Au lieu de la chaleur réconfortante de notre chez-soi, des rires étrangers remplissaient l'air – les rires d'Isabelle, la nouvelle associée de Victor, et sa voix à lui, si familièrement intime.
Mon monde s'est figé en les découvrant enlacés sur notre canapé, une scène d'adultère si crue qu'elle m'a coupée le souffle. J'étais rentrée de l'hôpital avec un diagnostic de Huntington en phase terminale, prête à manipuler mon mari pour qu'il me déteste, lui épargnant la douleur de ma mort imminente.
Les souvenirs de mes sacrifices pour sa carrière d'architecte renommé défilaient : mes études d'art abandonnées, mes économies pour ses livres, la fierté d'une vie construite ensemble. Mais maintenant, il me regardait comme une intruse, tandis qu'Isabelle affichait un sourire suffisant.
Je me suis forcée à lancer le coup de grâce : "Je veux le divorce. Je ne t'aime plus. Je veux la moitié de tout ce que tu possèdes." Il m'a traitée de parasite, mais je savais que chaque humiliation, chaque acte cruel était un pas de plus vers sa liberté, un pas de plus vers l'oubli de la femme que j'étais.
Mais un jour, mon plan a été mis à mal : une quinte de toux sanglante, une maquette brisée révélant notre passé. La panique me transperce : je sais qu'il faut fuir, le blesser une dernière fois pour le faire partir à jamais. Ma vie, ma décision, mes secrets. Tout reposait sur une clé USB, le seul moyen pour lui de connaître la vérité, quand il serait trop tard.
La main de Camille ne tremblait pas en signant le document.
Le stylo glissait sur le papier, laissant une trace noire et définitive. C'était un formulaire de consentement, une renonciation à tout acharnement thérapeutique.
Elle était calme, étonnamment calme pour quelqu'un qui venait de décider de la manière dont elle allait mourir. Le médecin en face d'elle la regardait avec une pitié professionnelle.
Elle a simplement hoché la tête, a pris le papier et l'a mis dans son sac. Elle n'avait pas besoin de compassion. Elle avait besoin de temps, et il ne lui en restait plus beaucoup.
Elle est sortie de l'hôpital et a marché sous la pluie fine. La ville était grise, les gens se dépêchaient, des visages anonymes dans la foule.
Elle a pris le bus, s'asseyant près de la fenêtre, regardant les gouttes d'eau tracer des chemins sinueux sur la vitre.
Chaque arrêt la rapprochait de la maison, de l'endroit qu'elle avait partagé avec Victor.
L'endroit qui n'était plus vraiment le sien.
Elle a inséré la clé dans la serrure. La porte s'est ouverte sans un bruit. Elle a entendu des rires venant du salon.
Un rire de femme qu'elle ne connaissait que trop bien, celui d'Isabelle. Et puis, la voix de Victor, profonde et amusée.
Elle est entrée. Ils étaient sur le canapé.
Victor tenait Isabelle dans ses bras, le visage d'Isabelle était enfoui dans son cou, ses mains caressaient son torse. Ils ne l'ont pas vue tout de suite.
Le monde de Camille s'est figé. La douleur dans sa poitrine n'avait rien à voir avec sa maladie.
C'était une autre sorte de douleur, plus ancienne, plus tranchante.
"Camille ?"
La voix de Victor était pleine de surprise, mais sans culpabilité. Il n'a même pas repoussé Isabelle. Il l'a simplement regardée, comme si elle était une intruse.
Isabelle s'est redressée, un sourire suffisant sur les lèvres. "Oh, tu es là."
Camille n'a rien dit. Elle a juste regardé Victor. L'homme pour qui elle avait tout sacrifié.
Les souvenirs ont afflué, violents et non désirés. Elle se revoyait, des années plus tôt, travaillant dans un petit café pour payer leurs études.
Elle économisait chaque centime pour qu'il puisse acheter ses livres d'architecture, pour qu'il puisse se concentrer sur ses rêves.
Elle se souvenait de leur petit appartement, froid en hiver, mais rempli de leur amour. Elle cuisinait pour lui, elle l'écoutait parler de ses projets pendant des heures, elle croyait en lui plus qu'en n'importe qui d'autre.
