Une envolée de frissons.
Comme une onde de choc qui se propage sur et sous ma peau. Une irradiation dans tout mon corps. Des poils presque invisibles qui se dressent sur ma nuque comme si on y soufflait le chaud et le froid à la fois. Mon pouls qui tape un peu plus fort dans les veines sur mes poignets. Un truc qui s'anime au fond de mes tripes, comme un petit animal sauvage qui se réveille, tapi dans l'obscurité, aussitôt prêt à bondir. Les fourmillements d'excitation dans les jambes. Le souffle un peu court. Le sang qui afflue partout, trop vite. Le cœur qui s'emballe comme si c'était chaque fois la première fois : elle me procure toujours le même effet. Ça ne fait que trois mois mais son cri a plus de pouvoir sur moi que celui de n'importe qui. J'arrête ce que je fais. Ce que je mange. Ce que j'écoute. Je lâche tout et je cours. Juste pour elle.
L'alarme de la caserne me fait le coup à chaque fois. C'est trop bon. J'adore ça.
J'entends ce son résonner dans mes oreilles longtemps après qu'il s'est tu. Je l'entends le soir, quand je ne suis plus de garde. Je l'entends parfois la nuit, ça me réveille et je saute sur mes pieds comme si j'étais appelé, alors que personne ne m'a rien demandé. Je me rendors en souriant comme un con heureux d'avoir trouvé sa voie. Le boulot qui lui colle à la peau.
Un comble, pour un mec qui ne savait pas quoi faire de sa vie jusqu'à 20 ans. Et qui passait surtout son temps à la gâcher.
C'est terminé.
À la caserne 95, l'alarme s'éteint et la voix féminine de la régulation égrène dans le haut-parleur les numéros d'engins réquisitionnés. Camion de pompiers. Escouade de sauvetage. Ambulance. Ceux qu'on appelle les soldats du feu bossent dans un autre bâtiment de la caserne. On se retrouve parfois en intervention mais on ne se fréquente pas vraiment. Sauf histoire de cœur ou de cul. Pareil avec l'autre équipe de secouristes avec laquelle on tourne pour enchaîner les gardes. Cette fois, c'est à nous. À moi de jouer.
Un coup d'œil à mon chef et son petit mouvement du menton me donne le top départ. En bon rookie, dernier arrivé, le bleu de la bande, je fais ce qu'on me demande. Si le commandant des services paramédicaux me dit de bouger : je bouge. Warren râle, comme d'habitude. Le chef n'aime pas trop mettre les mains dans le cambouis, mais cette fois, manque de personnel oblige, il doit venir aussi.
Le plus souvent, on part deux par deux. Si on est plus nombreux à être réquisitionnés, c'est qu'il doit y avoir des dégâts. Rafferty prend le volant. Bishop et Gibbs montent à l'arrière sur les strapontins et s'attachent. À l'avant, sur le siège passager, le chef Warren enclenche la sirène qui me vrille les tempes. Je grimpe en dernier à l'arrière et je claque la porte pendant que l'ambulance file déjà vers East Garfield Park. Le coup d'accélérateur me fait valser, je me cogne contre la vitre et Rafferty se marre.
– Problème d'équilibre, Cruz ? Tu devrais penser à t'attacher.
Je lui souris.
– J'y songerai quand tu penseras à mettre tes lunettes pour conduire,vieux... Chef, juste pour savoir, on a encore le droit d'être au volant quand on devient presbyte ?
Raffy ne doit avoir que 35 ou 36 ans mais ici, il fait partie des anciens. Et il a déjà plus de sel que de poivre dans les cheveux. On se charrie tous, c'est le jeu. Leur petit bizutage ne me dérange pas. Et mon esprit, mon cœur, mon corps sont ailleurs. Déjà dans l'intervention.
La vitesse, l'adrénaline, la nouveauté, l'inconnu qui nous attend : tous ces ingrédients ajoutent encore des frissons aux frissons. Sous mon uniforme, tout vibre. Je ne suis que stimulation, euphorie, impatience, extase totale.
Si seulement une femme pouvait me faire le quart de cet effet-là.
Warren éteint la sirène, le trafic est fluide devant nous. Il coupe aussi sa radio accrochée à son épaule, qui était en train de répéter l'ordre de mission. Il a besoin d'un auditoire pour rager contre le système, ça faisait longtemps.
