Le soleil s'était levé sur les collines boisées du domaine familial, baignées d'une lumière dorée qui caressait les vitres des grandes fenêtres de la maison principale. L'air était frais, porteur de l'odeur des pins et des fleurs sauvages qui éclosaient timidement avec l'approche du printemps. Dans cette atmosphère calme, un tourbillon d'émotions et d'activités bouillonnait à l'intérieur de la demeure.
« Plus haut, Charlotte, plus haut ! » s'exclama une voix autoritaire. Séraphina, l'aînée des deux sœurs, se tenait devant un grand miroir encadré de bois sculpté. Vêtu d'une robe d'essayage en soie ivoire, elle observait avec une précision presque obsédante la manière dont la couturière ajustait l'étoffe sur sa silhouette parfaite. Ses cheveux châtains, relevés en un chignon complexe, laissaient paraître un cou gracieux orné d'un simple collier de perles. Son regard intense ne tolérait aucune erreur.
Charlotte, la cadette, observait la scène en silence depuis un coin de la pièce. Contrairement à sa sœur, elle préférait rester en retrait, presque effacée dans cette ambiance étouffante. Ses doigts jouaient nerveusement avec l'ourlet de sa propre robe, une simple tenue de coton qui contrastait fortement avec la somptuosité de celle de Séraphina.
« Tu sais, Charlotte, » dit soudain Séraphina sans quitter son reflet des yeux, « ce mariage est la meilleure chose qui puisse arriver à notre famille. Tu devrais être heureuse pour moi. »
Charlotte releva les yeux, surprise par l'assertion. Elle hésita avant de répondre, pesant chaque mot.
« Bien sûr que je suis heureuse pour toi, Séraphina. Mais... est-ce vraiment ce que tu veux ? »
Séraphina tourna la tête vers sa sœur, ses yeux clairs brillant d'une détermination implacable.
« Ce que je veux n'a aucune importance, Charlotte. Ce mariage n'est pas une question de choix, c'est une question de devoir. »
Un silence lourd s'installa entre elles, seulement interrompu par le cliquetis des épingles manipulées par la couturière. Charlotte baissa les yeux, cherchant une réplique qu'elle ne trouva pas. Elle savait que discuter avec Séraphina était inutile lorsque celle-ci était dans cet état d'esprit.
Depuis leur enfance, Séraphina avait toujours été la plus brillante, la plus ambitieuse. Elle semblait destinée à de grandes choses, et ce mariage était l'aboutissement de tout ce que leurs parents avaient espéré pour elle. L'Alpha, chef du clan des Ombres Lunaires, était une figure imposante, redoutée et respectée dans tout le pays. S'unir à lui était une opportunité rare, un honneur qui élevait leur famille à un rang qu'elle n'aurait jamais pu atteindre seule.
Mais à quel prix ?
« Je suis inquiète, c'est tout... » murmura finalement Charlotte.
Séraphina soupira et s'approcha d'elle, posant une main sur son épaule.
« Je sais que tu t'inquiètes pour moi, » dit-elle avec une douceur rare. « Mais il faut que tu comprennes : nous avons tous des rôles à jouer. Celui-ci est le mien. »
Charlotte hocha la tête, bien qu'elle ne partageât pas l'assurance de sa sœur. Au fond d'elle, un malaise grandissait, un pressentiment qu'elle ne pouvait ignorer. Mais comment aurait-elle pu exprimer cela, alors que tout semblait déjà décidé ?
Le reste de la journée fut une succession de répétitions et de préparatifs. Les domestiques allaient et venaient, transportant des plateaux de nourriture, des tissus et des décorations. Leur mère, une femme sévère mais distinguée, supervisait chaque détail avec une énergie frénétique.
« Charlotte, tiens-toi droite ! » aboya-t-elle en passant près d'elle, une étoffe de dentelle blanche dans les bras. « Nous devons être parfaits demain, rien ne doit dépasser. Compris ? »
Charlotte acquiesça, ravalant un soupir. Depuis des mois, tout à la maison tournait autour de ce mariage. Elle avait l'impression d'être une spectatrice dans un spectacle où elle n'avait aucun rôle à jouer.
En fin de journée, alors que le soleil se couchait, peignant le ciel de nuances pourpres et dorées, Charlotte trouva un moment de solitude. Elle s'était retirée dans le petit jardin derrière la maison, un lieu qu'elle appréciait pour sa tranquillité. Assise sur un banc de pierre, elle laissa son regard errer sur les fleurs qui se fermaient doucement pour la nuit.
