Quatorze ans plus tard
– Non mais qui a bien pu inventer la neige ? Michel Emmerdes ? Jon Snow ? Il n'y a qu'un type aussi sexy qui pourrait se faire pardonner une invention aussi froide, dégoulinante, qui te colle des engelures, la goutte au nez, le teint rougeaud, le cheveu frisottant, les lèvres gercées et une odeur de fromage moisi au fond des chaussures. Franchement, tout ça pour faire briller les yeux des gamins une fois par an quand les adultes, eux, ont de vrais besoins importants. D'ailleurs, qui a inventé les enfants, hein ? Et les gens ? Moi je veux juste que mon avion décolle : c'est trop demandé, Jon ?
Quelqu'un ?
– Euh... Willa ? Ça va, frère ? Je crois que tout le monde te regarde...
Ma meilleure amie se marre dans l'écran de mon téléphone. Elle a l'habitude, moi aussi.
– Ben oui pourquoi ? Ça va super et ça se voit, non ? Mon avion est retardé depuis des heures, je suis coincée dans un café surchauffé d'un aéroport surpeuplé, tous ces New-Yorkais me regardent comme si je parlais chinois et que je leur crachais du coronavirus à la tête.
– Ramène tes fesses à Paris et viens faire du stand-up avec moi.
– Déso' Bulle, mais tu parles au rôle principal de la nouvelle série medieval fantasy qui va faire un carton aux US et je crois que les autres acteurs du casting adorent déjà mon fessier galbé.
– Je n'en reviens toujours pas que t'aies été prise pour Queens of Dust, ils sont pas nets ces gens d'Hollywood.
– New York c'est de l'autre côté, mais merci pour le soutien, t'es unevraie amie toi !
– Attends, je reviens, ça sonne à la porte, j'espère que c'est un pompiercanon qui veut me vendre un calendrier... Ou juste m'offrir son corps. – OK, rappelle-moi, je ne veux pas assister à vos ébats !
Je coupe la vidéo et je repose mon portable sur la table du café pendant que ma coloc va prendre ses rêves pour la réalité.
À toutes les deux, c'est l'une de nos spécialités.
Pendant que je finis mon latte macchiato extra vanilla supplément crème fouettée, je repense à ce qui est en train de m'arriver. À vrai dire, j'ai aussi du mal à y croire. Être l'égérie d'une agence de mannequins atypiques, je le dois à mon frère : Wolf a bâti Strange & Strong en partie pour moi. Le bleu perçant de mes yeux, mon teint crayeux et mon mètre soixante-quinze, je les dois à mon père suédois – l'un des hommes les plus gentils que je connaisse, si ce n'est le seul, en fait. Pour ces traits qui me font le visage d'une poupée, pour le brun profond de mes cheveux et toute la rage qui m'habite, je peux dire merci à ma mère française – et l'une des femmes les plus toxiques qui soient.
Mais c'est à mon travail que je dois tout le reste. Et à la chance aussi, peut-être. Jamais je ne pensais me faire repérer dans une campagne de pub pour un mascara waterproof où j'avais une misérable ligne à dire sur l'importance de « laisser sortir ses émotions » en pleurant pour de faux.
Me voilà maintenant actrice pour de vrai et c'est le rêve de ma vie.
Je ne vais plus seulement montrer mon visage, ma peau, mon corps, je vais désormais pouvoir faire entendre ma voix. Qui plus est dans une série américaine à gros budget, moderne et engagée, qui fait la part belle aux femmes, aux reines, aux guerrières, à tous les physiques, toutes les nationalités, tous les âges et toutes les histoires. C'est le spin-off de Kings of Dawn, ce succès planétaire dont j'étais une fan absolue avant de rejoindre le casting de cette suite tant attendue.
Dites-moi que je ne rêve pas...
– Ouais frère, t'es toujours là ?
