À Isabelle P.- L.,
sorcière de la Rance,
initiatrice du récit.
I
Premier dimanche de printemps.
Pluie obstinée.
Morosité.
Ennui.
Paresser.
Déjeuner sans enthousiasme.
Sieste.
Traîner jusqu'à l'atelier. Y déployer une fois de plus les plans de la jonque, vaisseau plus de trois cents fois centenaire.
Relever la tête. Regarder par la fenêtre la lande mauve et rose qui semble faire le gros dos sous le déluge.
Rêver.
Peindre
Jonques
Voiles déployées en chauve-souris
Sous une lune pleine
Mer de Chine.
Pareille image a poussé Blaise vers ce type de bateau pour réaliser ce qu'il considère comme sa dernière maquette.
Mémoire
Rouge écarlate, laque noire, or des décorations géométriques
dominées par le cercle et le carré.
Meubles massifs contrastant avec les délicates peintures de bambous,
de grues aux vols élégants, d'arbres torturés par le vent,
de montagnes perdues dans les nuages.
Raffinement de l'art oriental.
Blaise s'est engagé dans la voie hasardeuse de l'art : la peinture. Parallèlement, parce qu'il faut vivre, celui de l'enseignement des arts plastiques.
Curieux tout de même comme les Chinois semblent apprécier le voisinage du noir et de l'écarlate, de l'or et de la nacre.
Merde !
Brusquement, arrêt du programme de musique classique qui tourne en boucle. Silence brutal.
Enfiler le ciré, quitter la maison pour rejoindre la plage par le chemin creusé dans la lande par l'antique charroi des goémoniers.
Pas d'horizon.
La pluie fusionne ciel et mer. Son murmure étouffe toute autre rumeur.
Seul mouvement, seule permanence, les vaguelettes qui s'acharnent à grignoter la grève.
Immobile. Regard perdu dans la grisaille aux mille nuances.
Trois goélands s'abattent en criaillant sur une probable et maigre charogne.
Danse d'intimidation, battements d'ailes, coups de bec.
Envol.
Retour de la quiétude, de l'indifférence.
Peindre !
Vent d'ouest
Fuite de nuages
Chargés de grains
Malgré le ciré, l'eau s'est infiltrée. Le moment de rentrer.
Sous l'appentis, Blaise se défait de son ciré afin qu'il y dégoutte.
Zia l'y attendait. La pluie, très peu pour une chatte. Elle profite de l'ouverture de la porte pour se glisser si vivement dans la maison qu'elle donne l'impression de craindre qu'on l'abandonne sous l'averse.
À l'intérieur, Blaise frissonne, se débarrasse de tous ses vêtements, même ceux qui sont encore secs. Totalement nu, il allume le feu de cheminée, apprécie la chaleur des flammes vives sur sa peau.
Feu.
Volage, colérique, bienfaisant.
Adoré, prié et craint.
Urgence de s'offrir un café pour revenir auprès des vivants.
Comme elle était belle, la mer. Comme toujours.
Rêver.
Réchauffer au micro-ondes le repas apporté hier par Maryse. La silhouette boulotte de la femme surgit devant les yeux de Blaise. Elle débarque tous les jours de son vieux break pour lui remettre la boîte frigo. Sourit toujours en la présentant comme un présent. C'en est un chaque jour.
Manger sous le velours du regard de Zia.
Vaisselle ce soir ou demain ?
Demain. Demain, il faudra aussi choisir le bois pour la quille, l'étrave et l'étambot de la jonque. Les tracer, les découper.
Ou... ou envisager une nouvelle toile.
Le temps s'écoule devant le feu. Zia somnole sur les genoux de Blaise, ronronne sous une caresse distraite.
Demain...
Demain : croquettes de Zia.
Thé.
Bacon frit, œuf sur le plat.
Toasts. Marmelade d'orange.
Souvenirs d'un petit déjeuner. 1980
Lydmington, face à l'île de Wight, Angleterre
Un hôtel en bord de route, en bord de ville.
Un Japonais au breakfast.
- Morning ! Morning !
Silence. Masticage.
Échange de regards furtifs terminés en sourire de circonstance.
- Vous connaissez Basho ?
- Tout le monde au Japon.
Un croquis.
- Celui-là ?
« Un vieil étang
Une grenouille saute
Plouf ! »
Sourire. Oui.
Départ.
- Take care.
- You too.
Pas d'échange d'adresse. Inutile.
Les routes se croisent.
Vaisselle.
Toilette.
L'atelier. Plan de la jonque déployé sur la table.
Par la fenêtre : ciel du bleu des crayons de son enfance, nuages gris et roses.
Belle journée envisageable.
Entamer un travail consacré traditionnellement aux « longues soirées d'hiver » ?
Ou reprendre l'aménagement et l'entretien du potager auquel Blaise avait renoncé ?
Être sans vêtements. Éprouver le plaisir causé par une remontée de boue entre les orteils après un arrosage trop généreux.
Sentir l'air et le soleil sur la peau. Comme la veille devant le feu. N'est-ce pas, en fin compte, la véritable raison de vivre ici, loin du bourg, loin des gens, entre la lande et la mer ?
Vérité plus complexe. Mixage de vérités.
Une solitude choisie parce qu'il est impossible, dans le « monde », de contraindre l'agitation de l'esprit.
L'absence de mémoire favoriserait-elle l'éclosion d'une nouvelle vie ?
Mais l'amnésie volontaire ne serait-elle pas source de questionnements et d'angoisse ?
Une maison mal conçue, mal bâtie, mal entretenue peut être détruite, reconstruite sur ses ruines mais une vie ?
Merde !
Sortir. Nu.
Zia se frotte contre les jambes de Blaise.
Présence amicale. Éclair de bonheur.
