Le crépuscule baignait la petite maison de Lila d'une lumière dorée qui ne parvenait pas à dissiper l'ombre lourde qui planait sur ses épaules. Assise à la table de la cuisine, un tas de lettres s'étalait devant elle, chacune plus terrifiante que la précédente. Des lettres de créanciers. Des menaces. Des avertissements. Et la date d'échéance approchait.
« Que vais-je faire ? » murmura-t-elle en serrant les poings, le cœur battant à tout rompre. Son père avait laissé derrière lui non seulement un immense vide, mais aussi une dette colossale. Sans ressources, elle voyait peu à peu les portes se fermer devant elle. Ses amis s'étaient éloignés, sa famille lui tournait le dos, et elle était désormais seule face à ce gouffre financier.
Soudain, la porte de la maison s'ouvrit d'un coup sec, et une silhouette familière fit irruption. C'était Marta, sa vieille amie de toujours, une femme au caractère bouillonnant qui avait toujours su lui remonter le moral, même dans les pires moments.
« Lila ! » lança Marta en entrant. « Je t'ai cherchée partout, qu'est-ce que tu fabriques ici, toute seule ? »
Lila leva à peine les yeux, balayant les lettres de la main d'un geste las. « Je ne sais pas quoi faire, Marta. Regarde tout ça... ils menacent de tout saisir. »
Marta s'approcha et posa une main ferme sur l'épaule de Lila. « Eh bien, ma chère, il est peut-être temps de prendre des mesures plus drastiques. » Elle s'assit en face de Lila, ses yeux pétillants d'une idée nouvelle.
« Que veux-tu dire ? » demanda Lila, intriguée.
Marta prit une profonde inspiration. « Tu as entendu parler du Seigneur des Ombres, n'est-ce pas ? Caïn. Il cherche une épouse. »
À ce nom, Lila frissonna. Tout le monde connaissait Caïn, un homme puissant, redouté et mystérieux. Son surnom, « Seigneur des Ombres », était né de sa réputation sinistre, et de nombreux villageois murmuraient à voix basse qu'il n'était pas tout à fait humain. Mais surtout, ils savaient qu'il était immensément riche.
« Marta... tu es folle. Je ne peux pas épouser un homme comme lui, il... il est dangereux, non ? »
Marta haussa les épaules. « Peut-être. Mais que préfères-tu, Lila ? Voir cette maison, tes souvenirs, tout ce que ton père a construit, disparaître sous les mains des créanciers ? Ou prendre une chance, même si elle semble effrayante ? »
Le silence tomba dans la pièce, lourd et oppressant. Lila passa une main nerveuse dans ses cheveux, ses pensées tourbillonnant dans un tourbillon d'incertitudes. Elle avait entendu des rumeurs à propos de Caïn, bien sûr. Des histoires de sombres rituels, de disparitions étranges autour de son domaine, mais tout cela n'était-il que des ragots de villageois superstitieux ? Marta avait peut-être raison... Quelles options lui restaient-elles ?
« Mais... je ne suis pas celle qu'il cherche, » souffla Lila, une pointe d'espoir dans la voix, espérant que cet argument suffirait à mettre fin à la conversation.
Un sourire rusé se dessina sur le visage de Marta. « Pas si tu prends la place de celle qu'il cherche. »
Les yeux de Lila s'écarquillèrent. « Quoi ? »
« La jeune femme qui devait l'épouser a disparu, » expliqua Marta en chuchotant, comme si dire ces mots à voix haute pouvait les rendre réels. « Personne ne sait où elle est, et l'un des proches de Caïn a confié qu'il était désespéré de finaliser ce mariage pour des raisons qui nous échappent. Si tu prends sa place... personne ne le saura, pas tout de suite en tout cas. »
L'idée semblait aussi folle que dangereuse. Remplacer une autre femme pour épouser un homme comme Caïn ? Mais d'un autre côté, si elle ne faisait rien, elle savait exactement ce qui allait se passer. Les créanciers viendraient, prendraient tout, et elle finirait à la rue. Elle n'avait plus le luxe de la peur.