– Trois départs en six mois, vous y croyez, vous ? grogne le chef. Trois femmes ! Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Un congé maternité, deux démissions. Si tu fais ce job, tu évites les mômes et les burn out, non ? M'enfin, il paraît que ça se fait plus de dire ça.
– Il paraît, chef.
Rafferty acquiesce mollement, puis prend un virage sec qui m'écrase contre la paroi de l'ambulance. Clin d'œil dans le rétroviseur, ça l'amuse. Gibbs et Bishop sont au spectacle. Je leur présente mon plus beau doigt d'honneur... et je vois Bishop tiquer en direction de mes mains tatouées.
– Tes tatouages, Cruz. Enfile tes gants.
– « Les tatouages visibles sont tolérés chez les secouristes et les pompiers tant qu'ils ne sont pas offensants. » Je ne suis pas obligé de les cacher, même pour tes beaux yeux, Bishop. Tu veux que je te donne le numéro de page du manuel où tu es censé avoir appris ça ?
– Je préfère être en binôme avec un mec qui respecte les règles, pas quiles contourne. Ta coupe de cheveux en bordel, ça aussi c'est réglementaire, j'imagine ?
– Lâche-le un peu, tente Gibbs.
– Cruz peut se défendre tout seul, non ?
– Si ça te fait plaisir, soupiré-je. Mais donc, ta coupe en brosse, on peutaussi s'en servir pour les chiottes ou pas ?
Ça ricane dans l'ambulance – excepté le principal intéressé. On m'a collé Casey Bishop comme binôme à mon arrivée et on ne m'a pas franchement demandé mon avis. J'ai vite compris que ça n'allait pas coller entre lui et moi, mais c'est comme ça, je n'allais pas pleurnicher pour demander à changer. C'est juste que pour mes trois premiers mois de secouriste, j'aurais bien aimé bosser avec quelqu'un d'autre qu'un robot sans âme, qui n'aime rien de plus que suivre les règles à la lettre et obéir au chef.
– Tout ce que je vois, moi, continue Warren dans un grognement, c'estque je suis encore obligé de recruter des rookies qui ne savent rien faire, pour combler les trous. Et des filles par-dessus le marché, pour ces foutus quotas.
Tranquille, il poursuit son monologue sorti du Moyen Âge. Je pensais qu'être un homme noir l'empêcherait de s'en prendre à d'autres minorités. Mais on se trompe souvent sur les gens.
– On va encore m'envoyer n'importe qui, des gamines qui ont eu leurdiplôme de secouriste dans une pochette-surprise, des anciennes sur le retour qui ont fait une pause marmot ou qui auraient mieux fait de penser à une reconversion dans un joli petit bureau. M'enfin, on ne peut plus rien penser comme on veut, ces temps-ci. Et plus rien dire, ça va de soi.
Il est en boucle. À seulement 43 ans, mon supérieur a un peu de mal à raccrocher les wagons de l'évolution de la société. Et j'ai bien envie de lui répondre que pour un type qui ne peut plus rien dire, il en a déjà beaucoup dit. Mais je me la ferme. Je me concentre sur le job.
– Vous avez l'ordre de mission, chef ?
– Qu'est-ce que t'as, Cruz, tu trouves que je blablate trop, peut-être ? Tu nous dis si on te dérange là-derrière ?
Warren me lance un sale coup d'œil par-dessus son épaule. Il a toujours le blanc des yeux un peu injecté de sang, c'est flippant. Et pour son âge, il a encore une sacrée carrure. Je me la boucle d'autant plus. À l'arrière, Bishop me jette un regard réprobateur. En bon lèche-bottes, il déteste que j'énerve le chef. Trop peur d'en prendre pour son grade. Pour un secouriste qui risque sa vie tous les jours, ce mec manque sérieusement de cojones1. Alors qu'il est persuadé d'avoir la plus grosse paire qui soit, droit dans ses boots, tête haute et cheveux blonds coupés ras.
L'ambulance freine subitement et se gare en travers de la route, à côté d'une voiture de police déjà sur place. Plus de vannes, plus d'animosité, on redevient des pros à la seconde où les portes s'ouvrent. On s'éjecte tous et on marche groupés vers la victime qui crie à pleins poumons.
– Rencardez-moi ! beugle Warren aux policiers en service.
– Plaie par arme blanche à l'abdomen sur homme de 55 ans. C'est assez superficiel mais il braille tout ce qu'il peut. Les voisins s'en sont mêlés, mais ça ressemble surtout à une dispute conjugale qui a mal tourné.
