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Le bal des illusions

Le bal des illusions

Auteur:: Herms
Genre: Romance
Synopsis Violetta, une jeune femme de vingt ans, a grandi dans une famille de commerçants, loin des mondanités de la haute société. Quand son oncle et la duchesse Maria d'Aragona décident de la faire passer pour une noble au bal royal organisé par le roi d'Italie, Lorenzo IV, elle n'a d'autre choix que de se soumettre à leurs exigences. Mais l'événement prend une tournure inattendue. Lors de la réception, submergée par l'opulence et le regard des invités, Violetta, accablée par l'ambiance, se laisse aller à une exclamation bruyante, attirant l'attention de tous, y compris du roi. Lorenzo, lassé par les formalités de la cour et avide de distraction, voit en elle l'opportunité parfaite pour se divertir. Il la retrouve sur un balcon où elle se cache de l'embarras et l'invite à danser, avant de la kidnapper. Emmenée au palais royal, Violetta se retrouve plongée dans un monde qu'elle ne comprend pas, face à un roi bien plus complexe que les rumeurs ne le laissaient supposer. Elle devra apprendre à connaître Lorenzo, à comprendre les raisons de son acte et à naviguer dans les intrigues qui les entourent, tout en découvrant un lien inattendu entre eux.

Chapitre 1 01

Le soleil d'Italie baignait la place du marché dans une lumière dorée. Les voix s'élevaient, vives, entre les étals bondés de figues mûres, de tissus chamarrés et de pots d'olives soigneusement alignés. Violetta avançait entre les marchands avec l'assurance d'une habituée, le panier calé contre sa hanche, la tête couverte d'un foulard noué à la va-vite.

Elle saluait d'un sourire, discutait les prix sans se laisser faire, riait parfois trop fort pour une jeune femme qu'on aurait voulu discrète. Les clients l'aimaient bien, pour son franc-parler comme pour son œil acéré qui repérait la moindre pomme abîmée ou le moindre morceau de tissu trop effiloché.

- Ces pêches sont belles, mais elles auront tourné avant demain, dit-elle en les reposant. Et vous le savez.

Le vieux Pietro leva les mains, faussement offusqué.

- Tu as le nez trop fin pour moi, Violetta. Va donc ruiner quelqu'un d'autre.

Elle s'éloigna sans se retourner, le sourire toujours au coin des lèvres. Elle n'avait pas besoin de beaucoup pour être satisfaite : une journée de soleil, un peu de monnaie gagnée à la boutique familiale, et la liberté de marcher dans cette foule vivante où tout le monde se connaissait.

Elle ne savait pas encore que c'était la dernière fois qu'elle s'y sentirait chez elle.

Lorsqu'elle rentra chez son oncle, les bras chargés, elle trouva la porte grande ouverte et des voix dans le salon. Étranges. Feutrées. Trop polies. En passant le seuil, elle sut immédiatement que quelque chose n'allait pas. L'air sentait le jasmin – un parfum bien trop noble pour leur maison simple. Elle déposa son panier et s'approcha sur la pointe des pieds.

La duchesse Maria d'Aragona était assise dans le fauteuil en velours que personne n'osait utiliser d'ordinaire. Elle portait une robe aux manches brodées d'or et un chapeau de voyage perlé d'ambre. À ses côtés, l'oncle Stefano semblait minuscule, transpirant sous sa veste trop serrée, les mains crispées sur ses genoux.

- ...elle a l'âge parfait, disait la duchesse. Et les traits. Il suffira d'un bon couturier et de quelques leçons de maintien.

- Elle est vive... un peu trop peut-être... murmura Stefano.

La duchesse leva un sourcil.

- Les rois s'ennuient vite. Ce genre de vivacité pourrait devenir un atout.

Violetta entra sans attendre qu'on l'appelle.

- Qu'est-ce que vous mijotez encore, mon oncle ? Je ne suis pas une figue à vendre au plus offrant.

Le silence se fit. La duchesse tourna la tête, la détailla comme on jauge un objet rare. Puis elle sourit.

- Charmante. Insolente. Parfait.

Violetta croisa les bras, le menton haut.

Elle aurait dû fuir dès cet instant. Mais elle resta. Par curiosité. Par orgueil. Par inconscience, surtout.

Et parce que personne ne lui avait encore parlé du bal royal.

Le lendemain, la robe était prête.