« Comment sais-tu tout ça ? » demanda-t-elle, la voix tremblante.
« J'ai mes sources, » répondit Marta avec un clin d'œil. « Disons que j'ai mes oreilles un peu partout. »
Lila soupira longuement et s'enfonça dans sa chaise. Son esprit tournait à mille à l'heure, pesant chaque option. Le mariage avec Caïn lui permettrait de rembourser la dette de son père, de sauver leur maison... mais à quel prix ?
« Il faut que tu prennes une décision rapidement, Lila, » ajouta Marta d'un ton plus doux. « Tu n'as pas beaucoup de temps. »
Lila ferma les yeux, essayant d'imaginer sa vie dans quelques mois. Tout ce qu'elle avait toujours connu serait détruit. Mais l'image d'un homme terrifiant, d'une vie dans les ombres, n'était pas non plus une perspective rassurante.
« D'accord, » dit-elle finalement, sa voix à peine audible. « Je vais le faire. »
Marta se redressa, satisfaite, et sourit. « Tu ne le regretteras pas. Je vais t'aider à te préparer. »
La nuit était tombée, et Lila se tenait devant une grande glace, habillée d'une robe de mariée qu'elle avait empruntée de façon discrète. Elle se sentait comme une étrangère dans ses propres vêtements, une actrice sur le point de jouer le rôle de sa vie. Marta ajustait les derniers détails, une expression concentrée sur le visage.
« Tu es magnifique, » murmura Marta. « Personne ne pourra te reconnaître. »
« Je n'en suis pas si sûre, » répondit Lila en contemplant son reflet. Ses longs cheveux bruns étaient relevés en un chignon élégant, et la robe blanche lui donnait une allure de noblesse qu'elle n'avait jamais eue auparavant. Elle se sentait méconnaissable.
Un carrosse attelé à des chevaux noirs l'attendait dehors, prêt à la conduire au domaine de Caïn. Chaque battement de cœur résonnait comme un coup de tonnerre dans sa poitrine. Et si tout cela n'était qu'une terrible erreur ? Et si Caïn découvrait la vérité avant même qu'elle n'ait eu le temps de dire « oui » ?
Marta lui prit doucement la main. « Respire, Lila. Tout va bien se passer. »
Lila hocha la tête, mais elle n'était pas convaincue. « Que va-t-il se passer si je me fais démasquer ? »
« Ce n'est pas le moment de penser à ça, » répondit Marta d'une voix ferme. « Concentre-toi sur le fait que tu es la mariée aujourd'hui. Caïn a besoin de ce mariage autant que toi. Vous avez tous les deux des choses à y gagner. »
Lila prit une grande inspiration et sortit de la maison, se dirigeant vers le carrosse. Les étoiles brillaient dans le ciel sombre, mais la nuit semblait étrangement calme, comme si le monde retenait son souffle.
Le voyage jusqu'au domaine de Caïn fut silencieux. Lila, assise dans le carrosse, fixait l'horizon sans réellement le voir, perdue dans ses pensées. Les arbres défilaient dans la nuit, leurs branches formant des ombres inquiétantes sur le chemin. Chaque minute la rapprochait de son destin, et l'appréhension grandissait.
Enfin, après ce qui sembla être une éternité, le carrosse s'arrêta devant une immense grille en fer forgé. Au-delà, le manoir de Caïn s'élevait, imposant et sombre, entouré de jardins sauvages et de statues effrayantes. L'endroit était aussi impressionnant que sinistre.
Lila déglutit avec difficulté. C'était ici que sa nouvelle vie allait commencer.
Un homme en livrée ouvrit la porte du carrosse et lui tendit la main pour l'aider à descendre. Ses mains tremblaient alors qu'elle saisissait la sienne. Lila posa le pied sur le sol froid et jeta un dernier coup d'œil vers le ciel étoilé. C'était la dernière fois qu'elle verrait le monde tel qu'elle l'avait connu.
« Mademoiselle, le Seigneur Caïn vous attend, » dit l'homme en inclinant légèrement la tête.
