Chapitre 1
Le soleil était haut dans le ciel cet après-midi-là, baignant les vastes jardins des Moreau d'une lumière douce et dorée. Léna marchait d'un pas nonchalant, savourant la tranquillité de ces lieux familiers où elle se sentait en sécurité. Elle aimait se perdre dans les allées bordées d'arbres centenaires, humer le parfum des fleurs soigneusement entretenues et sentir la fraîcheur du vent qui caressait sa peau. Mais en s'approchant du vieux pavillon en pierre au fond du domaine, quelque chose retint son attention.
Un homme se tenait là, le regard perdu vers l'horizon. Grande silhouette élancée, il semblait parfaitement à sa place, malgré l'intrusion évidente. Son costume noir contrastait avec la nature sauvage qui l'entourait, mais il dégageait une assurance qui fit frémir Léna, comme si cette propriété, son jardin secret, ne lui appartenait plus. Un mélange de curiosité et de méfiance la poussait à avancer, bien qu'une petite voix en elle lui murmurât de faire demi-tour.
En arrivant à sa hauteur, elle l'observa un instant. Il semblait imperméable à sa présence, son attention totalement captivée par les lignes des collines et les nuances des champs qui s'étendaient au loin. C'était un homme d'une trentaine d'années, aux traits marqués et aux yeux sombres, chargés d'une intensité rare.
Elle rompit finalement le silence. « Vous avez conscience que vous êtes sur une propriété privée ? »
L'homme tourna lentement la tête vers elle, comme s'il venait tout juste de réaliser qu'elle se trouvait là. Un sourire énigmatique, presque moqueur, se dessina sur ses lèvres.
« Je le sais. Mais, je dois dire que la vue ici est magnifique. » Sa voix était grave, posée, chaque mot comme pesé avec soin.
Léna plissa les yeux. « Vous n'avez pas répondu à ma question. Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous ici ? »
Il prit une inspiration, sans se départir de son calme. « Gabriel Beaumont. Enchanté, mademoiselle Moreau. »
Léna se raidit. Il connaissait son nom, bien sûr, mais lui, elle ne le connaissait pas, et ce mystère l'agaçait autant qu'il l'intriguait.
« Enchantée, je suppose. Mais vous n'avez toujours pas répondu à ma question. Que faites-vous ici ? »
Gabriel esquissa un sourire plus appuyé, un sourire qui ressemblait à une invitation, mais aussi à un défi. « Disons que je voulais en savoir un peu plus sur les terres des Moreau. Votre père et moi avons... quelques affaires à discuter. »
Elle n'aimait pas cette façon qu'il avait de parler par énigmes, de maintenir volontairement le flou sur ses intentions. Mais elle sentait bien qu'insister serait inutile. Il semblait déterminé à garder pour lui les raisons exactes de sa présence ici.
« Vous savez, ce serait sans doute plus simple de passer par l'entrée principale pour parler affaires avec lui, » répondit-elle avec une pointe de sarcasme.
Gabriel ne réagit pas tout de suite. Il la regarda simplement, son regard perçant et profond, comme s'il cherchait à lire en elle. « Parfois, les chemins détournés sont plus instructifs. »
Ce simple échange éveillait quelque chose de désagréable en elle, une tension sourde qu'elle n'arrivait pas à dissiper. Cet homme, avec son assurance et ses mystères, semblait prendre plaisir à la déstabiliser. Mais elle refusa de lui montrer qu'il avait réussi.
« Eh bien, j'espère que vous avez appris ce que vous étiez venu chercher, parce que vous n'avez rien à faire ici. » Ses paroles étaient fermes, mais elle sentait qu'il ne se laisserait pas impressionner aussi facilement.
Gabriel inclina légèrement la tête, un air presque amusé sur le visage. « Je crois en effet avoir trouvé ce que je cherchais. »
Puis, sans ajouter un mot de plus, il s'éloigna d'un pas tranquille, la laissant là, avec une foule de questions qui se bousculaient dans sa tête. Elle resta plantée un moment, regardant sa silhouette s'éloigner, incapable de comprendre ce qu'elle venait de vivre.
Quand elle reprit enfin ses esprits, elle se précipita vers le manoir, impatiente de trouver son père et d'obtenir des explications. Gabriel Beaumont... elle n'avait jamais entendu ce nom avant aujourd'hui, mais il ne laissait rien présager de bon.