« Tu as l'air perdue dans tes pensées. »
La voix masculine la fit sursauter. Elle se retourna pour voir Adrien, leur cousin, s'approcher avec son sourire habituel. Contrairement aux autres membres de la famille, Adrien avait toujours une attitude détendue, presque nonchalante, qui contrariait souvent les adultes.
« Ce mariage... tout cela me semble tellement... étrange, » confia Charlotte après un moment d'hésitation.
Adrien s'assit à côté d'elle, croisant les bras.
« Tu n'es pas la seule à penser cela. Mais tu connais nos parents, ils sont obsédés par les apparences et les alliances. Rien d'autre ne compte pour eux. »
Charlotte soupira, jouant avec une mèche de ses cheveux.
« Et si... si ce n'était pas la bonne chose à faire ? Si Séraphina... »
« Si Séraphina était malheureuse ? » coupa Adrien. « Elle est bien trop fière pour l'admettre, même si c'était le cas. Elle fera ce qu'on attend d'elle, comme elle l'a toujours fait. Et toi ? »
Charlotte leva les yeux vers lui, intriguée.
« Moi ? Quoi, moi ? »
« Qu'est-ce que tu attends de tout cela ? Tu ne peux pas passer ta vie à vivre dans l'ombre de ta sœur. »
Cette remarque la fit réfléchir. Elle n'avait jamais considéré les choses de cette façon. Depuis aussi loin qu'elle se souvenait, Séraphina avait toujours été au centre de l'attention, tandis qu'elle se contentait d'observer, de suivre. Mais à cet instant, dans ce jardin baigné par la lumière mourante du jour, elle sentit un étrange désir naître en elle : celui de trouver sa propre voie.
La nuit tomba rapidement, et le calme reprit ses droits sur la maison. Tandis que chacun se préparait pour le grand jour, un sentiment d'imminence pesait dans l'air, comme si un événement extraordinaire était sur le point de bouleverser leur existence. Mais personne, pas même Séraphina avec toute son ambition, ni Charlotte avec ses doutes, ne pouvait prévoir à quel point leur destin allait changer.
Le silence régnait dans la grande salle de réunion de la maison familiale. La lumière tamisée projetait des ombres inquiétantes sur les murs ornés de portraits ancestraux. Madame Ferlay, le visage strié par la fatigue et l'angoisse, faisait les cent pas, ses talons hauts martelant le parquet à un rythme qui trahissait son état d'esprit. Monsieur Ferlay, lui, était assis dans son fauteuil de cuir, une main agrippant un verre de cognac, l'autre frottant frénétiquement sa tempe.
« Nous n'avons pas le choix, » dit-il soudain, brisant le silence. Sa voix était basse, rauque, mais chaque mot semblait peser une tonne. « Si nous annulons ce mariage, notre famille sera ruinée. Les alliances sont fragiles. Le clan d'Erion ne nous pardonnera jamais cette humiliation.»
Madame Ferlay s'arrêta net et fixa son mari avec une intensité glaçante. « Et que proposes-tu alors ? Que faisons-nous avec Solenne ? Elle ne peut plus... » Elle marqua une pause, sa voix se brisant presque. « Elle ne peut plus se présenter ainsi devant l'Alpha. Il... il la rejettera. Et tu sais ce que cela signifie pour nous tous.»
Un lourd silence s'installa de nouveau, à peine troublé par le craquement du bois dans la cheminée. Les deux parents étaient conscients de l'ampleur de la situation. Solenne était la clé de voûte de leur stratégie, leur atout principal dans un monde régi par le pouvoir, les apparences et les alliances. Mais maintenant, avec son visage marqué par cet accident tragique, tout semblait s'écrouler.
« C'est impossible... » murmura Madame Ferlay, en secouant la tête, comme si elle tentait de chasser une idée insensée. Pourtant, dans un coin de son esprit, une pensée interdite commençait à germer.
« Pas totalement, » répondit lentement Monsieur Ferlay, son regard s'assombrissant davantage. Il posa son verre sur la table et se pencha en avant, ses coudes appuyés sur ses genoux. « Il y a... une solution. Une seule.»
Madame Ferlay fronça les sourcils. « Qu'est-ce que tu veux dire ?» demanda-t-elle, bien qu'une partie d'elle redoutait déjà la réponse.
Monsieur Ferlay inspira profondément. « Solène ne peut plus remplir ce rôle, c'est un fait. Mais nous avons une autre fille. Livia peut prendre sa place.»