Elle l'attendait sur le paravent de la chambre d'amis, tendue comme une peau étrangère, trop brillante pour être vraie. Violetta la regarda un long moment, les bras croisés, comme si elle espérait qu'en la fixant assez longtemps, elle finirait par disparaître.

- On dirait qu'elle va me dévorer, souffla-t-elle.

- Ne dis pas de bêtises, répondit Maria derrière elle. Elle va te transformer.

La duchesse entra, suivie d'une jeune couturière qui tenait entre ses doigts des rubans et des épingles comme autant de petites armes. Violetta recula d'un pas.

- Vous n'allez pas me faire porter ça.

- Tu vas porter bien pire si tu continues à parler ainsi. Enfile-la.

Elle hésita, puis attrapa le tissu à contre-cœur. Il était plus lourd qu'il n'en avait l'air, brodé de fils d'argent. En glissant les manches, elle sentit le tissu l'envelopper comme une promesse et une menace. Devant le miroir, elle ne se reconnut pas. La fille des marchés avait disparu. À sa place, une noble à la nuque dégagée, au port raide, figée dans un rôle qui n'était pas le sien.

- Pourquoi moi ? demanda-t-elle enfin, sans se retourner.

- Parce que tu es assez jolie pour qu'on te remarque. Assez impolie pour qu'on se souvienne de toi. Et assez idiote pour dire oui, répondit Maria en arrangeant un pli de la jupe.

- Je n'ai pas dit oui.

- Pas encore. Mais tu y vas quand même.

Violetta serra les dents. C'était vrai. Elle aurait pu refuser. Elle aurait pu s'enfuir. Mais il y avait quelque chose dans la voix de la duchesse, une manière de prononcer les mots comme des ordres masqués. Et puis... il y avait cette curiosité qu'elle n'arrivait pas à taire.

Un bal royal. Le roi. Une nuit dans un monde qu'elle n'aurait jamais dû approcher.

Elle baissa les yeux sur ses mains gantées. Elles ne tremblaient pas. Pas encore.

La calèche était tirée par quatre chevaux blancs, trop brillants pour être vrais, comme s'ils sortaient tout droit d'un tableau. Violetta s'assit sans un mot, les mains posées à plat sur ses genoux. La duchesse ne l'accompagnait pas, bien sûr. Il ne fallait pas qu'on les voie ensemble. Tout devait sembler naturel : une jeune noble de province, discrète, envoyée par sa famille pour faire bonne impression. Rien d'autre.

La voiture s'ébranla dans un crissement de roues sur les pavés. Par la fenêtre, la ville défilait lentement, ses toits familiers baignés de crépuscule. Des enfants couraient entre les étals repliés, des rires s'échappaient des tavernes ouvertes, et dans l'air flottait cette odeur chaude de pain, de sueur et de poussière qui faisait battre son cœur un peu plus fort.

Elle n'était pas faite pour ça.

Le palais apparut au détour d'une avenue bordée de statues. Massif, blanc, hérissé de colonnes et de torches. Une foule de voitures s'y pressait déjà, et les silhouettes élégantes descendaient les marches avec des gestes lents et gracieux, comme dans une scène jouée mille fois.

Quand elle posa le pied au sol, son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. La robe lui semblait plus lourde. Elle avança, droite, comme on le lui avait appris la veille, le menton légèrement levé, sans regarder personne. Surtout ne pas trébucher. Ne pas parler. Ne pas exister plus que nécessaire.

Mais à peine eut-elle passé les grandes portes du palais que le bruit la frappa.

Le murmure de la noblesse, ce chant sourd et cruel, composé de compliments trop polis, de rires aigus, de regards tranchants. Elle inspira, sentit son estomac se serrer. Des lustres étincelants pendaient au plafond comme des constellations. Les murs étaient recouverts de dorures, les tentures aussi épaisses que des tapis. Elle n'avait jamais rien vu de pareil. Et elle aurait donné n'importe quoi pour être ailleurs.

Un laquais s'approcha, inclina la tête.

- Nom, mademoiselle ?

Elle ouvrit la bouche. Rien ne sortit.

Un instant. Un blanc.

Puis, la voix de Maria, résonnant dans sa mémoire : "Ton nom est Violetta d'Astiano. Née dans les collines de Toscane. Orpheline élevée par des tantes. Dis-le sans trembler."

