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Le Foudre-diamant

Le Foudre-diamant

Auteur:: promotion
Genre: Romance
La première Lune rouge du vingt-et-unième siècle empourpre le ciel d'Auvergne. Thibaut tombe éperdument amoureux de Johanne-Rose dont il est officiellement le demi-frère. Agent secret d'une secte diabolique, il a pour mission de voler des vestiges antédiluviens puis de libérer la cruelle reine Kickmongwuity. Cette opération échoue et il disparaît dans les répliques d'un tsunami. Treize ans après, il réapparaît sous une autre forme charnelle. Comment est-ce possible ? Johanne-Rose va-t-elle reconnaître l'homme qu'elle aime ? À PROPOS DE L'AUTEURE Passionnée d'archéologie antédiluvienne, Léonce Caliel en nourrit son imaginaire. Ainsi, elle nous propose Le Foudre-diamant, empreint de romance fantastique et de mythe revisité.

Chapitre 1 No.1

Première partie

Le certificat de vie

Chapitre 1Noël solaire

Un Noël sans neige s'annonçait le soir du vingt-quatre décembre 1998. Depuis plusieurs minutes, des centaines de regards étonnés se levaient vers la voûte céleste, noyée sous des milliards de flashs aveuglants.

Le décor changeait constamment, des voilages irisés s'envolaient de fenêtres inexistantes dans un ciel silencieux. Subitement, un tsunami de vagues pourpres submergea le ciel.

La grande roue installée place de Jaude tournait dans cet univers étrange, drapé de mousseline fluorescente. Une salve de sifflements et d'applaudissements s'élevaient des nacelles qui effleuraient cet octopode psychédélique.

Les artisans du marché de Noël situé place de la Victoire conversaient sur ce phénomène inconnu. Un groupe de trois SDF profita de la distraction occasionnée par l'évènement pour chaparder quelques bouteilles de vins millésimés et autres spécialités gastronomiques à l'insu des commerçants.

- Bon sang, grouille-toi Louis, avant qu'on se fasse courser ! J'ai pas envie de passer le réveillon en cellule comme l'année dernière. Tu te souviens ? Ces salopards de flics nous ont confisqué nos victuailles et se sont goinfrés devant nous en se marrant !

- Jacky, je ne vois plus Camille ! Mince alors, elle s'est probablement perdue dans la foule.

- Tant pis, elle sait où nous rejoindre de toute façon. Ne perdons pas de temps, j'ai trop la dalle !

Des fumées noires se dégagèrent d'un transformateur électrique installé à la sortie de la ville. Un brouhaha de foule couvrit les sifflets d'admiration.

Les rangées de guirlandes et les lumières des boutiques de la zone piétonnière s'éteignirent sans préavis. Des cris et des gémissements d'angoisse parvenaient des nacelles de la grande roue qui s'était immobilisée brusquement. Pourtant, il faisait clair comme en plein jour.

Un bouchon de plusieurs dizaines de voitures obstruait la rue principale, engendré par un conducteur qui s'était évanoui au volant. Depuis plusieurs minutes, les klaxons s'exaspéraient sans obtenir satisfaction.

Solange croisa un individu sur le trottoir qui se convulsait, tenant son téléphone portable en main qu'il venait d'activer pour alerter les secours. Il perdit connaissance et chuta sur le sol, les yeux fixes. Elle essaya de le ranimer en lui pratiquant les gestes de premiers secours ; mais chose étrange, il se consumait comme une bougie, frappé d'un phénomène rarissime de combustion humaine spontanée. Un crémier, qui observait la scène de l'intérieur de sa boutique, sortit précipitamment avec une couverture pour étouffer le feu sur la victime.

- Merci, monsieur Langlois. Vite, il faut appeler les pompiers, cet homme est en arrêt cardiaque.