Le choc de ces mots fit vaciller Madame Ferlay. Elle recula d'un pas, comme si son mari venait de lui porter un coup. « Livia ? Mais... ce n'est qu'une enfant ! Elle n'est pas prête pour... pour tout ça !»
« Elle n'a pas besoin d'être prête, » répliqua Monsieur Ferlay avec une froide détermination. « Tout ce qu'elle a à faire, c'est jouer le rôle. Personne ne doit savoir. Nous prétendrons que c'est Solenne, et une fois le mariage scellé, il sera trop tard pour que l'Alpha se rétracte.»
« Et si Livia refuse ? » s'insurgea Madame Ferlay, les larmes lui montant aux yeux. « Elle n'est pas comme Solenne, elle n'a pas cette force... cette ambition... Elle ne supportera pas ce poids !»
« Elle n'aura pas le choix, » trancha Monsieur Ferlay, son ton sans appel. « C'est ça, ou nous perdons tout. Tu veux que notre famille soit jetée dans l'opprobre ? Que nos terres soient saisies ? Que nos noms soient rayés des alliances ?»
Madame Ferlay serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes. Elle savait qu'il avait raison, mais l'idée de sacrifier Livia la déchirait. Elle avait toujours protégé sa cadette, la plus douce, la plus fragile de ses enfants. Lui imposer un tel fardeau était une trahison envers tout ce qu'elle avait juré de faire pour ses filles.
« Laisse-moi lui parler, » finit-elle par dire, la voix tremblante. « Je... je veux au moins lui expliquer.»
Monsieur Ferlay acquiesça, bien qu'il doutât que Livia ait besoin de beaucoup de persuasion. Elle était loyale envers sa famille, peut-être trop.
Quelques instants plus tard, Livia fut convoquée dans la salle. Elle entra doucement, jetant des regards inquiets à ses parents. Sa silhouette frêle et son visage empreint de candeur contrastaient douloureusement avec le poids des attentes qui allaient bientôt s'abattre sur elle.
« Maman ? Papa ? Vous vouliez me voir ?» demanda-t-elle, sa voix douce trahissant une pointe de nervosité.
Madame Ferlay s'approcha de sa fille et prit ses mains dans les siennes. Elle inspira profondément, cherchant les mots justes. « Livia, ma chérie, il y a quelque chose de très important dont nous devons te parler. C'est... c'est une situation difficile, et nous avons besoin de toi.»
Livia fronça les sourcils, perplexe. « Que se passe-t-il ? Est-ce à propos de Solenne ?»
Madame Ferlay hocha lentement la tête. « Oui, ma douce. Solenne a eu un accident, et... et elle ne peut plus...» Sa voix se brisa, et elle serra les mains de Livia plus fort. « Elle ne peut plus épouser l'Alpha.»
Les yeux de Livia s'élargirent de stupeur. « Quoi ? Mais... mais c'est impossible ! Le mariage est prévu dans quelques jours !»
« Justement, » intervint Monsieur Ferlay, se levant pour faire face à sa fille. « C'est pour ça que nous avons besoin de toi. Livia, nous voulons que tu prennes la place de ta sœur.»
Un silence abasourdissant suivit cette déclaration. Livia regarda tour à tour ses parents, cherchant une explication, un démenti, quelque chose qui prouverait qu'elle avait mal entendu.
« Moi ? » souffla-t-elle finalement, la voix tremblante. « Vous voulez que je... que je me fasse passer pour Solenne ? Que j'épouse l'Alpha à sa place ?»
Madame Ferlay hocha la tête, les larmes coulant librement sur ses joues. « Je sais que c'est beaucoup te demander, ma chérie, mais nous n'avons pas d'autre choix. Si ce mariage n'a pas lieu, notre famille sera détruite.»
« Mais... mais c'est un mensonge ! » protesta Livia, reculant d'un pas. « Et si l'Alpha découvre la vérité ? Vous savez ce qu'il fera !»
« C'est un risque que nous devons prendre, » répliqua Monsieur Ferlay avec fermeté. « Et c'est un risque que toi seule peux assumer pour nous tous.»
Livia resta figée, les mots de son père résonnant dans son esprit. Elle sentit une boule se former dans sa gorge, une panique sourde mêlée à un sentiment d'impuissance. Elle n'avait jamais été préparée à une telle responsabilité. Solenne était la forte, la brillante, la digne représentante de la famille. Pas elle.
« Je... je ne sais pas si je peux le faire, » murmura-t-elle, la voix étouffée par les sanglots.