Elle avait abandonné ses propres études d'art pour qu'il puisse réussir. C'était son projet, leur projet.
Et il avait réussi.
Il était devenu un architecte de renom, leur vie avait changé. L'argent, le succès, la grande maison.
Et puis Isabelle était arrivée, son associée, brillante et ambitieuse.
Camille avait senti le changement, subtil au début, puis de plus en plus évident.
Les dîners tard au bureau, les voyages d'affaires, la distance qui s'installait entre eux.
La nuit où tout a basculé lui est revenue en mémoire. Une pluie torrentielle, comme ce soir. Elle l'avait attendu, le dîner refroidissant sur la table. Quand il est rentré, il sentait le parfum d'Isabelle. Elle lui avait posé la question, simplement. Il n'avait pas nié.
C'est là qu'elle avait pris sa décision.
Le diagnostic des médecins était tombé quelques jours plus tôt : une maladie génétique incurable, la même qui avait emporté sa mère.
Il ne lui restait que quelques années, peut-être moins. Elle ne pouvait pas lui imposer ça.
Elle ne pouvait pas le voir souffrir, la voir dépérir. Alors, elle avait choisi la seule solution qu'elle voyait : le pousser à la détester.
"Je veux le divorce," avait-elle dit ce soir-là, sa voix dure et froide. "Je ne t'aime plus. J'en ai marre de cette vie. Je veux de l'argent, Victor. La moitié de tout ce que tu possèdes."
Il l'avait regardée, choqué, le visage décomposé par l'incompréhension et la douleur. C'était la première fois qu'elle lui faisait vraiment mal, et ça la tuait de l'intérieur. Mais elle a tenu bon, jouant le rôle de la femme cupide et sans cœur.
La rupture avait été brutale. Il était devenu une nouvelle étoile de l'architecture, encore plus riche, encore plus puissant. Et puis, un jour, il était revenu.
Il ne l'avait pas contactée gentiment. Il l'avait retrouvée, avait racheté l'immeuble où elle vivait, était devenu son propriétaire.
Il l'avait forcée à revenir dans sa vie, mais pas comme son épouse. Comme une chose qui lui appartenait.
Il voulait se venger, la faire payer pour sa "trahison".
Et elle avait accepté. Elle vivait dans cette grande maison froide, traitée comme une servante, humiliée quotidiennement. Elle endurait tout en silence.
Personne ne savait qu'elle était malade. Personne ne savait que chaque jour était un combat.
Personne ne savait qu'elle faisait tout ça pour lui, pour qu'il la déteste tellement que sa mort ne serait qu'un soulagement pour lui.
Victor, pensa-t-elle en les regardant sur le canapé, je suis si fatiguée. Bientôt, tout sera fini. Tu seras libre.
Une quinte de toux a secoué Camille, violente et soudaine.
Elle a mis une main devant sa bouche, sentant un goût métallique envahir sa gorge.
Quand elle a retiré sa main, elle était couverte de sang.
Un rouge vif et choquant contre la pâleur de sa peau. La panique l'a saisie. C'était trop tôt. Ça ne devait pas arriver maintenant.
Isabelle a poussé un petit cri de dégoût. "Mon Dieu, c'est répugnant."
Mais le regard de Victor a changé. La suffisance a disparu, remplacée par une lueur d'inquiétude. "Camille ? Qu'est-ce qui se passe ?"
Elle a essayé de répondre, de trouver une excuse, mais les mots ne sortaient pas.
Elle a chancelé, sa vision se brouillant sur les bords.
Elle a laissé tomber son sac. Une petite clé USB en est tombée, ainsi qu'une boîte en bois qu'elle venait de récupérer chez un artisan.
La boîte s'est brisée sur le sol, révélant une maquette miniature, la réplique exacte de la première maison que Victor avait conçue, un projet de jeunesse qu'ils avaient imaginé ensemble.
Le visage de Victor s'est durci à la vue de la maquette. Pour lui, c'était une autre manipulation, un autre souvenir utilisé pour le toucher.