Des surtensions parcouraient les câbles électriques fixés le long des murs des échoppes, lesquels se mirent à grésiller. Ces feux-follets déchaînèrent des scènes de panique, des bousculades. Quelques personnes devenues hystériques s'affalèrent dans un salmigondis de cartons éventrés dégoulinant de sauces diverses et variées.

Un camion de pompiers s'immobilisa en haut de l'artère principale qui se trouvait pour l'heure paralysée par ce chaos généralisé. Un bataillon descendit du véhicule plusieurs civières pour administrer les premiers soins aux blessés.

- Madame, je vous remercie de vous être occupée de cet homme, mais malheureusement il est mort. C'est incroyable, son corps s'est calciné sans comburant !

Un jet privé apparut dans le ciel en zigzaguant comme désorienté. Après de sévères ratés, les moteurs prirent feu l'un après l'autre et des éclairs bombardèrent la carlingue sans relâche. Thibaut Valcivière, s'éjecta de l'appareil et ouvrit son parachute quelques secondes avant que son avion ne se fracasse sur un entrepôt désaffecté. Une déflagration souffla entièrement le bâtiment qui s'effondra sur lui-même comme un château de cartes. Un champignon constitué de particules ionisées s'éleva à son emplacement puis s'évapora dans l'atmosphère. Des milliers de corpuscules lumineux fusionnèrent pour constituer des fantômes affamés qui s'élancèrent vers le cœur de la ville.

Au-dessus de la gare, un dôme transparent s'élevait lentement et vibrait comme une énorme sphère de savon irisée, fixée sur la tige d'un souffleur à bulles. Il éclata subitement dans une longue détonation dont l'écho résonna jusque-là ville de Riom, située à quinze kilomètres. Deux rames d'un TGV furent propulsées à une dizaine de mètres au-dessus du sol et retombèrent dans un vacarme assourdissant. Une onde de choc se propagea dans le sous-sol sur plusieurs kilomètres.

Le conducteur d'un break Audi sortait d'un parking proche, lorsqu'il fut surpris par les violentes secousses. Il perdit le contrôle de son véhicule et tamponna un camion stationné en face. Bernard, accompagné de sa fille Johanne-Rose, quittèrent aussitôt leur voiture pour se réfugier à l'intérieur d'un hôtel voisin.

Des personnes blessées jonchaient le sol depuis le hall d'entrée jusqu'au fond du restaurant. Le propriétaire et le personnel de service s'activaient à les soigner avec les trousses de secours. Toutes les chambres étaient occupées par les cas les plus graves. Un coursier de l'hôtel s'était rendu à la caserne de pompiers pour réclamer une intervention rapide

Johanne-Rose s'approcha d'un homme, âgé d'une quarantaine d'années, qui était inconscient, allongé sur la dernière banquette de la salle de réception. Elle s'empara d'un torchon propre sur une étagère et s'appliqua à lui nettoyer son visage ensanglanté. Il ouvrit les yeux un bref instant.

- Je suis mort et vous êtes un ange.

- Rassurez-vous, monsieur, vous êtes vivant. Le SAMU va bientôt venir vous chercher. Tenez bon !

- Mademoiselle, s'il vous plaît, restez près de moi.

- Quel est votre nom, monsieur ?

Il perdit connaissance avant d'avoir eu le temps de lui répondre.

Le père de la jeune fille s'accroupit près de la victime et lui tâta le pouls.

- Il semble commotionné et les pulsations sont faibles. J'espère qu'il va s'en sortir.

L'équipe du SAMU fit son entrée et se déploya rapidement sur les lieux. Johanne-Rose chercha discrètement des papiers d'identification sur l'homme blessé sans succès. En désespoir de cause, elle lui ôta sa médaille de baptême et la glissa dans la poche de son manteau.

- Johanne-Rose, laisse les urgentistes lui installer la perfusion ! Les minutes perdues dans sa prise en charge peuvent lui être fatales. Je suis étonné de te voir prodiguer les premiers soins à un inconnu. Aussi loin que je me souvienne, tu n'as jamais supporté la vue du sang.