Elle trouva son père dans son bureau, penché sur des dossiers. À son entrée, il leva les yeux, visiblement surpris par son agitation.
« Léna ? Quelque chose ne va pas ? »
Elle prit une grande inspiration, essayant de contenir sa frustration. « Papa, qui est Gabriel Beaumont ? »
Le visage de son père se ferma instantanément. Elle n'avait jamais vu cette ombre dans son regard, ce mélange de méfiance et de préoccupation. Son père, l'homme fort et inébranlable qu'elle avait toujours connu, semblait soudain troublé.
« Pourquoi me parles-tu de lui ? Tu l'as rencontré ? » demanda-t-il d'une voix plus grave que d'habitude.
Léna acquiesça. « Oui, dans le jardin. Il se baladait comme si tout ça lui appartenait. Il a dit qu'il était ici pour discuter affaires avec toi. »
Victor Moreau poussa un long soupir, détournant son regard vers la fenêtre, comme s'il pesait les mots qu'il allait prononcer. « Gabriel Beaumont est... un homme compliqué. Nous avons des affaires en cours, en effet, mais ce n'est pas le genre de personne avec qui j'apprécie de m'associer. »
Léna sentit une pointe d'inquiétude naître en elle. Ce Gabriel, avec son regard intense et son sourire énigmatique, cachait donc bien plus que ce qu'il avait laissé paraître.
« Pourquoi traiter avec lui, alors, si tu n'as pas confiance ? » demanda-t-elle doucement.
Son père soupira de nouveau, comme s'il pesait le fardeau de secrets qu'il ne pouvait pas lui révéler. « Parfois, dans le monde des affaires, nous n'avons pas toujours le choix. Des alliances se forment par nécessité. »
Il se passa une main sur le visage, visiblement perturbé. « Mais toi, Léna, reste loin de lui. Ce n'est pas un homme comme les autres. »
Cette mise en garde ne faisait qu'attiser sa curiosité. Gabriel Beaumont ne semblait effectivement pas être un homme ordinaire. Son charisme sombre, sa manière de parler par énigmes, tout cela la troublait et la fascinait à la fois. Mais elle savait que son père ne lui donnerait pas plus d'explications.
Elle posa une main sur l'épaule de son père, cherchant à apaiser son inquiétude. « D'accord, papa. Je vais l'éviter. »
Il lui adressa un sourire fatigué. « Merci, Léna. »
Mais alors qu'elle quittait le bureau de son père, elle savait que cet échange n'avait fait que semer davantage de doutes en elle. Gabriel Beaumont... Elle n'arrivait pas à s'empêcher de repenser à ce regard, ce sourire, et cette étrange sensation d'être observée, de n'avoir été qu'un pion dans un jeu bien plus vaste qu'elle n'aurait pu l'imaginer.
Une fois dans sa chambre, elle se surprit à se demander ce qu'un homme comme lui pouvait bien chercher sur les terres des Moreau. Elle aurait aimé pouvoir en parler à quelqu'un, obtenir des réponses qui apaiseraient sa curiosité. Mais elle savait que son père n'approuverait pas, et elle n'avait personne d'autre pour partager cette étrange expérience.
Au fond, elle savait qu'elle n'aurait pas dû s'en soucier autant. Elle savait qu'elle aurait dû laisser Gabriel Beaumont disparaître de ses pensées, de ses préoccupations. Mais quelque chose en elle l'empêchait de tourner la page aussi facilement.
Le mystère de cet homme et l'ombre qu'il semblait jeter sur son monde la troublaient profondément. Pour la première fois de sa vie, elle sentait que sa sécurité, le confort de son existence privilégiée, étaient remis en question.
Et, malgré les mises en garde de son père, elle sentait qu'elle n'allait pas pouvoir se contenter d'obéir sans comprendre. Gabriel Beaumont était entré dans sa vie, et il n'était pas près d'en sortir, même si elle n'en mesurait pas encore toutes les conséquences.
Chapitre 2
Le lendemain matin, Léna rejoignit son père pour le petit-déjeuner, mais elle sentait déjà l'atmosphère tendue. Assis à l'autre bout de la table, Victor Moreau semblait perdu dans ses pensées, une expression sombre et inquiète figée sur son visage. Il n'avait pas prononcé un mot depuis qu'elle était entrée, et Léna, consciente que quelque chose le tracassait, hésitait à briser le silence.