– Bon Dieu, ils ne peuvent pas se taper dessus à l'ancienne sans foutredu sang partout ? ronchonne le chef.
C'est fou comme toute cette génération d'hommes semble trouver les violences domestiques presque normales. Ça me tend de les entendre banaliser ou minimiser sans scrupule ce qui vient de se passer. Mais pas le temps de réfléchir. Un nouveau coup du menton de Warren et le patient est à nous. Tout en enfilant mes gants, je m'approche de la victime allongée sur le trottoir. Je dépose mon énorme sac à dos à ses pieds. Bishop prend ses constantes, Gibbs examine la plaie, Raffy prépare les médocs, pendant que le chef pianote sur sa tablette reliée à la régulation pour mettre à jour le bilan du patient et notre prise en charge. Tout le monde sait ce qu'il a à faire. Je commence mon interrogatoire, même si mon rôle consiste surtout à parler à la victime, la rassurer, lui rappeler qu'on est là pour l'aider.
– Où est-ce que vous avez mal, monsieur ?
– À ton avis ? Une belle gueule et des gros bras mais rien dans le crâne, c'est ça ? Je pisse le sang par le nombril, ça te paraît normal ?
– Ce qui ne me paraît pas tout à fait normal, monsieur, c'est à quel pointvous sentez le whisky et le vomi à la fois. Je vous conseille de me parler correctement si vous voulez qu'on vous aide...
J'enfouis mon visage dans mon coude pour chasser de mon nez l'odeur immonde de son haleine chargée.
– Cette connasse m'a planté ! Non mais c'est une vraie folle ! Vingtdeux ans de mariage et elle me fait le coup de l'hystérique qui dégaine son couteau de cuisine ? Dans mon bide ? ! Mais elle se prend pour qui, cellelà ? !
Le type tente de se relever pour cracher sur sa femme, menottée non loin de là. Une policière la tient fermement sous un bras mais elle n'a pas l'air de chercher à fuir où que ce soit. Elle pleure, renifle, tente de s'essuyer le visage en frottant sa joue contre son épaule. Je remarque un ancien bleu devenu jaune sur sa pommette, l'autre œil est cerné de violet, ses avant-bras sont couverts de vieilles cicatrices à peine visibles et sa chemise est en sale état. Je n'aime pas ce que je vois. J'échange un regard entendu avec Rafferty. Il s'approche d'elle pour aller vérifier qu'elle n'a pas besoin de soins.
Alors qu'il s'excite à nouveau, je plaque ma main gantée sur le torse nu de l'homme « blessé ». C'est un bien grand mot.
– Arrêtez de vous agiter. Vous vous êtes battus, tous les deux ?
– Elle a pété un plomb mais je ne l'ai pas touchée, moi ! Cette putain ne mérite pas que je me salisse les mains sur elle...
– Qu'est-ce qu'on a dit sur « parler correctement » ? Vous voulez qu'un de ces policiers vous menotte aussi ou je m'occupe de vous personnellement ?
Mon ton n'était pas exactement professionnel, mais cet ivrogne commence à me taper sur les nerfs. L'un de mes collègues me met une petite tape discrète dans le dos pour me faire comprendre de me tenir à carreau.
– Me menotter pour quoi ? J'ai rien fait, moi ! Vous n'êtes pas censés me soigner ? J'ai mal, bordel !
– Vous avez surtout mal à l'ego, je crois, monsieur, intervient Gibbs.
C'est une petite entaille de rien du tout, calmez-vous un peu.
– T'es qui pour me dire ça, toi, le basané ? !
– Immobile, on a dit ! sifflé-je.
Je me rapproche un peu de son visage rougeaud pour lui murmurer entre mes dents serrées :
– Le racisme, ce n'est pas une opinion, abruti, c'est un délit. Tu as de lachance que mon coéquipier accepte encore de te soigner...
– Laisse tomber, Cruz, j'en ai fini avec lui ! me balance Gibbs en faisant claquer ses gants.
– Et t'as quoi, toi ? 25 ans à tout casser ? me demande le patient à l'élocution douteuse. Alors arrête de me faire la leçon et retourne faire mumuse. Laisse les vrais professionnels s'occuper de moi, mon petit gars !
