Pendant deux ans, j'ai tenté de percer le mystère de Louis, mon époux, mariée à cet « Ascète » qui maintenait le château de Valois dans un silence glacial.
Alors que je venais d'appeler mon frère pour enfin demander le divorce, j'ai découvert la vérité qui brisa mon cœur : Louis ne priait pas, il adorait le portrait de sa cousine, Camille, la caressant avec une passion qu'il ne m'avait jamais montrée.
De son dédain indifférent en public alors qu'il explosait de fureur pour protéger Camille dans un club, à ce naufrage où il m'a délibérément laissée me noyer pour la sauver elle, puis à l'hôpital où il a impudemment exigé mon sang et ma chair pour sa "bien-aimée" inconsciente, j'ai compris mon rôle d'outil sacrificiel.
Mon « amour » pour lui n'avait été qu'une façade grotesque, un pansement misérable sur son obsession morbide, et la femme que j'étais devenue n'était qu'une coquille vide, vidée de toute estime de soi.
Mais cette révélation ultime fut aussi ma libération : l'amour était mort, oui, mais ma vengeance, telle une flamme glaciale, ne faisait que commencer, et avec l'aide de mon frère, l'Ascète allait enfin goûter au vide qu'il m'avait infligé.
Le silence du château de Valois était une chose vivante, une présence froide qui s'infiltrait dans mes os. Depuis deux ans, j'essayais de le remplir de couleurs, de rires, de vie. En vain. Ce soir, l'épuisement avait gagné. Je me suis réfugiée dans le grand salon, le téléphone serré dans ma main, et j'ai appelé mon frère, Thomas.
« J'en peux plus, Tom. Je vais demander le divorce. »
Ma voix était un murmure, peur que les murs eux-mêmes rapportent mes paroles à mon mari, Louis.
Thomas n'a pas paru surpris. Sa voix, depuis Monaco, était nette et sans chaleur superflue.
« Je t'avais prévenue, Éléonore. Cet homme est un bloc de glace. Un saint de plâtre dans une église vide. »
« Un saint... » J'ai ri, un son sans joie. « C'est comme ça qu'on l'appelle, "l'Ascète". Mais même les saints prient un Dieu vivant. Le sien est mort, ou alors il ne m'a jamais incluse dans ses prières. J'ai tout essayé, Tom. Vraiment tout. Je me sens comme une idiote. »
Je sentais les larmes monter, mais je les ai repoussées. Je ne voulais pas de pitié. Je voulais une issue.
« L'appartement est prêt. La carte de résident monégasque aussi. Dis juste le mot, et je viens te chercher. Tu n'auras plus jamais à remettre les pieds dans ce mausolée bordelais. »
« Fais-le, » ai-je dit, ma décision enfin solide. « Lance la procédure. »
Après avoir raccroché, un poids semblait s'être levé de mes épaules. La liberté était proche. En remontant vers ma chambre, je suis passée devant l'oratoire privé du château. La porte était entrouverte. Une faible lueur filtrait, accompagnée d'un son étouffé, presque un gémissement.
J'ai d'abord pensé qu'il priait. C'était son refuge, son sanctuaire. Poussée par une curiosité malsaine, j'ai regardé à travers l'interstice. L'odeur de cire froide et d'encens m'a frappée. Louis était là, mais pas en prière. Il était à genoux, non pas devant le crucifix, mais devant un portrait. Un portrait hyperréaliste de sa cousine, Camille. Ses doigts caressaient la toile, son visage transfiguré par une ferveur que je n'avais jamais vue chez lui.
« Camille... »
Son murmure était chargé d'une passion dévorante, d'un désir si intense qu'il en était presque violent.
Mon sang s'est glacé. Ce n'était pas la première fois. Ni la deuxième. C'était la troisième fois que je le surprenais dans cette adoration secrète. La vérité m'a frappée avec la force d'un coup de poing. Son indifférence, sa froideur, son ascétisme... tout n'était qu'une façade. Un rempart contre un amour interdit, une obsession pour une autre femme. Et moi, j'étais le rempart.
