Il venait à peine de franchir le seuil de la maison lorsqu'une scène le figea net. Deux silhouettes, trop proches l'une de l'autre, occupaient le salon. Leurs corps enlacés suffisaient à comprendre ce qui se jouait sous ses yeux. Une pression violente lui écrasa la poitrine. L'air refusa soudain d'entrer dans ses poumons, sa vision se brouilla, ses genoux cédèrent. Il tomba lourdement, trempé de sueur, tandis que les voix autour de lui s'éloignaient comme noyées sous l'eau. Les appels affolés de sa mère ne lui parvenaient plus.
Une douleur fulgurante le traversa, profonde, insupportable, comme si quelque chose se brisait en lui. On raconte que, dans les derniers instants, l'existence entière se déroule en un éclair. Pour lui, ce n'était pas une légende.
Il se revit enfant, dans un foyer marqué par le manque et la peur. L'argent n'avait jamais suffi, et l'alcool avait transformé son père en une ombre violente. Les cris, les coups, la honte silencieuse faisaient partie du quotidien. Il avait grandi trop vite. Un jour, devenu assez fort pour dire non, il avait chassé cet homme de la maison. À l'époque, il étudiait encore, mais sans ressources, il n'avait pas eu d'autre choix que de renoncer à l'université. Il avait pris un emploi, n'importe lequel, pour payer les factures, nourrir sa mère et permettre à sa sœur de poursuivre ses études.
Sa mère, brisée par des années de brutalité, luttait contre des traumatismes profonds. Il avait pris en charge ses soins, réglé les séances chez la thérapeute, veillé sur elle jour après jour. Lui n'avait jamais eu le luxe de penser à lui-même. Depuis l'enfance, il portait en lui une colère sourde contre cet homme qui l'avait frappé sans jamais reconnaître ses torts. Cette haine l'avait façonné.
Sa vie s'était résumée à protéger les siens. Puis, une fois diplômée, sa sœur était partie sans se retourner. Elle avait quitté le campus au bras de celui qu'elle aimait, s'était mariée en secret, sans un mot pour eux. La nouvelle les avait anéantis, sa mère et lui. Il l'adorait, il s'était sacrifié pour elle, et ce départ avait laissé un vide amer.
C'est peu après qu'il avait rencontré une femme sur le chantier où il travaillait. Une complicité simple s'était installée, puis une relation qui avait duré deux ans. Il avait cru, naïvement, avoir enfin droit à un peu de bonheur. Jusqu'au soir où il les avait surpris ensemble, elle et le responsable du site. Des gestes déplacés, une proximité qui ne laissait aucune place au doute. Lorsqu'il avait demandé des explications, elle avait parlé d'argent, de confort, de tout ce qu'il ne pouvait lui offrir. Encore une fois, il avait été brisé. Sa mère l'avait alors pris dans ses bras, seule présence constante dans son existence.
Il avait continué malgré tout, travaillant sans relâche, veillant sur elle, convaincu qu'elle était la seule personne à ne jamais l'abandonner.
Et pourtant, tout s'effondrait aujourd'hui.
Allongé sur le sol, il comprenait enfin ce qu'il avait vu en entrant. Sa mère. Son père. Cet homme qu'il exécrait, assis dans leur salon, trop proche d'elle, accueilli comme s'il n'avait jamais détruit leur famille. Comment avait-elle pu lui ouvrir à nouveau la porte ? Comment avait-elle pu oublier les coups, la peur, les nuits sans sommeil ?
Ces questions l'assaillaient tandis que l'obscurité gagnait du terrain.
Sa mère s'agenouilla près de lui, le serra contre elle, répétant son prénom dans un sanglot déchirant. Elle sentait son corps se relâcher, sa chaleur s'échapper. Les larmes coulaient sans retenue sur son visage, alors qu'elle comprenait, impuissante, que la vie quittait peu à peu son fils.
Thomas rouvrit les yeux dans un état de confusion totale. Une pensée lui traversa l'esprit avant toute autre : il respirait encore. Peu à peu, les formes reprirent consistance. Il était étendu sur un tapis épais, le corps engourdi, comme alourdi par une force invisible. Face à lui se trouvaient un lit massif et une table autour de laquelle trois personnes étaient installées. Elles riaient, échangeant des paroles qu'il ne comprenait pas. Les sons lui parvenaient déformés, et la langue employée n'était pas l'anglais. Il tenta de bouger, mais le moindre geste lui demanda un effort considérable.
Alors qu'il s'efforçait de reprendre ses esprits, une voix froide et impersonnelle résonna directement dans son esprit.
