Le vent soufflait avec une lenteur cruelle, soulevant des volutes de cendres encore tièdes. La terre était noircie, marquée par le passage du feu sacré. Reylan restait debout, figé, les bras le long du corps, les poings crispés jusqu'à ce que ses jointures blanchissent. Il ne bougeait pas. Il ne respirait presque plus. Juste ses yeux, deux éclats d'obsidienne dans la lumière vacillante du bûcher funéraire, témoignaient de ce qu'il ressentait.
- C'est fini, murmura quelqu'un derrière lui.
Il n'y eut pas de réponse. Reylan n'en avait pas besoin. Les mots étaient inutiles, creux, incapables de contenir la douleur qui le déchirait.
Les flammes s'étaient éteintes, ne laissant derrière elles qu'un amoncellement de braises et de bois carbonisé. Tout le monde s'était retiré, laissant leur roi face aux restes de ce qui avait été sa compagne, son amour, la moitié de son âme. Son monde venait de s'effondrer, et pourtant, il se tenait là, droit, implacable.
Il inspira lentement, profondément. L'odeur du feu, du bois brûlé, du sang mêlé aux cendres... Une odeur qu'il n'oublierait jamais.
- Vous devez rentrer, Alpha.
La voix grave de son bêta, Vornar, le tira de sa torpeur. Mais Reylan ne répondit pas. Son regard restait fixé sur les cendres, comme si, à force de les observer, il pourrait les forcer à se reformer, à redonner vie à celle qu'il avait perdue.
Vornar hésita, puis fit un pas en avant.
- Reylan...
- Laisse-moi.
Un ordre. Un murmure tranchant comme une lame.
Vornar obéit, reculant de quelques pas avant de s'incliner légèrement.
- Comme vous voudrez, Alpha.
Puis il s'éloigna, son ombre se fondant dans l'obscurité naissante.
Reylan attendit qu'il soit parti avant de bouger. Lentement, comme un automate, il avança jusqu'au centre du bûcher et s'agenouilla. Sa main trembla à peine lorsqu'il fouilla dans les cendres, cherchant... quoi ? Il ne savait pas. Une trace d'elle. Une preuve qu'elle avait existé ailleurs que dans ses souvenirs.
Ses doigts rencontrèrent un fragment de métal tiède. Une chaînette brisée. Il la ramena à hauteur de son visage, la serrant si fort que le métal s'enfonça dans sa paume. C'était tout ce qu'il lui restait d'elle.
Un grondement sourd monta de sa poitrine, vibrant dans le silence du bois environnant. Puis, lentement, il releva la tête.
- Je jure sur mon sang, sur ma meute et sur cette terre...
Sa voix était rauque, à peine plus qu'un souffle, mais chaque mot vibrait d'une détermination absolue.
- Plus jamais.
Un frisson parcourut l'air autour de lui, comme si la nuit elle-même retenait son souffle.
- Plus jamais je ne me permettrai d'aimer. Plus jamais je ne me laisserai aveugler par un sentiment aussi faible.
Le serment était prononcé. Il était scellé.
Reylan se releva et jeta un dernier regard aux cendres. Il était désormais un roi sans cœur. Un Alpha qui ne ressentirait plus rien.
Mais derrière lui, dissimulé par les ombres des arbres, une vieille femme aux yeux blancs murmurait des paroles inaudibles, ses doigts décrivant des cercles dans l'air.
Et le vent, soudain, lui porta une voix qu'il crut avoir rêvée.
- Tout n'est pas fini...
Un frisson parcourut son échine, mais il n'y prêta pas attention. Le destin, pourtant, n'en avait pas fini avec lui.
Reylan se détourna du bûcher, son regard dur fixé droit devant lui. Il avançait lentement, chacun de ses pas semblant peser des tonnes. L'air était lourd, chargé d'un parfum de mort et de cendres. Il ne ressentait plus rien, du moins c'est ce qu'il se répétait. Plus rien ne pourrait l'atteindre désormais.