Enfin, il releva la tête vers elle, son regard sérieux planté dans le sien. « Léna, il y a quelque chose dont j'aimerais te parler », déclara-t-il d'un ton plus grave que d'habitude.
Léna posa sa tasse de café, attentive. Elle devinait qu'il s'agissait de Gabriel Beaumont. Depuis leur rencontre la veille, elle n'avait cessé de repenser à cette figure imposante, cet homme aux paroles énigmatiques et au sourire troublant. Elle espérait obtenir enfin des réponses.
« Je sais que tu l'as rencontré hier dans le jardin, » reprit Victor, la voix basse et mesurée. « Et je veux que tu comprennes bien : cet homme n'est pas quelqu'un de fiable. Il a... un passé compliqué et des méthodes douteuses. »
Léna fronça les sourcils. « Mais papa, tu ne m'as toujours pas dit pourquoi tu traites avec lui si tu ne lui fais pas confiance. Pourquoi ne pas simplement l'écarter de nos affaires ? »
Victor soupira, visiblement frustré. « Si c'était aussi simple... Il y a des alliances que l'on n'a pas le luxe de refuser. Gabriel Beaumont possède des parts importantes dans certains projets qui, malheureusement, touchent nos intérêts. Je ne peux pas tout t'expliquer en détail, mais fais-moi confiance : mieux vaut que tu restes loin de lui. »
Ce discours ne faisait qu'attiser sa curiosité. Léna n'était pas une enfant naïve ; elle comprenait que dans le monde des affaires, tout n'était pas blanc ou noir. Pourtant, la manière insistante avec laquelle son père la mettait en garde contre Gabriel éveillait en elle une soif de comprendre. « Papa, je suis adulte. Tu ne peux pas juste me dire de rester loin de lui sans m'expliquer pourquoi. Je mérite de savoir. »
Victor la regarda avec une certaine tendresse, mais son visage restait ferme. « Léna, je ne veux pas que tu te mêles de cette histoire. Gabriel n'a rien de bon à t'apporter. Il se cache derrière son sourire et ses manières élégantes, mais il est dangereux. Je ne veux pas que tu te retrouves mêlée à ses affaires. »
« Dangereux ? » répéta-t-elle, surprise. « Papa, tu parles de lui comme s'il était un criminel. Est-ce vraiment le cas ? »
Victor secoua la tête, évitant son regard. « Non... Ce n'est pas un criminel, du moins pas officiellement. Mais il a des méthodes agressives, et il ne recule devant rien pour obtenir ce qu'il veut. C'est tout ce que tu as besoin de savoir. »
Léna comprit qu'il ne lui dirait rien de plus. Elle se sentait frustrée et un peu vexée. Elle savait que son père cherchait à la protéger, mais elle n'aimait pas cette manière de la tenir dans l'ignorance, comme si elle était incapable de comprendre la complexité du monde dans lequel ils évoluaient. Elle acquiesça cependant, pour lui faire plaisir, et décida de ne pas insister davantage.
Mais une part d'elle était fermement décidée à en apprendre plus. Gabriel Beaumont ne ressemblait pas à l'image que son père essayait de lui en donner. Ce mystère, ces mises en garde implicites... tout cela lui donnait encore plus envie de découvrir la vérité.
Elle passa la journée à tenter de se concentrer sur ses propres projets, mais ses pensées revenaient sans cesse vers Gabriel. Ses paroles, son regard, l'assurance avec laquelle il avait occupé le jardin comme s'il en avait été le maître... Elle n'arrivait pas à le chasser de son esprit.
C'est alors que, en fin d'après-midi, alors qu'elle s'apprêtait à quitter son bureau, son téléphone vibra. Elle le saisit machinalement et ouvrit le message qu'elle venait de recevoir. Le cœur battant, elle reconnut aussitôt l'expéditeur : Gabriel Beaumont.
*« J'espère que notre première rencontre n'a pas été trop déroutante pour vous, mademoiselle Moreau. J'aimerais avoir l'occasion de discuter plus calmement avec vous, si vous en avez le désir. Peut-être ce soir, au café du Jardin ? À bientôt, j'espère. »*
Léna sentit un mélange de surprise et d'excitation monter en elle. Elle hésita, relisant le message plusieurs fois, se demandant si elle devait accepter. Son père lui avait expressément demandé de se tenir loin de cet homme, mais elle se sentait irrésistiblement attirée par le mystère qu'il représentait.