- Jérôme, arme le défibrillateur cardiaque, on est en train de le perdre. Écartez-vous, mademoiselle.

- Un, deux, trois, je déchoque !

Johanne-Rose serra la médaille dans sa main et ressentit une émotion intense.

- C'est bon, le cœur est reparti. Il faut l'évacuer en priorité, son pronostic vital est engagé.

- Oh, papa ! une voix intérieure m'a sollicitée afin que je m'occupe de lui, c'était plus fort que moi. Je suis dévastée, j'aimerais tellement sauver cet homme.

- Pour le moment, nous ne pouvons qu'espérer qu'il survive. Rassure-toi, dans quelques minutes il sera hospitalisé en soins intensifs.

Johanne-Rose ouvrit sa paume de main et remarqua qu'un motif en forme de cœur s'y était imprimé.

La rue principale s'était maintenant vidée de sa tumultueuse population. Devant la vitrine d'un restaurant, une femme sans domicile fixe tremblait en claquant des dents. La peur lui attribuait la gestuelle d'un mime en fin de carrière. Solange était la seule spectatrice de cette scène pitoyable et affligeante. Un adolescent en proie à l'affolement heurta le mime qui laissa échapper son sac à dos usagé dont le contenu s'éparpilla sur le trottoir gris. Sans réfléchir aux conséquences de ses actes, Solange saisit le bras de la femme tout en scrutant son visage pétrifié et lui proposa de l'assister. Elle acquiesça de la tête, ramassa ses affaires puis les deux femmes se dirigèrent vers le sud. Au bout d'une vingtaine de minutes, elles atteignirent un quartier résidentiel où se dressait une bâtisse d'architecture contemporaine de couleur vert amande. Maintenant, le feu céleste pulsait dans le ciel

Chapitre 2 No.2

Solange soulagée referma la porte de sa maison. Son cœur battait la chamade et un sifflement auditif persistait malgré son éloignement du cataclysme. Une coupure électrique affectait le réseau et elle tâtonna maladroitement jusqu'au buffet du salon. Elle ouvrit le tiroir pour en sortir des bougies et une boîte d'allumettes. À travers la baie vitrée du salon, elle apercevait à l'horizon des dizaines de boules lumineuses qui dansaient dans les airs, comme si un esprit malfaisant agitait les ficelles de marionnettes macabres.

La femme dans la soixantaine retira sa capuche moyenâgeuse. Elle ressemblait à un moineau ébouriffé au plumage grisâtre, à l'effigie de certains personnages créés par Émile Zola.

Solange se sentit très mal à l'aise, nauséeuse. Elle n'arrivait plus ni à respirer ni à parler simultanément. Elle bégaya sa première phrase avant de poursuivre la conversation normalement.

- O... o... ooouf... je... je... pen... pense... que... que... nous l'a... vons... vons écha...ppé... belle ! Vous... vous... n'avez... rien... ma... madame ?

Une voix rocailleuse s'éveilla brusquement. Les cigarettes sans filtres avaient fait leur ravage au fil des ans, complices des mauvais jours.

- C'est la fin du monde ce soir !

- Il doit y avoir une explication logique à la catastrophe que nous venons de subir.

- La fin des temps n'est pas livrée avec une notice explicative, chère madame !

- Comment vous appelez-vous ?

- Camille, Camille de la rue des Acacias.

- Moi, c'est Solange Leuvah. Asseyez-vous dans ce fauteuil Camille, je vous en prie, vous semblez éreintée. Je ne peux pas vous offrir un café chaud, la cuisinière ne fonctionne plus. Je vais glisser quelques bûches dans la cheminée pour nous réchauffer. Je dois pouvoir dénicher au fond d'une armoire une vieille bouilloire pour vous préparer un thé. Prenez un plaid posé sur le canapé, vous grelottez.