Madame Ferlay la prit dans ses bras, caressant doucement ses cheveux. « Tu es plus forte que tu ne le crois, ma chérie. Et nous serons là pour t'aider, chaque pas du chemin.»
Livia ferma les yeux, se laissant aller un instant contre sa mère. Mais au fond d'elle, une tempête faisait rage. Comment pouvait-elle faire face à une telle tromperie ? Et pourtant, en levant les yeux vers ses parents, elle vit la détresse dans leurs regards. Ils comptaient sur elle. Toute leur survie en dépendait.
« D'accord, » dit-elle finalement, d'une voix faible mais résolue. « Je le ferai.»
Madame Ferlay éclata en sanglots, embrassant sa fille avec une gratitude infinie, tandis que Monsieur Ferlay acquiesçait lentement, une lueur d'espoir à peine perceptible dans ses yeux.
Mais au fond d'elle, Livia savait qu'elle venait de sceller un pacte qui changerait sa vie à jamais.
Le manoir de la famille Rayven, habituellement un lieu où règnent l'élégance et la discipline, était devenu le théâtre d'une tension presque insupportable. La lumière tamisée du salon, qui baignait les murs ornés de portraits familiaux, semblait incapable de dissiper l'obscurité qui pesait dans l'air. Les voix basses des parents, entrecoupées de soupirs lourds, contrastaient avec le silence assourdissant de la maison.
Assise sur le canapé de velours bleu, Evelyne, la mère des deux jeunes filles, avait les traits tirés et les yeux cernés d'inquiétude. À côté d'elle, Marcus, son mari, maintenait une posture droite, mais son visage était un masque d'angoisse.
- "Nous n'avons pas le choix, Evelyne," murmura Marcus, sa voix rauque. "Tu sais aussi bien que moi que si cet accord échoue, c'est toute la famille qui sera ruinée."
Evelyne serra les mains sur ses genoux, cherchant une force qu'elle ne trouvait pas. Elle jeta un coup d'œil vers l'escalier, où des bruits de pas résonnaient faiblement.
- "Et Lila ? Tu as pensé à ce que ça lui fera ? Elle n'est pas prête à supporter tout ça. Ce mariage... ce mensonge... ce n'était jamais censé être son fardeau !"
- "Ce n'est pas un choix que je fais de gaieté de cœur," répondit Marcus, le regard dur mais empreint d'une tristesse sourde. "Mais regarde où nous en sommes. Après l'accident de Clara, le clan Stormridge commence déjà à douter. Si nous ne faisons rien, ils annuleront l'union et tourneront leur influence contre nous."
À ces mots, Evelyne baissa la tête. Les Stormridge. Leur nom seul suffisait à faire trembler les plus puissants. Des alliés redoutables, mais des ennemis encore plus terrifiants.
Lila entra dans la pièce à ce moment-là, attirée par les éclats de voix de ses parents. Ses longs cheveux bruns tombaient en cascade sur ses épaules, et son regard clair cherchait des réponses qu'elle n'était pas sûre de vouloir entendre.
- "Qu'est-ce qu'il se passe encore ?" demanda-t-elle en s'approchant prudemment, son ton empreint d'une méfiance mêlée de fatigue.
Evelyne leva les yeux vers sa fille cadette, mais sa voix semblait lui faire défaut. Ce fut Marcus qui parla.
- "Lila, assieds-toi. Nous avons quelque chose d'important à te dire."
Le cœur de Lila se serra. Elle s'assit face à eux, les mains jointes sur ses genoux, comme une écolière attendant une sentence.
- "C'est à propos de ta sœur," commença Marcus, pesant chacun de ses mots. "Tu sais que son mariage avec l'Alpha était crucial pour nous... pour notre famille."
Lila acquiesça, mais elle sentit son estomac se nouer. Elle savait où cette conversation allait mener, et elle n'aimait pas ce qu'elle entrevoyait.
- "Avec ce qui lui est arrivé," reprit Evelyne, la voix tremblante, "les Stormridge ne veulent plus honorer l'accord. Ils pensent que Clara n'est plus apte à devenir la compagne de leur Alpha."
- "Et qu'est-ce que ça a à voir avec moi ?" répliqua Lila, bien qu'elle sente déjà la réponse.
Marcus inspira profondément, son regard perçant celui de sa fille.
- "Nous avons besoin de toi pour prendre sa place, Lila. Tu devras te marier avec l'Alpha à sa place."
