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Le Millionnaire Que Je Ne Devais Pas Aimer

Le Millionnaire Que Je Ne Devais Pas Aimer

Auteur:: Sexybook
Genre: Romance
Quand Jane accepte un poste de nounou dans une résidence luxueuse, elle ne s'attend pas à tomber sur Connor, un père célibataire aussi riche que mystérieux. Froid, exigeant et impossible à sonder, il a dressé autour de lui des murs que même l'argent ne parvient pas à masquer. Mais Jane voit ce que les autres ignorent : un homme fatigué, blessé, qui se bat pour protéger sa fille... et pour ne plus jamais s'attacher. Entre routines douces, regards interdits et tensions silencieuses, un lien naît, fragile mais irrésistible. Elle est la lumière qu'il n'attendait pas. Il est l'interdit qu'elle ne peut s'empêcher de désirer. Et dans cette maison où tout brille, le seul danger est de succomber.

Chapitre 1 Chapitre 1

– Bipe la neuro !

– Qui, moi ?!

Je suis arrivée une bonne heure en avance, comme j'en ai l'habitude, et je sors tout juste du vestiaire où je viens d'enfiler la tenue bleu ciel réservée aux internes... Par-dessus, le stéthoscope lilas – offert par ma mère, censé me porter chance – et la blouse blanche pourtant brodée à mon nom me donnent l'impression d'être déguisée.

En médecin.

En adulte.

Ah oui, il paraît que je suis tout ça, maintenant.

Exactement comme cette femme en blanc au regard noir, qui vient de me beugler cet ordre avant de suivre le brancard au pas de course.

Je crois que je viens de rencontrer mon superviseur. Ma cheffe de service. Ma supérieure hiérarchique pour toute cette première année d'internat, la personne à impressionner et à ne surtout pas décevoir : la redoutable et redoutée Dr. Michaela Pravesh.

Pendant que mon regard vide et paniqué se noie dans ses yeux vifs et dépités qui s'éloignent, j'entends quelqu'un de l'autre côté du couloir se charger de « biper la neuro » à ma place. Sans qu'on m'ait invitée à le faire, je me mets à courir dans le même sens que tout le monde, juste pour avoir l'air professionnelle.

Ou occupée, ce sera déjà ça.

Je me retrouve dans une salle de réanimation à la porte laissée grande ouverte, pétrifiée, sans savoir où me mettre. Quoi faire. Ni comment je m'appelle.

Les jours de rentrée, depuis toujours, j'ai cette boule au ventre qui me paralyse et renferme toutes mes peurs d'enfant : est-ce que je suis au bon endroit ? Est-ce que je vais être à la hauteur ? Est-ce que je vais me faire des copains ? Est-ce que le prof sera sympa ? Est-ce que la cantine sera bonne ? Quand est-ce que ma mère vient me chercher ?

Ah oui, elle est morte.

Comment pourrais-je oublier ?

Là, tout de suite, il s'agirait pourtant de penser à autre chose. Et de faire ce que font les gens normaux quand on leur parle : répondre.

– Tu es la nouvelle interne ? me demande le Dr. Pravesh.

– Qui, moi ?!

– Doux Jésus... Tu es la nouvelle interne aux urgences, oui ou non ?

Ma supérieure commence à s'agacer et hausse le ton. Je l'imite en beuglant :

– Oui ! La réponse est OUI !

Je secoue la tête et pince mes lèvres dans une grimace consternée. Je dois avoir l'air tellement bête.

– OK, tu es définitivement bizarre, mais tu as une blouse, une tenue bleu ciel, sûrement un diplôme de médecine : alors sers-t'en, rends-toi utile !

– Oui, pardon, désolée. Qu'est-ce que je peux faire ?

– Trop tard, avec ta rapidité d'action, si on avait compté sur toi, le patient serait déjà mort. Bravo, super premier jour, docteur... ?

