Jamais je n'aurais imaginé croiser à nouveau son chemin.
Alexandre Leroy.
Celui qui a brisé mon cœur. Celui qui a choisi le hockey plutôt que moi. Celui qui m'a laissée derrière.
Je me souviens encore de cette nuit où tout s'est terminé. La pluie battait contre les vitres, rythmant les battements affolés de mon cœur. L'appartement était plongé dans une obscurité pesante, seulement troublée par la lueur vacillante des réverbères à travers les rideaux. J'étais debout face à lui, les bras croisés sur ma poitrine comme si ce simple geste pouvait contenir la tempête qui grondait en moi.
Il ne disait rien. Son regard fuyait le mien, fixé sur le sol entre nous, comme s'il y cherchait une réponse qui ne viendrait jamais.
« Dis quelque chose. » Ma voix s'était brisée sur ces mots, mais il n'avait pas levé la tête.
Un long silence, étouffant. Puis sa respiration s'était faite plus lourde, et sa mâchoire s'était crispée avant qu'il ne murmure :
« Je ne peux pas rester, Camille. »
Six mots. Juste six mots pour anéantir trois années d'amour, de promesses et de rêves partagés.
Je n'avais pas répondu. Parce que je savais. Parce que je l'avais toujours su, au fond. Son amour pour le hockey avait toujours été plus grand que tout. Plus grand que nous. Plus grand que moi.
Je l'ai regardé partir sans le retenir. J'aurais pu supplier, lui dire qu'on trouverait une solution, qu'il n'avait pas besoin de choisir. Mais j'ai compris, à la façon dont il s'éloignait, que son choix était déjà fait.
J'ai passé des mois à ramasser les morceaux de mon cœur brisé, à me convaincre que j'allais l'oublier, que j'allais avancer. Quatre ans ont passé. J'ai reconstruit ma vie, appris à ne plus penser à lui à chaque battement de mon cœur.
Et puis, aujourd'hui.
Un bureau spacieux, une grande baie vitrée donnant sur les toits de Lyon. Un nouveau départ. Un nouveau poste, une opportunité en or. Mon CV entre les mains, les mots de mon contrat encore frais dans mon esprit.
Et puis son regard.
Un regard que je reconnaîtrais entre mille, ancré dans ma mémoire comme une brûlure.
Le temps suspend sa course.
Alexandre Leroy.
Mon nouveau patron.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Je le vois tressaillir, juste une fraction de seconde, avant que son expression ne redevienne impassible. Mais moi, je le connais. Je vois la tension dans ses épaules, la lueur de surprise dans ses yeux, ce bref instant où tout bascule.
Un silence s'étire entre nous. Une éternité.
Je serre les poings. Je n'ai jamais cru au destin, mais s'il existe... alors il a un sens de l'humour cruel
L'air est chargé d'une tension presque palpable alors que je reste figée sur place, incapable de détourner le regard. Alexandre Leroy. Mon ex. Mon premier amour. L'homme qui a brisé mon cœur en mille morceaux sans jamais se retourner.
Et maintenant, il est là, devant moi, à quelques mètres seulement, vêtu d'un costume impeccablement taillé qui contraste étrangement avec l'image que j'ai gardée de lui. Autrefois, c'était les maillots froissés, les cheveux en bataille après l'entraînement, le regard brûlant d'adrénaline après un match. Aujourd'hui, c'est un homme en pleine maîtrise, le dos droit, les traits impassibles. Seule sa mâchoire légèrement crispée trahit un bref instant de surprise.
Autour de nous, les employés vont et viennent, indifférents au cyclone qui fait rage dans mon esprit. Le son de leurs voix est un murmure lointain, noyé sous le tumulte de mes pensées.
J'ai passé quatre ans à reconstruire ma vie. Quatre ans à me persuader que notre histoire appartenait au passé. Et pourtant, en un instant, tout vacille.
Respire, Camille.
Une voix s'élève derrière moi, brisant l'instant comme une lame de rasoir.
- Mademoiselle Garnier ?
Je me retourne vivement. Une femme d'une cinquantaine d'années, lunettes sur le nez et tailleur strict, me fixe avec une expression professionnelle.
