La douleur s'était estompée.
J'ai ouvert les yeux dans ma chambre familière des Chevaliers de la Lumière.
C'était le jour du Festival de la Lumière, le jour de mes 20 ans.
Le jour où j'avais découvert la liaison de mon petit frère, Marc, le prodige de notre confrérie, avec Lilas, l'enchanteresse.
Dans ma naïveté, je l'avais dénoncé au Maître, croyant le sauver de la corruption.
Cette intervention avait poussé Lilas au suicide et transformé Marc en un monstre avide de vengeance.
Il avait massacré toute notre famille, la confrérie entière, et m'avait torturée à mort.
« Je te hais, Adèle. Tu as tout détruit. » Sa voix résonnait encore.
Au lieu du repos éternel, j'étais revenue.
Revenue au jour exact où tout avait basculé.
Le rire de Marc et la voix mélodieuse de Lilas montaient du jardin secret.
Mon cœur s'est glacé.
Cette fois, mon sacrifice pour sa "pureté" ne se reproduirait pas.
Je n'étais plus la sœur aveuglée par l'admiration.
Je n'étais plus la martyre.
J'étais une survivante, et j'allais me battre pour moi, pour mon Maître et pour le véritable héritage de notre confrérie.
Qu'il se damne pour elle, si tel était son chemin.
Moi, j'allais le filmer.
C' était la seule idée.
Puis, une autre, pragmatique et cruelle peut-être : ses pilules de condensation spirituelle.
Celles qui devaient alimenter sa puissance monstrueuse. Cette fois, elles me serviraient.
Mon seul objectif : survivre.
La douleur s'est estompée.
C'était la première chose que j'ai sentie.
Pendant une éternité, mon âme avait été emprisonnée dans les limbes, un vide sans fin où la torture de mes souvenirs tournait en boucle. Marc, mon petit frère, le visage tordu par une haine que je ne comprenais pas. Ses mains, autrefois destinées à manier la lumière pour protéger le royaume, brisant mes os sacrés, un par un. Le rire glacial de Lilas, même après sa mort, résonant dans le néant.
Et puis, plus rien.
Le silence.
J'ai ouvert les yeux.
La lumière du soleil filtrait à travers les rideaux de ma chambre, dessinant des formes familières sur le sol en bois. L'air sentait la cire d'abeille et les vieux livres. C'était ma chambre, dans le quartier des Chevaliers de la Lumière. La chambre que j'avais perdue il y a si longtemps.
Je me suis assise lentement, mon corps ne protestant pas. Pas de douleur. Pas d'os brisés. J'ai regardé mes mains. Elles étaient lisses, fortes, sans les cicatrices de la torture. J'ai touché mon visage, ma poitrine. Intacte.
Tout était intact.
Un sentiment de soulagement si intense m'a submergée que j'ai failli suffoquer. C'était un rêve ? Une illusion créée par les limbes pour me tourmenter davantage ?
J'ai balayé la pièce du regard, cherchant un indice. Mes yeux se sont posés sur le petit calendrier posé sur mon bureau. La date était encerclée en rouge. C'était le jour du Festival de la Lumière.
Le jour où j'avais découvert la liaison de Marc.
Mon souffle s'est coupé. Ce n'était pas une illusion. C'était réel. J'étais revenue. Revenue au jour qui avait tout déclenché.
Les souvenirs de ma vie passée ont déferlé sur moi comme une vague glaciale. Mon admiration pour Marc, le prodige de notre confrérie, né avec une âme si pure qu'il était destiné à devenir un Saint Protecteur. Mon amour fraternel, si féroce que je ne pouvais supporter de le voir souillé.
J'ai vu son visage dans mes souvenirs, illuminé par un amour interdit pour Lilas, l'enchanteresse. Ils étaient dans le jardin secret de la confrérie, un lieu sacré. Il était sur le point de rompre ses vœux de pureté, de tout jeter pour elle.