Inutile d'essayer de la prendre dans les bras. Affection mais indépendance. Bel équilibre.
Il fait encore frais.
Indécis, Blaise opte pour un coup de balai dans la maison.
Cela permet d'effacer les vaines pensées.
Inutile de forcer du côté de la maquette. Idem pour la peinture.
Il espère autre chose. Il ne doit pourtant rien attendre sinon la brève visite de Maryse qui, avec son repas, apportera peut-être la lettre d'un ami.
Pas de cafard. Le refuser. Le rejeter.
Aller sans hâte vers la plage.
Mer basse. Avancer vers elle. Simulacre de rendez-vous.
Ciel nettoyé par la pluie de la veille. L'horizon net sépare les bleus amoureux.
Blaise ôte son gilet de nylon matelassé, dénoue son sarong et s'installe en tailleur sur le sable.
Une tache blanche là-bas : le reflux moutonne, obstiné sur un rocher à fleur d'eau. Il émergera bientôt, découvrira ses mousses, ses algues. D'autres bouillonnements animeront la mer qui se retire, se retire.
Superbe, ce monde qui révèle progressivement ses secrets aux yeux patients.
Rare bonheur.
Demain le paysage sera différent comme il l'est aujourd'hui au regard d'hier.
Ressourcement quotidien.
Étale de marée basse.
Remonter le chemin.
Accueillir Maryse. Remercier pour le repas. Paraître ignorer son sourire.
Manger en écoutant un quatuor de Brahms.
Faire une sieste.
Rejoindre l'atelier. Tracer les éléments de la quille de la jonque sur une feuille de contreplaqué. Les découper à la mini scie égoïne électrique. Les rectifier.
Qu'est-ce qui l'avait conduit à Lydmington ?
Un rêve pareil a un début d'aventure. Ou l'inverse. Sait-on jamais ?
Ce n'était pas une jonque. Rien qu'un bateau venu de l'Orient. En cale sèche à Rhodes.
Souvenir. Rhodes. 1989
Après avoir au long du jour remédié aux outrages d'un voyage du yacht,
le bain turc.
Bavardage avec un vieillard nu dont les testicules pendent entre ses cuisses
comme celles d'un taureau. L'avait-il été ?
Son discours ou sa sagesse le laissait entrevoir.
L'ouzo à la terrasse d'un café, sous la voûte d'un trio d'eucalyptus.
Roucoulement des colombes ou froissement de leurs ailes
lorsqu'un aboiement les égaille dans la tiède douceur du crépuscule.
Rue aux antiques pavés ronds qui ramènent au port.
Grignoter une pita à l'agneau, plus ivre de fatigue que d'alcool.
Et le potager ? Demain peut-être.
Ainsi passent les jours. Monotonie ? Mélancolie ? Ennui ?
Attente. De quoi ?
De quoi ? Ou pourquoi ?
Enfant, Blaise se trouvait livré à lui-même et aux longs jeudis après-midi en solitaire.
Déjà.
Lire et rêver. Robinson Crusoé, l'Île Mystérieuse... Plus tard : l'expédition du Kon-Tiki, Alain Gerbaut, Le Toumellin et son Kurun... L'extrême là-bas. L'accueil des îles.
Rêver n'est pas vivre ou vivre si peu
Dessiner, c'est donner corps au rêve. Pas toujours.
Rejoindre une nouvelle fois la plage.
Y attendre qu'un yacht s'engage dans la baie à marée haute, qu'il déjoue la traîtrise des écueils jusqu'au bruit de la chaîne d'ancre.
Souvenir. 1984
Le golfe de Porto.
La promesse d'y revenir à la barre d'un blanc voilier.
Pourquoi ? Pour dénier l'enfance en une banlieue morose ?
Peindre
Ah ! Comme tu étais belle
À la barre d'une certaine caravelle
Les pinceaux attendent.
Pourquoi cette solitude ?
Aigreur ? Amertume ? Espoir ?
Espoir ? Réponse aux « pourquoi » ?
Souvenir. Lorient, 1964
Parti sur les routes à la recherche d'un embarquement. Avait seize ans.
Les marins ne rêvent pas. Leurs mers sont démontées, douloureuses.
Leurs mains calleuses pétries d'arthrose. Leurs yeux brûlants de sel.
- Pas pour toi, jeune homme, tes mains sont trop blanches, dit le vieux pêcheur,
le bras gauche soutenu par un foulard de femme noué sur la nuque.
Cette même femme devait l'aider à enfiler
sa chemise, son caban et même ses sous-vêtements.
Il se tenait dans un coin de la baraque qui faisait office de bureau d'inscription maritime.
Un vieux pêcheur, un bandeau noir sur l'œil gauche,
vieux pirate qui se laissait raser avec une patience grognonne (une fois par semaine),
observait sans compassion les yeux humides du garçon.
- Tu voyageras, tu navigueras sans que la mer soit un métier pour toi, retiens cela gamin.
Je le lis dans tes yeux qui sont la porte du cœur.
Une jeune femme, depuis la table-bureau, lui lança un regard inquiet.
- Tais-toi, père.
Je ne puis l'inscrire parce qu'il ne possède ni le diplôme ni la nationalité.
Telle est la raison, non tes élucubrations.
Le vieux pêcheur au corps meurtri tourna la tête vers elle.
- Sans doute, sans doute mais ses mains sont trop blanches.
II
Samedi.
D'une pluie d'hier ne reste que des nuages. Leurs ventres gris n'inspirent pas confiance. Blaise observe leur lente progression vers l'est.
Fond de l'air plutôt frais. Risque d'ondées.
Tant pis.
Achever de retourner la terre.
Maryse a promis des plants de légumes : poireaux, pommes de terre, tomates.
Donc...