- Je suis Hélène Moreau, la directrice des ressources humaines. Je vais vous accompagner jusqu'au bureau du directeur.
Le bureau du directeur.
Mon cœur se serre. Mon cerveau refuse d'y croire, refuse d'assembler les pièces de ce puzzle cruel. Il ne peut pas être...
- Suivez-moi, reprend-elle avec un sourire formel.
Les battements désordonnés de mon cœur résonnent dans mes oreilles tandis que je lui emboîte le pas, traversant l'open space d'un pas mécanique. Chaque employé que nous croisons est absorbé dans son travail, chacun plongé dans ses dossiers, ignorant que mon monde est en train de s'effondrer sous mes pieds.
Nous arrivons devant une porte en bois sombre, ornée d'une plaque gravée : Alexandre Leroy – Directeur général.
Je sens mon souffle se bloquer dans ma gorge.
C'est une mauvaise blague, n'est-ce pas ?
J'ai signé mon contrat, passé les entretiens avec Hélène et les autres membres du comité de recrutement. Jamais, pas une seule fois, son nom n'a été mentionné. Comme si le destin avait pris un malin plaisir à me faire croire que ce job était une nouvelle chance, un nouveau départ... alors qu'il m'attachait à nouveau à celui que j'avais tenté d'oublier.
Hélène frappe doucement contre la porte avant de l'entrouvrir.
- Alexandre, voici votre nouvelle assistante.
Elle s'efface pour me laisser entrer.
Je fais un pas à l'intérieur. Puis un autre.
La pièce est spacieuse, baignée par la lumière naturelle filtrant à travers une immense baie vitrée qui offre une vue imprenable sur la ville. Un large bureau en verre occupe le centre, accompagné d'un fauteuil en cuir sombre. Contre le mur, une étagère en bois massif aligne des dossiers méticuleusement classés, des trophées et quelques cadres photo soigneusement disposés. L'odeur subtile du cuir et du café flotte dans l'air, familière et pourtant étrangère.
Et lui.
Debout près de la fenêtre, les mains dans les poches, Alexandre ne bouge pas immédiatement. Son regard est perdu sur les toits de Lyon, fixé sur un point invisible à l'horizon. Il a toujours eu cette habitude, ce besoin de se plonger dans le vide avant de faire face à ce qui l'attend.
Puis, lentement, il se retourne.
Le temps suspend sa course.
Ses yeux, d'un brun profond, captent les miens, et une tension électrique s'installe instantanément.
Je vois ce petit tressaillement imperceptible au coin de sa bouche, ce battement de cils légèrement plus long qu'il ne devrait l'être. Une fraction de seconde où son masque se fissure. Mais très vite, il se reprend, et son visage retrouve cette neutralité froide, distante, presque indifférente.
- Camille.
Mon prénom glisse entre ses lèvres comme une évidence, comme un murmure du passé qui refuse de s'effacer.
J'inspire profondément. Chaque fibre de mon être me hurle de fuir, de claquer la porte et de tourner les talons, mais je ne peux pas. J'ai décroché ce job. Je refuse de le laisser me déstabiliser.
Je redresse les épaules et ancre mes pieds dans le sol, prête à ce combat silencieux qui vient de commencer.
- Monsieur Leroy.
Ma voix est calme, maîtrisée, presque détachée.
Mais je vois la lueur d'agacement dans son regard. Il n'aime pas ce ton. Il n'aime pas que je le traite comme un étranger.
Et pourtant, n'est-ce pas ce que nous sommes devenus ?
Un silence s'installe, épais, pesant, seulement troublé par le bruit lointain de la ville à travers la baie vitrée.
Hélène, visiblement inconsciente de la tension glaciale entre nous, s'éclaircit la gorge.
- Camille s'occupera de la gestion de votre agenda, du suivi des dossiers prioritaires et de la coordination des événements. Elle a déjà une solide expérience en communication, je suis certaine qu'elle s'intégrera rapidement à l'équipe.
Alexandre ne détourne pas les yeux de moi.
- Je n'en doute pas, finit-il par dire d'une voix posée.
Un frisson parcourt mon échine.
Je ne sais pas si c'est à moi qu'il s'adresse, ou si c'est une simple formalité.
