée du sigle des Loups de l'Ombre. Rowan l'ouvrit d'un geste brusque et entra sans attendre qu'elle le suive. Sélène se sentit immédiatement envahie par l'atmosphère de la pièce. Il n'y avait pas de fenêtres, seulement des murs ornés de cartes, de plans de bataille et d'armures. Une grande table en chêne occupait le centre, sur laquelle reposait une carte du royaume, marquée de plusieurs points rouges.
- Ferme la porte, dit Rowan, sa voix tranchante.
Sélène s'exécuta sans un mot. Elle savait que la réunion allait être sérieuse. Son regard se fixa un instant sur les différentes épées accrochées aux murs, un héritage de nombreux combats passés. Puis elle se tourna vers lui, croisant ses bras comme pour se donner une contenance.
- Pourquoi cette urgence ? demanda-t-elle, une pointe de défi dans la voix.
Rowan la regarda, ses yeux sombres glissant sur elle avec une froideur qu'elle connaissait bien.
- Parce que tu as été mise à l'épreuve ce soir, Veyrac, dit-il lentement. Et tu n'as pas réagi comme je l'espérais.
Elle sentit un frisson d'agacement parcourir son échine, mais elle ne laissa rien transparaître.
- Que veux-tu dire ? répondit-elle d'une voix plus calme, mais tout aussi incisive.
Rowan se détourna de la carte, son regard se posant sur elle avec une intensité presque palpable.
- Tu as montré de l'hésitation. Ce n'est pas acceptable.
Il marcha lentement autour de la table, ses pas résonnant sur le sol en pierre. Sélène ne bougea pas, ne le quittant pas des yeux.
- Je ne comprends pas. Nous avons survécu, c'est tout ce qui compte.
Rowan s'arrêta, se tournant brusquement vers elle.
- Ce n'est pas suffisant. Tu n'as pas tué Callan.
Les mots frappèrent Sélène comme un coup de poing dans l'estomac. Son visage se dura, mais elle ne céda pas.
- Callan est un mercenaire, un homme qui ne respecte aucune règle. Le tuer sans raison ne servirait à rien.
Rowan fixa Sélène, une lueur de mépris dans ses yeux.
- Tu ne comprends pas, n'est-ce pas ? Ce n'est pas une question de raison. C'est une question de pouvoir, de domination. Il faut faire respecter notre autorité. Il faut montrer qu'il y a des conséquences.
Sélène serra les poings.
- Nous ne sommes pas des bêtes de guerre, Rowan. Nous sommes des humains.
Rowan la fixa un instant, puis il s'approcha lentement d'elle. La tension entre eux était palpable, comme une corde tendue prête à se rompre.
- C'est exactement ce que j'ai voulu dire. Tu n'as pas la froideur nécessaire. Tu hésites. Et ça, Veyrac, ça peut coûter la vie à toute la meute.
Il s'éloigna d'un pas.
- Tu as intérêt à faire en sorte que cela ne se reproduise plus.
Il tourna les talons, traversant la pièce sans un regard pour elle. Sélène resta là, les yeux rivés sur la carte du royaume, son esprit en ébullition. Elle savait qu'il n'avait pas tort sur certains points, mais la question de tuer sans raison... Elle ne pouvait pas l'accepter si facilement.
Elle entendit les bruits des pas de Rowan s'éloigner, mais elle resta immobile, fixant les points rouges sur la carte, comme pour y chercher un sens.
La guerre ne faisait que commencer. Et elle allait devoir choisir son camp.
♦♦♦
Quelques heures plus tard, dans la chambre austère qui lui avait été assignée, Sélène s'assit sur le lit, son regard tourné vers la fenêtre donnant sur la cour du château. La neige continuait de tomber en silence, recouvrant tout d'un manteau blanc, comme si elle voulait effacer les traces du passé.