- Violetta d'Astiano, dit-elle enfin, d'une voix ferme.

Le laquais hocha la tête, nota quelque chose sur une petite tablette de bois. Elle entra.

Le bal battait son plein. L'orchestre jouait une valse lente. Des couples tournaient sous la lumière, des robes virevoltaient, des masques souriaient. Et tout autour, une centaine de regards cherchaient déjà la faille.

Elle avança en silence, longeant les murs, feignant l'assurance. Chaque pas faisait bruire sa robe comme une mer agitée. Elle n'osait pas lever les yeux. Les visages se ressemblaient tous : poudrés, maquillés, figés dans des expressions polies. Des sourires sans chaleur, des yeux sans candeur.

Un serveur passa avec un plateau de coupes. Elle en saisit une, autant pour occuper ses doigts que pour calmer la brûlure dans sa gorge. Le vin pétillait légèrement. Elle but une gorgée, puis une autre, un peu trop vite.

- Vous n'êtes pas d'ici.

La voix venait de sa gauche. Un jeune homme, blond, vêtu d'un habit bleu nuit, la regardait avec curiosité. Il tenait sa coupe comme un accessoire, avec cette désinvolture que seuls les nobles savaient feindre. Elle ne répondit pas. Il s'inclina légèrement.

- Ces bals sont d'un ennui mortel. J'ai parié qu'un invité s'évanouirait avant minuit. Peut-être vous ?

Elle haussa un sourcil.

- Je parierais plutôt sur vous. Vous semblez prêt à mourir d'ennui sur place.

Il éclata de rire, sincèrement.

- Charmant. Mais je suis déjà pris, malheureusement. Le roi exige ma présence.

Violetta sentit une brusque montée d'adrénaline.

- Le roi ?

- Oh, ne vous inquiétez pas, il n'est pas ici. Il aime faire attendre. Il apparaîtra au moment où il aura envie de faire taire tout le monde. Ce qu'il réussit très bien, d'ailleurs. Je suis Andrea, au fait. Comte de Bellano.

- Violetta, dit-elle, se reprenant. Violetta d'Astiano.

Il hocha la tête, curieux, comme s'il tentait de situer ce nom dans une longue liste mentale.

- Toscane ? Ou... Ombrie ?

- Toscane, répondit-elle avec un sourire contrôlé.

Andrea allait répondre quand un son cristallin retentit, au centre de la salle. Un coup bref, presque sec, porté sur le marbre avec la crosse d'une canne. Le silence tomba aussitôt.

Tous les visages se tournèrent.

Lorenzo IV, roi d'Italie, venait d'entrer.

Il ne portait ni couronne, ni cape. Juste un costume noir parfaitement taillé, orné d'un unique rubis sur la boutonnière. Ses cheveux bruns étaient tirés en arrière, et son regard balayait la pièce avec une lenteur amusée, comme s'il observait un théâtre dont il connaissait déjà la fin.

Lorsqu'il passa devant elle, leurs regards se croisèrent une seconde.

Une seule.

Et Violetta, sans comprendre pourquoi, sentit tout l'air quitter ses poumons.

Chapitre 2 02

Il ne s'arrêta pas.

Il poursuivit son chemin, saluant d'un geste à peine esquissé quelques nobles triés sur le volet, indifférent au frisson qu'il semait derrière lui. Le silence se brisa lentement, comme une corde qui cède, et le bal reprit, un peu plus nerveux qu'avant. Les conversations reprirent à mi-voix, les rires furent plus discrets.

Andrea, lui, avait disparu.

Violetta resta figée, sa coupe vide entre les doigts, incapable de dire si c'était la chaleur, le vin, ou le regard du roi qui lui faisait tourner la tête. Il ne s'était rien passé, et pourtant... tout avait changé.

Elle tenta de retrouver son souffle, de chasser cette sensation étrange – ce picotement sous la peau, cette conscience soudaine de chaque battement de son cœur. Elle se força à bouger, à rejoindre la foule, à ne pas penser à l'homme en noir qui venait de traverser la salle comme un couperet.

Mais elle ne fit que quelques pas.

Un murmure. Une rumeur. Un frémissement qui courut d'un groupe à l'autre, comme un courant électrique.

- Le roi a choisi une cavalière...

- Une inconnue...

- Une nouvelle venue...