Prendre la bêche dans la resserre qui s'ouvre côté verger.
En contournant cette cabane...
- Mais... Mais qu'est-ce que vous foutez là ?
Assise en tailleur, dos contre la construction branlante, profitant du soleil intermittent, elle caresse Zia couchée sur ses genoux.
- Ah ! Enfin ! 'Jour.
Surprise désagréable. Réaction logique : Qui êtes-vous ?
Colère perceptible dans le ton. Pas d'émoi chez la femme.
- Tu t'balades toujours en jupe ?
- Suis chez moi !
- Je sais. J'ai vu. J'ai faim.
- M'en fous.
Elle se contente de le regarder avec indifférence.
La colère de Blaise s'effondre au profit de la curiosité.
- Que faites-vous ici ?
- Z'avez chassé vot' chat en gueulant !
Retour d'humeur.
- Répondez-moi !
La femme soupire très légèrement, résignée.
- Pleuvait. Je m'suis abritée puis je m'suis endormie.
- Vous ne manquez pas de culot !
- Je sais.
Regard clair. Visage ouvert. Un sourire pas loin.
Ses vêtements plus que fatigués. Jean effiloché, troué aux genoux. Une basket sans lacet. Parka délavée. Écharpe de laine multicolore à dominante verte. Laid ! Bonnet de même facture qui ne retient pas quelques longues mèches sombres.
Une clocharde. Une vagabonde. Provocante.
- Je n'refuserais pas un café.
- Pas le temps. Je dois retourner le potager.
- Je l'f'rai pour vous.
Un marché ?
Pourquoi pas ? Blaise déteste bêcher, jardiner. Le potager ? Une suggestion de Maryse pour l'occuper.
- Alors ?
Réponse par geste : une vague invitation.
Elle le suit comme un chat, avec le chat. Tranquillement. S'arrête pour regarder la partie du potager en friche, le fragment d'arpent mal labouré par Blaise. Lève les yeux au ciel.
À peine passé le seuil du living, elle contemple ou observe.
Blaise s'active du côté de la cafetière électrique.
- Pourquoi en jupe ?
Pas de réaction. Elle insiste lourdement.
- Pédé ? J'm'en fous.
- Sarong ! Un tiers de la population masculine du globe porte une robe ou une jupe !
- Un tiers ?
- Un quart ! Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
- Curiosité.
- Je suis chez moi !
Chuintement de la cafetière sur fond de musique classique en boucle. Deux tasses sur la table.
- J'peux ?
Elle désigne une chaise.
Hochement de tête approbateur. Blaise évite de la regarder. Embarrassé, il pense à Maryse qui va arriver. Pourtant... il est chez lui.
Maryse ne s'est jamais vraiment étonnée de quoi que ce soit. Ou plutôt, il le croit. Lorsque Blaise se rend dans son bistrot-épicerie pour régler sa note et qu'alors l'éternel vieil habitué la regarde, elle rougit. Cet aveu discret agace Blaise.
- T'aimes pas jardiner, hein ! déclare l'intruse.
Il la scrute. Nouveau haussement d'épaules. Qu'est-ce que ça peut lui faire ? Lui dire qu'il préfère les fleurs coupées ?
Souvenir. 1972. Ostende
Dans le carré du vingt et un pieds, pas de place pour les fantaisies.
Pourtant, un dimanche matin,
il a ramené un bouquet de glaïeuls avec les croissants frais.
Justine a ri, surprise.
Les fleurs, dans un mesureur d'huile faute de vase, touchaient le plafond.
Cela faisait partie de son rêve.
Un rêve éveillé. Il l'ignorait encore.
La vagabonde l'interpelle.
- Houhou ! J'ai remarqué.
Courte pause. Précision : pour le potager.
Pas un reproche. Blaise s'énerve, dérangé dans son souvenir.
- Occupez-vous de vos affaires.
- J'ai envie de m'occuper d'ce potager, c'est tout.
Trois discrets coups de klaxon. Maryse
- T'attends quelqu'un ?
- Le repas de Maryse.
Blaise sort vivement. Aucune envie que Maryse entre dans la maison. Jamais. Une intrusion. Et la clocharde ?
- Vous dormiez, monsieur Blaise ? Excusez-moi. Voilà votre repas et votre commande.
Maryse. Gentillesse. Sourires. Solitude. Leurs solitudes.
Elle dépose au bord du chemin un cageot rempli de plantes à repiquer.
- Une mauvaise nuit, s'excuse-t-il.
- Vous allez bien ?
Le sourire a disparu.
- Oui, oui. Une préoccupation inutile probablement.
- Un souci ?
- Non, non. Simple cauchemar. Tout va bien.
Silence à remplir. Le visage de Maryse révèle qu'elle imagine qu'il lui cache quelque chose.
- Je vous aide à transporter tout ça ?
- Non, non. Je n'ai rien d'autre à faire.
Blaise souhaite qu'elle s'en aille. Son demi-mensonge a provoqué l'effet inverse de ce qu'il espérait. Ridicule. Pourquoi taire la présence de l'intruse ? En vérité, Blaise est certain que Maryse en parlera à sa mère qui en parlera à... On jasera. Être peintre, passe. Vivre en ermite en même temps, soit. Mais cette forme de marginalité : intrigant, inquiétant même. « On » n'aime pas vraiment. Si en outre une femme, une vagabonde, une putain peut-être... La mauvaise réputation !
- Si vous avez besoin de quoi que ce soit...
Pitié ou curiosité légitime pour ce vieil homme venu se perdre au bout du monde. Non !
- Je ne manquerai pas. Vous êtes bien aimable.
Sourire de Maryse revenu. Elle s'en va à regret. Blaise se considère comme un ours mal léché.