Bulle a relancé l'appel vidéo et sa voix de lascar me ramène à la réalité en faisant grésiller mon téléphone sur la table. Tous les regards dans le café se tournent à nouveau vers moi, amusés ou excédés. Ma coloc est l'une des filles les plus féminines que je connaisse, mais elle parle mal, parle fort, parle trop, se fout totalement des bonnes manières et du jugement des autres : c'est globalement pour ça que je l'aime. Et aussi parce qu'elle me fait hurler de rire.
– Alors, ton pompier canon ?
– C'était un vendeur de tapis au moins aussi moches et vieux que lui. Jelui ai laissé ton numéro au cas où tu voudrais un paillasson berbère à six mille boules pour essuyer tes pieds de queen.
– Ouais, enfin si je peux un jour quitter New York et rentrer à la maison !
– Le tournage commence quand ?
– Le mois prochain. Là on a juste découvert le scénario de la season one et fait une première lecture avec tout le cast.
– Willa, promets-moi de ne pas te mettre à parler anglais au milieu de tesphrases, de ne pas sortir avec un acteur américain de deux fois ton âge qui a soixante-dix fausses dents et des implants capillaires blond vénitien. Jure et crache !
– Promis, Bulle. Pour l'instant, j'ai juste fait copine-copine avec une autre actrice française, Garance Coste, une jolie blonde genre girl next door sauf qu'elle a le crâne rasé et trois kilomètres de jambes. Mais elle n'était même pas si énervante que ça, plutôt archi-sympa.
– OK, je la déteste déjà. Et je suis sûre qu'elle s'appelle Géraldine Dacosta comme tout le monde, en vrai !
– Parce que ton vrai prénom c'était Bulle, peut-être, avant de devenir uneimmense comique ratée ?
Ma copine prend un air outré.
– Bon, l'aéroport de New York a appelé, ils font embarquer tout le monde sauf une certaine Willa Larsson, son melon ne passe malheureusement plus les portiques de sécurité.
J'éclate de rire et j'enfonce mon bonnet à pompon en entier sur mon visage pour amuser ma meilleure amie. Cette folle me manque. J'ai passé des années à craindre le regard des autres sur moi, à attendre l'approbation de ma mère, les félicitations des profs, le désir des mecs, l'amitié des filles... Mais depuis que je travaille, que j'ai trouvé ma place dans ce monde, que j'ai appris à me regarder avec amour et être ma propre alliée, je me fiche bien des coups d'œil et des soupirs, de ceux qui pensent que j'en fais des tonnes, que je parle un peu fort, que je ris trop souvent et que je râle tout le temps.
Je suis ce que je suis. Et ce que je suis suffit.
(Et je veux bien le confesser : j'ai lu cette maxime un peu niaise sous la photo d'une fille parfaite allongée face à un coucher de soleil retouché sur Insta...)
– Je te jure que s'ils ne me proposent pas un autre vol dans l'heure, jerentre à pied ! beuglé-je à Bulle en espérant bien que tout le monde m'entende.
– T'as qu'à demander à ta nouvelle meilleure pote Garance Truc de teprêter un peu de ses jambes...
Sa voix faussement grognon me fait sourire.
– C'est toujours toi ma personne préférée, Bulle. Viens vivre avec moi àNew York pendant mes six mois de tournage, tu pourras vanner qui tu veux en français et je te présenterai des acteurs avec beaucoup trop de dents et de cheveux.
– Déso' Willa, je viens d'accepter un job de toiletteuse pour chiens enattendant de toucher mes trois euros d'indemnités d'intermittente du spectacle. Qu'est-ce' tu crois ? J'ai une life moi aussi !
Je me marre mais je crois que je ne suis pas loin de la convaincre de me suivre. On vit en colocation depuis quelques années, toutes les deux, et je paie plus souvent le loyer qu'elle, mais son amitié sans faille le vaut largement. Les êtres humains que je supporte au quotidien se comptent sur les doigts d'une main. Voire sur le pouce.
