J' avais consacré toute ma vie à la famille Lefèvre, espérant enfin épouser Camille, la femme que j' aimais depuis mon enfance.
Mais à mon réveil, cette fois, le soleil de Bourgogne me piquait les yeux d' une vérité atroce.
J' étais revenu le jour de nos fiançailles, avec la mémoire de ma vie précédente : la trahison de Camille et de Lucas, notre fils qui n'était pas le mien, et ma mort, seul et ruiné, à soixante-dix ans.
Son sourire n'était plus celui de l'amour, mais un masque de haine que j' avais déjà vu, juste avant ma faillite et ma mort.
Comment pouvais-je être à nouveau pris au piège de ce destin machiavélique ?
Non, cette fois, j' allais briser ce cycle, non par la vengeance, mais par une coupure nette et radicale.
Ainsi, devant tous les invités médusés, j' ai fait mon choix.
J'ai retiré mes fiançailles, laissant ma place à Lucas, l'homme qu'elle a toujours aimé, et ai quitté ce domaine qui m'avait tout pris.
Le lendemain, cette «coupe nette» est devenue une humiliation publique orchestrée : Lucas et Camille m' ont forcé à partir «sans rien».
Alors, là, devant eux, j'ai énuméré les millions d'euros que j'avais apportés à leur domaine.
Puis, symbole ultime de ma rupture, j'ai ôté mes vêtements de marque, leur rendant tout ce qui venait d'eux.
Je suis sorti de la propriété en sous-vêtements, sous les flashs des paparazzis, sans un regard en arrière, libre de ce poids.
Alors que je pensais tout avoir perdu, une voiture luxueuse s'est arrêtée devant moi, me tendant une main inattendue vers un tout nouvel avenir.
J' ai vécu une vie entière pour la famille Lefèvre, et en retour, j' ai été trahi et je suis mort seul.
Quand je me suis réveillé, le soleil de Bourgogne piquait mes yeux. J' étais de retour dans le grand salon du domaine Lefèvre, le jour de l' annonce de mes fiançailles avec Camille.
Dans ma vie précédente, ce jour-là, j' étais rempli de joie. Je pensais que des décennies de dévouement allaient enfin payer, que j' allais épouser la femme que j' aimais depuis l' enfance.
Mais cette fois, je savais ce qui se cachait derrière son sourire.
Dans cette autre vie, après notre mariage, j' ai travaillé sans relâche pour transformer le vignoble familial en une marque de luxe mondiale. J' ai tout donné.
Puis, à soixante-dix ans, sur son lit de mort, elle m' a tout avoué. Notre fils n' était pas le mien, mais celui de Lucas, mon rival d' enfance, mort jeune dans un accident. Elle m' a dit que son dernier vœu était que les cendres de Lucas soient placées dans le caveau familial, à ma place.
Son testament me laissait sans rien.
Le choc m' a tué. Une crise cardiaque.
Maintenant, je suis de retour.
Je regarde autour de moi. Monsieur Lefèvre, le père de Camille, me sourit, l' air fier. Il m' a toujours considéré comme un fils. Lucas est à côté de lui, son visage crispé par la jalousie.
Et puis il y a Camille.
Elle me regarde. Son visage est magnifique, comme toujours. Mais ses yeux... je vois la même haine froide que celle qu' elle m' a montrée avant ma mort.
Je comprends alors.
Elle aussi, elle se souvient de tout.
Elle se souvient de m' avoir trahi, de m' avoir laissé mourir seul. Et elle est prête à recommencer.
Le majordome s' éclaircit la gorge.
« Il est temps pour mademoiselle Camille de faire son choix. »
Tous les regards se tournent vers elle. Elle ouvre la bouche, un sourire cruel se dessine sur ses lèvres. Elle va m' humilier publiquement.
Mais cette fois, je ne la laisserai pas faire.
Je fais un pas en avant, avant qu' elle ne puisse dire un mot.
« Monsieur Lefèvre, Camille, Lucas. »
Ma voix est calme, mais elle coupe le silence.
