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Le Casse Routiers II

Le Casse Routiers II

Auteur:: promotion
Genre: Horreur
« En l'absence de preuves tangibles sur la participation de ce grand-père à une cavale qui vient de se solder par la mort d'un supposé Roumain à mille kilomètres du secteur qui nous concerne, je refuse de gaspiller l'argent du contribuable en élucubrations hasardeuses... À part le lynchage de cet ancien routier établi comme clochard dans le centre historique de Prague, je ne vois pas quels liens on peut établir entre le meurtre des Alpes autrichiennes et l'attentat au gaz asphyxiant qui causa la mort d'un chauffeur routier sur une route du Jura... » Biographie de l'auteur Après douze ans en PQR, localier, puis secrétaire de rédaction à L'Union (Reims), Patrice Nathier s'affronte comme pigiste au monde particulier de la presse magazine spécialisée à Paris. Ses débuts en littérature ont été consacrés en 2011 par un premier roman Le Casse Routiers, Amazon, FNAC. Avec Le Casse Routiers II, il entre dans la dimension fantastique du roman policier.

Chapitre 1 No.1

Avertissement

Ce livre est une pure fiction. Tous les personnages ont été inventés et replacés dans un contexte contemporain pour donner du corps et de la consistance au récit.

La commune de Rodans sur Rougnon n'a jamais existé sur une carte routière, encore moins sur une carte d'état-major. Les contextes historique, sociologique et culturel sont inspirés de la réalité contemporaine.

Les tableaux évoqués sont tirés de rencontres au cours desquelles les personnages du roman se sont révélés par leur humanité, leurs défauts, leur naïveté ou leur caractère indolent, voire vicieux. Paix à leur souvenir.

La seconde partie, entièrement conçue et imaginée à Prague, est également pure imagination. Seuls les noms des rues ou des quartiers sont inspirés de la vie réelle.

Le tout ne prétend être rien d'autre qu'un dérivatif à une nuit d'insomnie, la grisaille d'un après-midi d'hiver ou la torpeur d'un après-midi caniculaire à l'ombre d'un saule ou d'un parasol.

Certains passages évoquent néanmoins des périodes de l'histoire contemporaine que personne ne souhaite voir émerger à la surface du réel.

Première partie

Chapitre 1

Un hiver calamiteux

Le brigadier-chef Jacques Ronchière grelottait dans son bureau mal chauffé. Il gelait à pierre fendre depuis trois semaines. Et la rigueur de cet hiver qui s'annonçait exceptionnellement long contribuait, avec le renfort de l'humidité ambiante, à accélérer la dégradation des vieux bâtiments administratifs installés dans le centre de la localité. Deux conduites d'eau avaient déjà éclaté la semaine dernière, dans l'immeuble vétuste qui abritait les bureaux de la police nationale de Rodans sur Rougnon.

Le bâtiment, qui élevait ses quatre étages au-dessus de la place centrale du petit bourg, appartenait à une génération de bâtiments publics jetée aux oubliettes depuis l'arrivée de nouvelles techniques de construction. Il était l'héritage local des options architecturales lourdingues qui avaient si profondément marqué les années soixante de l'administration française.

Cette époque durant laquelle on testait des méthodes de construction alors réputées pour réduire la durée des chantiers et donc a priori leurs coûts, avait dans le même temps institutionnalisé l'usage des fameuses dalles en béton précontraint comme la référence obligée de la plus grande partie des projets immobiliers publics.

Derrière ces initiatives, on trouvait bien sûr l'État, mais aussi ses antennes financières, le Crédit Foncier, la Caisse d'Épargne, le Crédit Agricole ou le Crédit Immobilier et leurs partenaires et sous-traitants locaux

Nombre d'édifices publics comme les bureaux de la Poste, les caisses locales de sécurité sociale, ou les anciennes Bourses du Travail, pressés de quitter leurs anciens locaux d'avant-guerre définitivement déclassés au regard des normes actuelles de sécurité, avaient été en grande partie réalisés selon ce modèle. Les projets de rénovation des commissariats et des casernes de gendarmerie conduits sur le même principe en avaient aussi essuyé les plâtres.