Elle ne comprit pas tout de suite. Pas avant que les regards ne se tournent vers elle. Lents. Un à un. Et que l'espace autour d'elle ne se vide imperceptiblement, comme si l'air lui-même reculait.

Un valet s'inclina devant elle.

- Sa Majesté vous invite à danser.

Elle resta immobile. Bouche entrouverte. Les mots bloqués au fond de la gorge. Le valet ne broncha pas, attendant, imperturbable. La musique s'était arrêtée. Le silence, de nouveau.

Elle sentit ses pieds avancer d'eux-mêmes. Son ventre noué. Sa gorge sèche.

Et quand elle releva les yeux, le roi l'attendait au centre de la salle.

Seul.

Son regard accroché au sien.

Sans un mot.

Sans un sourire.

Comme s'il l'avait reconnue.

Elle s'avança lentement.

Chaque pas résonnait comme un glas contre les dalles de marbre. La foule s'était ouverte pour la laisser passer, formant une allée muette, comme si tout le royaume retenait son souffle. Personne ne parlait plus. Personne ne souriait. Seuls les musiciens, figés, attendaient le signe du roi.

Elle s'arrêta face à lui, à peine à un souffle de distance. Elle pouvait sentir son parfum – discret, sombre, boisé, comme une nuit d'automne. Il ne la touchait pas encore. Il l'observait. Non pas comme un homme observe une jolie femme. Non. Comme un stratège observe un ennemi potentiel. Ou un mystère. Un jeu.

- Vous tremblez, dit-il enfin.

Sa voix était plus grave qu'elle ne l'imaginait. Sans chaleur, mais étrangement calme. Elle se força à répondre, les yeux levés vers lui.

- Ce n'est pas la peur. C'est le froid.

Un pli discret étira le coin de sa bouche. Pas tout à fait un sourire.

- Je n'aime pas les menteurs, mademoiselle d'Astiano.

Elle planta ses yeux dans les siens.

- Alors nous sommes deux.

Un silence. Puis il lui tendit la main.

Elle la posa dans la sienne, résolue, sentant la chaleur de sa paume contre ses doigts glacés. Au moment où les musiciens reprirent leur souffle et que la valse s'éleva à nouveau, il l'attira doucement vers lui, et le monde bascula.

Ils commencèrent à tourner.

Lentement d'abord, comme s'ils apprivoisaient l'équilibre entre eux. Il dansait avec une précision déconcertante, sans raideur, sans précipitation. Elle suivait, malgré elle, comme tirée par un fil invisible. Les regards étaient toujours là, collés à leur dos, mais ils n'avaient plus d'importance.

Il la fixait, toujours.

- Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-il doucement.

- On m'a envoyée, répondit-elle. Comme une lettre qu'on n'ouvre pas.

- Et qui l'a écrite, cette lettre ?

- Une duchesse à l'ennui trop vaste.

Il la fit pivoter d'un mouvement sec, la ramena contre lui. Elle manqua un souffle. Il la tenait un peu plus près, maintenant. Trop près.

- Vous savez que je pourrais vous faire arrêter pour imposture ? Pour mensonge ? Pour insolence ?

- Vous n'en ferez rien.

- Et pourquoi ?

Elle le regarda droit dans les yeux.

- Parce que vous vous amusez.

Cette fois, il sourit vraiment.

- Peut-être. Mais je m'amuse rarement longtemps.

La musique ralentissait. La valse s'achevait. Il la relâcha, mais ses doigts effleurèrent encore les siens une seconde de trop. Et lorsqu'il se pencha vers elle, ses lèvres effleurant presque son oreille, il murmura :

- Ne partez pas encore.

Puis il disparut dans la foule, aussi vite qu'il était apparu.

Et Violetta, seule au centre de la salle, sentit soudain que le piège venait de se refermer.

Elle resta là, figée, les mains toujours tremblantes malgré la chaleur de la danse. Le silence autour d'elle se prolongea, lourd, comme si le monde attendait qu'elle bouge, qu'elle réagisse. Mais elle ne pouvait bouger. Ses jambes refusaient de la porter. Elle se sentait comme une poupée dont les ficelles avaient été coupées, suspendue entre deux mondes.

Les murmures de la foule s'intensifièrent. Des regards furtifs se posaient sur elle, des sourires se figeaient lorsque ses yeux se levaient. On la scrutait. On la jugeait. Elle était devenue un objet, une curiosité. Le roi avait dansé avec elle, l'inconnue, la sauvageonne. Et maintenant, tout le monde voulait savoir pourquoi.