Une heure du matin sonna à l'horloge. Le ciel s'apaisait et les couleurs s'estompèrent dans le ciel comme sur une aquarelle. La nuit reprit ses droits et effaça les dernières traces lumineuses. Camille et Solange éprouvaient un soulagement et la chaleur des tasses ranima les mains figées par le froid. Les deux femmes entamèrent la conversation qui se prolongea jusqu'à l'aube.

- Camille, c'est la deuxième catastrophe que j'affronte en quarante-huit heures. Ma mère est décédée dans son sommeil la nuit dernière. Aujourd'hui, à nouveau, le ciel me tombe sur la tête.

- Oh Solange, je ne savais pas ! je vous présente mes sincères condoléances. Vous étiez certainement affairée à préparer ses funérailles quand j'ai fait irruption dans votre vie, je suis désolée. Puis-je faire quelque chose pour vous aider en retour ?

- Vous êtes une personne attentionnée, je vous remercie Camille. Mais son sort est scellé, que dire de plus.

- Nous avons un point en commun, c'est le deuxième drame qui m'accable en vingt-deux ans. Autrefois, j'étais l'épouse d'un riche industriel clermontois. Il était veuf quand je l'ai rencontré en 1956. Malheureusement, il est mort d'un infarctus deux décennies plus tard. Ces fils nés d'une première union m'ont dépossédée de mon héritage en m'accusant d'avoir détourné de l'argent vers un compte fictif. Désargentée, je n'ai pu me payer un bon avocat pour prouver mon innocence. Celui qui me fut commis d'office s'avéra être un scélérat. Je l'ai suivi dans la rue après ma condamnation à deux ans de prison avec sursis. Il sortait du bureau de l'aîné des deux frères en tenant à la main une mallette probablement remplie d'argent. J'exècre mon beau-fils et j'ai longtemps brûlé d'envie de lui régler son compte une bonne fois pour toutes. Si le destin m'eût été favorable, il mangerait les pissenlits par la racine à l'heure actuelle.

- Camille, je suis émue de la confiance que vous m'accordez. C'est vrai, maintenant nous sommes liées par le destin. Je souhaite m'alléger d'un poids que j'ai sur la conscience. Je n'ai pas déclaré le décès de ma mère aux autorités et j'ai placé le corps à l'intérieur d'un caveau, situé dans une crypte sous la maison.

- Pardon, j'ai dû mal entendre ! Vous me dites que votre maman repose sous nos pieds ?

- C'est exact, elle adorait la crypte et la Vierge noire. De plus, un des caveaux était vide, la dalle de Paros au-dessus n'était pas cimentée. Je pense qu'ils ont été placés à cet endroit par la communauté de moines bénédictins qui vivaient dans l'abbaye, avant qu'elle ne soit détruite par les révolutionnaires.

- Pourquoi avez-vous agi de la sorte, Solange ? Quel intérêt avez-vous à cacher sa mort ?

- Euh... vous allez me détester si je vous avoue la vérité

- Solange, dans la panade où nous sommes et compte tenu de ma situation, je ne vais pas vous dénoncer.

- Voilà, ma mère Charlotte touchait une confortable pension de réversion qui améliorait notre quotidien. Actuellement, j'exerce en qualité de professeur d'histoire suppléante dans un lycée privé et mon salaire est dérisoire.

- Mais l'administration vérifie les fraudes et vous risquez gros. Je vous conseille de régulariser la situation en prétextant que la catastrophe vous a empêché d'organiser les funérailles.

- Camille, j'ai une autre solution qui me vient à l'esprit subitement et qui améliorerait votre quotidien.

- J'ai un mauvais pressentiment, Solange. Allez-y, crachez le morceau !

- Vous vous substituez à ma mère et je vous offre le gîte et le couvert.

- Vous n'y allez pas de main morte, ma fille. C'est un pacte diabolique que vous me proposez là !

- Je dirais plutôt que la chance vous sourit enfin !