Je réfléchis une seconde, retrouve mon nom, le bredouille, Robbins, la vois tiquer en pensant probablement aux autres médecins du même nom dont elle a forcément déjà entendu parler, mais au lieu de me justifier, j'ai surtout envie de me mettre à pleurer comme un bébé. Je me suis toujours collé une pression dingue : avoir les meilleures notes n'a jamais rempli ma jauge de confiance en moi. La peur d'échouer me tétanise. Le syndrome de l'imposteur est mon meilleur ami imaginaire. Et j'adore ce que je fais autant que j'angoisse de ne pas y arriver.

– Écoute-moi bien, docteur Robbins : tu te colles contre ce mur et tu ne touches à rien. Observe et apprends, OK ? Tu as pris une seule bonne décision pour ton premier jour : arriver en avance. Profites-en pour plonger dans le grand bain. Et mouille-toi la nuque avant. Interdiction de s'évanouir en réa !

J'acquiesce en souriant. Très bonne blague. Et c'est la première fois que ma cheffe me fait un semblant de compliment.

– Il n'y a vraiment pas de quoi sourire, Robbins, un homme est en train de mourir sur cette table, au cas où tu n'aurais pas compris. Leçon numéro un : faire attention à ce qui t'entoure.

Le Dr. Pravesh parvient à faire monter et descendre la commissure de mes lèvres comme ma tension artérielle, en un quart de seconde.

Elle porte une jupe de tailleur et un chemisier chic sous sa blouse, privilège des médecins titulaires : pas de tenue genre pyjama coloré trois fois trop grand, ils peuvent garder leurs propres vêtements. Avec ses chaussures un peu vieillottes au petit talon carré, elle ne doit pas dépasser le mètre cinquante. Mais ni sa taille ni ses fringues guindées ne l'empêchent de se mouvoir avec justesse et précision autour du patient. Elle prend son pouls, demande sa tension et sa saturation, écoute son cœur et ses poumons, vérifie ses pupilles et ses réflexes, avant d'exiger des examens sanguins d'une voix forte et posée.

Mon admiration est totale.

J'ai beau n'être sûre de rien – et surtout pas de moi –, j'ai une certitude, une seule réponse limpide à toutes mes autres questions : au service des urgences de l'hôpital public de Chicago, avec ces brancards qui roulent et me frôlent, ces voix qui s'élèvent, ces portes qui claquent, ces alarmes qui sonnent, ces patients qui me fixent de leurs regards pleins de détresse depuis la salle d'attente, ces soignants en tenue verte, bleu ou rose qui courent dans les couloirs, un dossier à la main, toutes ces machines qui vibrent, grésillent, résonnent, murmurent, pétaradent, crépitent, bourdonnent, clapotent, pétillent, toute cette vie qui bat son plein, je suis à ma place.

Pile au bon endroit.

– Robbins, quelle est la différence entre AVC et AIT ?

– Euh...

– Pas demain, Robbins !

– Les symptômes sont identiques mais l'accident ischémique transitoire n'entraîne pas de lésion cérébrale, à condition que...

– Je n'ai pas besoin que tu me récites tout ton cours, merci.

Son mépris m'écrase mais son charisme me fascine. Je l'adore déjà.

– Mais que fout le neuro de garde, bon sang ?! s'impatiente le Dr. Pravesh. Ça doit être Cruz, aujourd'hui. Je l'ai encore vu promener ses muscles et son sourire aux urgences, cette nuit...

Cruz.

Carter Cruz.

Nouvelle paralysie du cerveau pour moi.

Ça doit faire un peu plus d'un an que je ne l'ai pas vu. Ce n'est pas vraiment une surprise : je sais qu'il a choisi cet hôpital et le prestigieux internat de neurologie à l'issue de l'école de médecine. Il a une année d'avance sur moi depuis que j'ai gâché ma première chance après... tout ce qui m'est arrivé.

Mais je ne pensais pas le croiser aux urgences dès mon premier jour, sur mon tout premier cas.

Dans sa tenue bleu marine de médecin résident, titre qu'on obtient dès la deuxième année d'internat, il déboule enfin en réa. Sans blouse blanche. Sans bonjour. Sans la moindre excuse pour le retard. Juste avec ses muscles et ce satané sourire qui fait qu'on lui pardonne tout.