Elle tourna sur elle-même, cherchant un moyen d'échapper à cette pression invisible, mais il n'y avait nulle part où fuir. Les murs du palais étaient trop proches, les regards trop nombreux. Les portes étaient closes. Elle n'était pas là pour être vue, mais pour être observée.

- Vous dansez bien, mademoiselle d'Astiano.

La voix était douce, mais l'accent des mots laissait deviner une intention sous-jacente. Violetta tourna la tête pour voir le comte Andrea s'avancer vers elle, son sourire toujours aussi désinvolte.

- C'est un bal royal, répondit-elle, en esquissant un geste vague. Tout le monde danse bien ici.

Andrea la regarda un instant, comme s'il sondait les eaux de son esprit. Puis, il s'approcha un peu plus, baissant la voix.

- Vous ne comprenez pas, mademoiselle. Ce n'est pas la danse. C'est lui.

Violetta haussait un sourcil, déconcertée.

- Lui ?

- Le roi. Vous ne comprenez toujours pas, n'est-ce pas ? Il vous a choisie.

Elle se figea. Son regard se durcit, et elle sentit son cœur s'emballer de nouveau, mais cette fois-ci, c'était la peur qui l'envahissait.

- Choisie pour quoi ? Pour danser, peut-être... Mais je ne suis pas une courtisane. Ni une... distraction.

Andrea secoua la tête lentement.

- Non, mademoiselle, pas seulement pour danser. Quand le roi vous choisit, cela signifie que vous êtes entrée dans son jeu. Vous êtes la pièce qu'il veut déplacer sur l'échiquier. Vous êtes devenue un pion... un atout. Il vous surveillera.

Elle recula légèrement, ses yeux cherchant à comprendre les implications de ses mots. Le froid dans son ventre était revenu, plus intense cette fois.

- Il ne me surveille pas, dit-elle, d'une voix plus faible qu'elle ne l'aurait souhaité.

- Si, il vous surveille. Et il attend de vous plus que vous ne le pensez. Quand il vous choisit, cela veut dire qu'il attend une réaction. Il attend que vous réagissiez à lui. Vous êtes là pour l'intéresser, pour qu'il se divertisse.

Violetta se mordilla la lèvre. Elle n'aurait jamais imaginé que ce bal, cette soirée, qui avait commencé comme un simple caprice de la duchesse Maria, l'aurait menée au centre d'un tel tourbillon. Le roi... Lorenzo IV... Ce nom flottait autour d'elle, lourd de sens et de dangers qu'elle ne pouvait encore mesurer.

Elle tourna sur ses talons, cherchant à fuir la conversation, à fuir le regard d'Andrea. Mais avant qu'elle ne fasse un pas, un bras se tendit, l'attrapant par le poignet avec une force surprenante.

- Vous n'irez nulle part, mademoiselle d'Astiano.

Elle leva les yeux, se retrouvant face à Lorenzo. Son regard n'était plus aussi distant. Il était là, tout près, trop près, presque à la limite de l'intimidation. Elle ne put réprimer un frisson.

- Vous m'avez échappée tout à l'heure, murmura-t-il, sa voix basse et dure. Cette fois, ce ne sera pas le cas.

Elle n'eut pas le temps de réagir. Il la guida, d'une manière étrange et directe, loin de la foule, vers un coin plus discret de la grande salle. Le murmure des invités se fondit derrière eux, noyé par la distance.

Là, dans l'ombre relative du balcon, il la relâcha enfin, mais ses yeux ne la quittaient pas.

- Vous avez fait une erreur, mademoiselle d'Astiano, dit-il calmement. Une grosse erreur. Mais cela peut être amusant. Très amusant.

Violetta, figée dans l'ombre de son regard, sentit une nouvelle peur se frayer un chemin dans son esprit.

Chapitre 3 03

Il se tenait là, toujours aussi impassible, son regard perçant comme une lame effilée. Violetta, pourtant habituée à des regards durs et scrutateurs, avait l'impression que chaque parcelle de son être était disséquée par cette simple présence. Un frisson la parcourut alors qu'il se penchait légèrement, comme pour la sonder davantage.