Il éructe, ricane, postillonne et rote à la fois, le regard noir et les gestes désordonnés. J'esquive la petite tape condescendante qu'il essaie de me mettre sur la joue et j'applique de nouvelles compresses propres sur sa plaie qui ne saigne presque plus. Je prends sur moi pour ne pas appuyer bien fort là où ça fait mal. Mais je n'ai plus aucun doute : celui ou celle qui a tenté de le planter ne savait pas ce qu'il faisait. Ou n'a pas vraiment osé.
Sept minutes plus tard, mes collègues ont l'air aussi pressés que moi de se débarrasser de ce boulet.
– Bon, il est stable ? On peut l'embarquer ? demande Rafferty.
– Les antidouleurs sont passés, mais il faudrait peut-être le sédater si onne veut pas qu'il nous foute le bordel dans le camion, réplique Gibbs.
– Et pour la femme, on fait quoi ?
– Les policiers s'en chargent, ce n'est pas notre problème, rétorque Bishop avec un haussement d'épaules.
Mon binôme me contourne tout en me fixant longtemps du regard pour me rappeler de la fermer. Il me connaît mal. Je me relève pour aller voir mon chef.
– Je pense que le mari bat sa femme et qu'elle a tenté de le poignarderpour se défendre, on ne peut pas la laisser comme ça.
Warren me regarde de travers, le menton en l'air, en signe de mépris.
– T'es enquêteur ou secouriste, Cruz ? Contente-toi de faire ton boulot, laisse le leur aux flics.
– Je voudrais juste pouvoir examiner la femme avant de rentrer, chef.
– Rafferty l'a fait, elle va bien et ce n'est pas pour elle qu'on a étéappelés.
– On a peut-être loupé un truc.
– Tu restes à ta place, tu soignes le patient et on le transfère à l'hosto.
Point barre. Fin de la mission.
Je me retourne vers le type alcoolisé qui bafouille de nouvelles insultes.
– Tu vas voir ce que je vais te faire en échange, espèce de tarée... Attends un peu que je sois sur pied.
– Il la menace devant nous et tout le monde s'en fout ?
Je m'agace, jette un œil à la femme tremblante, un autre vers les policiers qui nous entourent mais n'ont pas l'air de vouloir intervenir. Mes coéquipiers continuent de faire leur job et attendent que je me joigne à eux. À quatre, on place le patient sur une planche. Puis on la soulève et je la laisse tomber un peu brutalement sur le brancard qu'on fait rouler jusqu'à l'ambulance.
– Cruz, tu n'es pas censé faire de mal à un patient, me siffle mon binôme à voix basse. Même s'il ne te revient pas.
– Ce type n'a de respect ni pour sa femme, ni pour nous. On devrait lecajoler ?
J'ai répondu à voix haute. Bishop fulmine, Gibbs et Rafferty me font signe de laisser tomber. Le chef Warren termine sa discussion avec le chef des officiers, j'en profite pour aller dire deux mots à la femme qui pleure toujours sur le trottoir.
– Comment vous allez ?
– Je ne sais pas... J'ai eu peur... Il va s'en sortir ?
– Aucun organe n'est touché, votre mari aura juste un gros pansement etune petite cicatrice, le temps de décuver. Vous, vous avez mal quelque part ? Besoin d'aide pour autre chose ?
– Non, je... Je ne voulais pas lui... J'ai cru qu'il allait me...Je m'approche un peu plus et baisse d'un ton.
– Madame, si vous l'avez poignardé en situation de légitime défense, lejuge pourrait se montrer compréhensif. Si vous avez eu peur pour votre propre vie, vous devez vous protéger. Pas juste attendre qu'il rentre pour que ça recommence.
– Qu'est-ce que vous voulez dire ? Ce n'est pas ce que...
La femme recule d'un pas, méfiante, tente de cacher son visage en tournant la tête et la policière la retient pour l'empêcher de se dérober à moi.
– Il y a des blessures de défense sur vos mains et sur vos bras. Ce coquard-là est ancien. Et cette épaule que vous ne bougez plus est probablement luxée, mais vu comme vous supportez la douleur, ça ne doit pas être la première fois. Tout comme ce n'est pas votre première dispute, n'est-ce pas ?
– ...
– Vous avez un avocat ?
– ...
– Vous pouvez porter plainte et faire en sorte que ça s'arrête. Si vous neparlez pas, on n'aura que sa version à lui.
Elle ouvre la bouche pour prendre une grande inspiration et ça fait craqueler une petite coupure sur sa lèvre inférieure. Elle ravale le sang et sa colère.
– Cruz, tu rappliques ou tu rentres en courant ?