Lila hocha la tête et prit une profonde inspiration avant de s'avancer vers la porte d'entrée, prête à affronter son destin.
Lila s'avançait, le cœur battant à tout rompre, tandis que la grande porte du manoir de Caïn s'ouvrait devant elle. L'immense hall d'entrée, baigné dans une lumière tamisée, semblait étouffer chaque son, comme si même l'air hésitait à circuler dans cet endroit chargé de mystère. Les murs étaient ornés de tapisseries anciennes et de portraits sombres, représentant des visages inconnus qui semblaient la suivre du regard.
L'homme qui l'avait escortée se tenait à ses côtés, ses pas résonnant sur le marbre froid. « Le Seigneur Caïn vous attend dans la salle du trône, » murmura-t-il d'une voix grave.
Lila n'avait jamais rencontré quelqu'un comme Caïn, seulement entendu des histoires. Il était puissant, craint de tous, et sa réputation n'était pas due à de simples rumeurs. Pourtant, elle n'avait pas le choix. Tout en elle criait de s'enfuir, de tourner les talons et de s'échapper de ce cauchemar, mais elle savait que ce n'était plus une option. Pas après tout ce qu'elle avait sacrifié.
Ils s'arrêtèrent devant deux immenses portes de bois sculpté. Le serviteur se tourna vers elle, la jaugeant un instant avant de frapper trois fois. Un silence pesant suivit, interrompu seulement par le grincement sinistre des portes qui s'ouvrirent lentement.
« Bonne chance, » murmura l'homme en la laissant là, seule.
Lila inspira profondément et entra. La salle du trône était vaste, avec un plafond si haut qu'elle se sentit minuscule sous son regard. Des chandeliers suspendus illuminaient faiblement l'espace, jetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre. Mais ce n'était pas la taille ou la beauté froide de la pièce qui retint son attention.
Au fond, assis sur un trône de fer noir, se trouvait Caïn.
Il était exactement comme on le décrivait : grand, imposant, et entouré d'une aura presque palpable d'autorité et de danger. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage anguleux, et ses yeux – des yeux d'un gris perçant – semblaient la traverser comme s'il lisait chaque pensée, chaque secret qu'elle tentait de cacher. Il portait une armure sombre qui scintillait à la lumière des chandelles, et même assis, il dégageait une puissance indéniable.
« Approche, » dit-il, sa voix profonde résonnant dans la pièce.
Lila hésita un instant, ses jambes soudainement lourdes, mais elle finit par s'avancer, son regard baissé, évitant de croiser celui de cet homme qu'elle devait désormais appeler « époux ».
« Lève les yeux. » Sa voix était un ordre, et malgré la peur qui s'emparait d'elle, elle obéit.
Lorsqu'elle le regarda dans les yeux, un frisson parcourut son échine. Il la scrutait, attentivement, comme s'il cherchait quelque chose en elle, une faille, un mensonge. Pendant une fraction de seconde, Lila se demanda s'il savait déjà. S'il avait deviné qu'elle n'était pas celle qu'il avait choisie. Mais son visage resta impassible, difficile à lire.
« Tu es plus différente que ce à quoi je m'attendais, » dit-il finalement, brisant le silence oppressant.
Lila déglutit. « Est-ce... est-ce un problème ? »
Il ne répondit pas immédiatement, se contentant de se lever lentement de son trône. Il s'approcha d'elle, chaque pas écho résonnant dans la salle vide, et elle dut lutter pour ne pas reculer. Lorsqu'il s'arrêta à seulement quelques centimètres d'elle, son regard la transperça à nouveau.
« Non, » répondit-il finalement. « Ce n'est pas un problème. »
Lila sentit un poids se lever de ses épaules, mais la tension dans l'air restait palpable. Caïn l'observait toujours, un léger sourire énigmatique aux lèvres, mais il y avait quelque chose d'inquiétant dans ses yeux.
« Pourquoi as-tu accepté ce mariage ? » demanda-t-il soudainement.