Trouble de la vision.

Engourdissement des mains.

Faiblesse soudaine dans les jambes.

Difficulté de déglutition.

Confusion subite et persistante.

Soit je fais un AVC, soit j'ai Carter Cruz face à moi.

– De quand date l'apparition des symptômes ? demande sa voix grave.

– Plus d'une heure.

– Électrocardiogramme ?

– RAS.

– On a son bilan sanguin ?

Le Dr. Pravesh lui tend une feuille de résultats pendant que je reste collée au mur, sans parler, sans penser, sans respirer.

Chapitre 2 Chapitre 2

– AVC ou AIT, docteur Cruz ?

– Ni l'un ni l'autre, je parie que ça saigne dans son cerveau. Ce gars a besoin d'une IRM, on le monte !

Pendant que deux brancardiers font claquer les barreaux du lit et que les infirmières débranchent le patient, je prie en silence pour que Carter reparte aussi vite qu'il est venu, sans m'avoir vue. Mais le Dr. Pravesh a la bonne idée de me mettre à l'épreuve.

– Docteur Robbins, comment le Dr. Cruz ici présent a-t-il pu déceler une potentielle hémorragie cérébrale ?

– Euh...

Je me liquéfie.

– Cléo ?

Carter se tourne vers moi, les sourcils en accents circonflexes, et me sourit.

Essoufflement, asthénie musculaire, sueurs froides, aphasie totale.

Je me plaque un peu plus fort contre le mur comme si ça pouvait me faire disparaître.

Mon ancien camarade de médecine croise ses bras musclés sur son torse, s'approche lentement de moi et me souffle une réponse que je ne comprends pas, à base de plaquettes et de glycémie. Je m'interdis de répéter machinalement ce qu'il me murmure, de peur que ce soit un piège.

– Toi ici, Cléo Robbins...

Sa voix fend l'air et ma boîte crânienne du même coup.

– Je m'attendais à ce que tu choisisses une de ces cliniques privées où les docs sont bien payés et les patients encore plus fortunés qu'eux. Pas l'hôpital public. Et encore moins les urgences !

– Comme quoi, tu n'as pas toujours raison sur tout, Carter Cruz.

Ma voix est sortie éraillée, plus timide que je ne l'aurais souhaitée.

– Oh, mais c'est qu'elle parle !

– Pas pour ne rien dire, comme certains.

Carter se marre. Je me souviens qu'il a toujours aimé que je le rembarre.

– Tu m'excuses ? J'ai un autre cerveau qui m'attend... Mais content de te voir par ici, Robbins.

Mon cœur rate un battement. Il se tourne vers ma cheffe puis ajoute :

– Et Pravesh, ne la jugez pas trop vite... Promis, elle est bien plus brillante que ça d'habitude !

Carter quitte la réa avec un dernier regard pour moi. Un regard sombre qui brille d'intelligence, d'assurance, et le pire, même pas d'arrogance.

Des sensations venues du passé me prennent à la gorge. Je tousse discrètement et tente de repousser les images qui défilent là-haut pour me concentrer sur le présent.

Entre nous, rien n'a vraiment changé. Un étrange mélange de rivalité, d'amitié, de défi, de bienveillance, de flirt à peine dissimulé mais qui n'ira jamais nulle part puisque tout ce qu'il aime, c'est jouer. Et qu'à ce jeu-là, moi, je n'ai jamais su jouer.

Depuis mon siège situé au premier rang, je lève les yeux vers le grand brun en sweat gris qui me dévisage d'un air curieux. L'amphithéâtre se remplit peu à peu, le cours de biochimie va bientôt commencer, mais debout face à moi, l'étudiant en première année de médecine – comme moi – ne bouge pas.

– Pas très original, comme surnom, lâché-je à voix basse. Et le Dr. Wilson va arriver, tu devrais aller t'asseoir.

– Tu ne me proposes pas la place à côté de toi ?

– Comme tu veux, mais c'est seulement le troisième cours et... – Quoi, tu as peur que je te déconcentre, Lunettes ?