Elle se mordit la lèvre, pesant le pour et le contre. Sa curiosité l'emportait, mais elle savait qu'il ne serait pas sage d'en parler à son père. Gabriel souhaitait la revoir, et au fond d'elle, elle brûlait de connaître ce que cet homme pouvait bien avoir à lui dire.
Elle répondit finalement, tapant avec une certaine fébrilité : *« Très bien, ce soir au café du Jardin. »*
Le temps sembla ralentir jusqu'à l'heure du rendez-vous. Elle changea plusieurs fois de tenue, se demandant pourquoi elle accordait autant d'importance à cette rencontre. Enfin, une fois prête, elle prit une profonde inspiration et quitta la maison discrètement.
Le café du Jardin était un lieu discret, à l'abri des regards, un endroit parfait pour des rendez-vous privés. Elle arriva légèrement en avance, le cœur battant, et prit place à une table près de la fenêtre. Elle observait les passants, tentant de se calmer, de se rappeler qu'il ne s'agissait que d'une simple conversation. Mais tout en elle criait que cette soirée serait différente.
Gabriel arriva peu de temps après, toujours aussi élégant, et la salua d'un sourire qui fit naître en elle un mélange de méfiance et de fascination. Il s'assit en face d'elle, et dès cet instant, elle sentit la tension palpable entre eux.
« Merci d'avoir accepté mon invitation, Léna, » dit-il d'une voix douce. « Je craignais que votre père ne vous ait dissuadée. »
Elle haussa un sourcil, intriguée. « Vous savez que mon père n'apprécie pas votre présence ici ? »
Gabriel esquissa un léger sourire. « Je m'en doute. Votre père et moi... disons que nous avons des visions différentes. »
Elle se pencha légèrement en avant, les yeux fixés dans les siens. « Mon père m'a dit de me méfier de vous. Il m'a laissé entendre que vous êtes dangereux. »
Gabriel ne perdit pas son calme, et même, son sourire s'élargit. « Je ne suis pas surpris. Les hommes comme votre père me perçoivent souvent ainsi. Ils ont l'habitude de dominer, de contrôler leur environnement. Je suis... disons, un élément imprévisible. »
Léna fronça les sourcils, essayant de comprendre où il voulait en venir. « Mais pourquoi êtes-vous ici, sur nos terres ? Quel intérêt avez-vous à vous rapprocher de ma famille ? »
Gabriel prit une pause, observant son visage attentivement, comme s'il évaluait jusqu'où il pouvait se confier. « Léna, il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas sur le passé de votre famille, sur les alliances et les inimitiés qui se sont tissées au fil des années. »
Elle sentit une vague de confusion et d'angoisse la traverser. « Que voulez-vous dire ? »
« Simplement que le monde dans lequel vous avez grandi est bien plus complexe qu'il n'y paraît. Et que certains secrets, certaines rivalités, pourraient bien finir par vous atteindre, vous aussi. »
Léna retint son souffle. Cet homme semblait en savoir bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Elle ne savait pas si elle pouvait lui faire confiance, mais elle ne pouvait pas non plus ignorer ce qu'il insinuait.
Elle l'observa en silence, sentant son cœur battre plus vite. Gabriel la fixait de ce regard intense, comme s'il voulait l'avertir, mais en même temps la garder à distance. Elle comprit qu'il la mettait face à un choix : accepter de découvrir la vérité, aussi sombre soit-elle, ou rester dans le confort de son ignorance.
« Vous me dites tout cela, mais pourquoi devrais-je vous croire ? Pourquoi devrais-je vous faire confiance ? »
Gabriel se redressa légèrement, les yeux brillant d'une lueur indéchiffrable. « Vous n'avez aucune raison de me faire confiance, Léna. Mais si vous voulez comprendre ce qui se passe autour de vous, alors je suis peut-être la seule personne prête à vous dire la vérité. »
Elle resta silencieuse, partagée entre son instinct de prudence et cette curieuse fascination pour cet homme qui semblait capable de remettre en question tout ce qu'elle croyait savoir.