Cette question la prit de court. Elle avait préparé des réponses, des justifications, mais maintenant, face à lui, elles semblaient toutes dérisoires. Que pouvait-elle dire ? qu'elle l'avait fait pour sauver sa maison ? Pour éviter la ruine ? Cela aurait été la vérité, mais elle savait que Caïn n'était pas dupe. Il chercherait à creuser plus loin.
« J'avais besoin d'aide, » dit-elle finalement, la voix tremblante. « Et tu avais besoin d'une épouse. »
Il haussa un sourcil, l'ombre d'un amusement traversant ses traits. « C'est aussi simple que ça ? »
Lila hocha la tête, incapable de soutenir son regard plus longtemps.
« Tu ne sembles pas aussi effrayée que les autres. La plupart des gens ne peuvent à peine soutenir mon regard. »
Son cœur manqua un battement. Il avait raison, bien sûr. Depuis qu'elle était entrée, elle avait été terrifiée, mais pas comme les autres. Elle avait ressenti autre chose. Quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore.
« Je suppose que je n'ai pas le choix, » murmura-t-elle.
Caïn pencha légèrement la tête, comme s'il analysait chacun de ses mots. « C'est vrai. » Il s'éloigna d'elle, retournant vers son trône, mais avant de s'asseoir, il s'arrêta et tourna à nouveau son regard vers elle. « Tu seras ma femme, Lila. Mais sache que cela ne signifie pas que tu es en sécurité ici. Le danger ne vient pas seulement de moi. »
Lila sentit un froid glacial lui parcourir la colonne vertébrale. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Elle ouvrit la bouche pour poser la question, mais Caïn leva la main.
« Tu es fatiguée. Va te reposer, nous parlerons davantage demain. »
Un domestique apparut soudainement à l'entrée, comme s'il avait été convoqué en silence. « Mademoiselle, je vais vous conduire à vos quartiers. »
Lila jeta un dernier regard à Caïn, espérant percevoir quelque chose dans ses yeux, mais il ne lui accorda plus d'attention, comme s'il l'avait déjà oubliée. Elle suivit le serviteur, le cœur lourd, se demandant dans quelle sorte de piège elle venait de se jeter.
Le long corridor qui menait à ses quartiers était tout aussi oppressant que le reste du manoir. Les murs, recouverts de portraits anciens et de tapisseries poussiéreuses, semblaient raconter des histoires oubliées, et chaque porte fermée qu'ils dépassaient laissait entrevoir des mystères qu'elle n'osait même pas imaginer.
Le serviteur s'arrêta finalement devant une grande porte en bois, l'ouvrant avec une clé qu'il portait autour du cou. « Voici vos appartements, Madame. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, tirez cette corde et un domestique viendra à vous. »
Lila hocha la tête, le remerciant d'une voix faible, avant de s'avancer dans la chambre. Elle était grande, décorée avec une certaine austérité, mais il y avait quelque chose de rassurant dans l'odeur du bois ancien et des draps propres. Elle s'assit sur le bord du lit, regardant autour d'elle.
Ses pensées tournaient sans fin. Caïn n'était pas ce à quoi elle s'attendait. Certes, il était effrayant, mais il n'était pas la brute monstrueuse que les rumeurs dépeignaient. Il était bien plus complexe que cela, et cette complexité la troublait.
Mais ce qui la troublait encore plus, c'était la dernière chose qu'il avait dite. « Le danger ne vient pas seulement de moi. » Que voulait-il dire par là ? Était-elle en danger ici, dans ce manoir ? Et si oui, de quoi ? Ou de qui ?
Perdue dans ses pensées, Lila sentit une fatigue écrasante l'envahir. Elle retira doucement sa robe de mariée, la laissant tomber au sol, avant de s'enrouler dans les couvertures épaisses. Demain serait une nouvelle journée, et elle aurait des réponses, espérait-elle.
Mais avant que le sommeil ne la prenne, une ombre passa sous la porte. Une silhouette indistincte, qui disparut aussi vite qu'elle était apparue. Lila se redressa brusquement, mais il n'y avait rien. Seuls les battements rapides de son cœur résonnaient dans la chambre silencieuse.