Retour dans le living que la marginale (mais oui, elle aussi) explore. Sans-gêne.
- Si tu n'cuisines pas, pourquoi le potager ?
Oui, pourquoi ? À son arrivée, Blaise a été tenté par le jardinage. Ridicule. Plus pratique : les repas de Maryse qui fournit aussi d'autres « vieux isolés ». Les jeunes ont déserté depuis longtemps le petit port, attirés par la grande pêche en mer d'Irlande ou plus loin encore. De gros chalutiers. Ou alors... un job en usine, dans l'administration. Loin en banlieue de ville.
Merde !
- Il faut que je m'occupe et vous... vous, occupez-vous de...
Interruption brusque.
- De mon cul, c'est ça ?
- De vos affaires.
- J'en ai pas. Par contre...
Dressés l'un contre l'autre à distance respectueuse. Nouvelle poussée de colère de Blaise. L'impertinente l'irrite
Il ne lui accorde pas le temps de formuler quoi que ce soit. Il refuse d'être envahi même si, jadis, il était prêt à héberger le premier inconnu venu. Jadis. Donc...
- Si c'est avec l'espoir...
Elle, vivement :
- La bêche ?
Lui, interloqué :
- À l'endroit où vous avez dormi !
Elle se dirige vers le jardin, mue par la fureur ou quelque chose de pareil. Une manière d'achever de le contrarier ou de l'empêcher de prononcer l'une ou l'autre parole blessante.
Blaise se ressaisit. Mufle mais pas trop.
- Attendez ! Le café va refroidir.
Il l'observe par la fenêtre de son atelier.
Elle bêche avec énergie. Elle a retourné ce qu'il avait déjà entamé. Pour le vexer ?
Il reconnaît son incompétence dans un domaine qui n'a jamais été le sien, citadin de naissance qui fuit depuis longtemps les villes mais y retourne avec un bonheur contradictoire.
Souvenir. 1959. Bruxelles
Certains matins, Blaise descendait du tram au moment
où celui-ci allait s'engager dans les boulevards du centre.
Ciels de printemps tellement lumineux
qu'il eût été indécent de s'enfermer dans une salle de classe.
Il s'accordait le temps de respirer l'air
que la nuit avait débarrassé de la pestilence des carburants.
Une fraîcheur humide montait des trottoirs nettoyés à grandes eaux.
La ville s'animait d'une vie étrangère à celle des heures plus matinales
lorsque le petit monde besogneux se hâtait vers les bureaux.
Les oisifs envahiraient bientôt la terrasse des brasseries.
Il n'était pas l'un d'eux mais ivre d'une liberté interdite.
Il n'osait pas encore utiliser un carnet de croquis.
Il se satisfaisait d'observer sachant déjà
que le dessin ne suffirait pas
à traduire ce qu'il percevait au-delà des vibrations de la lumière.
Ces matins buissonniers, s'ajoutant aux heures passées
devant les machines à sous ou les billards, expliquèrent un échec scolaire retentissant
et, conséquence,
cette folle fugue conclue par une carrière avortée de marin pêcheur.
La parka, l'horrible écharpe, le bonnet aux couleurs aussi laides traînent sur le sol.
Une désolation aux yeux de Blaise. À ceux de la femme ?
Il se refuse de sortir pour ramasser le vêtement avec l'intention de le ranger quelque part. Vieux maniaco-dépressif.
Elle était affamée. En bon samaritain, qu'il refuse d'être, il lui a abandonné la meilleure part du repas de Maryse. Il faudra dévaliser le frigo pour le souper. Il y pense déjà. Paradoxe mental.
Blaise croit qu'il aimerait limer les couples de la jonque afin que les bordés s'y ajustent parfaitement.
Le rationnel aimerait ; l'irrationnel refuse.
Ou l'inverse.
Son carnet de croquis
Une femme
Penchée sur la terre
Comme Caïn attelé à son araire
Et le ciel ?
Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Où va-t-elle ? Pourquoi vagabonde-t-elle ?
Car c'est bien cela.
Par quel concours de circonstances s'est-elle perdue ici, au bout du monde ?
Quel âge a-t-elle ?
Trente, trente-cinq. Non, moins. Cheveux noirs plutôt longs. Nez pointu, impertinent. Une petite bouche. Des yeux verts légèrement bridés. Rare.
Affiche un permanent sourire. Moqueur ou ironique. Malice ou provocation ?
Que faire lorsqu'elle aura « payé » son café et son repas ?
Exiger qu'elle parte ?
Raison ou humanité ?
- Terminé !
Trempée par une averse.
Silence.
- J'accepterais un café.
Blaise se meut sans hâte pour lui faire comprendre qu'il ne désire pas qu'elle s'éternise.
Assise, un coude sur la table, jambes allongées.
Baskets boueuses.
- Faudrait ôter vos godasses. Qu'elles sèchent.
- Pourrai plus les r'mettre.
- Je peux vous prêter des sandales de randonnée. Où comptez-vous aller ?
- C'est une question ?
Elle recommence à l'énerver.
- Ça en a l'air.
- Pas de réponse. J'irai dormir sur la plage.
- Ou dans la resserre ?
- Éventuellement.
Blaise revient de la chambre avec la paire de sandales. Docilement, elle arrache ses chaussures. Pieds nus, sales, blessés.
Silence.
Blaise respire profondément avant :
- Un bain ?
Silence. Donc, il ajoute :
- Si vous le désirez.
- D'la pitié, non merci.
Pas de la pitié. Plus simple.
Souvenir. Marseille. 1965
Un café amer servi dans une tasse ébréchée et pas lavée, sale.
Boire la gorge serrée
Par le dégoût.
Plus jamais.
Élevé pour une bohème bourge.
Blaise suggère avec prudence :
- Le potager vaut plus qu'un café et un demi-repas.
