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Le Millionaire Qui Vivait Dans Mon Salon

Le Millionaire Qui Vivait Dans Mon Salon

Auteur:: Sexybook
Genre: Romance
À 24 ans, Ada revient à Dublin pour remettre en état l'appartement familial laissé à l'abandon depuis la mort de ses proches. Ce retour déclenche en elle une tempête de souvenirs, de douleurs et de nostalgie. Alors qu'elle croit devoir affronter seule ce passé poussiéreux, surgit Brody Gallagher, un architecte d'intérieur aussi insolent que séduisant, dont les méthodes sont aussi déroutantes que son humour. Il propose un marché fou : vivre ensemble dans l'appartement le temps des travaux, qu'elle paiera grâce à des colocataires qu'ils accueilleront au fil des rénovations. Entre l'attirance qu'elle refuse d'avouer, la difficulté qu'elle a à se livrer, les mystères de Brody, son charme insaisissable, sa gentillesse cachée et les secrets de chacun, les travaux de Georgie deviennent bien plus que de simples rénovations. Dans ce chaos de marteaux, de souvenirs, de rire et de tensions, Ada se reconstruit peu à peu - et découvre que parfois, ce sont les murs que l'on abat qui ouvrent les portes que l'on croyait à jamais fermées.

Chapitre 1 Chapitre 1

Je lâche mon énorme sac sur le parquet de l'entrée et un nuage de poussière blanche s'élève autour de moi, presque jusqu'au plafond, avant de redescendre mollement. Je reste là sans bouger, à me laisser envelopper par ces particules câlines. Autant de bras invisibles qui viennent me serrer en secret.

– Salut, mes fantômes...

Je fais un petit sourire triste au vide face à moi. J'ai tant aimé cette ville, ce quartier, cette rue, cet immeuble. 10, Golden Lane, me revoilà.

– Et merci pour l'allergie !

Après une crise d'éternuements qui fait trembler les murs, je vais chercher ma tablette dans mon sac et appelle ma tante en visio comme convenu. Elle décroche dès la moitié de la première sonnerie.

– Coucou mon puceron, comment ça va ?

– Bien, jusque-là... Beaucoup de poussière, pas une seule larme.

– Je suis fière de toi. Et même si on a dit qu'on ne pleurerait pas, Ada...On peut encore changer d'avis !

– Je sais, ne t'inquiète pas.

– Si, je ne fais que ça. J'aurais dû venir avec toi à Dublin pour t'installer,ne pas te laisser faire ça toute seule. Je suis la pire super-héroïne du monde !

Pourtant, une super-héroïne, c'est bien ce qu'elle est à mes yeux depuis quinze ans. Je ris, elle grimace dans l'écran et j'inverse l'objectif pour démarrer la visite.

– Prête ? lancé-je sans savoir si je le suis vraiment.

– Vas-y !

J'appuie sur les trois interrupteurs du couloir et les pièces face à moi s'éclairent. L'entrée exiguë, le vaste salon au parquet poussiéreux, la salle à manger attenante et ces murs si hauts qu'ils me font me sentir toute petite.

J'ai 9 ans à nouveau.

Je reste silencieuse en redécouvrant l'appartement de mon enfance. Ethel retient aussi son souffle – et probablement ses blagues – pendant que je fais pivoter ma tablette à trois cent soixante degrés. J'en ai le tournis. Quinze ans que je n'ai pas mis les pieds ici, mais c'est comme si je n'étais jamais partie. Tout a changé pourtant, les tapisseries, les peintures, les odeurs. Mais c'est... « chez moi ».

– Ada, tu te remets... ? souffle-t-elle.

– Pas sûre.

– Arrête de tourner, je vais vomir.

– Moi aussi, avoué-je. Et mes yeux saignent un peu.

– Ouais. C'est... chargé.

– Tu as vu ? Les précédents locataires ont mis du papier peint dans le salon. Qui fait ça ?

– Mais attends, ça représente quoi ? Approche-toi.

– C'est exactement ce que tu crains que ce soit... Une salade de fruits.