Le lendemain matin, Lila se réveilla avec une étrange sensation de malaise, bien qu'elle ait dormi profondément. Les souvenirs de la veille la frappèrent comme un coup de tonnerre. La rencontre avec Caïn, sa présence imposante, ses paroles mystérieuses... Tout cela semblait presque irréel, mais elle était bien là, dans le manoir du Seigneur des Ombres. La lumière pâle du jour filtrait à travers les lourds rideaux de velours qui ornaient sa fenêtre. Un frisson parcourut son corps tandis qu'elle se rappelait l'ombre qu'elle avait aperçue la nuit dernière. Était-ce réel ? Ou seulement le produit de son imagination, exacerbée par la peur et l'incertitude ?
Elle se redressa et sortit du lit, ses pieds nus touchant le sol froid de la chambre. Les domestiques avaient déjà déposé un plateau avec du pain frais, du beurre et des fruits. Un petit luxe qui ne lui apporta pourtant aucun réconfort. Alors qu'elle s'habillait, une question résonnait dans son esprit : à quoi Caïn avait-il fait allusion en parlant de danger ? Il était certain qu'il n'était pas un homme ordinaire, mais qu'avait-il sous-entendu par ces mots troublants ?
Tandis qu'elle finissait de se préparer, un léger coup retentit à la porte. Lila se figea un instant, son esprit revenant brièvement à l'ombre de la nuit précédente. Puis, prenant une inspiration pour calmer ses nerfs, elle ouvrit la porte. Devant elle se tenait une jeune femme en uniforme de domestique. Ses yeux étaient baissés, mais elle semblait nerveuse, presque tremblante.
« Madame, le Seigneur Caïn vous attend pour le petit déjeuner dans la grande salle, » annonça la jeune femme d'une voix si basse que Lila dut tendre l'oreille pour l'entendre.
« Merci, » répondit Lila doucement, essayant de masquer sa propre nervosité. « Je suis prête. »
La jeune domestique hocha la tête et fit un pas de côté pour lui indiquer le chemin. Lila sortit de la chambre et suivit la jeune femme à travers les couloirs sinueux du manoir. À chaque tournant, elle sentait que les murs se refermaient sur elle, leur poids presque oppressant. L'atmosphère de cet endroit était lourde, comme si chaque pierre était imprégnée de secrets millénaires.
Lorsqu'elles arrivèrent enfin dans la grande salle, Lila fut frappée par le contraste saisissant entre le manoir sombre et cette pièce baignée de lumière. Des fenêtres immenses laissaient entrer le soleil matinal, illuminant la table massive en bois sur laquelle étaient disposés de nombreux plats. Caïn était déjà là, assis à la tête de la table, en train de feuilleter distraitement un vieux livre relié de cuir. À la vue de Lila, il referma le livre et leva les yeux vers elle.
« Bonjour, Lila, » dit-il d'une voix calme mais ferme. « J'espère que tu as bien dormi. »
Elle hésita avant de répondre. « Oui... merci, j'ai bien dormi. »
Il lui fit signe de s'asseoir en face de lui. « Tu as des questions, je le vois dans tes yeux. N'aie pas peur de les poser. »
Lila inspira profondément avant de s'asseoir. Elle savait qu'elle ne pouvait pas se montrer trop hésitante. Elle était ici maintenant, mariée à cet homme qu'elle connaissait à peine, et elle devait comprendre dans quoi elle s'était engagée.
« Hier soir, vous avez dit que le danger ne venait pas uniquement de vous. Qu'est-ce que cela signifie ? » demanda-t-elle d'une voix qu'elle espérait assurée.
Caïn la fixa pendant un long moment, ses yeux gris étincelant d'un éclat indéchiffrable. Il semblait peser ses mots avant de parler, comme s'il considérait soigneusement ce qu'il était prêt à lui révéler.
