Alors que je rendais mon dernier souffle sur mon lit d'hôpital, Darlene, ma femme depuis des décennies, se penchait non pas pour me réconforter, mais pour me demander d'être enterrée auprès de Kyle, son « seul et unique amour ».
Mon corps givré par la maladie se rappela alors un autre brasier, celui de l'incendie que Darlene avait déclenché pour sauver un stupide portrait de son cher Kyle, me laissant périr dans les flammes, sans un regard.
Seule Juliette Larson, la femme à la robe rouge, cette énigme, s'était jetée dans l'enfer pour me repousser avant l'effondrement, me sacrifiant sa propre vie sans explication.
Ma vie entière n'avait été qu'une vaste farce, un dévouement aveugle à une femme qui n'avait jamais cessé d'en aimer un autre, le monstre même qui se prétendait mon demi-frère.
La rage et le regret m'étouffaient, mais à ma mort, une lumière aveuglante est apparue.
Je me suis réveillé, non pas dans l'au-delà, mais en costume de marié, le jour de mes noces avec Darlene, au moment où la mariée venait de prendre la fuite avec Kyle. Face à leur trahison éhontée, mon regard a balayé la salle et s'est posé sur elle, Juliette, assise seule dans un coin, vêtue d'une robe rouge provocante. Sans hésiter, j'ai traversé la foule silencieuse et lui ai demandé : « Juliette Larson, voulez-vous m'épouser ? »
L'odeur stérile de la chambre d'hôpital m'agressait les narines, un rappel brutal de ma fin solitaire. J'avais cinquante ans, un mariage de convenance derrière moi, et un corps usé par le temps et les regrets. Darlene, ma femme, se tenait près de mon lit, son visage marqué non pas par le chagrin, mais par une impatience à peine voilée.
« Alan, » sa voix était froide, comme toujours, « quand tu seras parti, je veux être enterrée à côté de Kyle. C'est mon seul et unique amour. »
Kyle. Mon demi-frère. Mort jeune, mais éternellement vivant dans son cœur.
Toute ma vie, un dévouement aveugle, n'avait été qu'une vaste plaisanterie. J'avais tout donné à une femme qui n'avait jamais cessé d'en aimer un autre.
Une autre image a surgi dans mon esprit fatigué. Juliette Larson. La femme à la robe rouge, celle qui était morte pour me sauver. Un incendie criminel, déclenché par les rivaux de Darlene. Je me souviens encore de Darlene, choisissant de sauver un stupide portrait de Kyle des flammes, me laissant, moi, son mari, et sa propre famille, suffoquer.
Juliette, elle, s'était précipitée à l'intérieur. Elle m'avait poussé dehors avant que le plafond ne s'effondre. Je n'ai jamais su pourquoi.
Mon dernier souffle fut un murmure de son nom.
Si seulement j'avais eu une autre chance. Si seulement je n'avais pas été si aveugle.
Puis, une lumière aveuglante.
Je me suis réveillé, non pas dans un lit d'hôpital, mais sur une chaise, dans une suite luxueuse d'un château de la Loire. Le son de la musique classique flottait dans l'air. J'étais en costume de marié.
C'était le jour de mon mariage.
Un coup frappé à la porte m'a fait sursauter. Un valet de pied est entré, le visage blême.
« Monsieur Evans, la mariée... Mademoiselle Gordon... elle s'est enfuie. »
Je savais exactement où elle était. Avec Kyle. Il avait menacé de se jeter dans la Loire si elle ne le rejoignait pas, un chantage émotionnel qu'il maîtrisait à la perfection.
Dans ma première vie, j'avais ressenti une humiliation profonde, une colère sourde. Cette fois, un immense soulagement m'a envahi. C'était ma porte de sortie.
Mon regard a balayé la salle, ignorant les murmures choqués des invités. Et je l'ai vue.
Juliette. Assise dans un coin, seule, magnifique dans une robe rouge provocante qui défiait toutes les conventions de ce mariage arrangé. Ses yeux, pleins d'une inquiétude que je n'avais jamais comprise auparavant, étaient fixés sur moi.
Je me suis levé, j'ai traversé la foule silencieuse et je me suis arrêté devant elle.
« Juliette Larson, » ai-je dit, ma voix claire et forte, « voulez-vous m'épouser ? »
Ses yeux se sont écarquillés, un mélange de choc et d'incrédulité. Ses lèvres, peintes d'un rouge assorti à sa robe, se sont entrouvertes.