- D'abord, montrez-moi une photo de Charlotte afin que je puisse me faire mon opinion ? Je n'ai aucune ressemblance avec votre mère, c'est l'échec assuré.

- Vous êtes de même taille et de même corpulence. Une dizaine d'années vous sépare d'elle, je pense que c'est jouable en remplaçant la photo sur la carte d'identité. La balle est maintenant dans votre camp Camille. À vous de décider !

- J'ai besoin de réfléchir, nous venons de traverser la pire des catastrophes. D'abord, je dois prendre des nouvelles de mes deux amis, Jacky et Louis.

- Camille, nous devons attendre le matin, même si le temps semble s'être calmé.

- Soit ! mais vous m'avez contrariée avec votre histoire abracadabrante, je vais essayer de dormir un peu maintenant. Bonne nuit, Solange !

- Bonne nuit, Camille, à tantôt !

À l'aube, une voix aiguë émise par un porte-voix les réveilla sans ménagement.

- Clermontoises, Clermontois, ceci est un message de monsieur le maire : André Mauriac.

« Nous vous convions à vous rassembler cet après-midi à quatorze heures, place de l'Hôtel de Ville, afin que vous puissiez prendre connaissance du dispositif d'urgence instauré, à la suite de la violente tempête solaire qui vient de nous frapper ».

Je répète : « Clermontoises, Clermontois, rendez-vous à quatorze heures, place de l'Hôtel de Ville, pour écouter le message de monsieur le maire, à la suite de la violente tempête solaire qui s'est abattue sur notre région hier soir ».

- Que se passe-t-il bon sang ? Euh... bonjour, Camille, la catastrophe s'avère être une tempête solaire, c'est-à-dire la version XXL d'une aurore boréale. J'en ai observé une, plutôt anodine, lors d'un séjour en Finlande en 1990. Les Finlandais la surnomment : « le jupon des fées ».

Le regard interrogatif de Camille émergea de son visage de carton-pâte buriné.

- Solange, les fées se sont transformées en sorcières pour nous jouer un sale tour. J'espère que mes deux amis ont réussi à trouver un abri, je me fais un sang d'encre pour eux. Je vous ai conté mon histoire sans vous connaître sous le coup de l'émotion, je le regrette. Mes deux compatriotes ignorent que j'étais une personne issue de la bourgeoisie avant ma déchéance. Je veux que vous me fassiez la promesse de garder ce secret.

- Bien sûr, Camille, vous avez ma parole.

- Où se trouve la salle de bain, s'il vous plaît ? J'aimerais retrouver un peu de dignité, ne serait-ce qu'aujourd'hui. Vous savez, je ne me suis jamais habituée ni à l'odeur de la saleté ni à celle de la sueur.

- L'eau courante est coupée comme l'électricité. Je vais tirer l'eau du puits pour la réchauffer dans l'âtre de la cheminée. De cette façon, vous pourrez procéder à votre toilette. Avec cette maudite tempête, j'ai l'impression d'être retournée cent cinquante ans en arrière, plus rien ne fonctionne !

Chapitre 3 No.3

Solange l'y conduisit et lui proposa quelques vêtements classiques ayant appartenu à sa mère.

Une demi-heure plus tard, la porte s'entrouvrit sur une inconnue. Comme par magie, Cendrillon s'était transformée en princesse. Elle était de taille moyenne, mais la profondeur de ses yeux noirs lui attribuait un certain charisme. Les habits choisis lui allaient impeccablement. Il n'y avait aucune faute de goût dans la sélection des accessoires, comme une évidence. Elle avait relevé sa chevelure grisonnante en un chignon serré afin de masquer l'absence d'entretien.

Après un repas confectionné avec les moyens du bord, composé de pommes de terre cuites sous les cendres et des restes d'un poulet froid, elles partirent à la recherche de Jacky et Louis.