« Le monde dans lequel tu es entrée, Lila, est bien plus complexe que ce que tu imagines, » commença-t-il, sa voix basse résonnant dans la grande salle. « Ce manoir, notre mariage, et tout ce qui nous entoure... cela va au-delà des simples convenances humaines. Il y a des forces en jeu, des forces anciennes qui dépassent ce que tu as pu entendre dans les contes et les rumeurs du village. »
Lila sentit un frisson parcourir sa peau. Chaque mot qu'il prononçait la plongeait davantage dans un océan d'incertitude. Elle avait toujours su que ce mariage ne serait pas ordinaire, mais elle n'avait jamais imaginé une telle portée.
« Des forces anciennes ? » répéta-t-elle, tentant de comprendre. « Que voulez-vous dire ? »
« Ici, » dit Caïn en faisant un geste large pour désigner le manoir, « rien n'est vraiment ce qu'il semble être. Je te protégerai, mais il y a des choses auxquelles même moi je ne peux échapper. Des ombres plus anciennes que le temps lui-même. Et ces ombres... elles ont des attentes. »
« Des attentes ? » Elle fronça les sourcils, une vague d'inquiétude s'emparant d'elle. « Pourquoi m'avoir choisie, alors ? Pourquoi moi ? »
Caïn posa lentement sa tasse de thé et se pencha légèrement en avant, croisant son regard. « Je ne t'ai pas choisie par hasard, Lila. Il y a une raison pour laquelle tu es ici. Tu n'es pas simplement une épouse destinée à combler une tradition. » Il marqua une pause, observant sa réaction. « Tu as un rôle à jouer. Mais je ne peux pas encore te révéler tout. »
Les mots de Caïn laissèrent Lila abasourdie. Un rôle à jouer ? Comment pouvait-elle avoir un rôle dans tout cela alors qu'elle avait à peine connaissance des règles de ce jeu sinistre ?
Avant qu'elle ne puisse poser une autre question, un bruit se fit entendre dans le couloir, comme un murmure ou un gémissement lointain. Les domestiques, qui s'affairaient silencieusement autour de la salle, se figèrent instantanément. Caïn, lui, ne réagit pas. Ses yeux restèrent fixés sur Lila, mais elle sentit un changement subtil dans son attitude, comme s'il attendait quelque chose.
Le murmure se transforma en un souffle étrange, puis le silence retomba brusquement. Le temps sembla s'étirer, et Lila sentit son cœur s'emballer.
« Qu'est-ce que c'était ? » demanda-t-elle, sa voix à peine un murmure.
« Rien qui ne te concerne pour le moment, » répondit Caïn, détournant finalement le regard pour se lever de table. « Mais sache ceci : tu vas bientôt découvrir la vérité, et cette vérité pourrait être plus difficile à accepter que tu ne le penses. »
Lila resta immobile, tentant de comprendre ce qui venait de se passer. Le manoir lui semblait soudain plus oppressant, plus vivant d'une certaine manière. Comme si ces murs portaient des secrets qu'elle n'était pas encore prête à entendre.
Caïn s'approcha d'elle, sa silhouette imposante projetant une longue ombre sur la table. « Je dois m'absenter quelques jours pour affaires. Durant ce temps, explore le manoir. Apprends à connaître ton nouvel environnement. Mais sois prudente, Lila. Certaines portes devraient rester fermées. »
Elle hocha la tête, incapable de répondre. L'aura de Caïn la dominait, mais c'était ce qu'il laissait non-dit qui pesait le plus lourd. Il tourna les talons et quitta la salle, ses pas résonnant dans le couloir jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement.
Une heure plus tard, après avoir terminé un maigre repas, Lila se retrouva seule dans sa chambre. Elle ne pouvait se résoudre à rester là, à attendre sans rien faire. Si Caïn était parti pour plusieurs jours, c'était peut-être l'occasion pour elle d'en apprendre plus. Elle avait besoin de comprendre ce qu'était cet endroit et pourquoi elle s'y trouvait vraiment.