– Bulot, tu crois que je vais réussir à m'intégrer au milieu de toutes cesstars ? Il y a l'acteur sublime qui joue dans Outlander... Et le Coréen canon de Descendants of the Sun... Et la nana avec un seul sein qui meurt dans Game of Thrones. Et le nain sexy de...
– Boulette, on dit « personne de petite taille », t'as pas intérêt à déconner avec ça aux States.
Boulette et Bulot sont dans un bateau... Et à la fin, c'est toujours moi qui tombe à l'eau.
Que ce soit bien clair, je la laisse me surnommer comme ça uniquement parce que j'ai une légère tendance à enchaîner les bourdes et les maladresses, ainsi qu'une certaine affection pour les boulettes de viande par paquets de quinze dans une célèbre cafétéria d'un magasin de meubles suédois. Rien à voir avec mon physique de petite fille boulotte et ce surnom affectueux dont mon frère aime m'affubler en public juste pour me faire enrager.
– Je suis sûre qu'ils vont tous t'adorer... avant de te connaître vraiment.
– Possible, admets-je en ricanant. Bon, par contre je trouve le réalisateurun peu louche. Je l'ai vu mettre la main au cul d'un petit jeune qui distribuait des cafés sans lait, sans sucre, sans gluten et sans caféine.
– Il servait de l'eau du robinet, en fait ?
– C'est ça. Au moins le réal' ne s'en prendra pas à moi s'il aime lesgarçons musclés et tout juste pubères.
– Gros dégueulasse !
– Non mais cette fois, je ne vais pas faire de vagues, Bulle. Si tu me sensdéraper, arrête-moi et bâillonne-moi, c'est un ordre. Ce rôle, c'est le job de ma vie. Je m'interdis de tout gâcher, tu m'entends ?
– Je pense que tout l'aéroport t'entend, là. Et c'est vrai que ce n'est pasdu tout ton genre, de te faire remarquer...
Je grimace en me rendant à l'évidence.
Dans le hall de JFK, une voix mielleuse annonce qu'en raison de la tempête de neige qui se profile, tous les avions resteront au sol jusqu'à nouvel ordre. Je bondis de rage, balance quelques dollars sur la table, fourre mon pompon dans ma bouche, attrape mes deux valises et pars avec toute la colère et la dignité d'une actrice bientôt oscarisée. Bon, et puis je reviens sur mes pas, penaude, pour récupérer mon portable oublié et Bulle qui crie dans l'écran :
– Mayday ! Mayday ! Boulette en vue, pars pas sans moi, Willa ! Et le bonnet c'est sur la tête, frère, pas dedans !
– Attends, je vérifie que personne ne m'a vue. OK, tout le monde meregarde. Bon, je raccroche, Bulle, il faut que j'appelle mon frère pour passer mes nerfs sur lui. Je veux sortir de cet aéroport de malheur. À un de ces jours, peut-être. Adieu, je t'aimais bien.
– Mes amitiés à Jon Snow et son pote Mich' ! – Bye !
En fait, je n'appelle pas Wolf, parce que je sais qu'il va me contredire juste pour le plaisir. Je me contente de lui envoyer un message pour lui dire ce que j'ai décidé de faire sans son avis.
C'est plutôt ça, mon genre à moi.
[JFK est à l'arrêt. Mais je viens de vérifier, il y a encore des avions qui partent de l'aéroport de Newark. Je vais prendre un taxi jusque là-bas, OK ?]
[C'est une question ou déjà un projet ? Dans les deux cas c'est stupide, tu ne vas pas faire la route jusqu'au New Jersey en pleine tempête de neige.] [Si.]
[Non, Willa... Écoute-moi,
pour une fois.]
[J'ai ENVIE et BESOIN de rentrer à Paris. Je veux profiter de ma vie et de mes proches avant de m'installer à New York pour six mois et d'avoir le mal du pays.]