Je suis restée là, pétrifiée. Le choc a laissé place à un dégoût profond, puis à un engourdissement total. Ce n'était pas de la tristesse. C'était le vide. L'amour que j'avais cru si grand, si pur, n'avait jamais existé. J'étais un médicament, un outil pour sa "guérison".
Je me suis souvenue de notre première rencontre, à un gala de charité. Il se tenait à l'écart, un verre d'eau à la main, son aura d'inaccessibilité fascinant toutes les femmes présentes. Thomas m'avait murmuré à l'oreille : « Reste loin de lui, Léo. Il te brisera le cœur. » Je n'avais pas écouté, persuadée que ma passion pourrait faire fondre la glace.
J'ai passé des mois à le poursuivre. J'ai appris à aimer le vin pour lui parler de ses vignobles. J'ai lu des livres sur l'art sacré pour comprendre ses passions. J'ai porté des robes sobres pour ne pas heurter son goût traditionaliste. J'ai tout fait pour devenir la femme qu'il pourrait aimer.
Un jour, de manière inattendue, il m'a demandée en mariage. C'était après une réception où Camille avait flirté ouvertement avec un autre homme. Il l'avait à peine regardée, mais son visage était plus fermé que jamais. Le lendemain, il était devant ma porte. « Épouse-moi, Éléonore. » Pas de déclaration, pas d'amour. Juste une proposition, froide et directe. J'étais si heureuse que je n'ai pas vu le désespoir dans ses yeux.
Notre mariage a été célébré en grande pompe, mais la nuit de noces, il s'est endormi dans le fauteuil de notre chambre. Il n'a jamais partagé mon lit. Jamais. Deux ans de nuits solitaires dans un lit immense et froid. Deux ans à espérer un regard, un geste, une parole tendre.
Maintenant, je comprenais. L'objet de son désir, la seule femme qu'il voyait, c'était elle. Camille.
Je me suis détournée de la porte de l'oratoire, le cœur vide. Je n'ai pas pleuré. Une étrange clarté s'était installée en moi. L'amour était mort. Place à la vengeance.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, il était comme d'habitude. Distant, lisant son journal.
« Je sors ce soir, » ai-je annoncé, ma voix plus ferme que je ne le pensais.
Il n'a pas levé les yeux.
« Fais comme tu veux. »
J'ai appelé mon amie la plus extravertie de Bordeaux, Sophie.
« Ce soir, on sort. L'endroit le plus cher, le plus bruyant, le plus décadent que tu connaisses. »
Sophie a poussé un cri de joie.
« La Comtesse de Valois sort de sa tour d'ivoire ? C'est un événement ! »
J'ai fouillé dans ma garde-robe, ignorant les robes sages que Louis approuvait. J'ai sorti une robe rouge, courte, moulante, celle que j'avais achetée avant de le connaître. J'ai mis des talons vertigineux et un maquillage audacieux. Dans le miroir, je ne voyais plus la Comtesse, mais Éléonore Dubois, la femme que j'avais mise de côté pour lui.
Le club était un assaut pour les sens. Musique assourdissante, lumières stroboscopiques, odeur de champagne et de parfum. Je me suis jetée sur la piste de danse, laissant mon corps bouger avec une frénésie que je n'avais pas ressentie depuis des années. Je riais, je buvais, je flirtais.
Sophie m'a attrapée par le bras, criant pour couvrir la musique.
« Léo, ne te retourne pas, mais ton mari est là. Carré VIP, à l'étage. Il te regarde. »
J'ai jeté un coup d'œil. Il était là, assis dans un fauteuil en velours, un verre d'eau à la main, son visage une forteresse impénétrable. Il observait mes mouvements, mais aucune émotion ne filtrait. Un de ses amis s'est penché vers lui. J'ai pu lire sur ses lèvres : « Ta femme s'amuse. »
La réponse de Louis a été tout aussi lisible, froide et dédaigneuse : « Elle sait se tenir. »
La rage m'a envahie. Même là, il me jugeait, me contrôlait. Je me suis rapprochée d'un homme qui me dévorait des yeux et j'ai dansé de manière encore plus provocante. Mais le regard de Louis restait le même. Vide.