Le doux éclat des torches projetait des ombres dansantes sur les murs. Elle s'appuya contre le dos du lit, fermant les yeux un instant. Le murmure du vent et des bruits lointains du château étaient presque apaisants, mais il n'avait pas de prise sur ses pensées. Callan. Rowan. Lyana. Et cette promesse qu'elle s'était faite, de tout comprendre.
Elle prit la médaille que sa mère lui avait donnée, la caressant du bout des doigts. Ses pensées revinrent à cette nuit fatidique, lorsque tout avait basculé. À Kael. À ses promesses. Et à la douleur qui avait forgé la femme qu'elle était devenue.
Elle se leva soudainement, décidée. Elle n'allait pas se laisser dicter sa conduite. Pas cette fois. Elle allait enquêter, découvrir ce que Callan voulait vraiment, et comment tout cela s'entrelait avec les manœuvres obscures au sein de son propre camp. Le royaume n'était plus aussi simple que tout ce qu'elle avait cru connaître.
Elle enfila son manteau et se dirigea vers la porte. Il était temps de prendre des décisions. Mais le chemin qu'elle allait emprunter serait semé d'embûches et de trahisons, et elle n'était pas sûre de pouvoir en sortir indemne. Mais une chose était certaine : elle ne se laisserait pas écraser. Pas encore. Pas sans avoir révélé la vérité.
Elle franchit la porte avec une détermination nouvelle, prête à faire face à ce qui l'attendait.
Les couloirs du château étaient silencieux, mais Sélène sentait le poids de chaque pas résonner dans l'air glacial qui semblait s'épaissir à chaque mouvement. Elle s'était habituée à ces lieux froids et impersonnels, mais cette nuit-là, chaque recoin semblait lui murmurer des avertissements qu'elle ne pouvait ignorer. Alors qu'elle se dirigeait vers la salle des archives, un endroit qu'elle connaissait bien mais qu'elle n'avait que rarement fréquenté, l'idée qu'elle était sur le point de briser un secret qui pourrait tout changer la taraudait.
Les archives du château étaient vastes, un dédale de pièces humides où les rayonnages en bois croulaient sous des parchemins jaunis par le temps. C'était là que les histoires du royaume étaient consignées, des événements anciens aux rapports de surveillance les plus récents. Et dans ces murs emplis de poussière, Sélène espérait trouver des indices qui expliqueraient les agissements de Callan, mais aussi les mouvements mystérieux de Rowan. Elle savait qu'un complot se tramait, que son instinct ne la trompait pas. Et cela la perturbait profondément.
Elle entra dans la grande salle, éclairée seulement par les faibles lueurs des chandelles disposées sur les murs. Des piles de vieux livres et de parchemins traînaient, comme si les derniers archivistes avaient laissé leur travail en suspens dans un effort de fuite désespéré. Sélène s'avança vers une grande table en bois, et en inspectant le premier document qu'elle attrapa, un nom lui sauta aux yeux : "Kael Veyrac."
Elle haussait à peine un sourcil, mais ce nom, son propre nom, écrit noir sur blanc, éveilla en elle une profonde curiosité. Ce n'était pas rare que les Veyrac apparaissent dans les archives du royaume, mais le document était récent, bien plus récent que tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il s'agissait d'un rapport détaillant une mission secrète, menée par Kael lui-même. Mais ce n'était pas tout. À mesure qu'elle parcourait les lignes, elle découvrit que le rapport ne mentionnait pas seulement des actes de guerre, mais des pactes... des alliances avec des forces extérieures.
Elle se stoppa net. Son cœur se serra.
Des alliances avec des créatures magiques.
Sélène n'en croyait pas ses yeux. Les Veyrac avaient toujours été des protecteurs des traditions anciennes, mais jamais ils n'avaient envisagé de pactiser avec des êtres surnaturels. Pourtant, ce rapport allait bien dans ce sens. Des promesses, des engagements, des serments échangés dans l'ombre, en échange d'une alliance contre leurs ennemis. Les Loups de l'Ombre avaient été associés à des sorciers, à des créatures plus anciennes que les loups-garous eux-mêmes. Ce document était une bombe à retardement. Et la question qui lui brûlait les lèvres était : Pourquoi Kael n'en avait-il jamais parlé ?
