Juliette m'a dit que c'était fini, ses mots tranchants comme le verre brisé sous nos pieds.
Après dix ans à la servir, dont un an comme son amant, j'étais redevenu son simple garde du corps, son jouet cassé.
Elle allait épouser Brandon, cet homme cruel qui prenait plaisir à m'humilier, et elle, elle fermait les yeux, voire l'encourageait.
Jour après jour, Brandon me dégradait, et Juliette regardait, son sourire parfait figé de l'indifférence.
Puis vint l'attaque, et son ordre glacial : « Kyle ! Protège Brandon ! Sa vie est plus importante que la tienne ! »
J'ai obéi, comme toujours, me jetant devant la lame pour son fiancé, l'homme qu'elle aimait plus que le mien.
Mais Brandon m'a poussé vers le couteau, s'assurant que je subisse le coup fatal.
Le sang a coulé, ma vie s'est échappée, et ma dernière pensée fut pour elle, mission accomplie, encore.
Je me suis réveillé pour qu'elle utilise mon sang, mon essence vitale, afin de sauver son précieux Brandon.
Elle m'a même enfoncé un scalpel dans la poitrine quand je lui ai refusé un ultime sacrifice, me jetant ensuite au cachot.
Comment a-t-elle pu faire ça ? Comment l'amour que je lui portais a-t-il pu être une telle illusion ?
Malgré chaque blessure, chaque trahison, mon cœur brisé était encore enchaîné à elle, mais cette nuit-là, je savais que ma liberté était à ce prix.
Le jour de son mariage, j'ai traversé le chemin de verre brisé, chaque éclat dans ma chair symbolisant la fin d'une décennie de servitude et d'un amour brisé.
Je marchais vers l'inconnu, laissant derrière moi le fantôme de l'homme que j'avais été et la femme qui m'avait détruit.
Mais ce n'était pas la fin, seulement le début.
La nuit était silencieuse, seulement troublée par le bruit des vagues qui se brisaient contre les rochers en contrebas de la villa. Kyle Evans se tenait immobile dans la chambre, le corps tendu. La chaleur du corps de Juliette Moore était encore sur les draps.
Elle était assise sur le lit, le dos nu tourné vers lui, sa silhouette parfaite dessinée par la lumière de la lune. Elle a allumé une cigarette, un geste lent et calculé.
« C'est fini, Kyle. »
Sa voix était calme, sans aucune émotion.
Kyle n'a pas répondu. Il a senti son cœur se serrer dans sa poitrine. Dix ans qu'il la servait. Un an qu'il était son amant. Son jouet.
« Brandon arrive demain. Nous allons nous marier la semaine prochaine. »
Elle a écrasé sa cigarette dans le cendrier en cristal.
« Tu redeviendras mon garde du corps. Juste mon garde du corps. »
Chaque mot était un coup. Il a baissé la tête, ses poings serrés si fort que ses jointures sont devenues blanches. Il a ravalé la douleur, la colère, l'humiliation.
« Oui, Madame. »
Sa propre voix lui a semblé étrangère.
Il s'est agenouillé, comme on le lui avait appris, un genou à terre, la tête baissée. C'était le protocole. La fin d'une mission, la fin d'une relation.
« Je vous souhaite tout le bonheur du monde, Madame. »
Juliette n'a pas tourné la tête. Elle a regardé par la fenêtre les nuages qui commençaient à s'amonceler au-dessus de la mer. Un orage se préparait.
« Il va pleuvoir, » a-t-elle dit, comme si de rien n'était. « Tu devrais rentrer. Ne prends pas froid. »
Un réconfort vide. Une pitié insultante.
Elle s'est levée, a enfilé une robe de soie et a quitté la chambre sans un regard en arrière. Elle allait vérifier que la chambre de son fiancé était prête. Sa priorité.