Chapitre 3
Léna se retrouva au café choisi par Gabriel, une petite adresse discrète, loin des lieux où elle avait l'habitude de se rendre. Il avait précisé que ce serait un endroit tranquille, où ils pourraient parler sans attirer les regards indiscrets. Mais en arrivant, Léna se demanda si elle n'avait pas fait une erreur en acceptant de venir. Elle ignorait ce que Gabriel voulait vraiment d'elle, et les mises en garde de son père résonnaient encore dans son esprit.
Le serveur lui apporta un café noir qu'elle sirota, luttant pour contenir son appréhension. Elle regarda par la fenêtre, observant les passants, tentant de se convaincre qu'elle maîtrisait la situation. Pourtant, l'idée de revoir Gabriel la troublait plus qu'elle ne voulait l'admettre.
Enfin, elle le vit entrer dans le café. Il se dégageait de lui une aura imposante, presque magnétique. Gabriel balaya la salle du regard, la repérant instantanément. En s'approchant d'elle, il esquissa un sourire qui semblait vouloir la mettre à l'aise, mais Léna ne pouvait s'empêcher de rester sur ses gardes. Elle sentait qu'avec cet homme, chaque geste et chaque mot étaient soigneusement calculés.
Il s'assit en face d'elle, ajustant légèrement sa veste sombre. « Merci d'être venue, Léna, » dit-il doucement, sa voix basse résonnant avec une certaine chaleur.
Elle hocha la tête, essayant de cacher son trouble. « Je n'ai pas beaucoup de temps, Gabriel. Alors, de quoi vouliez-vous parler ? »
Il la regarda longuement, comme s'il cherchait à déchiffrer chacune de ses pensées. « Je sais que tout cela vous paraît étrange. Mais je voulais vous parler sans le poids des regards de votre famille. J'aimerais que vous ayez une vision plus... complète de la situation. »
Elle plissa les yeux, intriguée mais méfiante. « La situation ? Vous parlez de quoi, exactement ? »
Gabriel posa ses mains sur la table, l'observant avec une intensité troublante. « Léna, vous avez grandi dans un monde où tout semble parfaitement ordonné. Mais il y a des aspects de cet univers que votre père ne vous a jamais montrés. Des choses qu'il préfère garder cachées, même à vous. »
Elle sentit son cœur battre plus fort. « Mon père n'a pas à me cacher quoi que ce soit, » répliqua-t-elle, un brin d'irritation perçant dans sa voix.
Gabriel esquissa un sourire. « Peut-être. Mais cela n'empêche pas certains secrets d'exister, Léna. Vous êtes plus impliquée dans tout cela que vous ne le croyez. »
Elle fronça les sourcils, un mélange de colère et de confusion l'envahissant. « Pourquoi êtes-vous là, Gabriel ? Pourquoi cet intérêt soudain pour moi ? »
Il garda le silence pendant un moment, comme s'il pesait soigneusement ses mots. « Parce que je vous trouve... fascinante. Vous êtes différente de tout ce que j'ai connu. Et, d'une certaine manière, vous êtes liée à des affaires qui me concernent. »
Léna sentit le rouge lui monter aux joues, surprise par le compliment, mais elle ne voulait pas se laisser distraire. « Des affaires qui vous concernent ? Soyez plus clair. »
Gabriel s'inclina légèrement vers elle, réduisant la distance entre eux. « Votre famille et la mienne ont une histoire commune, une histoire marquée par des rivalités et des alliances. Je pense que vous avez le droit de savoir ce qui se passe autour de vous, mais cela n'est pas facile à expliquer. »
Elle croisa les bras, le fixant d'un regard déterminé. « Vous parlez de rivalités ? Et de quelles alliances est-ce que vous parlez ? »
Il sourit, un sourire énigmatique qui accentuait la part de mystère autour de lui. « Tout n'est pas bon à savoir d'un coup. Je voulais juste commencer à éclairer certaines choses, vous donner une idée du contexte. »
Léna le regarda, partagée entre la frustration et l'intrigue. Elle sentait qu'il la manipulait, qu'il ne disait que ce qui l'arrangeait pour éveiller sa curiosité. Et pourtant, malgré elle, elle se sentait envoûtée, attirée par cet homme qu'elle ne comprenait pas.