Lorsqu'il atteignit les premières habitations du village, les loups s'inclinèrent sur son passage. Personne n'osait le regarder directement. Ils savaient. Ils sentaient la rage contenue sous sa peau, prête à exploser. Vornar l'attendait devant la grande demeure du clan, une expression grave sur le visage.
- Ils veulent une audience avec toi, dit-il.
- Qui ?
- Le Conseil. Ils ont des questions.
Un ricanement amer s'échappa des lèvres de Reylan.
- Des questions ? Sur quoi ?
Vornar hésita.
- Sur... la mort de ta compagne.
Le silence tomba brusquement.
- Ils osent...
Sa voix était glaciale, tranchante.
- Ils osent remettre en doute ce qu'il s'est passé ?
- Ils veulent comprendre, tempéra Vornar. Ils pensent que...
- Que quoi ?!
Reylan s'était avancé d'un pas, les muscles tendus, son ombre projetée par les torches semblant se dilater, menaçante.
Vornar soupira.
- Que ce n'était pas un simple accident.
Les battements de cœur de Reylan s'accélérèrent.
- Qu'est-ce que tu insinues ?
Vornar baissa les yeux un instant avant de plonger son regard dans celui de son Alpha.
- Ils pensent qu'elle a été tuée.
Un grondement profond s'éleva du fond de sa poitrine.
- Par qui ?
- Ils ne savent pas. Mais...
- Mais ?
Vornar prit une grande inspiration.
- Quelqu'un a vu une silhouette dans les bois, le soir de sa disparition. Une ombre qui l'observait.
Reylan sentit le sang battre violemment contre ses tempes.
- Qui ?!
- Nous n'en savons rien.
Il serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans sa paume jusqu'à percer la peau. Il y avait donc une possibilité qu'elle ne soit pas simplement... morte. Une autre vérité, cachée dans l'ombre.
Il ferma les yeux une seconde. Il ne voulait pas de faux espoirs. Il ne voulait pas croire qu'elle avait pu être enlevée, qu'il y avait encore une chance. Cela détruirait tout ce qu'il venait de jurer.
Mais au fond de lui, une petite voix lui soufflait qu'il ne pouvait pas ignorer cette piste.
Il rouvrit les yeux, noirs d'une fureur silencieuse.
- Trouvez-moi qui a vu cette silhouette. Immédiatement.
Vornar hocha la tête avant de disparaître dans l'obscurité.
Reylan tourna le regard vers la lune. Son cœur lui faisait mal. Mais si un seul soupçon de vérité se cachait derrière cette histoire... il retrouverait cette ombre. Et il la détruirait.
- Vous êtes un roi sans cœur, Reylan. Et un roi sans cœur finit toujours par tomber.
La voix était grave, rauque, éraillée par les années. L'homme qui venait de parler était assis dans l'ombre, à l'autre bout de la pièce, un verre de vin noir entre les doigts. Son regard fatigué, mais perçant, était fixé sur le souverain qui, lui, restait debout près du foyer, son dos large tourné à la lumière des flammes.
Reylan ne répondit pas tout de suite. Il prit le temps de verser lui-même un verre, observant distraitement le liquide sombre qui se déversait lentement. Un silence pesant s'étira. Puis il but une gorgée avant de poser le verre sur la table d'un geste mesuré.
- Un roi sans cœur, répéta-t-il enfin, sa voix basse et tranchante. Est-ce ainsi que l'on parle à son Alpha ?
L'autre haussa un sourcil, sans paraître impressionné.
- C'est ainsi que l'on parle à un homme qui a perdu son peuple.
Le regard de Reylan s'assombrit.
- Mon peuple est toujours là.
- Ton peuple te craint plus qu'il ne te suit.
Un tressaillement imperceptible crispa sa mâchoire. Il le savait. Depuis la mort de sa compagne - non, depuis qu'il l'avait enterrée sous les cendres de ce bûcher - il n'avait plus jamais été le même. Il avait régné avec une poigne de fer, écrasant la moindre opposition, réduisant au silence ceux qui murmuraient dans son dos. Il n'y avait plus de place pour la faiblesse, plus de place pour l'erreur.
Et pourtant, malgré tout cela, le danger grondait sous ses pieds.