- Très bien, je vais vous laisser discuter, conclut Hélène en nous gratifiant d'un dernier sourire.
La porte se referme derrière elle, et nous voilà seuls.
Un battement de cœur. Deux.
Puis Alexandre lâche un soupir discret et contourne son bureau pour s'y asseoir, joignant les mains devant lui.
- Alors, reprend-il, sa voix plus grave que dans mes souvenirs, comment veux-tu qu'on procède, Camille ?
Sa question flotte dans l'air, suspendue entre nous comme un fil tendu prêt à céder à la moindre pression.
Un goût amer envahit ma bouche.
Comment veux-tu qu'on procède ?
Comme si c'était une simple collaboration professionnelle.
Comme si je n'étais pas celle qu'il avait abandonnée sans un regard en arrière.
Je serre les poings, ancrant mes talons dans le sol pour ne pas vaciller.
- Comme deux adultes responsables, répondis-je finalement, la voix aussi glaciale que mon regard.
Un sourire fugace, à peine perceptible, effleure ses lèvres.
- Bien.
Mais son regard dit tout le contraire.
Il sait que ce ne sera pas aussi simple.
Et moi aussi.
L'air semble chargé d'une tension invisible, une électricité sourde qui fait frémir ma peau alors qu'Alexandre me scrute, son expression indéchiffrable.
Pendant un instant, aucun de nous ne parle. Aucun de nous ne bouge.
Le silence est un champ de bataille.
Puis, d'un geste lent et maîtrisé, il se penche légèrement en avant, joignant ses mains sur le bureau. Ce simple mouvement m'oblige à rester ancrée sur place, comme si reculer signifierait admettre une quelconque faiblesse.
- Tu as pris connaissance des dossiers en cours ?
Sa voix est calme, posée, mais il y a quelque chose de sous-jacent, une tension subtile que je suis la seule à percevoir.
Je redresse les épaules, cherchant à ignorer la sensation dérangeante qui me noue l'estomac.
- Hélène m'a transmis un aperçu des projets prioritaires, oui, dis-je d'un ton neutre. Je vais approfondir la lecture aujourd'hui et organiser un suivi des échéances.
Il hoche la tête, sans quitter mon regard.
- Bien.
Une nouvelle pause, lourde de sous-entendus.
- Ce poste demande de la rigueur et de la disponibilité, poursuit-il. J'attends de toi un travail irréprochable.
Je pince imperceptiblement les lèvres. Comme si j'avais besoin qu'il me le rappelle.
- Je suis parfaitement consciente des exigences du poste, répliqué-je sans ciller.
Son regard s'attarde un peu plus longtemps sur moi, cherchant peut-être à déceler une faille, une hésitation. Mais il n'en trouvera pas.
Je ne suis plus la Camille d'autrefois.
- Parfait, conclut-il simplement. Dans ce cas, je te laisse t'installer.
Je n'attends pas qu'il me congédie une seconde fois. Sans un mot de plus, je pivote et quitte la pièce, sentant encore son regard peser sur moi alors que la porte se referme doucement derrière moi.
À peine ai-je fait quelques pas dans le couloir qu'un soupir m'échappe. Je desserre mes poings, réalisant que mes ongles se sont enfoncés dans ma paume.
Travailler sous les ordres d'Alexandre Leroy.
Quelle mauvaise blague.
Je n'ai pas le temps de me perdre dans mes pensées qu'une voix enjouée me tire de mes réflexions.
- Camille, c'est bien ça ?
Je lève les yeux et tombe sur une jeune femme aux cheveux châtain clair attachés en une queue-de-cheval haute. Ses grands yeux pétillants me détaillent avec une curiosité non dissimulée.
- Oui, c'est moi.
Elle me tend la main avec un sourire chaleureux.
- Je suis Maëva, assistante en communication. Bienvenue dans l'équipe !
Je serre sa main, surprise par son enthousiasme.
- Merci.
- J'ai entendu dire que tu allais travailler directement avec le grand patron, ajoute-t-elle avec un clin d'œil complice. Courage, il est... exigeant, mais pas insurmontable.
Je me contente d'un sourire poli.
Si seulement elle savait.