"Arrête ta comédie," a-t-il dit, sa voix redevenant froide.
Camille a secoué la tête, essayant de cacher sa main ensanglantée. Elle a vu la clé USB par terre. Cette clé contenait la vérité. Dans cette vie, cette clé contenait ses dossiers médicaux, son testament, tout ce qu'elle voulait qu'il sache, mais seulement après sa mort.
Elle devait le faire fuir. Elle devait le blesser encore une fois, assez fort pour qu'il parte et ne se retourne pas.
Elle s'est forcée à rire, un son rauque et désagréable. "De la comédie ? Tu crois vraiment que je perds mon temps avec ça ? J'ai juste besoin d'argent, Victor. Donne-moi ce que je veux et je disparaîtrai."
Elle a essuyé sa main sur son jean, laissant une traînée rouge. Elle a pointé un doigt tremblant vers Isabelle. "Tu peux la garder. Elle te va bien. Vous êtes pareils. Vides et superficiels."
La colère a déformé les traits de Victor. C'était exactement ce qu'elle voulait. La colère, pas la pitié.
"Tu ne sais pas quand t'arrêter, n'est-ce pas ?" a-t-il sifflé entre ses dents.
Il s'est avancé vers elle, menaçant. Il l'a attrapée par les épaules, ses doigts s'enfonçant dans sa chair. "Répète un peu ça."
"Tu es sourd ?" a-t-elle craché, les larmes lui montant aux yeux à cause de la douleur, physique et émotionnelle. Elle a ri encore, un rire qui ressemblait à un sanglot. "Je t'ai dit que vous vous ressemblez. C'est un compliment, non ?"
Il l'a secouée, la rage le submergeant. "Tais-toi !"
Il l'a poussée violemment. Elle a perdu l'équilibre et est tombée en arrière, sa tête heurtant le coin d'une table basse. Une douleur fulgurante a traversé son crâne. Juste avant que sa vision ne s'assombrisse, elle a vu leur chien, un golden retriever nommé Sol, se précipiter vers elle en aboyant, essayant de la protéger.
Victor s'est figé, le regard fixé sur elle, gisant sur le sol. La colère sur son visage a été remplacée par un éclair de peur.
"Camille !"
Mais elle ne l'entendait plus.
Isabelle s'est approchée de lui, posant une main apaisante sur son bras. "Laisse-la, Victor. Elle fait semblant. Elle a toujours fait ça."
Il a hésité un instant, puis son visage s'est refermé. Il a repoussé le chien d'un geste sec. "Dégage."
Il s'est détourné d'elle, le dos raide. "Sors de ma maison, Camille. Et ne reviens plus jamais."
Il est parti, entraînant Isabelle avec lui. La porte d'entrée a claqué, laissant Camille seule dans le silence et l'obscurité grandissante. Sol est venu lécher son visage, gémissant doucement.
Elle a lutté pour rester consciente, sa main cherchant la clé USB sur le sol. Elle l'a trouvée, ses doigts se refermant dessus. C'était sa seule assurance. Sa seule façon de s'assurer qu'un jour, il saurait.
Plus tard, elle ne savait pas combien de temps après, elle a réussi à se relever. Chaque mouvement était une agonie.
Elle est allée dans la salle de bain et a regardé son reflet. Une ecchymose commençait déjà à se former sur sa tempe. Elle a pris les médicaments que son médecin lui avait prescrits, des antidouleurs puissants.
Les jours suivants ont été un enfer. La douleur physique était constante, mais la douleur de son cœur était pire. Un jour, le chauffeur de Victor, un homme âgé qui la connaissait depuis des années, est venu lui apporter des courses. Il l'a regardée avec tristesse.
"Monsieur a emmené Mademoiselle Isabelle en voyage," a-t-il dit doucement. "Ils ont l'air très heureux."
Camille a hoché la tête, son visage impassible. "C'est bien."
Elle a fermé la porte et s'est appuyée contre, le souffle coupé. Heureux. C'était tout ce qu'elle avait toujours voulu pour lui. Alors pourquoi est-ce que ça faisait si mal ?