- La rébellion est une plaie qui gangrène lentement, continua l'homme. Elle se propage dans les villages, dans les meutes plus petites. Certains refusent de plier le genou. Ils attendent juste le bon moment.
- Et tu es venu me prévenir, j'imagine ? répliqua Reylan d'un ton sec.
L'homme haussa légèrement les épaules.
- Je suis venu voir si tu comptais faire quelque chose avant qu'il ne soit trop tard.
Reylan passa une main sur son visage, fatigué. Il n'avait pas dormi depuis trois nuits, hanté par des rêves qu'il préférait ne pas analyser. Des yeux d'or, brillants dans l'ombre. Une silhouette indistincte, toujours hors de portée. Une voix qui l'appelait...
- Dis-moi qui sont les meneurs, ordonna-t-il en revenant à l'essentiel.
- Il y en a plusieurs. Mais le plus dangereux est un loup du Nord. Ils l'appellent Caelis.
Le nom ne lui était pas inconnu.
- Il a combattu sous mes ordres, murmura Reylan.
- Oui. Et maintenant, il veut ta tête.
Le silence retomba, seulement troublé par le crépitement du feu.
- Que proposes-tu ?
L'homme sourit.
- Écrase-les avant qu'ils ne s'étendent davantage.
Reylan observa les flammes quelques secondes. Écraser ses ennemis... Il l'avait toujours fait. Mais cette fois, une étrange lassitude s'insinuait en lui.
- Prépare les troupes. Nous attaquerons à l'aube.
L'homme hocha la tête avant de se lever et de disparaître dans l'ombre du couloir.
Reylan resta seul. Seul avec ce sentiment qu'il n'arrivait pas à nommer.
Mais il n'eut pas le temps d'y penser plus longtemps.
Une voix le tira brusquement de ses pensées.
- Mon roi.
Il se retourna. Un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Il portait un long manteau sombre, et son visage était marqué par des années de traque. Un chasseur. Pas un loup, mais un homme qui connaissait les secrets du monde caché.
- Parle, ordonna Reylan.
Le chasseur avança de quelques pas, et ses lèvres s'étirèrent en un sourire énigmatique.
- J'ai une rumeur pour vous.
Reylan ne répondit pas, mais son regard s'aiguisa.
- Une femme a été aperçue, continua le chasseur. Une femme aux yeux d'or.
Le temps sembla suspendre son vol.
Un silence absolu tomba dans la pièce.
Le cœur de Reylan rata un battement. Puis un autre.
- Où ?
Sa voix était rauque, plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.
Le chasseur prit son temps avant de répondre.
- À la frontière des Terres Interdites.
Reylan sentit un frisson le parcourir.
- Décris-la-moi.
- Grande, mince, une démarche fluide. Comme une ombre parmi les ombres. Mais ce sont ses yeux qui ont frappé les témoins. Deux éclats d'or dans l'obscurité.
Reylan déglutit avec difficulté.
Les yeux d'or...
Son esprit lui jouait-il un tour cruel ?
- Qui l'a vue ?
- Un marchand. Il jure qu'il ne ment pas. Mais il n'a pas osé l'approcher. Il dit qu'elle a disparu avant qu'il ne puisse en voir davantage.
Un silence de plomb s'abattit dans la pièce.
Puis, lentement, Reylan se redressa, comme un fauve qui venait de capter une odeur familière.
- Trouve-moi ce marchand. Je veux l'interroger moi-même.
Le chasseur sourit, s'inclina légèrement et quitta la pièce.
Reylan, lui, resta debout, les yeux fixés sur les flammes qui dansaient dans l'âtre.
Son cœur battait plus fort.
Pour la première fois depuis des années, il sentit quelque chose fissurer la carapace de glace qui l'entourait.
Un infime espoir.
Ou une menace venue du passé.
Reylan ferma les yeux un instant, tentant de calmer les battements précipités de son cœur. Il se maudissait d'éprouver ne serait-ce qu'une once d'espoir. Ce n'était qu'une rumeur, un murmure soufflé par un marchand qui cherchait peut-être simplement à vendre une histoire intrigante contre quelques pièces d'or. Et pourtant...