Le sourire de la jeune femme se teinte d'une lassitude qui se révèle enfin.
- J'ai dit : pas b'soin d'pitié.
Blaise n'aime ni le mot pitié, ni le mot charité qui lui rappelle des sermons pas toujours en accord avec le comportement des curés qui les prononcent. Compassion, oui. Pour lui la nuance est grande. Une compassion intégrale, sans limite. Même envers ceux qui ne la méritent pas. La charité est offrande ou pardon. La compassion est respect, compréhension. Aucun jugement. Il n'y a que l'individu lui-même qui puisse se juger sans a priori. Et encore !
Mais, dans le domaine des pensées et des comportements, pas la peine de se hâter.
La philosophie, oui. Mais opérative plutôt que spéculative. Alors :
- Il faudrait repiquer les plants de Maryse. Un bain et un lit vous semble... ?
- Pas très honnête. J'suis ni à vendre ni à acheter.
- Le canapé peut-être ?
Sourire des yeux verts. Hésitation.
- J'ajoute un repas de pâtes.
Zia pense déjà qu'elle pourra se pelotonner sur les genoux de...
De qui ?
Rafraîchie. Enveloppée dans la sortie de bain de Blaise qu'elle a accaparée. Plus agréable à regarder.
- Quel jour sommes-nous ? Sam' di ? Sam, j'm'appelle Sam. Un diminutif bien entendu.
Diminutif d'un nom ou d'un jour ?
Elle ne laisse pas à Blaise le temps de l'interroger, de s'interroger ou de comprendre.
- Et toi ?
- Blaise.
- Si t'as un vieux pantalon, je pourrais l'adapter à ma taille. T'auras bien du fil et une aiguille. J'suis pas spécialiste en couture mais ce s'ra qu'un vêtement, non ? Vêtement qui cachera mon âme. Comme il viendra d'toi, il ne la cachera pas totalement. D'ailleurs, j'ai rien à cacher. Enfin, pratiquement rien.
Il ne réplique pas. Il a perdu pied parce qu'elle a évoqué son âme. Pourquoi ? Imagine-t-elle que la notion d'âme le tracasse ? Serait-elle futée au point de lire dans ses pensées, au-delà de ses pensées ? Elle prend possession de son île.
Île déserte.
Île-prison ou île-refuge ?
Il la précède dans la chambre. Ouvre la garde-robe.
Quatre pantalons, deux jeans, un costume, des chemises. Un smoking.
- Wouah ! Un smoking ! Ben dis donc, t'es coquet. J'pourrai l'essayer ?
- Je le mets rarement. Si vous voul...
- Un aut' soir. Plutôt les polos.
En riant, elle en choisit un : « Bateaux de Bretagne ». Elle le place sur sa poitrine, se trémousse dans le miroir.
- Non ! J'aime pas les pubs !
Elle rit comme une gamine devant le sapin de Noël.
Choisit un autre. Blanc uni.
- J'peux ?
C'est à peine une question. Il hoche la tête.
Elle jauge les pantalons. Retiens évidemment le jean défraîchi. Regarde Blaise pour approbation puisque le mutisme du propriétaire semble de rigueur.
L'un des tiroirs d'une commode contient un nécessaire de couture. Il le lui tend.
- Faut qu'j'essaie !
Regard moqueur.
Il quitte la chambre. Zia y reste. Pour contempler Sam ?
Craquements de bûches. Malgré Zia sur ses genoux, elle recoud tranquillement le jean qu'elle a éventré pour le rétrécir. Ses jambes étendues présentent ses pieds nus à la chaleur.
De petits pieds. Trop petits pour les sandales. Elle n'est pas grande mais mince. Presque trop. Plutôt séduisante enveloppée dans la sortie de bain de Blaise. Il faut bien qu'elle se couvre de quelque chose. Il préfère lui abandonner ce vêtement plutôt que la voir revêtue de ses hardes crasseuses. Le vêtement bâille un peu sans qu'elle en soit gênée. Indifférence ou provocation ?
- Faut laisser les plants d'tomates à l'abri sous l'appentis. Les r'piquer plus tard. Au soleil. À l'abri d'la pluie pour éviter l'mildiou. Contre le mur de la resserre, côté soleil. Superbe, ton verger avec les fruitiers en fleur. J'parie que tu t'en occupes pas. Faudrait les tailler.
Blaise saoulé par ce flot de paroles.
Elle regarde parfois les flammes. Sourit. Sourire venu alors de loin. De très loin, estime Blaise malgré l'absence d'indice.
- Pourquoi tous ces bibelots dans ta maison ? Souvenirs ?
- C'est ça.
Souvenances ou rêves. Cela se confond. L'esprit se plaît à brouiller certains détails de la mémoire. Reste l'essentiel à moins que celui-ci ne cède la place aux détails qui gomment le principal. Il faut parfois des aide-mémoire.
- T'as une âme ?
Brutale, la question ébranle Blaise. Il en reste muet. C'est la deuxième fois qu'elle évoque l'âme. La surprise se lit tellement sur son visage qu'elle éclate de rire.
- Ben quoi ? J'ai l'droit de savoir chez qui j'couche.
Elle ne manque pas de culot. N'est-ce pas plutôt lui qui devrait connaître la personne qu'il héberge ? La preuve, il a déjà songé à l'interroger. Bien qu'il soit l'hôte, il n'a pas osé. Il aimerait pourtant en apprendre plus sur elle. Curieusement, la question inattendue et insolite à propos de l'âme impressionne Blaise. Autant entrer directement dans son intimité, sans aucun préambule. Question inattendue ? Il a oublié qu'elle est restée seule dans sa chambre sous prétexte de se changer. Il y a une bible qui repose sur sa table de nuit à côté d'une traduction du livre tibétain des morts. La bibliothèque contient d'autres ouvrages sur les religions, les philosophies. Il va donc répondre en louvoyant.