Et moi, dans ma droiture aveugle, je n'ai pas pu l'accepter.
J'ai couru voir notre Maître. Je lui ai tout dit, le cœur brisé mais convaincue de faire ce qui était juste. Pour sauver mon frère. Pour sauver la confrérie.
Le Maître est intervenu. La confrontation a été terrible. Et Lilas, acculée, s'est sacrifiée sous nos yeux, un dernier acte de défi qui a scellé le destin de Marc.
Il est devenu un Saint Protecteur, oui. Mais un Saint Protecteur dont l'âme avait été empoisonnée par le chagrin et la haine. Une haine dirigée entièrement contre moi.
Puis le massacre. Il a tué tout le monde. Le Maître, nos frères et sœurs d'armes, même les plus jeunes apprentis qui le regardaient avec des yeux pleins d'admiration. Il a anéanti la confrérie des Chevaliers de la Lumière.
Et il m'a gardée pour la fin.
Un frisson a parcouru mon corps, si violent que j'ai dû m'agripper au bord du lit. Je pouvais encore sentir la pression de ses doigts sur mes os, le son sinistre de leur rupture.
"Je te hais, Adèle. Tu as tout détruit."
Sa voix résonnait encore dans ma tête.
Mais cette fois, les choses seraient différentes.
Un bruit étouffé provenant de l'extérieur a attiré mon attention. Des rires. Les rires de Marc. Et la voix douce et mélodieuse de Lilas.
Ils étaient là. Dans le jardin secret. En ce moment même.
Mon premier instinct, un réflexe gravé dans mon âme, a été de me lever d'un bond, de courir les arrêter. De crier. D'empêcher la catastrophe.
Je me suis figée, la main sur la poignée de la porte.
Non.
Pas cette fois.
Dans ma vie passée, j'ai tout sacrifié pour sa pureté, pour son destin. Et pour quoi ? Pour qu'il devienne un monstre et détruise tout ce que nous chérissions.
Cette fois, je n'empêcherai rien du tout. S'il veut rompre ses vœux, qu'il les rompe. S'il veut se damner pour une femme, que ce soit son choix.
Mon seul objectif, désormais, est de survivre. Et de protéger l'héritage de notre confrérie. Pas son héritage à lui. Le nôtre.
Un sourire froid s'est dessiné sur mes lèvres. Une idée a germé dans mon esprit. Une idée pragmatique, cruelle peut-être, mais nécessaire.
J'ai fouillé dans un tiroir et en ai sorti une petite pierre de mémoire, un artefact simple que les apprentis utilisaient pour enregistrer des leçons. Je l'ai activée d'une simple pression du pouce et me suis approchée doucement de la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Je me suis cachée derrière les lourds rideaux, laissant juste une petite fissure pour voir.
La scène était exactement comme dans mes souvenirs. Marc, mon stupide et brillant frère, tenait Lilas dans ses bras. Son visage rayonnait d'un bonheur si intense qu'il en était presque douloureux à regarder. Lilas, elle, passait ses doigts dans ses cheveux, le regardant avec une adoration qui semblait sincère. Mais je savais maintenant ce qui se cachait derrière ces yeux violets. Une ambition sans limites.
Leurs mots étaient des murmures passionnés, des promesses d'un avenir ensemble, loin de la confrérie, loin de ses devoirs.
"Rien ne nous séparera, mon amour," disait Marc.
J'ai levé la pierre de mémoire, m'assurant qu'elle enregistrait chaque mot, chaque geste. Cette petite pierre serait mon assurance. Une preuve à utiliser au bon moment. Pas pour le "sauver", mais pour me protéger moi.
Une fois que j'ai eu assez d'images et de sons, j'ai désactivé la pierre et l'ai glissée dans une poche cachée de ma tunique.