Les yeux d'or.
Il pouvait encore les voir, aussi nettement que si elle se tenait devant lui. Ils le hantaient depuis des années, brillants dans ses cauchemars, inatteignables. Il s'était promis de ne plus jamais croire, de ne plus jamais espérer. Pourtant, ce simple détail, ce fragment d'une vérité incertaine, ébranlait la forteresse qu'il avait bâtie autour de son cœur.
Il n'attendit pas.
- Vornar !
Son bêta apparut presque aussitôt, son expression fermée, mais attentive.
- Rassemble un groupe restreint, cinq hommes. Nous partons dès cette nuit.
Vornar fronça les sourcils, surpris.
- Où allons-nous ?
Reylan hésita. Il n'avait pas encore décidé s'il voulait partager cette information. Il avait peur d'admettre à haute voix qu'il courait après une ombre, qu'il s'accrochait peut-être à une illusion.
- Aux Terres Interdites, répondit-il finalement.
Vornar ne réagit pas tout de suite, mais Reylan capta le léger raidissement de ses épaules.
- Ce n'est pas une coïncidence, murmura son bêta. La rébellion grandit au nord, et maintenant, tu veux nous emmener aux frontières de l'inconnu ?
- Ce n'est pas une mission officielle. Je veux juste vérifier une chose.
Vornar le fixa, le scrutant comme s'il pouvait deviner ce qu'il cachait derrière son regard. Puis il hocha lentement la tête.
- Très bien. Nous partirons à la tombée de la nuit.
Reylan n'ajouta rien. Il savait que son bêta aurait préféré en savoir davantage, mais Vornar était fidèle. Il ne poserait pas de questions inutiles.
La nuit tomba rapidement, enveloppant le territoire du Roi Alpha d'un voile de ténèbres. Reylan et son groupe quittèrent la forteresse en silence, glissant entre les arbres comme des ombres. Le trajet jusqu'aux Terres Interdites prendrait plusieurs heures, et il ne voulait pas perdre une seconde.
Le voyage fut silencieux, rythmé uniquement par le bruit feutré des sabots contre la terre meuble. Aucun des guerriers ne parla, comme si l'aura même du lieu imposait une forme de respect. Plus ils s'approchaient, plus l'air devenait étrange, chargé d'une tension indéfinissable.
Ce territoire, Reylan ne l'avait jamais exploré. Personne ne s'aventurait sur ces terres à moins d'y être contraint. Il existait mille légendes sur ces lieux, mille avertissements chuchotés au coin du feu. Mais il n'était pas homme à se laisser intimider par des contes anciens.
Ils atteignirent la zone où le marchand prétendait avoir vu la femme aux yeux d'or juste avant l'aube. Le village était minuscule, un amas de cabanes de bois serrées les unes contre les autres, comme si elles cherchaient à se protéger du monde extérieur.
Reylan n'attendit pas. Il descendit de cheval et entra dans la première auberge qu'il trouva. L'odeur du bois humide et de la terre mouillée envahit ses narines. Derrière le comptoir, un vieil homme leva les yeux vers lui, la peur brillant immédiatement dans son regard.
- Vous... vous êtes...
Reylan ne lui laissa pas le temps de bafouiller.
- Je cherche un marchand. Il prétend avoir vu une femme ici, récemment.
Le vieil homme pâlit légèrement, mais il hocha la tête.
- Jarl. C'est son nom. Il est à la dernière maison, au bout du chemin.
Sans un mot de plus, Reylan quitta l'auberge, suivi de Vornar et des autres guerriers. Ils atteignirent la cabane indiquée et frappèrent à la porte. Un instant plus tard, un homme trapu et barbu leur ouvrit, l'air endormi et méfiant.
- Qui êtes-vous ?
Reylan ne perdit pas de temps.
- Tu as vu une femme aux yeux d'or.
Jarl écarquilla légèrement les yeux, et Reylan sut immédiatement qu'il disait vrai.
- Je... oui... je l'ai vue.
- Décris-la-moi.
L'homme déglutit.