– Non. Et je m'appelle Cléo.

J'entends des éclats de voix au fond de l'amphi. Le garçon qui est venu troubler ma matinée studieuse fait signe à l'un de ses camarades au loin qu'il arrive, puis pose à nouveau ses yeux sombres sur moi.

– Cléo ? Cool. Mais j'aime mieux Lunettes.

– J'en ferai part à mes parents, ils te présenteront leurs excuses dès que possible, faisje, ironique. Maintenant, si tu veux bien, je...

Il se fout complètement de ce que je lui dis, de ce que je veux, et tire sur les bretelles noires de son sac à dos.

– Moi c'est Cruz. Carter Cruz.

– Tu donnes souvent ton nom de famille avant ton prénom ?

Il plisse un œil et prend le temps de réfléchir. Même en faisant cette grimace, son visage reste harmonieux. Beau, j'imagine.

– Non, admet-il dans un sourire. Il faut croire que tu me perturbes...

– Pas mon intention, rétorqué-je en me plongeant à nouveau dans mon manuel de chimie.

– Tu n'auras pas la première place, Lunettes.

– Quoi ?

Sa voix descend dans les graves.

– Cherche pas, tu pourras t'asseoir au premier rang tous les jours, arriver une demiheure en avance à chaque cours, poser mille questions, réviser chaque exam jusqu'à pas d'heure, te faire aider par tous les tuteurs de Chicago, je resterai le meilleur de cette promo.

– Si tu le dis, soufflé-je, à court de répartie.

– Ta famille de grands pontes n'y changera rien.

– Tu t'es renseigné sur moi ?

– Tout le monde le sait, ici. Et t'envie. Mais pas moi.

Il hausse les épaules et me sourit sans malice, ce qui le rend impossible à cerner. Je déteste ça. J'ai besoin de tout comprendre, moi, les choses, les gens, leurs intentions, leurs sentiments.

– Tu ne m'en voudras pas de te faire descendre de ton petit piédestal, alors ? insiste-t-il.

– Je ne suis pas là pour me faire des amis, Carter Cruz.

Il me fixe d'un air plein de défi.

– Tu es parfaite, Lunettes.

Parfaite, non.

Déstabilisée ? C'est peu de le dire.

Le professeur fait son entrée, Carter Cruz disparaît en coup de vent. Je le suis bêtement du regard, le vois grimper les marches trois par trois et élire domicile au milieu du grand amphi en jetant son sac sur la table devant lui. Je sais qu'il ne sortira pas d'affaires, qu'il ne prendra pas de notes, qu'il se servira de sa mémoire phénoménale et se débrouillera pour récupérer les polycopiés. Contrairement à moi, il est entouré d'un tas de visages rieurs et ravis de le compter parmi eux. Dans mon dos, j'entends chuchoter : « Cruz est une légende », « Paraît qu'il est imbattable ! », « Ce mec ira loin... », « Il est célibataire, tu crois ? », et d'autres bêtises du genre. Je me tourne à nouveau vers l'estrade, quasiment seule au premier rang à l'exception d'un autre étudiant solitaire, concentré, et de deux copines inséparables qui ont décidé d'unir leurs forces depuis le début de l'année. Je n'ai peut-être pas de binôme de travail, pas de cercle amical qui rit à mes blagues, mais j'ai mon stylo fétiche à la main, mon ordinateur ouvert, et désormais mon rival officiel.

Moi qui ai toujours récolté les meilleures notes, les félicitations et les lauriers sans batailler, je ne sais pas quoi penser de cette soudaine concurrence. Cette émulation nouvelle qui me donne chaud.

Carter Cruz a raison : je suis issue d'une longue lignée de médecins. Père psychiatre, mère pédiatre, grands-parents et aïeuls aux titres à rallonge. Nom de famille qui ne passe pas inaperçu. Fille unique et destin tout tracé.