Un bruit sourd la fit sursauter. Un léger bruit de pas se rapprocha, brisant le silence absolu de la pièce. Elle tourna brusquement la tête, se préparant à affronter l'imprévu. Mais ce ne fut pas un garde, ni même Rowan. C'était lui.
Kael.
Elle sentit son cœur se serrer encore un peu plus en le voyant apparaître dans l'encadrement de la porte, une silhouette imposante dans l'obscurité. Il ne semblait pas surpris de la trouver ici, ce qui, en soi, était une première. Ses yeux sombres, d'habitude si impassibles, trahissaient quelque chose d'incertain. Quelque chose qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer.
- "Tu as trouvé quelque chose, n'est-ce pas ?" sa voix était calme, mais une tension palpable émanait de lui.
Sélène hésita un instant, serrant le rapport entre ses mains. Son regard se fixa sur lui.
- "Tu m'as menti," dit-elle, ses mots percutants comme des éclats de verre. "Tu nous as tous trompés."
Kael haussait à peine un sourcil, mais son visage restait fermé.
- "Je n'ai rien à te cacher, Sélène." Il s'avança d'un pas, ses chaussures grinçant légèrement sur le sol froid. "Je fais ce que je dois faire pour protéger ce royaume."
Mais Sélène, profondément secouée par la découverte, ne pouvait plus le laisser passer.
- "Et tu penses que pactiser avec des forces obscures, avec des créatures que nous avons toujours combattues, est la meilleure façon de protéger le royaume ?!" Sa voix monta d'un ton. "Tu as pris des décisions sans nous en informer ! Tu as fait des choix... sans tenir compte des conséquences."
Kael s'arrêta devant elle, son regard ancré dans le sien, et pendant un instant, tout sembla suspendu. Mais il ne broncha pas. Il lui répondit d'une voix grave, mais étrangement douce.
- "Je sais ce que tu penses. Et tu as raison, dans une certaine mesure." Il marqua une pause. "Mais tu ne connais pas tout. Ce pacte, c'est notre seule chance de survie."
Elle secoua la tête, désemparée.
- "Notre seule chance de survie ?" répéta-t-elle. "Kael, ce n'est pas en marchandant avec l'ennemi que nous allons survivre. C'est en restant fidèles à nos principes. C'est ça, la véritable force d'une lignée."
Mais Kael lui adressa un sourire ironique, presque triste.
- "Fidèles à nos principes ? Mais quels principes, Sélène ? Ceux qui nous ont menés à notre perte ? Ceux qui ont tué nos parents ?" Sa voix se fit plus dure. "Tu crois vraiment que ceux qui nous entourent, ceux qui nous manipulent dans l'ombre, se soucient de principes ? Nous n'avons pas le luxe de la morale, pas cette fois. Si tu veux réellement sauver ce royaume, tu dois être prête à faire des sacrifices."
Les mots frappèrent Sélène comme un coup de poing, mais elle garda son calme. Elle savait, au fond d'elle, que Kael n'était pas l'homme qu'elle avait connu autrefois. Celui qu'il était devenu n'était plus qu'une ombre, une version déformée de l'héritier qu'il avait été. Un héritier prêt à tout sacrifier, à tout vendre pour la survie du royaume.
Elle se redressa, le regard déterminé.
- "Je suis prête à tout sacrifier, mais pas mon âme. Pas mes principes."
Elle tourna les talons, décidée à quitter la pièce. Mais avant de franchir la porte, elle se tourna une dernière fois. Kael la regardait toujours, les yeux emplis d'une tristesse qui lui était étrangère.
- "Tu vas regretter cela," dit-il doucement. "Un jour, tu verras. Peut-être trop tard."
Sélène resta un instant silencieuse, puis, d'un geste ferme, elle sortit de la pièce, laissant derrière elle une question qui allait marquer son destin à jamais.
La guerre entre loyauté et trahison ne faisait que commencer.