- C'était... une apparition, murmura-t-il. Elle est passée entre les arbres, vêtue d'un manteau sombre. Elle bougeait comme si elle flottait sur le sol. Et ses yeux...
- Ses yeux ?
- Deux éclats d'or. J'ai cru rêver. Je l'ai appelée, mais elle a disparu avant que je puisse l'approcher.
Reylan le fixa un long moment.
- Quand était-ce ?
- Il y a trois jours.
Un frisson parcourut l'échine du Roi Alpha.
Trois jours.
C'était récent.
Et si c'était vraiment elle ?
Le hurlement résonna dans la forêt, un cri déchirant qui fit frémir les feuillages. Le sang maculait la neige, épais, sombre, encore fumant sous l'air glacial du matin.
Reylan retira ses crocs du cou de sa proie et recula lentement, le souffle court. Autour de lui, le reste des chasseurs encerclait la clairière, leurs yeux brillants de l'excitation de la traque. C'était une chasse royale, un rite de domination. Chaque loup ici présent savait ce que signifiait la moindre erreur : la faiblesse ne se pardonnait pas.
Et pourtant, quelque chose clochait.
Il le sentit avant même de le comprendre.
Une odeur.
Subtile. Fugace. Mais terriblement familière.
Il se figea.
Son instinct hurlait, tentait d'arracher des souvenirs à sa mémoire, mais il n'y parvenait pas. Il n'avait pas senti cette fragrance depuis des années. Un mélange de bois brûlé, de terre humide... et autre chose. Une note plus douce, plus intime.
Un parfum du passé.
- Mon roi ?
La voix de Vornar le tira de sa stupeur. Reylan cligna des yeux, recentrant son attention sur la scène. Le cerf qu'il venait d'abattre gisait à ses pieds, le flanc déchiqueté. Mais ce n'était pas lui qui hurlait encore.
Non.
Les cris provenaient de l'autre côté de la clairière.
Le Roi Alpha s'élança, slalomant entre les troncs avec la fluidité d'un prédateur. Lorsqu'il arriva, il trouva un carnage. Deux de ses loups gisaient au sol, le corps secoué de spasmes, la mousse imbibée de leur sang.
L'air était saturé d'une autre odeur.
Une créature étrangère s'était glissée dans la chasse.
- Que s'est-il passé ? gronda-t-il.
Un des guerriers, encore debout, tremblait légèrement. Il posa un genou au sol, le regard baissé.
- Une ombre... Elle est apparue de nulle part, souffla-t-il. Une femme.
Un silence glacé s'abattit sur la meute.
Les battements du cœur de Reylan résonnèrent dans ses tempes.
- Décris-la.
Le loup hésita.
- Elle portait une cape. Son visage était caché. Mais...
Il avala sa salive, comme s'il n'osait pas parler.
- Mais quoi ? cracha Reylan, impatient.
- Son odeur... Elle n'était pas humaine. Ni entièrement louve. C'était autre chose. Quelque chose d'ancien.
Reylan se redressa lentement.
L'odeur qu'il avait perçue... Était-ce la sienne ?
Non. C'était impossible.
Elle était morte.
Il s'obligea à se détourner des corps, à respirer profondément pour dissiper la confusion qui menaçait de le submerger.
C'était un piège. Une illusion de son propre esprit.
- Fouillez la forêt, ordonna-t-il. Je veux savoir qui elle est et ce qu'elle faisait ici.
Ses hommes acquiescèrent et se dispersèrent dans les ombres. Reylan, lui, resta immobile, les poings serrés.
L'odeur n'avait pas disparu.
Elle flottait encore dans l'air, comme une caresse sur sa peau.
Il la connaissait.
Et pourtant, il refusait d'y croire.
Il ferma les yeux une fraction de seconde, tentant de calmer le tumulte en lui. Il n'eut pas le temps d'aller plus loin.
Un bruissement derrière lui, une présence furtive.
- Vous avez senti sa trace, pas vrai ?
Reylan pivota vivement.
Un homme se tenait là, à quelques pas, à moitié dissimulé par l'ombre d'un arbre. Fin, presque insignifiant dans son allure, mais son regard était acéré, intelligent. Un espion.