Puis, la porte du club s'est ouverte et une silhouette délicate est apparue. Camille. Elle portait une robe blanche, innocente, qui contrastait avec l'ambiance sulfureuse du lieu. Son regard a balayé la foule et s'est posé sur Louis. Un léger sourire a étiré ses lèvres.
À peine avait-elle fait quelques pas qu'un homme, clairement ivre, l'a agrippée par le bras.
« Tu danses, ma jolie ? »
Le visage de Louis s'est transformé. La façade de l'ascète s'est fissurée, révélant une fureur volcanique. En un éclair, il a quitté le carré VIP, a descendu les escaliers quatre à quatre et a arraché Camille des mains de l'homme. Il l'a projeté contre le mur avec une violence inouïe.
« Ne la touche pas. »
Sa voix était un grondement sourd. La musique s'est arrêtée. Tout le monde nous regardait. Il a pris Camille, tremblante, dans ses bras, la protégeant de son corps. Son regard, quand il a croisé le mien, n'était plus vide. Il était rempli d'une possessivité terrifiante. Mais cette possessivité n'était pas pour moi.
J'ai senti la nausée monter. La dernière once d'espoir, la dernière illusion que je pouvais le faire réagir, venait de mourir. Je n'étais rien. Un fantôme dans sa vie.
Le lendemain, Camille s'est installée au château, sous prétexte d'être trop "traumatisée" pour rester seule. Elle jouait parfaitement son rôle de victime fragile.
« Louis, j'ai si peur, » murmurait-elle, blottie contre lui sur le canapé du salon.
Il lui caressait les cheveux, un geste d'une tendresse que je n'avais jamais reçue.
J'ai compris alors que mon mariage n'était pas seulement un rempart, c'était une prison. Et elle, elle était la gardienne. La gifle est venue quelques jours plus tard. J'étais dans mon atelier, tentant de trouver un semblant de paix dans ma peinture. Camille est entrée, un verre de vin rouge à la main.
« Oh, Éléonore, c'est... intéressant ce que tu fais. »
Elle s'est approchée de ma toile maîtresse, celle sur laquelle je travaillais depuis des mois. D'un geste faussement maladroit, elle a trébuché, renversant le vin sur mon œuvre. Le rouge sang a maculé le blanc pur.
J'ai crié. Pas de douleur, mais de rage.
« Comment as-tu osé ? »
Elle m'a regardée, un sourire triomphant dans ses yeux.
« Ce n'est qu'une peinture. Louis peut t'en acheter dix autres. »
« Ce n'est pas une question d'argent ! C'est mon travail ! »
« Ton travail ? Tu n'es qu'une usurpatrice. Tu as pris ma place, ma maison, mon... »
Je ne l'ai pas laissée finir. Je l'ai giflée. La surprise a traversé son visage, vite remplacée par une fureur calculée. Sa main a claqué contre ma joue, bien plus fort. Le choc m'a fait vaciller.
Louis est entré à ce moment-là. Il a vu la scène, ma joue rouge, la toile ruinée. Il a attrapé le bras de Camille.
« Ça suffit, Camille. Tu es punie. Tu ne sortiras pas du château aujourd'hui. »
Une journée. C'était ça, ma justice. Une journée de punition pour avoir détruit mon travail et m'avoir frappée. Ce n'était pas une punition. C'était une protection déguisée, une façon de la garder près de lui, loin des tentations extérieures.
J'ai éclaté d'un rire hystérique. Un rire qui venait des profondeurs de mon désespoir. Ils m'ont regardée comme si j'étais folle. Peut-être que je l'étais devenue.