Elle sortit, déterminée à explorer le manoir comme il le lui avait conseillé, mais avec prudence. Les couloirs sombres semblaient infinis, chaque porte fermée recelant potentiellement de nouveaux mystères. En marchant, elle entendit à nouveau ce murmure, faible, mais distinct. Cela venait de quelque part, mais elle ne pouvait dire où.
Puis, après plusieurs minutes d'errance, elle trouva une porte légèrement entrouverte. Lila hésita. Était-ce l'une de ces portes que Caïn lui avait conseillé de ne pas ouvrir ?
Ses doigts tremblants effleurèrent le bois. Elle prit une grande inspiration, puis poussa la porte doucement.
La porte s'ouvrit doucement, émettant un léger grincement qui résonna dans le silence du manoir. Lila s'arrêta un instant, le souffle court, hésitant à entrer dans cette pièce inconnue. Quelque chose en elle lui criait de ne pas franchir cette limite, de rester en retrait comme Caïn le lui avait recommandé. Mais la curiosité et la sensation d'un mystère qui pesait sur elle furent plus fortes.
Elle poussa la porte d'un geste lent, pénétrant dans la pièce obscure. L'air y était plus froid, presque glacial, comme si cette partie du manoir n'avait pas été ouverte depuis des années. Un frisson la parcourut, mais elle fit un pas de plus. Ses yeux s'habituèrent peu à peu à la pénombre. La pièce était petite, mais richement décorée. De lourds rideaux, semblables à ceux de sa propre chambre, encadraient une grande fenêtre qui laissait entrer une lumière pâle et diffuse. Au centre de la pièce se trouvait un lit ancien, recouvert d'un tissu épais, presque poussiéreux. Sur la commode, des objets semblaient abandonnés depuis longtemps : un livre ouvert, une bougie à moitié consumée, et une étrange petite boîte en bois gravée de symboles qu'elle ne reconnaissait pas.
« Que fais-tu ici ? » Une voix retentit brusquement derrière elle.
Lila sursauta, se retournant immédiatement pour faire face à l'intrus. Une jeune femme se tenait là, à l'entrée de la pièce. Elle portait une robe simple de domestique, ses cheveux blonds tressés en une longue natte qui tombait sur son épaule. Ses yeux étaient grands et inquiets, comme si elle venait de surprendre Lila en plein acte interdit.
« Je... je suis désolée, » balbutia Lila, le cœur battant à tout rompre. « La porte était entrouverte et je... »
« Vous ne devez pas être ici, Madame, » l'interrompit la jeune femme, la panique dans sa voix trahissant une peur bien plus profonde. « Cette pièce est interdite. Le Seigneur Caïn serait furieux s'il apprenait que vous êtes entrée. »
Lila recula d'un pas, sentant une vague de culpabilité monter en elle. « Pourquoi ? » demanda-t-elle d'une voix basse. « Qu'est-ce que cette pièce a de si particulier ? »
La jeune domestique détourna le regard, comme si elle ne pouvait pas - ou ne voulait pas - répondre à cette question. « Il y a des choses que vous ne devez pas chercher à savoir, Madame. Le manoir est ancien... rempli d'histoires que même nous, les domestiques, ne comprenons pas toujours. »
Lila sentit une pointe de frustration. Caïn avait été énigmatique, et maintenant même les domestiques lui cachaient des informations. Elle s'approcha légèrement de la jeune femme, cherchant à obtenir plus de réponses.
« Je ne suis pas ici pour causer des problèmes, mais je sens que quelque chose ne va pas dans cet endroit. Qu'est-ce que vous cachez ? Pourquoi m'avoir prévenue ? »
La domestique sembla hésiter un instant, luttant visiblement avec elle-même. « Je ne peux pas vous en dire plus. Si vous voulez rester en sécurité, écoutez les avertissements du Seigneur Caïn. Il sait ce qui se cache dans ces murs, et il est le seul à pouvoir vous protéger. » Puis, comme pour clore définitivement la conversation, elle ajouta : « Venez, je vais vous raccompagner à vos appartements. »
Lila ne répliqua pas, mais ses pensées bouillonnaient. Cette pièce, les secrets qui semblaient l'entourer, tout cela était lié à quelque chose de plus grand, quelque chose qu'elle devait comprendre si elle voulait survivre ici. Cependant, elle réalisa que pousser plus loin maintenant pourrait avoir des conséquences qu'elle n'était pas prête à affronter. Elle suivit donc la jeune femme en silence, mais sa curiosité ne fit que grandir.