Ma tante ricane de l'autre côté de l'écran et je m'élance dans le couloir pour foncer vers ma chambre. Mon ancienne chambre, la plus grande de l'appartement après celle de mes parents. Je m'arrête net sur le seuil de la porte laissée ouverte : c'est comme si une jungle tout entière venait de me sauter à la gorge.

– Ethel, ils m'ont collé une déco savane !

– Désolée, je crois qu'on a affaire à des amateurs de chambres à thèmes.Je parie pour une inspiration japonaise dans la pièce d'à côté.

J'y cours.

– Raté. Un fan de Game of Thrones.

J'ai un petit pincement au cœur en découvrant le poster géant et bien glauque affiché au mur déjà peint en noir. Cette chambre était verte du sol au plafond, à l'époque où mon petit frère féru de dinosaures l'occupait.

Dans une autre vie.

Après mon départ de Dublin, les locataires se sont succédé ici sans que je n'en sache grand-chose. Des familles, des étudiants, des artistes, WonderEthel gérait tout ça de loin. Mais si la déco a dû changer souvent en quinze ans, personne n'a apparemment entrepris de travaux de rénovation depuis toutes ces années Les peintures s'écaillent, le parquet change de couleur par endroits, les salles de bains sentent l'humidité et j'ai bien du mal à ouvrir les fenêtres dans chaque pièce.

– L'appart tombe en ruine, Ethel...

– Je sais. Quand on a envoyé le préavis pour résilier le bail de location,l'agence immobilière m'a dit que les derniers colocataires n'étaient pas très soigneux.

– Mais très inventifs, apparemment ! J'ai trouvé une chambre... disco.

– De mieux en mieux ! Montre...

– Peux pas. Viens de tomber dans une autre dimension. Regarde ce qu'ilsont fait de la chambre de ma sœur...

Je dirige ma tablette vers les murs blancs – ou plutôt jaunis – barrés d'inscriptions rouges peintes à la main. « No future », « Ils sont parmi nous », « No peace no love », « Venez me chercher »... Le reste est indéchiffrable. Et je crois que c'est mieux comme ça.

– Les gens sont fous... marmonné-je.

– Ou ils ont juste mauvais goût, essaie-t-elle de me rassurer.

– Ethel, tu crois que cet appart est maudit ?

– Non, bien sûr que non, puceron !

– Je crois que le type qui doit venir évaluer les travaux va s'enfuir encourant.

– Tu peux rentrer à Boston quand tu veux et on enverra quelqu'un s'occuper de tout. Tu n'es pas obligée de rester là si c'est trop difficile pour toi.

– Non, j'ai 24 ans, il est temps que je prenne ma vie en main et que j'arrête de partir en courant de cet endroit. C'est juste quelques travaux de rafraîchissement... Je vais vivre ici trois ou quatre mois, vendre l'appartement et après ça je pourrai tourner la page. Définitivement.

– Comme tu veux, puceron.

– Et on va aussi rediscuter de ce surnom... Attends, quelqu'un sonne à laporte.

– S'il te propose des bonbons, tu dis non ! Et si c'est pour te vendre un calendrier, rappelle-toi qu'on est en juin. – Ça va aller, Ethel, je te rappelle.

Je ris et presse le pas vers l'entrée. Elle a beau n'avoir que onze ans de plus que moi, ma tante me couve comme une louve depuis qu'elle m'élève. Elle avait 20 ans et pas le moindre instinct maternel – mais une tonne de super pouvoirs. On a grandi et on s'est façonnées ensemble, en formant une drôle de famille à deux. C'est presque impossible d'expliquer ce qui nous lie aujourd'hui.

Et c'est encore plus difficile pour moi de savoir ce que je ressens, pendant que je traverse ce long couloir émouvant. C'est la première fois que je me retrouve seule dans cette vie. Ma vie d'avant. C'est effrayant, excitant, émouvant. Ça me donne d'étranges envies contraires : danser comme une folle au milieu du salon, sauter sur les lits, arracher les papiers peints avec mes ongles, me rouler en boule dans un coin. Tout ça sans savoir dans quel ordre.

À la place, je vais ouvrir la porte et je tombe sur un tout petit monsieur sans le moindre cheveu, le visage moucheté de taches de vieillesse, un petit chien saucissonné sous le bras.