Reylan ne le connaissait que sous un nom : Dael.
- Pourquoi es-tu ici ?
- J'observe, comme toujours.
L'Alpha n'avait pas de patience pour les jeux.
- Parle.
Dael sourit légèrement et s'approcha, les mains levées en signe de paix.
- Vous vous demandez si elle est réelle, n'est-ce pas ?
Reylan ne bougea pas. Il savait que montrer de l'émotion à un homme comme Dael reviendrait à lui donner une arme.
- Je me demande si je vais te tuer pour tes mystères, répliqua-t-il froidement.
Dael rit, un son léger, presque moqueur.
- Toujours aussi pragmatique.
Puis il pencha légèrement la tête.
- Il y a des choses qu'on ne peut pas enterrer, Reylan. Des noms qu'on croit effacés et qui, pourtant, reviennent murmurer à notre oreille.
Reylan le fixa, le cœur lourd d'un pressentiment qu'il n'arrivait pas à nommer.
Dael s'approcha encore, baissant la voix.
- Tu veux un nom ? Très bien.
Il marqua une pause, laissant le silence peser entre eux.
Puis, d'un souffle, il lâcha un mot.
Un nom.
Un nom que Reylan n'avait pas entendu depuis des années.
Et qui aurait dû rester dans la tombe.
Le monde sembla vaciller autour de Reylan. Ce nom... Il s'écrasa contre lui comme un coup de griffe invisible, ravivant une douleur qu'il croyait éteinte. Son regard perçant se planta dans celui de Dael, cherchant à y lire un mensonge, une provocation. Mais il n'y trouva rien d'autre qu'une vérité implacable.
- Répète.
Dael esquissa un sourire, mais cette fois, il était plus sombre, dénué de toute moquerie.
- Tu as bien entendu, mon roi.
Reylan ne répondit pas. Sa gorge était nouée, son souffle court. Ce nom, il l'avait enterré, il l'avait murmuré dans ses cauchemars et l'avait effacé de sa vie. Mais le destin semblait en avoir décidé autrement.
- Où ? demanda-t-il enfin, sa voix plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.
Dael haussa légèrement les épaules.
- Ici. Là-bas. Partout et nulle part.
Reylan perdit patience. Il attrapa l'espion par le col et le plaqua violemment contre un arbre, ses crocs sortant légèrement sous l'effet de la rage contenue.
- Ne joue pas avec moi.
Mais Dael ne se laissa pas impressionner. Il sourit toujours, bien qu'un éclat d'inquiétude traversa brièvement son regard.
- Je ne joue pas, murmura-t-il. Je t'offre une vérité que tu n'es pas prêt à entendre.
Reylan raffermit sa prise.
- Dis-moi où elle est.
Dael inspira profondément, puis son sourire s'effaça complètement.
- Elle est en vie, Reylan. Voilà tout ce que tu dois savoir pour l'instant.
L'Alpha le relâcha brusquement, comme si l'homme lui brûlait les doigts. Il recula d'un pas, le cœur battant à un rythme infernal.
En vie.
Deux mots simples, mais qui bouleversaient tout.
Il ferma brièvement les yeux, essayant de retrouver un semblant de contrôle. Tout cela n'avait aucun sens.
- Pourquoi maintenant ? souffla-t-il, plus pour lui-même que pour Dael.
- Parce que certaines choses ne restent jamais dans l'ombre bien longtemps, répondit l'espion.
Un silence s'installa entre eux, pesant, vibrant de tension. Puis Dael recula lentement, disparaissant presque dans l'obscurité de la forêt.
- Trouve-la, Reylan. Avant qu'il ne soit trop tard.
Et sans un bruit, il disparut.
L'Alpha resta immobile un long moment, seul avec le vent froid qui mordait sa peau et le chaos qui grondait en lui.
Il avait passé des années à bâtir un empire sans cœur, à étouffer toute émotion, à gouverner avec une poigne de fer.
Mais en un instant, un seul nom avait suffi à fissurer son monde.
Et pour la première fois depuis longtemps, Reylan eut peur.