Un silence glacé s'installa dans la pièce, comme si le temps lui-même s'était figé. Lila les regarda, bouche bée, incapable de comprendre ce qu'elle venait d'entendre.
- "Vous plaisantez ?" lâcha-t-elle finalement, sa voix brisée entre incrédulité et colère.
- "Ce n'est pas une plaisanterie, Lila," dit Marcus, son ton devenu plus sévère. "C'est une nécessité. Si tu refuses, les conséquences seront catastrophiques."
Lila se leva brusquement, incapable de rester immobile. Elle fit quelques pas dans la pièce, ses pensées tourbillonnant dans un chaos indescriptible.
- "Donc, vous voulez que je mens, que je me fais passer pour Clara ? Que je me marie avec un homme que je ne connais même pas, juste pour préserver votre fichue alliance ?"
Evelyne se leva à son tour, s'approchant de sa fille avec précaution.
- "Nous savons que c'est injuste, ma chérie," dit-elle doucement, posant une main tremblante sur l'épaule de Lila. "Mais il n'y a pas d'autre solution. C'est pour le bien de nous tous... pour la survie de notre famille."
Lila se dégagea, le cœur battant à tout rompre.
- "Et Clara ? Vous y avez pensé ? Elle ne mérite pas ça non plus. Elle va devoir vivre avec cette trahison... avec cette honte."
Evelyne baissa les yeux, incapable de répondre. Marcus, cependant, restait inflexible.
- "Clara comprend la situation. Elle sait que nous faisons cela pour le bien de la famille."
- "Non, vous faites cela pour VOUS !" explosa Lila, les larmes perlant aux coins de ses yeux. "Vous voulez sauver votre réputation, votre position, peu importe ce que ça nous coûte à nous, vos filles !"
Elle serra les poings, luttant pour contenir les émotions qui menaçaient de l'envahir.
- "Je ne suis pas Clara," murmura-t-elle finalement, la voix brisée. "Je ne serai jamais comme elle. Pourquoi m'imposer un rôle que je ne suis pas faite pour jouer ?"
Evelyne tenta de la prendre dans ses bras, mais Lila recula.
- "Tu es bien plus forte que tu ne le crois," dit Evelyne, les larmes roulant silencieusement sur ses joues. "Nous ne te demanderions pas cela si ce n'était pas vital. Tu as toujours été notre lumière, Lila. Même dans l'ombre de ta sœur, tu as cette force en toi... celle dont nous avons besoin aujourd'hui."
Ces mots touchèrent quelque chose en Lila, mais la colère et la douleur étaient encore trop vives pour qu'elle puisse y répondre.
- "Et lui ?" demanda-t-elle enfin, sa voix à peine audible. "Cet Alpha... est-ce qu'il découvrira la vérité ? Que se passera-t-il alors ?"
Marcus croisa les bras, le visage sombre.
- "Nous ferons tout pour que cela n'arrive pas. L'important, c'est que tu joues ton rôle à la perfection. Nous aurons tout ce dont tu as besoin pour te préparer."
- "C'est insensé," murmura Lila, les jambes flageolantes. "Complètement insensé."
Evelyne posa une main sur sa bouche pour retenir un sanglot. Marcus, lui, s'approcha de Lila, posant ses grandes mains sur ses épaules.
- "Je sais que c'est beaucoup te demander," dit-il, sa voix plus douce qu'auparavant. "Mais tu dois nous faire confiance, Lila. Nous surmonterons cela ensemble. Mais sans toi, nous sommes perdus."
Les mots de son père résonnèrent dans son esprit longtemps après qu'il les ait prononcés. Lila se sentait comme une marionnette, tiraillée entre ses propres désirs et les attentes de sa famille.
Elle détourna les yeux, ne voulant pas croiser le regard suppliant de ses parents. À cet instant, elle se sentit plus seule que jamais.
- "Je... je dois réfléchir," murmura-t-elle finalement avant de quitter la pièce, ses pas résonnant sur le parquet.
Dans le couloir, Lila posa une main tremblante sur le mur pour se soutenir. Elle ferma les yeux, inspirant profondément, mais la douleur dans sa poitrine refusait de disparaître.
Elle savait que sa vie venait de basculer, et qu'aucune réflexion ne pourrait vraiment changer ce qui allait suivre.
Dans sa chambre, elle s'assit sur son lit, fixant son reflet dans le miroir. L'image qu'elle y voyait était celle d'une jeune femme frêle, écrasée par le poids des attentes familiales.