- Qu'entendez-vous par « âme » ?
- Ah non ! J'suis crevée.
Elle guette une réaction qui se fait attendre. Elle finit par lancer :
- Tout a une âme. Personne n'en connaît la nature. Bonne nuit.
Elle esquive donc. Parfait. Son babillage masquait sa lassitude. Blaise est soulagé en se retrouvant seul. Comment a-t-il pu se laisser envahir ? Le coup du pantalon aurait dû lui révéler les intentions de cette... femme. Il a buté sur le mot car il ne sait trop comment la qualifier. Femme certainement mais aussi étrangère, intrusive, irrespectueuse de son intimité, assurée du charme qu'elle peut exercer sur le vieux veuf solitaire qu'il est. Aguicheuse. Son effronterie ne masque-t-elle pas la raison de son vagabondage ? Une image pour couvrir un véritable mal-être ou pire, mal d'être ?
III
Un remue-ménage réveille Blaise qui sommeillait encore sur le canapé. Il se redresse vivement.
Sam fouille les armoires de la cuisine. Jean soutenu par une cravate qu'elle a chipée dans la garde-robe. Confirmation de son indiscrétion. Cheveux en bataille. T-shirt troussé sous les seins. Ce petit fragment de peau nue confirme aux yeux de Blaise son côté provocateur.
- Nom de Dieu ! Que faites-vous ?
- Cherche le café pour le p'tit déj
- Mais je ne vous ai rien demandé. Je suis chez moi.
Elle a trouvé la boîte qui contient les dosettes, se retourne.
- Oui, je l'sais. Je l'vois aussi.
Elle sourit. Il dort nu depuis cinquante-cinq ans ! Une colère monte rapidement car la tenue aurorale de Blaise semble plutôt amuser que déranger l'intruse. Il s'empare d'un torchon de cuisine pour se couvrir. Si peu que...
- Merde !
Elle éclate de rire.
- T'imagines être l'premier homme nu d'ma vie ?
- J'en ai rien à cirer. Si vos vêtements sont secs, partez !
- Après l'café, si tu m'l'offres.
- Je déteste qu'on fouille dans mes armoires et je bois du thé le matin.
- Avant ou après la douche ? Moi, c'est fait.
- Merde.
- Hier, t'étais plus poli.
- Hier, c'était hier. Vous aviez faim, soif. Vous étiez sale et fatiguée. Je ne suis pas un cuistre. Maintenant, je vous demande de partir.
Il ne la regarde pas. Se trouve gauche avec le torchon qui n'a plus d'usage. Sa prude tentative l'a rendu plus ridicule qu'en étant resté « nature » puisqu'il est effectivement chez lui. Il s'occupe avec rage de l'eau du thé. Il souhaite retrouver ses habitudes, sa paix. Puisqu'il a offert deux repas, un bain, un lit en échange d'un potager labouré, il estime que le contrat est achevé et non renouvelable. Il ne lui a rien demandé, lui aurait même offert un abri pour la nuit sans contrepartie.
Pas vrai.
Ne lui a-t-il pas proposé de repiquer les plants de Maryse en échange de ce bain et du lit ?
Cela ne donne pas à cette emmerdeuse le droit de le surprendre... au saut du lit, avant le saut du lit.
Il avait commencé la veille au soir à soupçonner ses véritables intentions. Elle doit avoir un sens aigu de sa faiblesse : une bonté naïve dont il nie l'existence avec obstination parce qu'il la juge inadaptée au monde contemporain, au monde éternel. Faut qu'elle s'en aille. Avant même d'exprimer sa volonté, il ne peut s'empêcher de croire qu'elle sera désappointée. Où ira-t-elle s'il la chasse ? Il se résout à ne prononcer le verdict qu'à la fin du petit déjeuner.
- J'ignorais pour l'thé. Hier t'as bu du café.
Ces quelques mots aimables raniment paradoxalement la colère de Blaise. Il se retourne.
- Je suis chez moi. Je bois du café si j'en ai envie. Je vis en sarong et lorsque, cela me plaît, à poil.
À cette dernière vulgarité, Sam oppose un visage calme, presque inexpressif. Il n'y lit pas cette lueur de crainte qu'il décelait dans les yeux de ses proches lorsqu'il devenait violent à cause de l'alcool.
Brusquement, il est saisi de honte : il n'a jamais formulé de regrets pour ses colères. Une fierté inqualifiable.
- Après le petit déjeuner...
Sa voix tremble. Il se détourne, remplit l'écuelle de Zia, rejoint la salle de bain. Claquement de porte.
La colère traduit la faiblesse.
Retour au living. Barbe et cheveux maîtrisés. Discrète odeur de déodorant.
Surprise.
Table dressée. Soucoupes sous les tasses. Assiettes pour la charcuterie et le fromage. Marmelade dans un ramequin. Idem pour le beurre. Pain de mie dans une corbeille. Toaster branché.
Zia trône sur le coin de table qui lui est réservé. Pas trop loin de Sam ou l'inverse. Attend sa pointe de beurre matinale.
Sam patiente.
- Pain nature ou grillé ?
Blaise reste muet, un brin ému.
Sam n'est pas jolie. Séduisante ? Non, belle.
Il établit parfaitement la différence. Selon ses propres critères.
Joli, c'est léger, presque frivole et fugace.
Beau, c'est total, profond et pratiquement inaltérable.
- Alors ?
- Pardon ?
Sourire compréhensif ou condescendant de Sam.
- Nature ou grillé, le pain ?
- Grillé, s'il vous plaît.
- S'il te plaît !