Ces méthodes alors jugées révolutionnaires, en raison du bon rapport coût/rapidité de mise en œuvre qu'elles offraient, consistaient essentiellement à sceller de larges dalles de béton précontraint sur des socles de parpaings renforcés de multiples armatures de tiges de fer torsadé, dont la résistance aux agressions du temps reposait traditionnellement sur le couple classique du béton et de l'acier.

Mais ces immeubles dont la rigidité cachait mal la fragilité avaient aussi souvent été édifiés à la hâte sur des terrains à bas prix dont la stabilité n'était pas toujours garantie.

Beaucoup de ces grands ensembles bétonnés, dont les projets avaient été validés sur des critères de coûts et d'urgence pour accueillir deux générations de mal-logés et faire face à l'exode rural qui s'accélérait, vieillissaient plutôt mal.

Au fil des années, leurs murs s'étaient lézardés, révélant des défauts de conception ou d'autres vices cachés.

Cette période économique entre chien et loup, qui avait pourtant été perçue comme une des trois glorieuses par des économistes sans doute en mal de copie, avait jeté les bases conceptuelles et techniques de la renaissance et du développement tous azimuts de la filière hexagonale du BTP.

Les principes reposaient sur la construction d'ensembles locatifs d'abord conçus pour absorber les débordements démographiques d'une France sortant des années d'après-guerre. La conception générale des immeubles mesurait l'influence exercée sur le parc immobilier public et social, des rencontres entre les grands bâtisseurs et les hommes politiques de l'époque.

L'architecte Charles-Édouard Jeanneret-Gris, plus connu sous le nom deLe Corbusier avait alors donné ses lettres de noblesse à ce qui ressemblait souvent à des orgues de béton, comme un des moyens de rompre avec les années de plomb qui avaient été si profondément marquées par le style lourd et très pompeux de l'époque Mussolinienne.

Le général de Gaulle y avait apporté sa caution politique, les organes financiers et fonciers de l'État avaient de leur côté fourni les moyens de leur financement avec l'appui du Crédit Agricole et de la Banque de France

Ces techniques de construction alors adoptées comme avant-gardistes, à grand renfort d'appui médiatique par la télévision d'État, avaient été recopiées à l'infini, pour offrir aux jeunes ménages fuyant les taudis ou la rudesse des campagnes, les éléments basiques du confort urbain. À savoir de nouveaux logements spacieux, desservis par ascenseur, une salle de bain avec baignoire et douche, un vaste salon donnant sur un balcon spacieux, et, ô confort suprême, des vide-ordures débouchant directement dans la cuisine. Un espace que les cafards et autres parasites à multiples pattes des zones humides s'empressèrent de coloniser.

Les réfractaires aux rigueurs de la vie rurale et les familles nombreuses fuyant la vétusté des logements populaires du centre-ville pouvaient s'y entasser entre ciel et terre, à la condition d'avoir des revenus, un faible quotient familial rapporté au nombre d'enfants élevés, avec l'enthousiasme de nouveaux conquérants. Les autres pouvaient compter sur l'efficacité relative des réseaux d'influence d'hommes politiques ou délégués syndicaux des entreprises d'État.

Ils étaient alors très loin de s'imaginer que ces marques modernes du confort urbain deviendraient, vingt ou trente ans plus tard, les symboles de la nouvelle désespérance sociale.

Ils ignoraient, dans le bonheur des premières installations, que les ascenseurs mal entretenus s'abîment vite, que les canettes de bière dévalant les quatre étages d'un vide-ordures en tôle reclassent le vacarme du métro aérien au rang de petite musique de nuit, et que les cafards qui se multipliaient à l'infini dans les réduits à poubelles savaient remonter le long des parois graisseuses pour se répandre la nuit dans les cuisines et les pièces sanitaires.