- Je vais te montrer ton bureau, me propose-t-elle en m'invitant à la suivre.
Nous traversons l'open space lumineux où règne une effervescence constante. Les claviers crépitent, les téléphones sonnent, les conversations se croisent. Un univers dynamique, à l'opposé du silence glacial du bureau d'Alexandre.
Maëva m'amène jusqu'à un espace semi-fermé, adjacent au bureau de la direction. Mon bureau.
- Voilà ton royaume, plaisante-t-elle. Juste à côté de celui du patron.
Je hoche la tête en posant mon sac sur le bureau.
- Merci, Maëva.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas.
Elle me laisse seule, et je prends une grande inspiration avant d'ouvrir mon ordinateur portable.
Peu importe Alexandre. Peu importe le passé.
Je suis ici pour avancer.
Mais une petite voix au fond de moi murmure déjà que ce ne sera pas aussi simple.
Je m'installe à mon bureau et allume mon ordinateur, essayant d'ignorer les pensées parasites qui menacent de me distraire. Une nouvelle vie, un nouveau départ... Voilà ce que ce poste était censé représenter. Pourtant, il a suffi d'une seule rencontre avec Alexandre pour que mes résolutions vacillent.
Je me concentre sur les dossiers transmis par Hélène, scannant rapidement les documents pour m'imprégner des projets en cours. Un en particulier attire mon attention : une campagne publicitaire de grande envergure pour une marque de sport en pleine expansion. Sponsoring d'athlètes, vidéos promotionnelles, événements à organiser... Un projet ambitieux, et bien sûr, dirigé directement par Alexandre.
Évidemment.
Je soupire et commence à prendre des notes, détaillant les échéances et les tâches prioritaires. Je suis en plein travail quand un email s'affiche sur mon écran, provenant d'Alexandre.
Objet : Réunion de suivi – 11h
Camille,
Nous avons une réunion avec l'équipe marketing à 11h pour faire un point sur la campagne en cours. Prépare un résumé des tâches déjà assignées et assure-toi d'avoir une vue d'ensemble sur les échéances. On se retrouve en salle de réunion 2.
A. Leroy
Aucun mot de politesse. Rien d'inutile.
C'est bien lui.
Je me redresse et me plonge immédiatement dans les documents. Si Alexandre s'attend à ce que je perde pied face à lui, il se trompe.
-
À 10h55, je rassemble mes notes et me dirige vers la salle de réunion, un carnet en main. L'équipe marketing est déjà installée autour de la grande table en verre, discutant à voix basse. Maëva est là, ainsi que plusieurs autres employés que je n'ai pas encore eu l'occasion de rencontrer.
Je prends place à un bout de la table, et quelques secondes plus tard, Alexandre entre dans la pièce.
Sa présence impose immédiatement le silence.
Il a toujours eu cette aura, ce charisme brut qui attire l'attention sans effort. Mais là où, autrefois, je voyais une étincelle de malice dans ses yeux, je ne perçois aujourd'hui qu'une froideur calculée.
- Bonjour à tous, commence-t-il d'un ton neutre. On va faire un point rapide sur l'avancement du projet. Camille, tu peux nous résumer la situation ?
Tous les regards se tournent vers moi.
Je prends une légère inspiration et me lance, détaillant avec précision l'état d'avancement des tâches, les deadlines à venir et les points de vigilance. Ma voix est assurée, mes explications claires.
Alexandre ne m'interrompt pas, mais je sens son regard peser sur moi tout au long de mon intervention.
Lorsque je termine, il hoche simplement la tête.
- Bien. On va accélérer la mise en place des visuels finaux. Théo, tu te charges de la coordination avec les graphistes ?
Un jeune homme assis à sa gauche acquiesce avec un sourire.
- Bien sûr.
Je note mentalement son nom. Théo. Un collègue à retenir.
La réunion se poursuit avec efficacité. Je garde mon attention focalisée sur mon carnet, évitant soigneusement de croiser le regard d'Alexandre plus que nécessaire.
Finalement, après quarante minutes de discussion, Alexandre conclut d'une voix ferme :
- C'est tout pour aujourd'hui. Camille, reste un instant.
Un frisson parcourt ma colonne vertébrale.