Puis, je me suis retournée et j'ai quitté ma chambre. Mais au lieu de me diriger vers les quartiers du Maître, j'ai pris un autre chemin. Un chemin qui menait à la salle d'entraînement et, plus important encore, à l'apothicairerie personnelle de Marc.
Je savais qu'il était distrait. Complètement absorbé par sa romance secrète. Il avait laissé sa chambre sans surveillance.
À l'intérieur, tout était parfaitement rangé. Sauf une petite boîte laquée sur son bureau. Elle contenait les Pilules de Condensation Spirituelle, un trésor que le Maître lui avait donné pour l'aider à percer lors de sa prochaine méditation. Des pilules qui, dans ma vie passée, avaient nourri sa puissance devenue monstrueuse.
Sans une once d'hésitation, j'ai pris la boîte et l'ai vidée dans ma propre sacoche. J'ai ensuite remis la boîte vide à sa place.
Il ne s'en rendrait compte que bien plus tard. Et à ce moment-là, il serait trop occupé par d'autres problèmes.
En sortant de sa chambre, un sentiment de satisfaction froide m'a envahie. Ce n'était pas de la vengeance. C'était de la survie.
Cette fois, Adèle ne serait pas une martyre. Elle serait une survivante.
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Les semaines qui suivirent furent étranges.
Pendant que Marc passait ses nuits à murmurer des mots doux à Lilas et ses journées à cacher les cernes sous ses yeux, je m'enfermais.
Je m'entraînais jusqu'à l'épuisement, mes muscles brûlant sous l'effort. Je méditais pendant des heures, utilisant les Pilules de Condensation Spirituelle pour renforcer mon noyau spirituel. La puissance qui aurait dû être la sienne coulait maintenant en moi, pure et forte. Chaque jour, je sentais ma force grandir de manière exponentielle.
Les autres chevaliers me regardaient avec un mélange de pitié et de mépris.
"Regarde Adèle. Elle s'entraîne comme une folle. Elle essaie toujours de rattraper son génie de frère."
"Pauvre fille. Elle ne comprendra jamais qu'il y a des dons avec lesquels on naît."
"Elle ferait mieux de trouver un mari. Elle n'atteindra jamais le niveau de Marc de toute façon."
Leurs mots ne m'atteignaient plus. Dans ma vie passée, ces remarques m'auraient blessée, m'auraient poussée à m'entraîner encore plus dur pour prouver ma valeur. Maintenant, je les entendais pour ce qu'ils étaient : le bruit insignifiant de gens qui ne voyaient pas la tempête qui se préparait.
Ma foi n'était plus en un destin grandiose ou en la pureté d'une seule personne. Ma foi était en la force. La mienne. La force de protéger ceux qui le méritaient vraiment. Le Maître, la confrérie, son héritage. Pas un prodige aveuglé par l'amour.
Un jour, un jeune chevalier arrogant nommé Léo, qui avait toujours été jaloux de Marc et reportait sa frustration sur moi, a tenté de m'humilier pendant un entraînement. Il a "accidentellement" fait dévier son épée d'entraînement vers mon visage.
Dans ma vie passée, j'aurais paré maladroitement et me serais retrouvée en difficulté. Cette fois, j'ai simplement fait un pas de côté, esquivant le coup avec une facilité déconcertante. J'ai ensuite utilisé le plat de ma propre épée pour lui donner une tape sur le derrière, le faisant trébucher et tomber à plat ventre dans la poussière.
"Fais attention où tu mets ton épée, Léo," ai-je dit d'une voix neutre.
Toute la cour d'entraînement s'est tue, puis a éclaté de rire. Léo, rouge de honte et de colère, s'est relevé en criant que je l'avais attaqué injustement.
Au lieu de me disputer, j'ai simplement rangé mon épée et suis allée directement voir le Maître.
Je l'ai trouvé dans son bureau, en train d'étudier de vieilles cartes. Il avait l'air fatigué. La rumeur de la négligence de Marc commençait à se répandre, et cela pesait sur lui.