[Pauvre Boulette, vraiment dure ta vie. Et d'ailleurs, quels proches ?
Tu détestes tout le monde...] [Non, juste toi, Wolf.]
[Je te rappelle que je te paie un palace à NY. Tout ce que tu as à faire c'est attendre... Arrête de me compliquer la vie.]
[Quand tu arrêteras de me dire ce que j'ai à faire.]
[Je suis ton boss.]
[Tu es mon frère.
Tu sais que je déteste la neige.
Et le chauffage. Et l'attente.
Et les gens.]
[Bah tiens, qu'est-ce que je disais ?]
[Je suis aussi l'égérie de ton agence. Je viens de te rapporter gros avec ce défilé à New York ! Tu peux bien me laisser prendre l'avion que je veux.]
[Tu n'as pas fait que bosser dur si j'en crois les photos postées par ton mec
de votre folle soirée en boîte...]
[Alors :
– Cosimo n'est pas mon mec. – Ce que je fais en dehors de mes heures de travail ne te regarde pas.]
[C'est aussi un photographe qui est censé bosser pour moi. S'il pouvait éviter d'étaler sur les réseaux sociaux la vie débridée de ma mannequin phare, ça m'arrangerait.]
[T'es rigide, Wolf.]
[T'es intenable, Willa.]
[Oui, d'ailleurs je suis en route pour Newark. Je vais me trouver un avion toute seule comme une grande.]
[Si tu as un accident à cause d'une plaque de verglas et que tu meurs
de froid ensevelie sous la neige, je ne viendrai même pas chercher ton corps.]
[Ça fera le buzz pour
Strange & Strong, tu seras
bien content. Et moi je serai enfin débarrassée de toi.]
[Fais juste ce que je te dis.
Et laisse-moi bosser.]
[N'y compte pas trop.
Et laisse-moi vivre.]
J'adore mon frère, je déteste juste être dépendante de lui. Il n'a qu'un an de plus que moi et c'est mon complice de toujours, mais aussi un tyran qui a un avis sur tout et toujours raison. Wolf Larsson a besoin de tout contrôler. Moi, j'ai besoin de toute ma liberté. On a juste la même détermination à faire exactement l'opposé.
Le chauffeur Uber qui m'emmène de New York à Newark roule à deux à l'heure. Il n'est pas totalement impossible qu'on arrive à destination l'année prochaine et que j'aie – encore – pris la mauvaise décision.
Au moins, j'ai le temps d'aller regarder les photos postées par Cosimo sur son compte Instagram. J'avais un peu trop bu pour remarquer qu'il nous a pris en selfie en train de danser collés serrés dans ce club. Je souris en regardant mon éclat de rire sur l'écran, alors que mon cocktail qui déborde arrose le beau brun barbu qui s'en lèche les lèvres en se marrant.
J'aime bien le regard qu'il porte sur moi, ses gestes sensuels mais jamais lourdingues, sa dégaine de séducteur italien qui ne joue pas à faire semblant de ne pas aimer les femmes, l'alcool, la drogue et les excès en tout genre. Cosimo est trop extrême, trop instable pour moi mais j'adore sa spontanéité, sa joie de vivre et les soirées qu'on passe à s'éclater quand on se retrouve par hasard dans la même ville, sur le même shooting ou le même défilé. Et aussi le fait qu'on ne se soit rien promis, si ce n'est du respect. Ce mec est à la fois un ami, un collègue, un sex friend quand le cœur m'en dit, mais pas cette fois.
Être libre, c'est ça mon genre.
– Excusez-moi, monsieur ? Vous comptez me conduire jusqu'à l'aéroport ou juste regarder mon décolleté dans votre rétroviseur en roulant à deux à l'heure ?