Les autres quittent la pièce, et je me retrouve seule avec lui.
Il referme la porte derrière les derniers employés, puis se tourne vers moi, bras croisés.
- Bon travail, finit-il par dire.
Je ne m'attendais pas à un compliment, et je ne sais pas vraiment comment le prendre.
- Merci, dis-je simplement, méfiante.
Un silence s'installe, chargé de non-dits.
Il me fixe, et dans ce regard, je lis quelque chose que je ne veux pas voir. Une lueur du passé.
- Est-ce que ça va ? demande-t-il soudain.
Sa question me prend au dépourvu.
Il ne devrait pas poser cette question. Il ne devrait pas se soucier de comment je vais.
Et pourtant, je vois dans ses yeux qu'il attend une réponse sincère.
Je pourrais lui dire la vérité. Lui dire que je ne suis pas certaine de pouvoir supporter sa présence jour après jour. Que chaque regard échangé ravive des souvenirs que j'ai essayé d'enterrer.
Mais je ne lui donnerai pas ce pouvoir.
Alors, je me contente d'un sourire poli.
- Parfaitement.
Il ne répond rien, mais je vois sa mâchoire se contracter légèrement.
Il n'y croit pas.
Et moi non plus.
Je sors de la salle de réunion sans me retourner, sentant encore son regard peser sur moi. Mon cœur bat trop vite, mon esprit tourne en boucle sur cet échange bref mais lourd de sens. Alexandre a toujours eu cet effet sur moi, cette capacité à faire ressurgir des émotions que j'aimerais étouffer.
Je regagne mon bureau et me plonge immédiatement dans le travail. C'est la seule solution. Me noyer dans les tâches, occuper mon esprit pour éviter de repenser à lui, à ce regard trop intense, à cette voix qui, malgré les années, n'a rien perdu de son emprise sur moi.
Mais la journée passe lentement. Trop lentement.
À midi, alors que je trie quelques dossiers, Maëva passe la tête dans l'encadrement de mon bureau.
- Pause déjeuner ?
Je hoche la tête avec soulagement.
Nous sortons du bâtiment et nous dirigeons vers un petit café à quelques rues de l'agence. L'endroit est chaleureux, avec une odeur enivrante de café fraîchement moulu et de viennoiseries. Une fois installées, Maëva me dévisage avec un sourire en coin.
- Alors, comment s'est passée ta première matinée ?
Je prends une gorgée de mon café avant de répondre prudemment.
- Intense. Beaucoup d'informations à assimiler.
Elle rit doucement.
- Tu t'en sortiras très bien, j'en suis sûre. Alexandre a l'air d'avoir confiance en toi.
Je relève brusquement la tête.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Il est exigeant, mais il t'a laissée gérer une bonne partie de la réunion. Ce n'est pas donné à tout le monde.
Je me contente d'un léger sourire, sans commenter. Si seulement elle savait à quel point notre histoire est bien plus compliquée qu'une simple relation professionnelle.
- Et sinon, tu le connaissais avant ? demande-t-elle soudainement, les yeux pétillants de curiosité.
Je manque de m'étrangler avec mon café.
- Quoi ?
- Je veux dire, tu n'avais pas l'air surprise en le voyant ce matin. Comme si... tu savais déjà que tu travaillerais avec lui.
Mon estomac se serre, mais je me force à rester impassible.
- Je connaissais son nom, comme tout le monde dans le milieu. Mais non, je ne savais pas qu'il dirigeait cette agence avant mon entretien.
Une demi-vérité.
Elle semble réfléchir un instant, puis hausse les épaules.
- En tout cas, prépare-toi. Alexandre Leroy est redoutable en affaires. Et il n'accorde pas sa confiance facilement.
Je le sais mieux que quiconque.
Le reste du déjeuner se déroule dans une ambiance plus légère, mais au fond de moi, une inquiétude grandit.
Si Maëva a perçu quelque chose, combien de temps avant que d'autres le fassent aussi ?
-
De retour à l'agence, je m'efforce de rester concentrée sur mes tâches. La campagne de sponsoring avance rapidement, et je dois organiser plusieurs réunions avec les partenaires. En fin d'après-midi, je finalise un dossier lorsque la porte du bureau d'Alexandre s'ouvre brusquement.
