La fête du Nouvel An bat son plein, mais mon cœur est lourd. Soudain, la question inévitable tombe : « Kyle, tu aimes toujours Juliette ? »
Mon regard croise celui de mon amour d'enfance, magnifique dans sa robe de soirée. Mais le cauchemar de notre destin prédestiné me hante.
Je force un sourire glacial : « C' est du passé. Je ne l' aime plus. D'ailleurs, je vais bientôt me fiancer. » Le bruit de son verre brisé résonne comme un glas. Huit ans que je fuis ce drame. Huit ans que je me prends pour le méchant de son histoire, elle, l'héroïne.
J'avais vu notre futur : ma jalousie destructrice, son viol, notre mariage forcé, ma paralysie, la mort de mon frère Joseph, sa folie, et ma propre fin solitaire. Cette vision m'a forcé à la fuir, à la protéger de moi-même.
Mais la vérité, la cruelle vérité, est que j'ai découvert qu'elle n'était pas la faible victime que je croyais. Elle savait. Elle a bu ce verre empoisonné parce qu'elle m'aimait. Parce qu'elle était prête à tout pour être avec moi.
Et maintenant, ma lâcheté a un nom. Toute ma vie, j'ai couru loin de l'amour, persuadé de la sauver, alors que je ne faisais que la détruire.
Mais cette fois, je cours. Et non, je ne fuis plus.
La fête du Nouvel An battait son plein, mais je me tenais à l'écart, un verre de champagne à la main. Le bruit et les rires semblaient venir d'un autre monde.
Soudain, une voix joyeuse a percé le brouhaha. C'était un ami de Juliette.
« Kyle, on se souvient tous de comment tu jouais au marié avec Juliette quand vous étiez petits. Dis-nous, tu l'aimes toujours ? »
Tous les regards se sont tournés vers moi. J'ai senti mon cœur se serrer. Mes yeux ont cherché Juliette. Elle était dans un coin, seule, sirotant son champagne, magnifique dans sa robe de soirée.
J'ai détourné le regard, forçant un sourire froid.
« C'est du passé. Je ne l'aime plus. »
J'ai fait une pause, puis j'ai lâché la bombe que j'avais préparée.
« En fait, je vais bientôt me fiancer. C'est une fille que j'ai rencontrée à Lyon. »
Le silence est tombé. Puis, un bruit sec a retenti.
La flûte de cristal de Juliette avait glissé de ses doigts et s'était brisée sur le sol.
Mon esprit a été projeté huit ans en arrière, la nuit où tout a basculé. La nuit où j'ai compris que nous n'étions que des personnages dans un roman tragique.
Dans cette histoire, j'étais le méchant. Ma jalousie maladive et mon désir de possession me poussaient à commettre l'irréparable. Lors d'une fête pour célébrer sa promotion à l'Opéra de Paris, je devais la faire boire, abuser d'elle, et la forcer à m'épouser.
Le futur que j'avais vu était un cauchemar. Notre mariage n'était qu'une succession de disputes et de haine. Juliette, piégée, perdait son éclat. Moi, consumé par le ressentiment, je finissais par faire une chute dans les escaliers lors d'une de nos querelles, me laissant paralysé.
Mon frère, Joseph, dévasté par notre tragédie, ne se mariait jamais. Il mourait des années plus tard dans une avalanche, seul, dans les Alpes.
Et Juliette ? En apprenant la mort de Joseph, son esprit se brisait. Elle m'abandonnait, moi, l'homme paralysé qui avait détruit sa vie. Je mourais seul, abandonné de tous.
Cette vision, cette connaissance du futur, m'avait frappé comme la foudre. C'était il y a huit ans. Et c'est cette nuit-là que j'ai décidé de changer notre destin.
Huit ans plus tôt. La fête battait son plein à Paris. L'appartement était rempli de danseurs et d'artistes célébrant la promotion de Juliette. J'avais 19 ans, elle en avait 22.
J'avais déjà versé quelque chose dans son verre. Mon plan, dicté par le roman, était en marche. Mon cœur battait la chamade, un mélange toxique d'excitation et de culpabilité.
Elle a bu le verre, son regard confiant posé sur moi.
« À ma promotion, Kyle ! »
Je la regardais, et soudain, les images de notre futur tragique ont défilé devant mes yeux. La paralysie. La mort de Joseph. La folie de Juliette. Ma propre mort solitaire.
Non. Je ne pouvais pas faire ça. Je ne pouvais pas lui faire ça. Je ne pouvais pas nous faire ça.
Je me suis levé d'un bond, j'ai attrapé son bras.
« Juliette, ne bois plus. Je... j'ai fait une bêtise. Pardonne-moi. »
Elle m'a regardé, confuse, sa main sur sa tête. L'alcool et la drogue commençaient à faire effet.
« Qu'est-ce que tu racontes, Kyle ? »
C'est à ce moment-là que la porte s'est ouverte. Joseph, mon frère, et Carole, la meilleure amie de Juliette, sont entrés.
Ils nous ont vus. Moi, la panique sur le visage. Juliette, chancelante, les joues rouges, sa robe légèrement défaite. L'atmosphère était chargée, ambiguë.
Le visage de Joseph s'est durci. Il a cru au pire.
« Juliette ! Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Sa voix était comme de la glace. Il a complètement ignoré ma présence. Pour lui, j'étais encore le petit frère inoffensif. C'est Juliette qu'il a blâmée.
Juliette a semblé reprendre ses esprits, réalisant le malentendu.
« Joseph, ce n'est pas ce que tu crois... »
Mais je ne pouvais pas la laisser porter ce fardeau.
« C'est ma faute, » ai-je avoué, la voix tremblante. « J'ai... j'ai essayé de... »
Je n'ai pas pu finir ma phrase. La honte m'étouffait.
Juliette a immédiatement réagi pour me protéger. Elle a ri, un rire un peu forcé.
« Arrêtez, vous deux ! Ce n'est qu'un jeu d'enfants, comme quand on était petits. Kyle voulait juste me faire une blague. »
Elle m'a regardé, un avertissement dans les yeux. J'ai tendu la main vers elle, pour m'excuser, pour la toucher.
Elle a reculé, évitant mon contact. Son geste était plus tranchant que n'importe quelle parole.
Ce soir-là, j'ai compris. Pour la sauver, je devais la fuir.
Le lendemain, sans un mot à personne, j'ai fait mes valises. J'ai pris le premier train pour Lyon, j'ai changé de numéro de téléphone, et j'ai disparu de leur vie.