– Monsieur O'Donnell, c'est bien vous ?

– Eh oui tu vois mon petit, pas encore mort, le vieux voisin !

– Oh non, vous n'étiez pas si vieux que ça, à l'époque...

J'hésite à finir cette phrase qui a déjà très mal commencé.

– J'avais quinze ans de moins que maintenant, comme toi, s'amuse-t-il.

Ça m'en fait 82 maintenant.

– Mais vous m'avez reconnue ?

– Tu as les cheveux plus longs mais encore plus flamboyants qu'avant.Et tes yeux pétillent toujours autant, jeune fille !

Je lui souris, gênée, sans oser lui dire que je me fais des couleurs pour rehausser mon roux pâlichon d'Irlandaise pure souche. Je tente de me donner une contenance en caressant la tête du teckel qui dépasse.

Chapitre 2 Chapitre 2

– C'est le même chien qu'avant... ? tenté-je timidement.

– Oh non, Câlin est mort il y a quelques années. J'ai pris celui-ci quandma femme est partie il y a une dizaine d'années. Et je l'ai appelé Bijou, puisqu'elle a emporté tous les autres. – Je vois.

J'acquiesce en me pinçant les lèvres pour me retenir de sourire.

– Tu as vécu des drames toi aussi, mon petit, je sais que tu comprends.

Cette fois, c'est le fou rire nerveux qui me guette en l'entendant comparer ma tragédie à son divorce numéro deux et à la mort de son teckel numéro un.

– Mais on ne quitte pas l'Irlande comme ça, n'est-ce pas ? Bienvenue au bercail, Ada !

– Je ne vais pas rester définitivement, ma vie est à Boston maintenant...

– J'aimais beaucoup tes parents, tu sais, je n'ai jamais eu l'occasion de tele dire.

– C'est gentil à vous, monsieur O'Donnell.

– Tu peux m'appeler Mortimer, maintenant que nous sommes de nouveau voisins.

– C'est noté. Mais je ne m'installe ici que pour quelques mois, le tempsde...

– Je suis bien content que tu remplaces les sagouins qui habitaient làavant !

– Les quoi ?

– Les précédents locataires ! De vrais animaux... Avec des tennis sales, des bandeaux dans les cheveux, des bijoux dans le nez, des dessins sur les bras et des musiques insensées qui sortaient de partout, même de leurs poches !

– Ah oui, des jeunes.

Je lui souris, mais M. O'Donnell ne perçoit pas l'ironie. De toute façon, comme il n'écoute pas mes réponses à ses questions, je sens que la communication entre nous s'annonce difficile. Je n'ai pas beaucoup plus de tendresse pour les vieux acariâtres que pour les jeunes sagouins. La vie m'a sûrement rendue un peu solitaire : à part ma super-héroïne de tante, pas grand monde ne trouve grâce à mes yeux. J'essaie de conclure poliment la discussion avec mon ancien et nouveau voisin.

– Il y a pas mal de travaux à faire ici, j'espère que le bruit ne vous dérangera pas trop. Mais n'hésitez pas à venir sonner avant d'appeler la police.

Cette autre plaisanterie ne semble pas non plus monter jusqu'à son crâne chauve et tacheté. Le petit vieux serre son chien contre son cœur et lui caresse inlassablement la tête, comme pour mieux s'accrocher à ce qu'il a de plus précieux, de plus familier. À chaque passage vigoureux sur le petit crâne poilu, le teckel a les yeux exorbités et la langue qui pointe comme si on lui tirait une languette depuis la queue.

Je dois poser le dos de ma main sur ma bouche pour masquer mon sourire moqueur.

– À plus tard, alors ? On devrait se recroiser sur le palier.

Un dernier sourire et je referme doucement la porte. Mais déjà, ça sonne à nouveau.

– J'ai oublié de te souhaiter à nouveau la bienvenue parmi nous, Ada !

– Non, vous l'avez fait, monsieur O'Donnell, merci encore.

Sourire courtois. Porte close. Et sonnette qui retentit encore une fois.

– C'est Mortimer, mon petit !