[Bénédiction de Qalena accordée à l'élu]
[Transmission de la volonté de Qalena]
[Pouvoir de l'ASCENDANT acquis]
Les mots se répétèrent, martelant sa conscience. Thomas était incapable d'en saisir le sens. Il n'eut même pas le temps de s'interroger davantage que les voix autour de lui devinrent plus distinctes.
- Regardez-moi ça... il respire encore, lança quelqu'un avec surprise.
- Je te l'avais dit, répondit une voix féminine, il n'allait pas mourir si facilement.
- Par chance, murmura un autre homme, sinon grand-mère m'aurait fait payer cher cette erreur.
Avec lenteur, Thomas se redressa. Son regard parcourut la pièce, cherchant des repères. Le décor évoquait une autre époque : meubles ouvragés, tentures sombres, lumière tamisée. Rien ne lui semblait familier. Une douleur fulgurante explosa soudain dans son crâne, et avec elle surgit un flot de souvenirs qui n'étaient pas les siens.
Il vit une autre vie se dérouler sous ses yeux. Celle d'un jeune homme né dans une famille puissante, mais traité comme un fardeau. Il ressentit la peur, la colère, la souffrance. Il comprit comment ce garçon avait été battu, humilié, jusqu'à ce que ces trois personnes présentes finissent par lui porter le coup fatal.
La jeune femme s'appelait Elara. Elle était censée devenir son épouse, bien qu'elle n'ait jamais souhaité cette union. Elle était aussi sa cousine. Cette révélation le laissa sans voix. Pour préserver la pureté de leur sang, ce clan pratiquait des alliances que Thomas jugeait profondément malsaines. Les deux hommes, Orimus et Tolion, étaient ses frères. L'un légitime, l'autre né d'une concubine, mais tous deux unis par la même cruauté.
Il comprit alors : il n'était plus Thomas.
Le corps qu'il habitait désormais appartenait à Jolthar Kaelzhar, membre d'un prestigieux clan d'épéistes-mages dont l'influence s'étendait sur tout l'empire. Pourtant, Jolthar était une anomalie. Contrairement aux autres enfants, il ne possédait aucun talent magique. Cette faiblesse avait fait de lui une cible idéale. Il s'était réfugié dans l'entraînement à l'épée, s'acharnant sans relâche, sans jamais obtenir la reconnaissance qu'il espérait. Relégué à l'arrière du domaine familial, vivant dans une bâtisse étroite et isolée, il subissait régulièrement les visites de ses frères, venues seulement pour boire et le frapper.
Ce jour-là, ils étaient allés trop loin. Un coup porté avec négligence, mais assez violent pour lui ôter la vie. C'est à cet instant précis que Thomas avait pris sa place.
Il observa ses mains. Elles étaient fines, marquées par des callosités dues aux longues heures passées à manier l'épée longue. Ce corps était faible, mais forgé par l'effort. Une étrange proximité naquit entre lui et Jolthar. Dans son ancienne existence, Thomas avait lui aussi vécu pour les autres, s'oubliant lui-même. Il reconnaissait cette solitude, ce besoin désespéré d'être accepté.
Il ferma les yeux un instant et joignit les mains. Une décision claire s'imposa à lui. Il ne vivrait plus pour satisfaire quiconque. Il réaliserait le rêve de Jolthar, à sa manière. Thomas n'existait plus. Désormais, il était Jolthar Kaelzhar.
La colère se mêla à une détermination froide. Il quitterait cette famille. Un jour, il reviendrait réclamer justice.
Lorsque les autres quittèrent la pièce, Jolthar resta seul. Il savait qu'il devait partir sans tarder. Un souvenir précis s'imposa à lui : une discussion étrange avec sa grand-mère. Elle lui avait parlé d'un ouvrage ancien, ayant appartenu à l'un de leurs ancêtres, un homme vénéré comme le Roi de l'Épée. Elle n'était jamais venue lui parler auparavant, et pourtant, ce jour-là, elle lui avait indiqué où trouver ce livre.
L'ouvrage se trouvait au donjon de Stormholde, un ancien centre d'entraînement du clan. Aujourd'hui, le lieu était abandonné.
Sans se retourner, Jolthar quitta la demeure familiale et entreprit le voyage. Trois jours de marche lui furent nécessaires pour atteindre Stormholde. Personne ne s'étonna de sa présence : il portait le nom Kaelzhar, et cela suffisait. Le donjon s'étendait sur une vaste superficie, imposant, composé de nombreuses salles et d'une large cour d'entraînement. Il s'installa dans l'une des pièces encore intactes et dormit longuement, épuisé.