Elle inspira profondément, cherchant à se donner une contenance. « Écoutez, Gabriel. Mon père m'a demandé de rester loin de vous. Et je sais qu'il y a une raison derrière ça. Alors si vous voulez que je reste, il va falloir que vous soyez honnête avec moi. »
Il eut un léger rire, presque imperceptible, et un éclat amusé brilla dans ses yeux. « Vous êtes décidément bien plus directe que je ne l'avais imaginé. Très bien, je vous en dirai davantage. Mais tout d'abord, j'aimerais savoir quelque chose... Que savez-vous réellement de l'histoire de votre famille ? »
Léna plissa les yeux. « Ce que n'importe qui sait, je suppose. Mon père a bâti un empire, il est respecté et... peut-être craint, parfois. Mais ce sont les affaires, et je n'ai rien à voir avec tout ça. »
Gabriel secoua doucement la tête. « C'est là que vous vous trompez, Léna. Vous avez bien plus à voir avec tout cela que vous ne le pensez. Vous êtes une Moreau, et cela a une signification, qu'importe si vous le souhaitez ou non. »
Elle resta silencieuse, tentant de comprendre où il voulait en venir. Il semblait y avoir quelque chose de plus profond, de plus personnel dans ce qu'il disait, et elle se demanda un instant si elle n'avait pas été trop rapide à écarter les mises en garde de son père.
« Je ne suis pas ici pour vous faire peur, » reprit-il calmement. « Mais je pense que vous méritez de connaître les vérités qui se cachent derrière le monde dans lequel vous avez grandi. Et j'aimerais être celui qui vous aide à les découvrir. »
Elle sentit ses défenses s'ébranler sous le poids de ses mots, mais elle garda un visage impassible, refusant de lui montrer qu'il l'atteignait.
« Pourquoi moi ? » murmura-t-elle finalement, presque malgré elle. « Pourquoi cela vous importe-t-il autant ? »
Gabriel baissa les yeux un instant, avant de les relever pour plonger son regard dans le sien. « Parce que je me reconnais en vous, Léna. Vous avez grandi dans l'ombre d'un homme puissant, tout comme moi. Et tout comme vous, j'ai cherché à comprendre le monde complexe dans lequel j'évolue. Nous avons peut-être plus de points communs que vous ne le croyez. »
Elle resta figée, absorbant ces paroles. Une part d'elle refusait de croire qu'ils pouvaient être si semblables, mais une autre, plus silencieuse, reconnaissait cette vérité. Elle avait souvent ressenti ce poids, celui de l'attente de son père, des responsabilités qu'il semblait vouloir lui transmettre sans jamais en dire plus.
Elle détourna le regard, comme pour se protéger de l'intensité de leurs échanges. « Vous savez, Gabriel... peut-être que vous avez raison. Peut-être que je devrais en apprendre davantage. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir vous faire confiance. »
Il sourit, un sourire doux, presque rassurant. « C'est normal. Je ne vous demande pas de me faire confiance tout de suite. Je vous demande juste de garder l'esprit ouvert. »
Elle acquiesça, le cœur battant encore plus fort. Malgré elle, elle était séduite par cet homme, par son assurance, par le mystère qu'il représentait. Il éveillait en elle des émotions contradictoires, un mélange d'attraction et de méfiance.
Ils passèrent encore quelques minutes à parler de tout et de rien, le ton de la conversation s'adoucissant peu à peu. Gabriel se montrait charmant, drôle, et Léna se surprit à sourire, oubliant presque les avertissements de son père. Mais elle restait vigilante, consciente que cet homme, pour charismatique qu'il soit, représentait une énigme dangereuse.
Quand il fut temps de se séparer, Gabriel se leva, s'inclinant légèrement pour lui dire au revoir. « J'espère que nous pourrons nous revoir bientôt, Léna. Peut-être que, la prochaine fois, vous serez prête à en apprendre encore plus. »
Elle acquiesça, le cœur lourd de questions non résolues. Elle savait qu'elle avait franchi un point de non-retour en acceptant ce rendez-vous. En quittant le café, elle ne put s'empêcher de jeter un dernier regard en arrière, le voyant la regarder, un léger sourire aux lèvres.
Dans le fond de son cœur, Léna sentait que cette rencontre venait de changer quelque chose en elle. Elle ne savait pas encore si elle avait fait le bon choix, mais elle était prête à aller plus loin, à chercher les réponses qu'il lui avait promises.