– Oui, pardon, c'est bien noté cette fois. Bonne journée à vous... et àBijou.

J'efface le sourire forcé de mon visage, pose mon dos contre la porte refermée, déjà épuisée par cette première heure passée à Dublin. Ce n'est ni un nouveau départ ni un retour en arrière... mais tout ça ressemble déjà fort à des montagnes russes pour moi. Et la sonnette me vrille à nouveau la tête.

Je perds patience, ramène tous mes cheveux d'un côté pour me cacher à moitié derrière eux et je prends une voix mauvaise en ouvrant la porte.

– Oui, quoi encore ?!

M. O'Donnell et son teckel viennent de se transformer en beau gosse musclé avec une caisse à outils sous le bras. Des cheveux courts, des yeux clairs, une barbe d'un ou deux jours et un petit sourire narquois qui me répond :

– Brody Gallagher, je crois qu'on a rendez-vous. Mais je peux repartir si vous préférez.

Son accent irlandais roule jusqu'à moi et se coule sur ma peau comme une vague rugueuse, rafraîchissante mais juste un peu trop forte, jusqu'au moment où son sourire m'atteint. Des lèvres charnues, joueuses, retroussées juste assez pour me faire perdre mes moyens.

– Non, attendez, je vous ai pris pour quelqu'un d'autre... Vous venezpour les travaux ?

– Non, pour vous cambrioler mais j'ai préféré sonner poliment avant.

Je déteste ce genre d'humour.

Le type se tient là, sûr de lui, avec son jean un peu grand et son T-shirt noir pile à la bonne taille, à se moquer de moi ouvertement. Ce n'est pas le bon jour.

– Entrez mais ne touchez à rien, lancé-je en ouvrant grand la porte.

Je suis plutôt du genre « gentille fille »... sauf quand on me prend de haut. Et déjà, le fameux Gallagher laisse glisser ses mains sur les murs, siffle en découvrant la superficie de l'appartement, cogne de son index replié contre des parois plus ou moins creuses, va ouvrir une fenêtre, se retrouve avec une poignée entre les doigts et se tourne vers moi pour me sourire encore.

– Sauf votre respect, il n'y aurait pas grand-chose à voler...– C'est tout ce que j'ai.

J'espère l'avoir remis à sa place avec mon ton faussement autoritaire. Mais Gallagher me regarde fixement et je ne peux pas m'empêcher de me demander si ses yeux sont verts ou bleus. Comme si ça avait la moindre importance.

– Quand vous disiez « travaux de rafraîchissement », vous vouliez dire « réhabilitation totale du sol au plafond », non ?

– Quand vous vous disiez « architecte, designer et décorateur d'intérieur », vous aviez oublié humoriste, non ?

Je ne sais pas ce qui me prend de lui répondre du tac au tac en rentrant dans son jeu, j'ai plutôt l'habitude de fuir ce genre de joutes verbales qui me déstabilisent. Mais il me sourit et ça pétille quelque part en moi, étrange sensation dont je ne saurais dire si je l'aime ou pas.

Gallagher s'éloigne à nouveau, les bras croisés et le nez levé vers les hauts plafonds. Sa bouche entrouverte et son regard brillant semblent indiquer qu'il aime ce qu'il voit. Je crois que moi aussi : ses épaules larges et ses biceps dessinés sont ceux d'un bosseur, à n'en pas douter. Mais il a la taille fine, de beaux traits, les gestes doux et les mains délicates d'un artiste. Quant à ses intentions, presque impossible pour moi de savoir dans quelle cour il joue. Baratineur ou mec sympa ? Escroc ou vrai pro ?

Son site Internet m'a tapé dans l'œil, mais je n'avais pas prévu que lui me ferait le même effet.

– Je voudrais le vendre le plus rapidement possible... précisé-je tandisqu'il visite la première salle de bains.

Rose saumon du sol au plafond, ce qui inclut le carrelage, les peintures, la baignoire, les deux vasques assorties et même le miroir cuivré. Cette ambiance saumonée lui fait plisser les yeux et sourire en coin, l'air sceptique.

– Hum ! Je n'arrive pas à identifier le thème, là. Coucher de soleil après une cuite qui a mal tourné ?