Le lendemain, il entama ses recherches. La bibliothèque était poussiéreuse, silencieuse, figée dans le temps. Au fond, à l'endroit exact décrit par sa grand-mère, il découvrit le livre. En le saisissant, Jolthar comprit que ce lieu marquait le véritable début de sa nouvelle vie.
Il consacra plusieurs jours entiers à l'étude de l'ouvrage avant d'en tirer une évidence simple : son corps n'était pas prêt. Jolthar était trop frêle, trop peu endurant. Le livre insistait dès les premières pages sur un principe fondamental : avant même de songer à manier une lame, un escrimeur devait forger son corps et discipliner son esprit. Tout reposait sur ces fondations. L'apprentissage de l'épée ne venait qu'ensuite.
Les pages détaillaient avec précision les étapes de progression. Trois paliers structuraient la pratique : un premier consacré aux bases, un second réservé aux combattants confirmés, et un troisième destiné à ceux qui franchissaient un seuil plus exigeant. Chaque niveau était accompagné de descriptions minutieuses, de schémas montrant la position du corps, la tenue de la lame, l'alignement des appuis et l'attitude mentale attendue.
Jolthar s'immergea dans cet entraînement avec une ardeur presque obsessionnelle. Chaque matin, avant l'aube, il se levait pour courir autour du donjon, étirer ses muscles encore raides, puis enchaîner des séries interminables d'exercices utilisant uniquement le poids de son corps. Les débuts furent pénibles. Dans son ancienne vie, il n'avait été qu'un simple ouvrier sur des chantiers, sans connaissance particulière du combat ou des armes. Les épées ne faisaient partie de son imaginaire qu'à travers quelques films ou émissions regardés distraitement. Il n'avait jamais lu d'ouvrages de ce genre auparavant.
Pourtant, renoncer ne lui traversa jamais l'esprit. Lorsqu'il se fixait un but, il avançait jusqu'au bout, coûte que coûte. Cette détermination lui rappelait ces nuits passées autrefois à s'acharner sur un jeu jusqu'à en voir le dénouement. L'idée de tenir une épée, de s'entraîner selon des principes anciens, l'emplissait d'une excitation nouvelle. Plus il avançait dans sa lecture, plus il sentait la passion de l'auteur transparaître : cet homme avait vécu pour la lame.
Pendant une année entière, Jolthar suivit scrupuleusement les instructions du livre. Lorsqu'il atteignit quinze ans, son corps avait gagné en endurance et en fermeté. À cette période, un nouvel intérêt naquit en lui : la forge. L'idée de façonner une épée de ses propres mains éveillait une curiosité profonde. Malgré tout, un manque subsistait. L'ouvrage lui offrait un cadre solide pour se préparer, mais aucune véritable technique de combat n'y figurait. Pour progresser davantage, il lui fallait un art, une méthode transmise.
C'est alors qu'un passage attira son attention. L'ancêtre à l'origine du livre avait laissé son arme sur sa propre tombe. Selon la légende, seul celui jugé digne pourrait la retirer. Le texte évoquait également une technique secrète dissimulée au même endroit. La sépulture se trouvait dans le cimetière du clan, non loin du donjon de Stormholme.
Jolthar s'y rendit sans hésiter. En fouillant les lieux, il découvrit l'entrée d'une pièce dissimulée sous terre. À peine eut-il franchi le seuil que l'obscurité l'engloutit. Il ne distinguait plus rien. Il alluma une lanterne et s'enfonça lentement dans la pénombre. Autour de lui s'alignaient de nombreux sarcophages de pierre, massifs et silencieux. Dans la faible lumière, il apercevait leurs formes allongées, disposées avec une rigueur funéraire.
Alors qu'il avançait, absorbé par ses pensées, une tombe attira son regard. Une dalle blanche, immaculée, contrastait avec les autres. En son sommet, une longue épée rongée par le temps était plantée, droite, immobile. Jolthar sentit une attraction étrange, comme si l'arme l'appelait sans un mot. Poussé par un instinct qu'il ne chercha pas à comprendre, il s'approcha.
Lorsqu'il posa la main sur la poignée, la sensation fut immédiate. L'épée sembla se lier à lui, s'agrippant à sa paume avec une force invisible. Dans le même instant, la pierre blanche se fissura et vola en éclats. Sous la dalle reposait un squelette, et sur celui-ci, un livre ancien.
Jolthar s'en saisit avec précaution. Sur la couverture était inscrit un titre qui fit battre son cœur plus vite :
« L'Épée de Chaosbane ».