« Moi ? » a-t-elle murmuré, comme si elle ne pouvait pas y croire.
« Oui, vous. » J'ai insisté, un léger sourire aux lèvres. « Aujourd'hui. Maintenant. »
Le silence dans la grande salle du château était assourdissant. Tous les regards étaient tournés vers nous, un mélange de confusion et de jugement. Le père de Darlene, un homme imposant habitué à ce que tout lui obéisse, s'est approché, le visage rouge de fureur.
« Evans, qu'est-ce que cela signifie ? Où est ma fille ? »
Avant que je puisse répondre, mon propre père, Richard Evans, m'a attrapé par le bras. Sa poigne était de fer.
« Alan, arrête cette mascarade immédiatement. Va chercher Darlene. Ne nous humilie pas davantage. »
Je me suis dégagé de son emprise avec une force qu'il ne me connaissait pas.
« Darlene a fait son choix, » ai-je dit calmement. « Elle a choisi Kyle. Je ne la forcerai pas. »
Mon père m'a regardé comme si j'étais devenu fou. « De quoi parles-tu ? Kyle est son cousin par alliance, ils sont proches, c'est tout. »
Je savais la vérité. Je savais que leur relation était bien plus que fraternelle. Je savais que Darlene était incapable d'avoir des enfants, un secret bien gardé qui arrangeait ma belle-mère, désireuse que seul son fils Kyle hérite de tout.
« Peu importe, » ai-je continué, mon regard ne quittant pas Juliette. « La cérémonie est prête. Les invités sont là. Je me marie aujourd'hui. »
Mon père a suivi mon regard. Son expression est passée de la colère au mépris le plus total en voyant Juliette.
« Avec elle ? La bohème ? La scandaleuse ? Cette fille qui traîne avec n'importe qui ? Tu as perdu la tête. »
Juliette a baissé les yeux, blessée par ses paroles. Je savais que sa réputation était une armure qu'elle s'était forgée pour repousser les prétendants indésirables, pour se protéger. Pour me protéger, d'une certaine manière, même si je ne l'avais compris que trop tard.
« C'est mon choix, » ai-je affirmé.
« Si tu épouses cette dépravée, » a sifflé mon père, sa voix basse et menaçante, « ne considère plus la famille Evans comme la tienne. Tu seras déshérité. Tu n'auras plus rien. »
Une gifle a claqué dans le silence. Ma joue a brûlé. Dans ma vie passée, j'aurais baissé la tête, j'aurais obéi.
Pas cette fois.
J'ai touché ma joue, un sourire glacial aux lèvres. « Parfait. C'est exactement ce que je veux. »
La stupeur s'est peinte sur le visage de mon père. Il ne s'attendait pas à une telle rébellion.
Soudain, Juliette s'est levée. Elle s'est placée entre mon père et moi, son corps frêle vibrant d'une fureur protectrice.
« N'osez plus jamais poser la main sur lui, » a-t-elle dit, sa voix tranchante comme du verre brisé. Elle a attrapé sa main, celle qui venait de me frapper, et l'a serrée avec une force surprenante. « Vous n'en avez pas le droit. »
Mon cœur a raté un battement. Personne, jamais, ne m'avait défendu de la sorte.
Je me suis tourné vers le prêtre, qui observait la scène, pétrifié.
« Monsieur le curé, nous pouvons commencer. »
Mon père, vaincu, a reculé, marmonnant des menaces. La famille Gordon, humiliée, a quitté la salle en trombe, suivie par la plupart des invités, soucieux de ne pas s'aliéner deux des plus puissantes familles de la région.
La grande salle s'est vidée, ne laissant que quelques amis de Juliette et le personnel du château.
J'ai pris la main de Juliette. Elle tremblait légèrement.
« Je le veux, » ai-je murmuré, en la regardant dans les yeux.
Ses yeux se sont remplis de larmes, mais elle a souri. Un sourire radieux qui a illuminé la pièce.
« Oui, » a-t-elle répondu. « Je le veux. »
Nous avons échangé nos vœux devant une assemblée clairsemée, mais pour la première fois de mes deux vies, je me sentais complet.
Après la cérémonie, nous avons quitté le château sans un regard en arrière. Nous sommes montés dans sa vieille voiture de sport et avons roulé vers Paris, vers son appartement avec vue sur la Seine. Vers notre nouvelle vie.