La médecine, c'était l'unique voie possible, impensable pour moi d'en dévier. Et ça tombe bien, j'ai toujours été l'intello à lunettes qui prend l'école au sérieux, un an d'avance, toujours première de classe, la fille qui n'essaie pas d'être populaire, c'est peine perdue et elle le sait, mais qui souffle les réponses aux autres puisqu'elle n'est en concurrence avec personne, qui va passer ses samedis chez les garçons juste pour finir l'exposé de sciences. Pour quoi d'autre ?

Mais cette fois, ça ne s'annonce pas si simple.

J'essaie de chasser de mon esprit l'incompréhensible « Tu es parfaite », et bois les paroles claires de celui qui nous annonce le thème du jour :

Chapitre 3 Chapitre 3

– Les liaisons chimiques sont des interactions durables entre atomes, qui agissent par attraction. Lors d'une réaction chimique, ces liaisons sont rompues, les atomes liés par certaines affinités chimiques s'éparpillent puis se réarrangent en redéfinissant leurs liaisons jusqu'à retrouver une stabilisation. Mais cela implique une transformation définitive de la matière. Et cette réaction chimique dégage nécessairement de l'énergie, le plus souvent sous forme de chaleur.

Sans savoir ce qui m'arrive, j'ai de plus en plus chaud.

– Chez les êtres vivants, les réactions biochimiques les plus courantes sont la sécrétion de larmes, de sueur, de salive, d'hormones et de tous les fluides produits par le corps.

Très, très chaud.

Je me tourne pour jeter un coup d'œil discret à ce Carter qui attrape mon regard et me répond par un clin d'œil presque imperceptible. Puis il me fait signe de me concentrer sur le prof plutôt que sur lui.

Spontanément, je lui balance une grimace sûrement hideuse, les dents en avant et la lèvre retroussée, juste pour lui rappeler que je fais bien ce que je veux.

Je n'aime pas qu'on me dise ce que j'ai à faire. Et j'aime encore moins avoir aussi chaud, aussi froid, sans comprendre pourquoi.

Ces quatre années d'école de médecine s'annoncent bien différentes de ce que j'imaginais.

Vivantes.

Transformatrices.

Dès le deuxième patient, le Dr. Pravesh m'a finalement autorisée à arrêter d'observer pour prêter main-forte aux équipes sur tous les cas suivants... Et je n'imaginais pas qu'ils seraient si nombreux.

À la fin de ce premier jour, de mon tout premier service, je réalise que je n'ai pas eu le temps de manger. Ni même d'aller aux toilettes. Ou juste de m'asseoir. J'ai croqué deux fois dans une pomme et la deuxième fois, je ne suis pas tout à fait certaine que c'était dans la mienne. Bu trois gorgées d'eau à la fontaine d'un couloir des urgences, tout en me demandant combien de centaines de gens malades avaient collé leurs mains au même endroit que moi. Accepté en cachette ce qu'il restait du Snickers d'un petit patient de 8 ans allergique à la cacahuète mais qui en avait eu envie quand même.

En pleine rue, plantée au milieu du trottoir, je plonge la main dans la poche de ma blouse que je n'ai pas eu la force d'enlever en quittant l'hôpital. J'en sors le Snickers déjà croqué et le mets tout entier dans ma bouche, en priant pour que le petit allergique plein d'urticaire et d'œdème n'ait pas aussi une bonne gastro à me refiler.

Trop faim. Plus de principes.

J'ai seulement une rue à traverser et quelques mètres à faire pour arriver jusqu'à l'immeuble en briques rouges typique de Chicago qui abrite mon petit studio. Beaucoup de jeunes médecins y vivent aussi. J'espère y retrouver les deux autres internes qui ont rejoint les urgences en même temps que moi. Aujourd'hui, on n'a fait que se croiser, mais la petite brune à frange et le grand Noir au crâne rasé n'avaient pas l'air beaucoup plus à l'aise que moi.

Sur le court trajet, j'ignore deux appels de mon père. Et pas seulement parce que j'ai la bouche pleine. Depuis la mort de ma mère, l'année dernière, on entretient des rapports bizarres. On s'aime mais on ne sait pas faire. Et ça me rend encore plus triste que le reste, ce sentiment d'être punie deux fois. J'étais très proche de ma mère, qui était très proche de son mari. C'est elle qui faisait le lien entre nous.