Un décor post-apocalyptique comparable à celui d'une guérilla urbaine affectait la rue principale. Plusieurs accidents de la route avaient endommagé de nombreuses boutiques. Un autobus, dont l'ABS des freins avait défailli, s'était encastré dans la vitrine d'un commerce de composants électroniques. Un arc électrique était apparu, puis des flammes avaient jaillies, dévastant d'autres boutiques adjacentes. Les fils électriques avaient fondu le long des murs noircis. Une file d'attente de plus de cinq cents mètres s'était formée devant le supermarché, dont le personnel démontait le rideau électrique bloqué. Plusieurs ambulances et fourgons mortuaires tentaient de se frayer un chemin parmi la foule, silencieusement, gyrophares éteints.

La rue des Acacias jouxtait l'hôpital de la ville. Plusieurs groupes électrogènes approvisionnaient l'établissement dans un vrombissement bruyant. Camille retrouva ses deux compagnons d'infortune qui s'étaient rassemblés autour d'un feu rudimentaire élaboré à partir de vieilles palettes et de débris divers, totem fort peu esthétique trônant au coin du bâtiment. L'odeur âcre de la fumée incommodait Solange. Le parfum du linge propre, mélange improbable de lavande et de naphtaline était l'un de ses souvenirs d'enfance les plus présents. Elle désirait fuir cette cour des miracles aux visages édentés.

- Je vous présente Jacky et Louis, à nous trois nous totalisons plus d'un demi-siècle de galère !

- Bonjour, messieurs, Camille s'inquiétait pour vous. Tout va bien ?

- Parbleu, madame, le bon Dieu nous a épargnés. Avant la catastrophe, nous étions rentrés dans la cathédrale pour nous installer à l'abri des courants d'air, près de la statue de la Sainte-Vierge. Nous « tâtions du piot », comme disent les gens qui causent bien, afin de papoter sur des greluches peu recommandables. Après, nous nous sommes endormis près de la crèche. C'est un haut-parleur qui nous a réveillés aux aurores, hein, Louis ? Il nous a foutu la pétoche, le saligaud qui a hurlé le message dans le mégaphone.

- Je n'ai jamais vu un truc pareil de toute ma misérable vie. Ça ressemble aux images de la guerre du Kosovo que j'ai aperçu dans la vitrine du marchand de téléviseurs l'autre jour. Il paraît que c'est le soleil qui nous a attaqués la nuit dernière. Moi, j'ai toujours pensé qu'il était inoffensif. J'ai la trouille de l'hiver qui nous transforme en congère. Mais je ne savais pas que cet astre pouvait nous zigouiller aussi, n'est-ce pas Jacky ?

- Nous vivons dans la rue depuis vingt ans. Il n'y a ni chauffage, ni eau courante, ni nourriture. Maintenant, tout le monde est logé à la même enseigne. En plus, un avion vient de s'écraser sur le vieil entrepôt où nous créchions par mauvais temps. Alors, les soucis matériels des gens fortunés ne vont pas changer mon quotidien. Je suis content que Camille n'ait pas été blessée par ce démon solaire.

L'heure du rendez-vous approchait. Ils rejoignirent les habitants sur la place de l'Hôtel de Ville, pour écouter le discours du maire.

« Mes chers compatriotes,

Je voudrais d'abord exprimer mon attachement à toutes celles et à tous ceux qui vivent ces derniers jours de 1998 dans l'épreuve.

Je pense aux nombreuses victimes de la violente tempête solaire, qui nous a frappés hier soir entre dix-sept heures trente et une heures du matin. Je m'associe aux familles endeuillées dont nous partageons la peine.

Je pense à vous, mes concitoyens, cruellement éprouvés dans votre vie quotidienne.

Nos pompiers ont dressé une chapelle ardente, à l'intérieur du centre de secours, à la suite de l'explosion de deux rames de TGV alimentées par un câble à haute tension. Quarante-cinq personnes ont malheureusement perdu la vie, au cours de cet accident. Une cellule d'aide psychologique sera ouverte 24 h/24, pour accueillir les familles ainsi que leurs proches.