Je lève les yeux et tombe sur Théo, qui me lance un sourire en coin.
- Petite pause café ?
Je jette un coup d'œil à l'horloge.
- Pourquoi pas.
Nous traversons l'open space et rejoignons la cafétéria de l'agence. Théo est agréable, sociable, et je ressens immédiatement sa facilité à mettre les gens à l'aise.
- Alors, ça fait quoi de bosser sous les ordres du grand patron ? demande-t-il en sirotant son café.
- C'est... particulier, admis-je prudemment.
Il rit.
- T'inquiète, il n'est pas si terrifiant qu'il en a l'air. Il joue le type froid et intransigeant, mais au fond...
Il laisse sa phrase en suspens, son sourire malicieux laissant entendre qu'il en sait plus qu'il ne veut bien le dire.
- Au fond ? insisté-je.
- Disons que certaines personnes ont un effet particulier sur lui.
Je fronce les sourcils.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Théo me dévisage un instant avant de hausser les épaules.
- Rien, juste une observation.
Une tension s'installe.
A-t-il deviné quelque chose ?
Je n'ai pas le temps d'approfondir la question qu'une silhouette apparaît dans l'encadrement de la porte.
Alexandre.
Nos regards se croisent, et je sens immédiatement un changement d'atmosphère.
- Camille, j'ai besoin de toi dans mon bureau, maintenant.
Son ton est calme, mais il n'admet aucune discussion.
Théo me jette un regard surpris avant de hausser un sourcil amusé.
- À plus tard, Camille.
Je me lève et suis Alexandre sans un mot, mon cœur battant plus vite que je ne le voudrais.
Une fois dans son bureau, il referme la porte et se tourne vers moi, les bras croisés.
- Qu'est-ce que tu fais avec Théo ?
Je cligne des yeux, prise au dépourvu.
- Je prends un café, répondis-je, légèrement irritée.
- Avec lui ?
- Il y a un problème ?
Il serre la mâchoire, et je vois ses doigts se crisper sur le dossier de sa chaise.
- Fais attention à lui.
Je fronce les sourcils.
- Pourquoi ?
Il ne répond pas tout de suite. Il me scrute, cherchant peut-être à jauger ma réaction.
Puis, lentement, il lâche :
- Parce qu'il n'est pas aussi innocent qu'il en a l'air.
Je croise les bras, défiante.
- Et toi, tu l'es peut-être ?
Un silence.
Nos regards se défient, et une tension électrique s'installe entre nous.
Il finit par détourner les yeux, comme s'il réalisait que cette conversation ne mènera nulle part.
- Retourne travailler, lâche-t-il finalement d'un ton plus froid.
Je serre les dents, puis pivote sur mes talons et quitte la pièce sans un mot.
Mais alors que je regagne mon bureau, une question me hante.
Pourquoi Alexandre se soucie-t-il de mes fréquentations ?
Je m'assois à mon bureau, mon esprit en proie à un tourbillon de pensées. Alexandre n'a pas l'air d'avoir simplement une inquiétude professionnelle à propos de Théo. Il y a quelque chose de plus. Quelque chose de personnel.
Pourquoi se soucier de moi, après tout ce temps ? Pourquoi cette insistance, ce besoin étrange de tout contrôler, de me surveiller, comme s'il n'avait jamais complètement tourné la page lui aussi ?
Je n'ai pas de réponses. Rien, à part un vague malaise qui m'envahit chaque fois que je pense à lui. C'est étrange, presque déroutant. Peut-être qu'il se sent responsable de tout ce qui s'est passé entre nous, ou peut-être qu'il essaie de masquer ses propres sentiments, ceux qu'il refuse de montrer.
Je secoue la tête et me plonge dans mon travail, espérant que mes pensées s'éclairciront avec le temps. Mais la vérité, c'est que je me sens de plus en plus perdue.
-
Le reste de la journée se déroule sans encombre. Les heures défilent sans que je parvienne à me concentrer pleinement. Les regards d'Alexandre, sa froideur distante, me hantent à chaque instant. Ce n'est pas la première fois que je me sens aussi déstabilisée par sa présence, mais aujourd'hui, c'est comme si quelque chose avait changé.