- Pourquoi m'avoir fait venir ici ? murmura-t-elle, bien plus calme qu'elle ne se sentait. Vous n'avez rien à attendre de moi.

Il ne répondit pas tout de suite. Il la regarda, une étincelle d'amusement dans ses yeux sombres. Puis, doucement, il s'avança encore un peu, réduisant l'espace déjà trop mince entre eux.

- Peut-être que j'ai tout à attendre de vous, mademoiselle d'Astiano, dit-il enfin, sa voix toujours aussi basse, mais chargée de sous-entendus. Vous voyez, dans ce palais, tout le monde joue un rôle. Tout le monde attend quelque chose de l'autre. Et vous... Vous ne comprenez pas encore ce rôle que vous avez accepté de jouer.

Elle secoua la tête, une pointe de défi dans la voix.

- Je n'ai accepté aucun rôle. Je suis ici à cause d'une erreur de quelqu'un d'autre. Je ne suis qu'une spectatrice.

Le roi s'arrêta, la regardant un instant, comme si il analysait ses mots. Puis un léger sourire se dessina sur ses lèvres, comme s'il venait de découvrir une facette inattendue de son interlocutrice.

- Vous n'êtes pas une spectatrice, mademoiselle. Vous êtes... un pion qui s'ignore encore. Croyez-moi, cela peut être amusant. Mais ce n'est pas ce que vous croyez.

Elle recula instinctivement, sentant la tension grandir entre eux. Un sentiment étrange montait en elle, un mélange de colère et de confusion. Il lui parlait comme si tout était déjà décidé. Comme si son rôle dans cette danse de cour était déjà tracé.

- Je ne suis pas une "pièce" à déplacer, murmura-t-elle, presque pour elle-même. Pas sur votre échiquier.

Il s'avança d'un pas, ses yeux brillants d'un intérêt glacé.

- Et pourtant, vous êtes ici, avec moi, au centre de tout cela. Vous êtes dans mon jeu, même si vous le refusez. Vous avez attiré mon attention, Violetta. Ce n'est pas la duchesse qui a orchestré votre venue ici. C'est vous. Vos réactions, votre audace. Vous n'avez pas joué le rôle qu'on vous demandait, et c'est cela qui m'a intrigué.

Elle sentit un poids se poser sur ses épaules, comme une lourde cape invisible. Ses pensées s'embrouillaient. Il était le roi. Tout dans cette salle, dans ce palais, gravité autour de lui. Elle était un grain de poussière pris dans son sillage. Et pourtant...

- Vous ne comprenez pas, dit-il, d'un ton plus sombre, plus sérieux. Ici, vous êtes plus qu'une simple invitée. Si vous me défiez, cela aura des conséquences. Pas seulement pour vous, mais pour tout ce qui vous entoure.

Les mots avaient un poids. Elle les sentit en elle, envahissant son esprit comme un poison lent.

Elle s'éloigna de quelques pas, le regard fuyant, les mains tremblantes. Un instant, elle crut que l'air devenait plus dense, qu'elle étouffait. Ce n'était pas la noblesse ni les rumeurs qui la troublaient. C'était ce roi devant elle. Ce roi, qui savait exactement comment manipuler les fils invisibles des vies des autres, comme s'il était le marionnettiste. Et elle était là, prise dans son jeu, sans même savoir les règles.

- Et que voulez-vous de moi, alors ? demanda-t-elle, sa voix plus basse maintenant, presque un défi. Si je suis un pion, quelle est la prochaine étape ?

Lorenzo s'avança, lentement, comme un prédateur qui approche sa proie. Mais il n'avait pas l'air menaçant, juste... inévitable.

- Tout dépend de vous, mademoiselle d'Astiano, dit-il en la regardant fixement. Je n'exige rien. Je vous observe. Et si vous me surprenez, si vous êtes plus qu'une simple distraction pour moi... alors, peut-être que ce jeu deviendra bien plus intéressant.

Il s'éloigna alors, sans un autre mot, s'effaçant dans la lumière tamisée du bal. Mais ses derniers mots résonnaient encore dans la tête de Violetta.

Elle avait l'impression d'être face à un abîme, un précipice sans fond, et qu'elle n'avait d'autre choix que de le regarder.

Elle resta là, figée, ses pensées en tumulte. Le roi s'était éloigné, mais son regard, lourd de promesses et de menaces, la suivait, invisible mais omniprésent. La salle, bien qu'éloignée de quelques mètres, semblait soudainement un océan bruyant où elle se noyait dans les murmures et les regards discrets des invités.