Notre centre hospitalier doit faire face à un fort afflux de patients.

Nous avons donc décidé d'installer avec l'aide de la Croix-Rouge, une tente de premiers secours pour désengorger l'accès des urgences.

De nombreux cas avérés de crises d'épilepsie, d'infarctus, d'AVC, sont à corréler avec la tempête géomagnétique.

Nous avons à déplorer plusieurs décès de personnes malades dont la survie dépendait des appareils médicaux.

En ces heures difficiles, nous sommes tous effarés devant un phénomène de cette importance, dont la dernière manifestation enregistrée aux États-Unis remonte à l'année 1859.

À l'époque, seules les installations télégraphiques avaient pris feu.

Cent quarante ans plus tard, notre civilisation moderne s'est dotée de nombreuses technologies, comme l'informatique, l'électronique, l'astronautique.

Malheureusement, ces progrès représentent notre talon d'Achille aujourd'hui, dans le sens où ils ont été impactés par le cataclysme.

Des sociétés de maintenance électrique ont mis hors tension l'ensemble des transformateurs pour éviter d'autres incendies.

Les pompes nécessaires à la distribution d'eau potable fonctionnant à l'électricité sont à l'arrêt.

Tous les moyens de communication, les GPS, sont inopérants.

Les stations-service, les automates de distribution d'argent, les services financiers des entreprises sont interrompus.

Plusieurs résidents d'une dizaine de tours, dont la tour Lombards de 22 étages, sont prisonniers dans les ascenseurs entre deux étages.

Les cabines n'étant plus manœuvrables depuis la machinerie, les pompiers ont dû installer un dispositif de levage dans la gaine, qu'ils actionneront jusqu'au niveau d'une porte extérieure.

C'est pendant cette heure cruelle que nous mesurons aussi l'importance du rôle de l'État dans notre société.

Un État sur lequel pèsent des responsabilités essentielles : le service public, la sécurité, la solidarité.

Un État auquel il appartient de prévoir, de faire face, d'assurer la coordination des moyens du pays.

À ce titre, nous fournirons à la population l'ensemble des denrées périssables des supermarchés et autres commerces alimentaires. Des jerricans d'eau potable, des produits de première nécessité, des médicaments, des palettes en bois, seront disponibles pour tout un chacun. Les résidents des appartements et des maisons sans cheminée recevront des couvertures et des vêtements chauds pour pallier l'absence de chauffage. Nous accueillerons les enfants en bas âge accompagnés de leurs parents, ainsi que les personnes âgées, dans trois gymnases alimentés par des groupes électrogènes.

Nous demandons à tous nos compatriotes de ne pas utiliser leurs véhicules. Les feux de circulation sont tous en panne.

D'autres accidents de la route pourraient se produire à l'avenir, si la consigne n'était pas respectée.

Pour l'heure, mes chers compatriotes, nous n'avons reçu aucune information émanant de la Présidence de la République.

Nos équipes techniques s'affairent à remettre en état le réseau local, afin que nous puissions la contacter au plus vite.

Notre ville blessée doit se retrouver rassemblée et fraternelle.

Parce que nos compatriotes ont toujours su, dans l'épreuve, faire parler leur cœur, je voudrais dire merci à toutes les Clermontoises et tous les Clermontois.

Mes chers compatriotes, je vous retrouverai demain à la même heure en ce lieu, pour vous communiquer d'autres informations essentielles et vitales, pour nous coordonner dans une logistique efficace qui sera bénéfique à tous.

Nous avons toujours su être solidaires les uns envers les autres, pour résister à l'oppresseur durant deux guerres mondiales et le vaincre.

Aujourd'hui, soyons à nouveau ce peuple uni et fier, et nous nous relèverons, j'ai confiance en vous.

André Mauriac, maire de Clermont-Ferrand »

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