Le type libidineux me sourit avant d'essuyer les commissures de ses lèvres entre son pouce et son index, puis il revient planter ses yeux baveux entre mes seins. Je referme mon manteau malgré le chauffage et grommelle à nouveau vers lui :
– Vous n'êtes pas censés être puritains, vous les Américains ? Désolée mais vous ne ressemblez en rien à Jon Snow et il n'y a que lui qui pourrait me faire supporter cette fucking tempête de neige enfermée dans une voiture qui sent la chaussette. Rassurez-moi, vous portez vos fucking chaussures, là ? Très bien, alors appuyez sur le champignon, Jon-Michel, regardez devant vous et évitez les plaques de verglas, c'est tout ce qu'on vous demande. Je veux juste rentrer chez moi, arriver entière et donner tort à mon frère, OK ? Fuck, fuck et re-fuck !
Le chauffeur grommelle un « OK » baveux et je crois que je préfère ne pas savoir avec quoi il est « OK » exactement.
Aéroport Liberty de Newark, enfin.
Avec un nom pareil, on est forcément faits pour s'entendre.
Sauf que je ne suis apparemment pas la seule à avoir eu cette brillante idée : l'aéroport est plein à craquer. De ce que je vois, ce que j'entends, au milieu de cette agitation moite, des visages rougis, des cris agacés, des pas pressés et des valises à roulettes qui s'entrechoquent, j'en déduis que les avions décollent encore ici. Mais pas pour longtemps. Autour de moi, ça grouille, ça joue des coudes, ça sourit pour de faux en se marchant dessus pour de vrai, la foule est compacte, la tension palpable. Dans ce remake urbain des Hunger Games, les gens ont l'air prêts à tout – vider leur compte en banque, vendre un organe, se rouler par terre, abandonner leur sandwich ou piétiner leur propre dignité – pour trouver un vol.
Et je fais partie de ceux-là.
Le bonnet de travers sur la tête, mes deux valises roulant dans mon sillage, je me faufile comme je peux entre les corps impatients et les cœurs insoumis, scanne du regard les panneaux d'affichage sans m'arrêter, repère le Newark – Paris qu'il me faut et débarque au comptoir de la compagnie aérienne comme une furie. Je patiente derrière un grand type suant et une petite dame chic en trépignant. Mon pompon ne tient plus qu'à un cheveu au sommet de mon crâne mais je tiens bon. Mon tour venu, je dégaine passeport et carte bleue en même temps que mon regard le plus implorant.
– Pitié, dites-moi qu'il vous reste une place sur le vol pour Paris !
– On a eu quelques annulations en classe économique à cause de la tempête, vous arrivez juste à temps. – Je prends !
La neige cotonneuse virevolte toujours dehors, en tous sens, l'air de ne pas du tout savoir quel est son projet de vie, mais la température intérieure, elle, continue à grimper dans le but assumé de nous torturer. Et sans doute comme la plupart des femmes dégoulinantes ici présentes, je me demande si je suis par miracle en train de maigrir sans rien faire. Je retire quand même mon bonnet et secoue la tignasse brune tout aplatie qui se trouvait dessous. L'hôtesse en uniforme et chignon parfait me sourit, l'air de compatir, avant de se tourner vers son écran. Elle imprime mon billet puis me le tend.
– Dites, cette tempête... Ce n'est pas méchant, hein ? L'avion ne va pas se crasher avec nous dedans ?
– Vous vous apprêtez à prendre l'un des derniers vols autorisés mais toutira bien, madame. On ne laisse pas décoller un avion si toutes les conditions de sécurité ne sont pas réunies.
J'acquiesce tout en voyant ma vie défiler et mon frère inscrire sur ma pierre tombale : « À ma Boulette de sœur regrettée, je te l'avais bien dit. » Au moins, j'ai maintenant un billet d'avion pour m'éventer.
Dix minutes plus tard, je brûle sans doute cent calories supplémentaires en déposant mes deux valises d'une tonne sur le tapis roulant. Je ne peux pas m'empêcher de leur faire un petit signe de la main en reniflant au moment de les laisser prendre leur envol loin de maman.