– Allergie au saumon fumé, proposé-je en lui rendant son sourire.

– Combien de salles d'eau en tout ?

– Trois.

– Combien de chambres ? – Sept.

Il siffle à nouveau, s'adosse au carrelage orangé et soupire en se massant la nuque.

– Vous en tirerez une petite fortune, une fois que je l'aurai remis en état.Mais il va bien me falloir six mois.

– Tant que ça ?

– Vous avez vu l'état du machin ?

Chapitre 3 Chapitre 3

– Le « machin » s'appelle Georgie.

Son sourire goguenard est de retour. J'ai précisé que ce type était une tête à claques ?

– Vous avez donné un prénom à votre appartement ?

– Oui. Et n'essayez pas de comprendre...

– Style géorgien, lâche-t-il en désignant les murs. Vous me prenez pourun demeuré ?

– Finalement, vous savez de quoi vous parlez...

– Je sais surtout que ça va vous coûter cinquante mille euros.

– Je...

– Trente mille de matériel, vingt mille de main-d'œuvre. Et croyez-moi,je vous fais un prix d'ami.

– On n'est pas amis.

– OK. Soixante mille.

Je n'ai que vingt mille de côté et j'espérais naïvement que ça suffirait. Je panique, lui me fixe de ses yeux rieurs. À cet instant, j'ai plus envie de me cogner le petit orteil dans un coin de porte que de confier Georgie à un mec comme Gallagher.

– Je n'ai pas cinquante mille euros sous la main, murmuré-je.

– Peut-être, mais vous m'avez moi. Et plein de chambres à louer.

À mon tour de le regarder fixement. Non seulement cet inconnu me parle sur un ton familier comme si on se connaissait depuis des années, non seulement il joue la provoc et me fait tomber dans le piège de répliquer à chaque fois, mais en plus je ne comprends même pas où il veut en venir quand il semble enfin sérieux.

– Vous pouvez développer ?

– Si vous me confiez ce projet, j'accepte d'être payé au fur et à mesurede vos possibilités. Vous me donnez ce que vous avez déjà, pour que je puisse démarrer. Ensuite, il y a tellement de place ici, le plus intelligent serait de prendre des colocataires pour financer les travaux. Je retaperai les chambres en priorité et vous pourrez intégrer un nouveau coloc chaque fois qu'une piaule sera prête. Les loyers se sont enflammés à Dublin cette année, la plupart des apparts sympas sont devenus des Airbnb hors de prix, les gens sont prêts à accepter n'importe quoi, vous ne devriez pas avoir de mal à trouver des habitants pour... Georgie.

Très fier de lui, Gallagher se décolle du mur et me croise sur le seuil de la porte de la salle de bains. Pendant une seconde, je retiens ma respiration. Son assurance, le sourire greffé sur sa bouche, son corps musclé qui frôle le mien, sa démarche cool comme si cette soudaine proximité ne lui faisait aucun effet, sa proposition insensée... Mon cerveau ne sait plus quoi penser de rien.

– Attendez, dis-je à son dos qui déambule dans le couloir. Vous n'êtespas sérieux ? Je comptais vivre ici, moi aussi.

– Très bien, moi aussi. Vous serez sur place pour contrôler les travaux etles locataires. Je serai sur place pour avancer le plus vite possible et m'imprégner un maximum des lieux.

Mon cœur remonte dans ma gorge et me redescend droit dans les talons. Cette fois, j'accélère le pas, fais en sorte de le doubler et me plante face à Brody Tête-à-Claques Gallagher.

– Est-ce que vous pouvez arrêter ?

– De faire quoi ?

– Courir dans tous les sens et dire des choses qui n'en ont aucun ?

Il se marre tandis que je m'aperçois que mes cinq doigts sont posés sur son T-shirt noir, pile entre ses pectoraux. Je retire ma main et la range dans mon dos comme une petite fille penaude.