Warren tient la portière arrière de l'ambulance, par où je suis censé monter pour faire le trajet jusqu'à l'hôpital aux côtés du patient. Les trois autres sont déjà en place. Je rejoins mon chef au pas de course et il me retient d'une main lourde qui enserre mon épaule.
– Il me semble t'avoir demandé de laisser cette femme tranquille... Continue à ne pas suivre les ordres et je te colle ton premier rapport.
– Chef, c'est une femme battue, elle a besoin d'aide.
– La ferme, Cruz !
Le chef Warren a haussé le ton et s'impatiente. J'inspire un grand coup, prends sur moi. Je me mords l'intérieur des joues mais ma langue se délie :
– Avec tout mon respect, chef, si je dois me taire, vous devriez apprendre à écouter. Elle a peur de parler mais dans cette histoire, c'est elle la victime. Pas celui qui fait le plus de bruit.
Il me semble que je peux voir des petits vaisseaux rouges péter dans ses yeux en direct. Mon chef lâche mon épaule et garde sa main en l'air quelques secondes, poing serré, comme pour éviter de me frapper. Il regarde à l'horizon, avance sa bouche fermée et fait de lents signes de tête, de droite à gauche et de gauche à droite.
– Ça va barder, souffle Gibbs depuis l'ambulance.
– On réglera ça à la caserne, Cruz.
Sur son strapontin, Bishop me fait signe de monter puis se prend le front dans une main. Je suis peut-être allé un peu trop loin. On roule vers l'hôpital et le patient qui somnole à moitié se met à grommeler :
– Je ne vais pas la rater...
Sa bouche pâteuse laisse échapper un petit rire de plaisir.
Je me fais craquer les doigts en regardant ailleurs. Je pense à mes deux mères, à ma petite sœur, à mes amies, à toute leur vie passée à devoir s'assurer de ne pas tomber sur ce genre de types qui se croient tout permis. Ceux qui n'ont pas le moindre scrupule à parler d'une femme comme d'un objet, un bout de viande à consommer puis à jeter. Ceux qui ne voient aucun problème à user de la violence pour obtenir ce qu'ils veulent. Ceux qui ont même le culot de se dénoncer en toute tranquillité face à d'autres hommes, comme s'ils étaient sûrs de trouver des alliés.
Ce n'est pas juste l'effet du whisky. C'est la société tout entière qui le permet. Et ça me fout la nausée.
À l'avant, Raffy conduit nerveusement et le chef Warren attrape la poignée en haut de sa tête, sans un mot ni un regard derrière. J'espère qu'il a compris que j'avais vu juste. J'espère qu'il est capable de reconnaître qu'il a merdé. Je ne peux pas croire qu'on voue sa vie aux services paramédicaux et qu'on puisse tolérer qu'une partie de l'humanité en maltraite une autre.
S'il n'a pas envie de comprendre, d'admettre, de ranger sa fierté... tant pis, ce sera pour une bonne raison si je me fais virer.
1. « Couilles », en espagnol.
De retour à la caserne, je file aux vestiaires pour me passer la tête entière sous le robinet d'eau froide et me laver de tous les crachats aromatisés au whisky bon marché. Je change de tee-shirt et je regagne la salle commune pour manger quelque chose. J'attrape un bagel sur le comptoir et quelques collègues secouristes ou pompiers viennent me taper dans le dos.
– Il paraît que tu t'es imposé, Cruz. Pas mal pour un débutant.
– Si tu as du flair pour cerner les patients, tu iras loin.
– Faire passer les patients avant la hiérarchie, c'est pas donné à tout lemonde, le rookie !
– Continue comme ça et ils voudront tous faire équipe avec toi, me complimente Raffy. Enfin, sauf si Warren te renvoie avant...
Ils se marrent et je souris à ces gars que je commence à connaître et à apprécier, après trois mois à bosser à leurs côtés. Je ne sais pas si c'est Bishop, Gibbs ou Rafferty qui a raconté la scène aux autres, ça m'étonne d'eux vu qu'ils n'ont pas réagi. Mais tout se sait toujours très vite à la caserne. Et ce soutien inattendu fait retomber un peu la pression.
– Pas la peine de te la raconter, vient me souffler mon binôme. Tu escensé suivre les ordres. Et ne pas me laisser seul avec un patient agité pour aller jouer les sauveurs ailleurs. Warren pourrait te mettre à pied juste pour avoir défié son autorité.