Elle s'exécute tandis que Blaise prend place, presque timidement. Il ne se sent plus chez lui. Ou plus exactement, il est revenu aux dimanches matin du passé
Souvenirs. 1959-65
Fenêtre ouverte sur les jardins.
L'orgue de Bach, en sourdine pour ne pas trop agacer sa mère.
Tout sur la table : les petits pains (dit pistolets),
la confiture, le miel, le chocolat à tartiner, le fromage et le beurre.
Café au lait, sucré.
Parfois du cramique (brioche) selon l'humeur de sa mère qui s'est levée tôt
pour éviter la queue devant la boulangerie.
Lorsqu'ils se sont installés, Justine et lui,
il a pris la relève des achats des matins dominicaux.
Plus de Jean-Sébastien puisqu'elle n'aimait pas.
Sur le bateau, c'était plus intime encore avec,
à marée basse,
l'odeur du varech et de la vase iodée.
Il y a eu les glaïeuls mais aussi des roses ou des freesias.
Presque plus rien de tout cela. Une tasse de thé en sachet. Le pain et le fromage sur la toile cirée dans leur papier d'emballage. Abandon. Douleur.
Comment peindre ?
Solitude
Ô ma solitude
Chérie et déchirante.
Sam insiste :
- Marmelade ? Fromage ? Jambon ?
- Euh ! Jambon-marmelade.
- Ensemble ?
- Oui.
Petit regard de surprise de Sam. Prépare la « chose ».
- Désolée pour le café. J'ignorais le rituel.
Silence. Le pain grillé craque sous les dents.
Sam lui prépare un second toast. Blaise l'observe à la dérobée. Hésite. Se lance.
- Je suis un rustre.
- Non. T'es chez toi. Un peu imprévisible. Comme la météo.
- La météo ?
- Un jour comme ci, un jour comme ça. Chez toi, une minute comme ci, une autre comme ça.
Elle rit. Un rire léger, malicieux.
Elle se moque. Il se renfrogne. Alors difficilement sérieuse :
- Désolée. Je crois qu'j'aime assez les hommes météo. Sont tous un peu... variables, parfois plus qu'un peu. Moi, j'aime pas marcher sur des œufs. T'as fini ? J'débarrasse et j'fais la vaisselle.
- Non !
- Si !
Il se lève à sa suite.
- Et ta musique ? Oublié ? Perso, je préfère la musique d'la nature. Y a une grive musicienne dans ton verger. Une chouette aussi. J'l'ai entendue cette nuit. J'aime les chants d'oiseaux entrant par la porte ouverte.
Blaise a besoin de musique. Classique. Une compagnie depuis toujours. Il l'a même imposée à tous ceux avec lesquels il a partagé une tranche de vie. Silence est cousin de solitude. Alors pour la briser, la nier...
Elle :
- Y a pas un marché dans c'bled ?
Brusque et inattendue question qui repousse Blaise, une fois encore, dans un quotidien prosaïque.
- Pourquoi un marché ?
- J'aimerais cuisiner. Un truc chinois. J'parie que t'aimes. Après le repiquage, bien entendu. Le repas d'Maryse, un peu shortpour deux.
S'accorder un temps de réflexion. Blaise entrebâille la porte pour Zia. Elle bondit de la table et file.
- Elle m'a tenu compagnie cette nuit. Adorable.
Blaise est touché. Zia est sa compagne, venue comme...
- Elle s'est présentée ici un jour. Elle devait s'être égarée.
- Pourquoi Zia ?
- Parce qu'elle a du sang ziamois.
Sam sourit en accord avec la mimique de Blaise qui, à son corps défendant, ressemble furieusement à un aveu de capitulation.
Elle commence la vaisselle. Il faut bien qu'il se contente d'essuyer.
- Tes sandales, cinq pointures d'écart ! J'irai pieds nus et sarong... si tu veux.
« J'irai pieds nus et sarong. » Cette petite phrase aurait dû motiver Blaise. Mais il y a décelé une manière de s'aligner sur ses habitudes. Une manœuvre pour s'imposer. Il a répondu « non », évidemment, par volonté de contradiction.
- Tu m'prêtes ta « deuche ». J'irai seule.
Il a accepté sans réfléchir, par faiblesse. Comme d'habitude. Il aurait pu se fâcher. L'expulser. Ce n'est pas une nuit dans un lit et un bain en échange d'une parcelle de terre retournée qui peut le contraindre.
En réalité, il ne peut dire « non ». Cela le trouble, le gène. Seule réponse : la colère pourtant étrangère à l'essence profonde de son caractère.
Deux soubresauts du véhicule. Mine contrite de Sam. Un petit geste de la main : « Bye bye ! »
Au moment où la bagnole s'engage sur le chemin du bourg, Blaise réalise. Berné. Séduit ou manipulé. Les deux.
Trop tard.
Son horrible bonnet de rasta sur ses cheveux rebelles, elle est partie avec sa voiture, son vieux jean adapté, son T-shirt, la parka dégueulasse et l'argent qu'elle a demandé pour acheter la farine, le vin, etc.
Et tout cela parce qu'il a refusé de l'accompagner. Pourtant...
Souvenir. Provence. 1972
Le marché. Plein soleil. Robes légères, colorées.
Interpellations et plaisanteries des marchands.
Bourdonnement dominical de la petite ville.
Cloches de la grand-messe.
Jadis il aimait, parce qu'il y avait Sa robe légère,
les interpellations et les plaisanteries des marchands pour
Son sourire, Son rire, Ses pieds nus dans Ses sandales dorées.
Sa main qui cherchait la sienne.
Sam partie à bord de sa vieille 2 CV achetée peu de temps avant son installation ici. Autre souvenir. Sa première bagnole. Il avait dix-neuf ans.