À la fin de la journée, alors que je range mes affaires, je vois Alexandre quitter son bureau. Il passe devant moi sans un mot, comme si nous n'avions jamais partagé d'histoire, comme si nous n'avions jamais été autrefois des complices.
Je reste là, figée, à observer sa silhouette disparaître dans le couloir. Cette vision me ronge.
Il m'a laissée derrière, après tout. Le choix du hockey, la carrière qui l'a emporté loin de moi, loin de nous. Et moi, j'ai dû accepter. Mais aujourd'hui, je me demande si c'est encore possible de tout effacer, de tout oublier.
Les portes du bureau se referment derrière lui, et je suis seule à nouveau. Le vide me submerge, un vide que je pensais avoir comblé.
Mais visiblement, j'avais tort.
-
Le lendemain matin, alors que je traverse l'open space pour rejoindre mon bureau, je croise à nouveau Théo. Il me lance un sourire chaleureux et vient vers moi, comme si de rien n'était.
- Salut, Camille. Ça va ?
Je hoche la tête, esquissant un sourire forcé.
- Oui, ça va. Merci.
Je m'apprête à continuer mon chemin quand il me retient doucement par le bras.
- Tu sais, tu n'as pas à t'inquiéter pour Alexandre. Il a toujours été comme ça. Il protège ceux qui comptent pour lui, à sa manière.
Je le fixe, surprise par sa remarque. Mais avant que je puisse répondre, il poursuit :
- C'est juste qu'il a du mal à faire confiance, mais il te regarde différemment. Je crois qu'il a vu quelque chose en toi.
Je fronce les sourcils, ne sachant pas si je dois le prendre comme un compliment ou une menace.
- Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
Théo baisse un instant les yeux, comme s'il hésitait à poursuivre. Puis, il sourit de nouveau, un sourire plus mystérieux cette fois.
- Fais juste attention à toi, Camille. Alexandre n'est pas celui qu'il paraît être. Et il a ses raisons.
Je n'ai pas le temps de répondre qu'il s'éloigne déjà, me laissant dans une confusion totale. Que veut-il dire par "ses raisons" ? Pourquoi tout le monde semble insinuer que j'ignore des choses à propos d'Alexandre ?
Je suis interrompue dans mes réflexions par un email. Alexandre. Encore.
Objet : Réunion stratégique – 14h.
Camille,
Je compte sur toi pour préparer un rapport complet sur l'avancement de la campagne. Nous ferons un point avec l'équipe marketing cet après-midi.
Alexandre Leroy
Je relis le message, mon esprit flottant quelque part entre l'irritation et la résignation. Pourquoi moi ? Pourquoi encore moi, alors qu'il aurait pu confier cette tâche à quelqu'un d'autre ?
Je ferme les yeux un instant, respirant profondément. Ce n'est pas le moment de flancher.
-
L'après-midi arrive rapidement. Je me rends à la réunion, le rapport en main, et je trouve Alexandre déjà installé à la tête de la table, une expression fermée sur le visage. L'équipe est à nouveau présente, et cette fois, l'ambiance semble encore plus tendue. Les discussions sur la campagne vont bon train, mais je remarque qu'Alexandre ne lâche pas des yeux, une attention presque perturbante.
Enfin, quand il me donne la parole, son regard ne me quitte pas. Je lui présente mon rapport, détaillant les progrès, les obstacles rencontrés, et les suggestions pour améliorer certaines stratégies.
À la fin de ma présentation, il me fixe un moment, et j'ai l'impression que le temps se suspend. Il hoche lentement la tête, son regard toujours intense.
- Bien, Camille. Continue ainsi.
Ses mots sont simples, mais ils résonnent étrangement en moi. Comme s'il y avait une signification cachée derrière, quelque chose qui me dépasse.
Et, avant que je puisse répondre, il se tourne vers l'équipe et lance une nouvelle directive, sans me laisser le temps de digérer ses paroles.
Je reste là, assise, l'esprit toujours agité, me demandant ce que tout cela signifie. Pourquoi me pousse-t-il à bout de cette façon ? Et surtout, pourquoi ai-je l'impression que cette guerre froide entre nous ne fait que commencer ?