« Je me retire. »
Le choc est total. Le sourire de Camille se fige. Monsieur Lefèvre me regarde, incrédule.
« Adrien, que dis-tu ? »
« J' ai passé ma vie ici, mais je réalise que je ne suis pas digne de Camille. Le domaine Lefèvre a besoin de quelqu' un qui partage son sang, son histoire. »
Je me tourne vers Lucas.
« Lucas est ce choix. Je lui laisse ma place. »
Je m' incline profondément.
« Je vous souhaite tout le bonheur du monde. »
Puis, sans un regard en arrière, je me retourne et je quitte le salon. Je n' entends pas les murmures choqués, ni les appels de Monsieur Lefèvre.
Je sais seulement que Camille ne m' a pas arrêté. Elle a eu ce qu' elle voulait.
Elle est libre de retrouver Lucas, l' homme qu' elle a toujours aimé.
Et moi, je suis enfin libre d' elle.
Le lendemain matin, mon départ n' était plus un secret.
Les magazines people et les réseaux sociaux étaient inondés de photos. Des photos de Camille et Lucas, s' embrassant passionnément dans les vignes, le soleil couchant derrière eux.
Le titre était partout : « L' héritière des Lefèvre choisit l' amour véritable ! L' histoire d' un amour d' enfance enfin révélée. »
J' ai regardé les photos sur mon vieux téléphone, assis dans la petite chambre que j' occupais au-dessus des chais. C' était rapide. Lucas n' avait pas perdu de temps.
La porte s' est ouverte brusquement.
Camille est entrée, suivie de Lucas qui la tenait par la taille, un air triomphant sur le visage.
« Adrien. »
Sa voix était froide, comme si elle s' adressait à un étranger.
« Lucas et moi allons nous fiancer. Il va prendre en charge la gestion du domaine à mes côtés. »
Je n' ai rien dit. J' attendais la suite.
« Le projet avec les hôtels de luxe à Monaco, » a-t-elle continué, « je veux que tu le lui cèdes. Immédiatement. »
Ce projet, c' était mon bébé. Des mois de négociations personnelles, un contrat qui allait propulser le domaine Lefèvre dans une autre dimension.
« C' est un projet complexe, Camille. Les contacts, les détails... »
« Donne-lui les dossiers, » a-t-elle coupé. « Lucas est parfaitement capable. »
Lucas a souri, un sourire arrogant.
« Ne t' inquiète pas, Adrien. Je sais comment parler aux gens importants. Ce n' est pas comme si tu étais le seul à savoir faire du vin. »
Je les ai regardés, tous les deux. Ils étaient si sûrs d' eux. Si impatients de me voir partir.
J' ai hoché la tête lentement.
« Très bien. »
Je me suis levé et je suis allé dans le bureau de Monsieur Lefèvre. Ils m' ont suivi.
Le vieil homme était assis à son bureau, l' air fatigué. Il avait dû se disputer avec sa fille toute la matinée.
« Papa, Adrien a accepté de tout laisser à Lucas. »
Monsieur Lefèvre a levé les yeux vers moi, une lueur de tristesse dans le regard.
« Adrien... mon garçon... Tu n' es pas obligé. Ce projet, c' est toi... »
« C' est ma décision, Monsieur Lefèvre, » ai-je dit doucement.
J' ai posé les épais dossiers du projet Monaco sur le bureau. Puis, j' ai détaché de mon cou le tastevin en argent, le symbole de mon rôle d' œnologue en chef. Je l' ai posé sur les dossiers.
Le silence dans la pièce était lourd.
Lucas s' est approché, a pris le tastevin et l' a fait tourner entre ses doigts.
« Maintenant que c' est réglé, » a-t-il dit, son regard fixé sur moi. « La tradition veut qu' un protégé déchu quitte le domaine sans rien emporter de ce que la famille lui a donné. »
Il a fait une pause, savourant son pouvoir.
« Tu vas partir d' ici sans rien. »
J' ai tourné mon regard vers Camille. Elle regardait par la fenêtre, évitant mes yeux. Son silence était une réponse.
Elle était d' accord.