– Écoutez... Vous avez l'air de beaucoup tenir à cet appart. Et moi, j'adore les boulots atypiques. Georgie a une âme particulière. J'ai des méthodes encore plus spéciales. Mais je suis bon dans ce que je fais et je crois qu'on est faits pour s'entendre, lui et moi. Je prends la chambre que vous voulez, je m'en fous, même celle avec les messages flippants si vous voulez. Vous me logez gratuitement pendant la durée du chantier et vous me paierez les travaux quand vous aurez reçu les premiers loyers. C'est gagnant-gagnant.

– Ça ressemble à la plus grande arnaque du siècle... murmuré-je.

Je fais non de la tête, très lentement et très longtemps, en soutenant son regard amusé.

– Si vous voulez revendre cet appart à sa juste valeur, il faut en faire unbien exceptionnel. Pas juste une de ces rénovations lisses et faciles qui se ressemblent toutes. Vous avez vu mon travail, vous savez de quoi je suis capable. Je ne demande même pas d'avance, juste que vous me fassiez confiance.

J'ai une soudaine pensée pour ma tante ultra-protectrice, qui a tenté de m'inculquer des valeurs telles que celle-ci : « Ne mets pas ta vie entre les mains d'un garçon, même sexy. »

– Je ne peux pas cohabiter avec un mec que je viens seulement de rencontrer, juste parce que son site Internet ressemble à un magazine de déco.

– Vous êtes en train d'insulter mon boulot, là...– OK, hyper pointu, le magazine.

– Toujours pas...

– Je n'y connais rien en déco, je ne vous connais pas, je ne peux simplement pas accepter ça, soupiré-je.

– OK, comme vous voulez, j'aurai essayé.

L'architecte me dépasse à nouveau et atteint l'entrée de son pas nonchalant. Une main dans la poche et l'autre sur la poignée de la porte, il se tourne vers moi avec un petit sourire déçu.

– Je ne vais pas insister lourdement, j'ai un autre rendez-vous dans uneheure à l'autre bout de la ville... Mais si ça peut vous rassurer, vous n'étiez pas du tout mon genre.

– Vous leur dites ça à toutes, non ?

– Seulement aux rousses moustachues.

Je me rends compte juste à ce moment-là que dans mon malaise, j'ai pris une de mes mèches de cheveux pour la passer au-dessus de ma bouche, coincée entre ma lèvre et mon nez. Un tic rassurant que j'ai gardé de l'enfance et qui faisait beaucoup rire mon frère et ma sœur.

Et apparemment Brody Gallagher.

Je lâche ma fausse moustache et ma dignité est provisoirement sauvée par la sonnerie de son téléphone. Pendant qu'il répond à un coup de fil en s'excusant d'un petit geste dans ma direction, j'ai le temps de réfléchir à ce qui me chiffonne sans parvenir à mettre le doigt dessus. Je crois que je n'ai pas envie qu'il s'en aille. Ni de chercher quelqu'un d'autre pour s'occuper de Georgie. Pendant une seconde, je le regarde se frotter le bras en passant sa main sous sa manche de T-shirt. Et je crois voir apparaître le début d'un tatouage en forme d'arc-en-ciel. Soudain, ça fait tilt sous mon crâne.

Et si cette histoire de « pas mon genre » était une façon de me dire qu'il est gay et que je ne risque rien ? Et si j'avais tout faux sur lui depuis le début ?

Des dizaines de clichés me traversent alors l'esprit : un homme qui aime la décoration, un homme qui a un site aussi léché, un homme qui fait des blagues sur la couleur saumon, un homme qui sourit tout le temps, un homme qui porte un T-shirt cintré et bien coupé, un homme qui accepte d'appeler mon appart par son petit nom, un homme qui a l'air de passer du temps à la salle de sport mais qui n'a pas été une seule seconde dans la séduction avec moi... Est-ce qu'elle n'était pas là sous mon nez, depuis le début, la vérité ?

Oui, cet homme-là pourrait très bien jouer dans une autre cour. Et ce n'est pas parce que je le trouve affreusement sexy que la réciproque est vraie. Je me mets à sourire bêtement et il raccroche en faisant la grimace.

– Vous êtes en train de vous moquer de moi, là ?

– Non, de moi-même, avoué-je. Je viens de comprendre que vous préfériez vraiment les moustaches.

– Pardon ?

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