Kyle est resté agenouillé sur le sol froid, seul. Des images de son passé ont défilé dans son esprit. Le froid de l'orphelinat à Marseille, la faim, la peur. Et puis Juliette. Elle était venue le chercher, une jeune femme à peine plus âgée que lui, mais déjà si puissante. Elle lui avait donné un foyer, de la nourriture, une éducation. Elle l'avait formé pour devenir son ombre, son protecteur.
Il était tombé amoureux d'elle, de sa sauveuse. Un amour secret, désespéré, qu'il n'avait jamais osé avouer. C'est pour ça qu'il avait accepté de devenir son amant. Chaque nuit passée avec elle était un rêve volé, un instant précieux avant que la réalité ne le rattrape.
Il a sorti son téléphone. Un message non lu l'attendait. C'était une agence de sécurité privée de Monaco. "Nous avons une piste concernant votre famille biologique. Contactez-nous."
Une porte de sortie. Une lueur d'espoir dans les ténèbres. Il ne pouvait plus rester ici. Il ne pouvait plus la regarder épouser un autre homme, le servir jour après jour en sachant qu'il n'était plus rien pour elle. Il devait partir.
Le lendemain matin, Kyle a demandé à voir le chef de la sécurité de Juliette, un homme massif nommé Victor. Il lui a annoncé sa décision de démissionner.
Victor l'a regardé avec des yeux froids.
« Tu connais les règles, Evans. On ne quitte pas le service de Madame Moore comme ça. C'est une trahison. »
« Je connais les règles, » a répondu Kyle, le visage impassible.
« La 'marche du verre'. Pour prouver que tu pars sans garder de secrets. Pour que les cicatrices te rappellent ta loyauté passée. »
La marche du verre était un rituel barbare. Un chemin de verre brisé sur lequel le démissionnaire devait marcher pieds nus. Une punition qui laissait des marques à vie.
« J'accepte, » a dit Kyle sans hésiter.
« Quand ? »
« Le jour du mariage. Personne ne fera attention à moi ce jour-là. Je partirai discrètement. »
Victor a hoché la tête, un rictus sur les lèvres.
Plus tard dans la journée, Brandon Palmer est arrivé. Il était grand, mince, avec un air maladif et des yeux cruels. Il a immédiatement repéré Kyle.
Kyle observait de loin Juliette accueillir son fiancé. Elle lui souriait, un sourire parfait, mais ses yeux étaient froids. Elle a pris son bras, l'a conduit à l'intérieur de la villa. Kyle était invisible.
Alors que Kyle portait les bagages de Brandon, ce dernier l'a arrêté dans le couloir.
« Toi, » a dit Brandon d'une voix traînante. « Tu es le chien de Juliette, n'est-ce pas ? »
Kyle n'a pas répondu.
« J'ai entendu dire que tu étais très dévoué. Agenouille-toi. »
Kyle a posé les valises et s'est agenouillé.
Brandon a ricané. Il a pris une braise encore chaude de la cheminée avec une pince et l'a approchée du visage de Kyle.
« Tu sens ça ? C'est le pouvoir. »
Il a laissé tomber la braise sur le dos de la main de Kyle. La chair a grésillé. La douleur était intense, mais Kyle n'a pas bougé, n'a pas émis un son.
Juliette est arrivée à ce moment-là. Elle a vu la scène.
« Brandon, chéri, arrête de jouer. Le personnel est là pour nous servir, pas pour t'amuser. »
Elle a pris Brandon par le bras, l'éloignant. Elle n'a pas regardé Kyle, n'a pas demandé s'il allait bien. Elle a choisi son fiancé.
Kyle s'est relevé, la main brûlée, le cœur en cendres. Il est allé dans sa petite chambre, dans l'aile du personnel. Il n'avait pas de trousse de secours. Les gardes du corps n'étaient pas censés se blesser.
Plus tard cette nuit-là, alors qu'il essayait de dormir malgré la douleur, la porte de sa chambre s'est ouverte doucement. C'était Juliette. Elle n'a rien dit. Elle a posé une pommade cicatrisante sur sa table de chevet et est repartie aussi silencieusement qu'elle était venue.
Une lueur de pitié. Une insulte de plus.