Elle prit une profonde inspiration, essayant de retrouver son calme. Tout autour d'elle, les conversations reprenaient, comme si rien ne s'était passé, comme si elle n'avait pas été l'objet d'une attention bien plus dangereuse que tout ce qu'elle aurait pu imaginer en venant ici. Le poids des robes, la chaleur de l'atmosphère, tout semblait devenu trop lourd, trop claustrophobique. Ses mains tremblaient à peine, mais ses jambes commençaient à protester.

Elle se détourna, son cœur encore battant fort contre ses côtes, et chercha la sortie. L'idée de fuir, ne serait-ce que pour un instant, la possédait. Elle voulait simplement disparaître, sortir de cette cage dorée où chaque mouvement était observé, où chaque mot prononcé semblait avoir une signification plus profonde, plus dangereuse.

Mais à peine eut-elle fait quelques pas qu'une silhouette se glissa dans son champ de vision. Elle se figea.

Lorenzo.

Il se tenait à une distance calculée, juste assez loin pour ne pas être intrusif, mais assez proche pour que son ombre recouvre presque la sienne. Il observait toujours, sans paraître pressé. Comme un prédateur patient.

- Vous essayez de fuir, mademoiselle d'Astiano ? demanda-t-il, sa voix suave mais tranchante.

Elle se retourna lentement, les poings serrés, son regard se durcissant.

- Je n'essaye pas de fuir, je cherche simplement à respirer. Ce lieu me fait suffoquer.

Il sourit alors, un sourire calme mais presque trop calculé.

- Vous avez été une distraction, une petite tempête dans cette mer tranquille. Mais je pense que vous aimez l'illusion de la liberté, n'est-ce pas ? Vous aimez croire que vous pouvez échapper à tout, même à moi.

Elle le regarda sans ciller, refusant de laisser voir la moindre faille dans sa façade.

- L'illusion de la liberté est la seule que j'ai jamais eue. Vous avez déjà tout, tout ce que vous voulez. Je ne suis qu'une ombre pour vous, n'est-ce pas ? Quelque chose d'intéressant à observer, mais qui n'a pas de véritable importance.

Il la regarda longuement, comme s'il cherchait à comprendre si elle disait cela par défi ou par vérité.

- Vous êtes plus que cela, mademoiselle. Plus qu'une simple ombre.

Il s'approcha d'un pas, son regard se faisant plus pénétrant. Il n'était plus qu'à quelques centimètres d'elle, et cette proximité la déstabilisa encore plus. Il avait cette manière de rendre tout ce qu'il disait ou faisait aussi dangereux que fascinant.

- Vous ne le voyez pas, mais vous avez déjà attiré l'attention de bien plus que moi, dit-il doucement. Et lorsque le roi se penche sur un sujet, il ne le laisse pas partir aussi facilement.

Elle sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale, mais refusa de flancher.

- Alors, qu'attendez-vous de moi ? Vous voulez que je me plie à vos règles ? Que je sois l'ombre parfaite dans votre jeu de pouvoir ? Que je me conforme à la mascarade de ce palais ?

Il la dévisagea un instant, et une lueur d'amusement passa dans ses yeux sombres.

- Je n'attends rien, Violetta. Pas encore. Mais vous, vous attendez quelque chose. Vous êtes là, dans ce monde étrange, avec ses promesses et ses pièges, et vous n'avez pas la moindre idée de ce que vous allez faire avec cela.

Elle le défia du regard.

- Vous avez raison sur un point, je n'ai aucune idée de ce que je suis censée faire ici. Mais je suis ici, et c'est tout ce que vous devez savoir.

Lorenzo se redressa, un sourire plus doux cette fois, comme s'il trouvait finalement la réponse qu'il cherchait chez elle.

- Très bien, mademoiselle. Continuez donc de chercher. Peut-être que vous trouverez plus que ce que vous pensiez.

Il s'éloigna, la laissant seule dans un coin à l'écart, mais quelque chose en elle, quelque chose de plus profond que sa simple volonté, savait que ce n'était que le début d'un jeu bien plus complexe.

Un jeu dans lequel elle n'avait pas encore compris les règles, mais pour lequel elle savait qu'elle ne pourrait plus revenir en arrière.

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