Autour de moi, les gens me regardent bizarrement.
Une actrice née, je vous dis.
***
Fin d'après-midi, fin de mois de novembre, la nuit commence déjà à tomber sur l'aéroport et j'admire les lumières dehors qui essaient de se faire plus jolies que les flocons – il faut croire qu'il m'arrive de ne pas tout détester, parfois. Il me reste quelques minutes à tuer avant d'embarquer, alors quand le visage de ma mère s'affiche sur l'écran de mon téléphone, je décroche sans réfléchir et l'entends me demander d'une voix distraite :
– Willa, tout va bien à New York ?
– Il neige. Beaucoup.
– Ah, ça doit être joli... Tu as des nouvelles de ton frère ?
Un soupir discret m'échappe. Je sais pertinemment qu'elle m'appelle uniquement pour ça, prendre de ses nouvelles à lui. Wolf et elle sont en froid depuis une éternité et je lui sers presque quotidiennement d'indic.
– Je ne sais pas ce qu'il a mangé au petit déjeuner, maman, ironisé-je. Nisi son transit est régulier. Ce que je sais, en revanche, c'est que je dois rentrer à Paris aujourd'hui et que je viens de dilapider une petite partie de la fortune de ton fils pour trouver un avion qui accepte de décoller. Il va sûrement me tuer à l'arrivée... Enfin, si je ne meurs pas avant, le visage ratatiné contre un hublot.
– Qu'est-ce que tu racontes, encore ?
– Je dois y aller, maman.
– Déjà ?
– Je m'apprête à embarquer !
– Mais...
– Bye !
***
Une nouvelle voix doucereuse appelle les passagers du vol Newark – Paris et je me rue à la porte d'embarquement avec cette allure très précise : la marche la plus rapide que tes jambes te permettent mais qui ne donne pas non plus l'impression que tu cours comme une sauvage. Un peu de tenue, tout de même.
La dernière fois que j'ai « marché-couru » comme ça, dignement mais en me déboîtant quand même les hanches à chaque pas, c'était pour les soldes d'une grande marque un mercredi à l'ouverture, en souriant faussement à mes rivales. Et la fois d'avant, pour avoir du rab de frites à la cantine sans passer pour une morfale.
Quelle violence, cette vie.
Quand j'atteins enfin mon siège, je vérifie mon billet avant de déranger le type déjà assis en bordure d'allée – et qui a sans doute dû courir comme un dératé pour atterrir ici avant moi, je le sens d'ici, vieux malpoli. Je lui souris, il soupire. Je sens qu'on va s'adorer. Il me regarde de la tête aux pieds, plusieurs fois, puis décale à peine ses genoux et me laisse un espace de dix centimètres pour passer mon fessier à peine plus épais. Je le remercie en ironisant, il grommelle en soupirant encore. Je sens que l'ironie ne va pas suffire longtemps. Je serre mon sac à main contre moi pour éviter de le heurter et finis par m'asseoir dans un trou de souris, coinçant un pan de sa parka sous ma cuisse au passage.
– Ttt, rrrohhh ! bougonne bruyamment le type en tirant dessus.
Il a beau ne pas avoir prononcé un seul mot audible, j'ai perçu qu'il était français. Dans toute sa splendeur.
– Oui, c'est-à-dire ?
– Vous ne pouvez pas faire un peu attention avec... tout ça ?
D'un petit geste dédaigneux de l'index, il fait le tour de mon corps. Et mon sang se met à tournoyer aussi dans mes veines surchauffées.
– Je suis assise sur mon siège, monsieur, je ne fais rien d'autre que respirer, là. Avec « tout ça ».
– Non, vous êtes assise sur mon anorak et je ne peux plus bouger. Quandon a vos... mensurations, on pense un peu aux autres.
– Personne n'a prononcé le mot « anorak » depuis 1996 et vous pouvez aller bouger dans une autre allée pour laisser mes mensurations tranquilles, merci.