Il a bien fallu acheter n'importe quel véhicule pour amener ses affaires lorsqu'il s'est retiré ici. Pourquoi pas cet ancêtre à la mécanique si élémentaire qu'il peut pratiquement l'entretenir lui-même. Le patelin de Maryse, petit port qui assèche, dort à longueur de journée à cinq ou six kilomètres de la maison de Blaise. Une grosse heure de marche mais les temps modernes considèrent que ces moments pédestres sont réservés aux loisirs. Et puis, rien, à part le bar-épicerie de Maryse qui fournit à la demande, à la commande serait plus exact, même le pain et les journaux, aucun autre magasin dans ce qui n'est qu'un hameau à demi déserté. Il faut se rendre à la ville qui ressemble davantage elle-même à un gros bourg.
Merde !
Il ne reverra ni la voiture ni Sam. Il retrouve sa liberté à un prix trop élevé.
La plage. Il a besoin de l'immensité de la mer pour ne plus penser au nez pointu de Sam, à ses yeux verts, à ses longs cheveux sombres, à ce fragment de peau entre le T-shirt troussé et le jean.
D'où sort-elle ?
Comment est-elle parvenue dans son jardin, sur son île ?
Serait-elle du pays, connaissant les chemins de traverse ?
Vu son état de délabrement vestimentaire : en fuite ? Recherchée ?
Le ciel se voile progressivement et l'horizon se confond avec lui.
Blaise observe le mouvement des nuages
Il ne pleuvra pas.
Et si elle revenait ?
Il remonte le chemin des goémoniers. Lentement.
Les goémoniers. Le passé. Le passé passé et tellement présent pour celui capable de le retrouver. La preuve ? Ce chemin. Les ornières qu'il faut lire. L'odeur des ajoncs qui a déjà été respirée durant des siècles, qui a saoulé plus de couples d'amoureux qu'il n'y a de jours dans un mois, dans une année. Et l'alouette qui fuse vers l'azur. Éternelle !
Peinture ?
Ivre de solitude et d'images
Déchirer son corps
Soif
D'absolu.
Trois coups de klaxon.
Maryse. Repas dominical, un peu plus élaboré que durant la semaine. Elle y a passé une partie de son samedi.
Pourtant, l'accueil de Blaise est identique. Un peu plus froid que d'habitude à cause de la 2 CV perdue. Ne pas se laisser envahir une nouvelle fois.
Maryse, innocence incarnée, n'en est pas responsable.
Tant pis.
Néanmoins, Blaise se reprend. Il lui reste un zeste de civilité.
- Quel fumet ! Un régal en perspective. Merci.
Maryse se justifie en rappelant qu'on est dimanche. Pour prolonger un peu l'entretien, elle lui demande s'il a repiqué les poireaux.
- Oui, oui.
Elle ne décèle pas le mensonge, regagne son vieux break. Il devrait la suivre du regard, lui adresser un signe de la main. Pourquoi ne pas le faire ? Parce qu'elle est un peu boulotte ? Non. Parce qu'elle est trop gentille. Il la ferait souffrir.
Déjà fait.
Souvenirs d'enfance
Dimanches haïs.
Sinistres jours de visite chez une grand-mère, veuve et bigote.
Pas de jeux, pas de bruits.
Attendre l'obscurité des soirs froids et humides.
Retours silencieux vers la maison
sous la lumière nauséeuse de l'éclairage public.
Il reste toujours quelque chose de ces passés moroses
Pareils aux pluies d'hiver.
Zia lève la tête.
La 2 CV s'immobilise sans tousser.
- Voilà : légumes, fromage, vin, pain, farine et des œufs pour des crêpes, une miette de viande et des choses à repiquer. T'y croyais pas, hein ! Avoue.
Une très courte pause et puis :
- Et le reste de ton pognon.
Blaise supporte mal l'agressivité pimentée de provocation dans l'avalanche de justifications achevée en véritable insulte. Sam ne lui accorde pas le temps de réagir, change de ton, se fait presque humble, timide.
- Je me suis permis un cadeau pour moi-même. Je... tu veux voir ?
Elle retire un petit sachet du fourbi entassé dans le cageot en carton dont elle a fait le succinct inventaire. Elle le tend à Blaise étonné par ce revirement. Il accepte le présent qui ne lui est pas destiné, ouvre le sachet. Il contient ce qu'il reconnaît pour des petites culottes. Surpris, il relève la tête, persuadé qu'elle va éclater de rire. Non.
- Je... je voyage léger, un peu trop léger. Il...
Blaise l'interrompt. Il est presque honteux qu'elle cherche à se justifier.
- Tu as bien fait.
Elle sourit avec une nette nuance de reconnaissance. Inutile, pourtant, de remercier. Il s'irriterait. Elle le sait. Sait aussi lui en savoir gré d'une manière plus subtile.
- J'ai guetté l'passage de Maryse. Pour pas qu'on jase.
Nouvelle petite pause.
- On mange ? J'crève de faim. Qui c'est Maryse ?
Dissimulée derrière une haie, elle doit avoir guetté le vieux break de l'épicière.
- Ton amoureuse ?
Blaise hausse les épaules, désemparé par la volte-face. Elle achève de reprendre la main en précisant :
- Une veuve pas trop vieille, pas trop moche, cloîtrée dans un village de rancis et qui voit débarquer un « artiste baba cool »...
Éclat d'un rire un peu vexant. Elle enfonce férocement le clou.
- ... qui souhaite jardiner sans avoir jamais tenu une bêche de sa vie.
La colère de Blaise remonte. Son silence ne le dissimule pas.
- Blaise ! J'm'en fous ! T'es presque mignon !
Il accepte de sourire mais il a mal.
Mal d'être « presque » mignon.