Sans elle, tous les deux, on n'existe pas.

Mark Robbins est plein de choses : un psychiatre de renom, un conférencier brillant, un collègue apprécié, un ami agréable, un homme du monde... mais il n'a jamais été très famille. Depuis un an, il essaie d'être un père présent, maladroitement. Et je tente de lui laisser une place dans ma vie, histoire de ne pas flanquer par terre tous les espoirs de ma mère.

Au troisième appel, je décroche finalement.

– Allô, papa ?

– Comment va ma nouvelle Dr. Robbins préférée ?

– J'ai les pieds en compote et mes lentilles sont en train d'attaquer ma cornée, mais je crois que j'ai survécu.

– Je suis fier de toi, Cléo ! Et maman le serait aussi.

– Merci...

J'ai la gorge qui se noue et je ne peux pas prononcer un mot de plus.

– Et alors, les urgences, tu es toujours sûre de ton choix ?

Traduisez : « Je suis fier, mais je pourrais l'être davantage si tu n'avais pas pris la pire décision qui soit. »

– Ne commence pas, s'il te plaît...

– Tu es ma fille unique, c'est tout à fait normal de vouloir ce qu'il y a de meilleur pour toi !

– Oui, et tu sais que la psychiatrie, ce n'était pas pour moi, je ne me comprends déjà pas moi-même ! La pédiatrie pour suivre les traces de maman, non, merci. Aujourd'hui, j'ai volé une barre de chocolat à un môme en pleine asphyxie...

– Cléo, la cardio ou la neuro, c'était quand même un peu plus...

Je fais une grimace excédée et croise mon reflet dans la vitrine d'un magasin de chaussures. Il faut vraiment que j'arrête de me déformer le visage pour exprimer mes sentiments comme une enfant de 4 ans.

– Un peu plus quoi, prestigieux ? Rémunérateur ? Ça ferait mieux auprès de tes potes médecins qui ont tous des enfants médecins qui ont tous choisi les spécialités les plus prisées ?

– Tout ce que je veux, c'est te protéger, soupire mon père, à peine plus convaincu que moi par ce qu'il est en train de dire. Et tout ce que je veux te rappeler, c'est que tu peux encore changer d'avis, je connais des gens qui... – Non, merci, papa. Je dois te laisser, je suis arrivée devant chez moi.

Je ne cherche même pas à inventer une excuse bidon, une urgence, un double appel, un truc à faire, il a l'habitude que je raccroche sans raison. Juste parce qu'on s'est tout dit, ou juste parce qu'on n'a rien à se dire. Ce qui est bien, quand on n'est pas vraiment proche des gens, c'est qu'on n'a pas besoin de ménager leur susceptibilité.

Je lève la tête dans la moiteur de juillet, accablée de fatigue, en fixant le sommet de mon building rouge délavé, et je sens l'émotion monter en pensant à tout ce que j'aurais raconté à ma mère de cette première journée. Le sentiment puissant d'être utile. Les odeurs qui donnent la nausée. Les regards reconnaissants des gens que tu viens d'aider. L'autorité naturelle du Dr. Michaela Pravesh qui n'a pas besoin d'élever la voix pour se faire entendre ou remettre n'importe qui à sa place. Son degré d'exigence qui colle si bien à mon perfectionnisme et si mal à ma peur de décevoir.

Ma mère aurait su me rassurer. M'aurait posé des questions sur les moindres petits détails :

– Comment s'appellent tes collègues ? N'oublie pas que vous êtes dans le même bateau, hein ? Ce seront sûrement tes amis pour la vie. Et les baskets que tu as choisies, alors, elles étaient confortables ? Ton stéthoscope lilas t'a porté chance ? Et ça fait tout drôle, hein, quand on t'appelle « docteur » pour la première fois ? Enfin, c'est toujours moins déstabilisant que la sensation de fin du monde quand tu es devant un patient et que tu dois éternuer alors que tu as tellement envie de faire pipi !

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