"Maître," ai-je dit en m'inclinant.
"Adèle. Que se passe-t-il ? Léo est venu se plaindre avec véhémence."
J'ai raconté l'incident calmement, sans émotion, décrivant simplement les faits. J'ai terminé en disant : "Je ne souhaite pas créer de problèmes, Maître. Mais je ne peux pas m'entraîner correctement si je dois constamment me soucier des attaques 'accidentelles'."
Le Maître m'a regardée, ses yeux sages plissés. Il a remarqué quelque chose de différent en moi. Le calme, la confiance. Il a soupiré.
"Léo passera le mois prochain à nettoyer les latrines. Cela devrait lui rafraîchir les idées. Retourne à ton entraînement, Adèle. Je suis heureux de voir tes progrès."
"Merci, Maître."
En partant, je savais que j'avais non seulement résolu un petit problème, mais aussi renforcé la confiance du Maître en mon nouveau sérieux. Chaque action était calculée.
Le jour du retour officiel de Marc de sa "mission" solitaire est enfin arrivé. C'était une excuse que le Maître avait inventée pour lui permettre de s'isoler et de se préparer à devenir un Saint Protecteur. En réalité, il avait passé la plupart de son temps avec Lilas.
Je l'attendais avec les autres chevaliers dans la cour principale. Je voulais voir son état de mes propres yeux.
Quand il est apparu, mon cœur a manqué un battement. Pas par affection, mais par surprise.
Il avait l'air... normal.
Plus que normal, il avait l'air radieux. Sa peau était parfaite, ses yeux clairs, son aura spirituelle stable et puissante. Il n'y avait aucune trace de la corruption, de l'épuisement que je m'attendais à voir chez quelqu'un qui avait rompu ses vœux de pureté.
C'était impossible. Selon les lois de la Lumière, un tel acte aurait dû laisser une marque indélébile sur son âme, une faiblesse visible pour quiconque avait un peu de perception spirituelle.
Mais il n'y avait rien. Absolument rien.
Le Maître se tenait à côté de moi, et je l'ai senti se raidir. Il avait vu la même chose que moi. L'anomalie.
"Il... il semble en pleine forme," a murmuré le Maître, un froncement de sourcils inquiet sur son visage. "Peut-être que nous nous sommes trompés ? Peut-être qu'il n'a pas..."
Il n'a pas terminé sa phrase. Nous savions tous les deux ce qu'il allait dire. Et nous savions tous les deux que c'était faux, grâce à ma pierre de mémoire.
Le Maître s'est avancé, prêt à interroger Marc directement. Une vague de panique m'a saisie. C'était trop tôt. Nous n'avions pas encore compris la nature de cette anomalie. Une confrontation maintenant ne ferait qu'alerter l'ennemi.
J'ai posé une main légère sur le bras du Maître.
"Maître," ai-je dit à voix basse, assez pour que lui seul entende. "Il vient de rentrer. Il est fatigué par son long voyage. Laissez-le se reposer. Nous pourrons parler plus tard."
Mon ton était respectueux, mais ferme. Je l'ai regardé droit dans les yeux, essayant de lui transmettre l'urgence silencieuse. Ne faites rien d'imprudent.
Le Maître a hésité, son regard passant de moi à Marc, qui saluait joyeusement ses amis. Il a vu la sagesse dans mes paroles. Il a pris une profonde inspiration et a hoché la tête, son expression toujours troublée.
"Tu as raison, Adèle. Plus tard."
J'ai retiré ma main, le cœur battant. J'avais gagné un peu de temps.
Mais une question terrifiante tournait en boucle dans mon esprit. Si rompre ses vœux ne l'affaiblissait pas, qu'est-ce que Lilas lui faisait exactement ? Quel genre de magie noire pouvait non seulement cacher une telle transgression, mais aussi le faire paraître plus fort ?
Le mystère était bien plus profond que je ne l'avais imaginé. Et bien plus dangereux.
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