Les heures passèrent, et les ombres de la nuit tombèrent sur la maison. Une décision devait être prise, mais au fond d'elle, Lila savait déjà qu'elle n'avait jamais eu le choix.
La nuit avait enveloppé le manoir Rayven d'un calme trompeur. Sous le voile étoilé, la maison semblait figée, mais à l'intérieur, les tensions se faisaient sentir dans chaque pièce, comme une vibration sourde. Lila était assise dans sa chambre, les coudes appuyés sur le rebord de la fenêtre, les yeux perdus dans l'obscurité. Sa respiration était lente, presque imperceptible, mais son esprit bouillonnait de pensées contradictoires.
Elle avait passé des heures à tourner en rond, à se repasser les mots de ses parents. Chaque argument qu'ils avaient avancé revenait comme une vague, la submergeant à nouveau. Comment avaient-ils pu lui demander ça ? Comment avaient-ils pu penser qu'elle pourrait remplacer Clara ?
La porte s'entrouvrit doucement derrière elle, et Evelyne entra dans la pièce.
- "Lila ?" appela-t-elle doucement.
Lila ne répondit pas immédiatement. Elle sentit sa mère s'approcher et s'asseoir sur le bord du lit. Evelyne resta silencieuse un instant, comme si elle cherchait les mots justes, mais tout ce qu'elle trouva fut un soupir.
- "Je sais que c'est injuste," murmura-t-elle enfin.
Lila se retourna lentement, croisant le regard fatigué de sa mère.
- "Injuste ? C'est au-delà de l'injustice, maman," répondit-elle, sa voix tremblant de colère et de désespoir. "Vous me demandez de me sacrifier. De mentir. De devenir quelqu'un que je ne suis pas !"
Evelyne baissa les yeux, ses mains tordant le tissu de sa robe.
- "Nous n'avons pas d'autre choix, ma chérie. Si je pouvais te protéger de tout cela, je le ferais. Mais notre famille... nous sommes en danger."
Lila sentit sa gorge se nouer.
- "Et Clara ? Elle est aussi dans ce manège. Comment crois-tu qu'elle va se sentir en me voyant prendre sa place ? C'est son mariage, sa vie !"
- "Clara est d'accord," répondit Evelyne, la voix à peine audible.
Lila écarquilla les yeux, incrédule.
- "D'accord ?!" s'exclama-t-elle. "Tu veux dire qu'elle est d'accord pour que je sois envoyée à sa place, comme un agneau à l'abattoir ?"
Evelyne secoua la tête.
- "Elle souffre, Lila. Mais elle comprend que c'est nécessaire. Elle sait que c'est pour le bien de nous tous."
Lila sentit une vague de frustration monter en elle.
- "Pour le bien de nous tous, ou pour le bien de vous deux ?" cracha-t-elle, le regard brillant de larmes.
Evelyne se releva brusquement, visiblement blessée par les mots de sa fille.
- "Tu crois que c'est facile pour moi de te demander ça ?" répondit-elle, sa voix montant d'un ton. "Tu crois que je ne passe pas chaque seconde à m'en vouloir pour ce que je te demande de faire ? Mais si tu refuses, c'est toute notre famille qui sombrera. Nous perdrons tout. Tout, Lila !"
Les mots résonnèrent dans la pièce, laissant un silence pesant derrière eux.
Lila détourna le regard, les poings serrés.
- "Je ne suis pas forte comme Clara," murmura-t-elle après un moment. "Je ne suis pas faite pour ce genre de rôle."
Evelyne s'approcha à nouveau, posant une main douce mais ferme sur son épaule.
- "Tu es plus forte que tu ne le crois," dit-elle doucement. "Tu as un cœur pur, Lila. Et c'est exactement ce dont cet Alpha a besoin. Peut-être que ce mariage ne sera pas ce que tu espères, mais je suis certaine que tu trouveras en toi la force de surmonter cette épreuve."
Les paroles de sa mère laissèrent Lila hésitante. Elle sentit une larme rouler sur sa joue, mais elle l'essuya rapidement.
- "Je vais réfléchir," murmura-t-elle finalement.
Evelyne acquiesça, comme si c'était tout ce qu'elle espérait entendre pour le moment. Elle quitta la pièce en silence, laissant Lila seule avec ses pensées.
Les heures passèrent lentement, et Lila resta éveillée jusqu'à ce que les premières lueurs de l'aube filtrent à travers les rideaux. Elle finit par s'allonger sur son lit, mais le sommeil lui échappa.