De retour dans ses quartiers, Lila ne put s'empêcher de réfléchir aux événements de la matinée. Cette pièce interdite, la réaction paniquée de la domestique, et les avertissements répétés de Caïn... Tout cela formait un puzzle incomplet qui la troublait profondément. Elle se tenait près de la fenêtre, regardant le vaste domaine s'étendre devant elle, quand une pensée surgit brusquement : et si tout cela avait un lien avec son mariage précipité ? Et si Caïn l'avait choisie non pas par caprice, mais parce qu'elle avait un rôle dans ces mystères ?
Perdue dans ses pensées, elle n'entendit pas immédiatement les pas légers qui approchaient de sa porte. Ce fut le son d'un coup sec qui la ramena à la réalité. Elle se retourna pour voir la même domestique entrer, cette fois avec une certaine urgence dans ses gestes.
« Madame, le Seigneur Caïn m'a ordonné de veiller à ce que vous ne quittiez pas vos appartements jusqu'à son retour. Il part en voyage pour deux jours, mais d'ici là, vous devez rester ici. »
Lila fronça les sourcils. « Pourquoi ? Il ne m'a pas donné cette instruction. »
La domestique baissa les yeux, visiblement mal à l'aise. « Il... il préfère que vous restiez en sécurité. Il m'a dit que je devais m'assurer que vous ne vous aventuriez pas dans les autres parties du manoir. »
Lila croisa les bras, observant la jeune femme avec suspicion. Quelque chose ne collait pas. Pourquoi ces précautions soudaines, surtout après qu'il lui avait dit d'explorer le manoir à sa guise ? Elle ne fit aucun commentaire, mais la méfiance s'installait de plus en plus profondément en elle. Peut-être que Caïn avait des raisons de la garder enfermée, mais Lila n'était pas du genre à accepter des ordres sans poser de questions.
« Très bien, » répondit-elle simplement, avant de s'asseoir sur le bord du lit. La domestique hocha la tête et sortit rapidement de la pièce, refermant soigneusement la porte derrière elle.
Lila attendit un moment, écoutant le silence qui régnait désormais dans le couloir. Puis, lentement, elle se leva et s'approcha de la porte. Elle l'entrouvrit juste assez pour jeter un coup d'œil dans le corridor. Personne. Les couloirs étaient déserts. Lila en profita pour sortir discrètement, se faufilant dans l'ombre des murs.
Elle savait que la pièce qu'elle avait découverte plus tôt recelait des réponses, mais elle devait être plus prudente cette fois. Si Caïn l'avait avertie, c'est qu'il y avait un véritable danger, et elle ne pouvait plus ignorer cet avertissement. Pourtant, elle ne pouvait pas rester les bras croisés. Ce manoir était un piège, et elle devait comprendre pourquoi elle s'y trouvait.
Après quelques minutes de marche silencieuse dans les couloirs, Lila arriva devant la pièce interdite. Cette fois, elle était fermée. Le sentiment de malaise refit surface, mais Lila prit une grande inspiration. Elle devait savoir.
Juste au moment où elle posait la main sur la poignée, un murmure se fit entendre derrière elle.
« Ne fais pas ça. »
Elle se retourna brusquement, mais personne n'était là. Pourtant, cette voix, ce murmure... était réel. Il résonnait encore dans son esprit, aussi clair que s'il avait été prononcé tout près d'elle.
Un autre frisson parcourut son dos. Elle resta immobile, son cœur battant à tout rompre, puis se décida à rebrousser chemin. Ce n'était pas encore le moment de découvrir ces secrets, pas seule. Caïn détenait des réponses, et elle devait les obtenir de lui, à tout prix.