Le tout vieillissait mal, dans un univers de grisaille au fond duquel le brigadier-chef Ronchière se morfondait d'ennui. Il en ressentait régulièrement les effets depuis son arrivée dans le village, dès les premiers jours de l'automne. Mais son calvaire atteignait invariablement son point culminant au retour de l'hiver et de la neige.

Autant cette région de la Drôme provençale pouvait-elle rayonner de beauté et de chaleur durant l'été, autant elle perdait ses charmes et ses couleurs au point de suer l'ennui, dès l'arrivée de la période charnière si redoutée par les médecins et les psychiatres, qui sépare la fin de l'automne des premières offensives de l'hiver.

Jacques Ronchière avait échoué un jour d'été à Rodans sur Rougnon, à la suite d'un de ces nombreux coups de tête qui avaient rythmé les principales étapes de sa vie professionnelle itinérante.

Cela faisait désormais un peu plus de deux ans qu'il avait posé ses valises dans ce petit chef-lieu de canton, perdu aux confins de la Drôme provençale et des Alpes de Haute Provence. Il avait été le seul à briguer ce poste en zone rurale depuis longtemps vacant car ne présentant pas de très grandes possibilités d'avancement. Le brigadier-chef espérait mettre ainsi fin à des dizaines d'années d'errance et de mutations qui ne furent pas toutes subies, entre les multiples déclinaisons géographiques de la force publique nationale.

Il s'était décidé sur un coup de tête, à l'issue d'un matin de profonde déprime, alors qu'il ressassait une fois de plus les raisons profondes pour lesquelles il avait, un an avant, définitivement fait une croix sur les possibilités de carrière à long terme que lui offraient les DOM-TOM.

Il avait traîné ses groles partout, au gré de ses caprices mais aussi de sa curiosité, à la faveur des programmes de mutation des personnels gérés par le ministère de l'Intérieur.

Il en avait en fait bien profité pour visiter en profondeur, et aux frais de la princesse, les plus belles régions de l'Hexagone, mais également ses extensions exotiques dans les îles du Pacifique, dernier et précieux héritage de l'ère coloniale.

Ces mutations successives lui avaient permis d'élargir le périmètre de sa curiosité aux horizons oniriques des plus beaux départements et territoires d'outre-mer.

Il s'était même pris de passion durant quelque temps pour certaines perles comme Wallis et Futuna ou encore l'île de La Réunion. Il en gardait aujourd'hui encore, enfouie dans sa mémoire sentimentale et olfactive la nostalgie des lagunes de sable et des forêts de palétuviers suant de soleil.

Mais ces séjours aux antipodes, plaisants les premières années, quand il était encore assez jeune pour profiter de tous les avantages en nature offerts aux fonctionnaires de l'État, étaient aussi de plus en plus fréquemment marqués par des périodes d'intense déprime.

Ces moments d'incertitude surgissaient parfois, au fur et à mesure que les années s'accumulaient, avec la prise de conscience brutale de la solitude dans laquelle il vivait, et une évidence : les îles se définissaient aussi par l'exiguïté de leur périmètre géographique, et hors des exceptions notoires, par un horizon désespérément stable et plat.

Passées les premières émotions, comme la découverte des forêts exubérantes dans lesquelles résonnent les cris des perroquets, les effets de l'exotisme perdaient vite du relief. Cette évidence lui faisait parfois regretter le sud de l'Hexagone où il avait vu le jour trente-cinq ans avant, où la variété infinie de ces paysages colorés qui s'étagent des plages de la Méditerranée aux confins montagneux de l'Ardèche

Chapitre 2 No.2

Il avait quitté son cher Languedoc l'année de ses dix-huit ans, en quête de nouvelles aventures ou d'émotions rares. Il avait ensuite éprouvé les plus grandes difficultés à se fixer quelque part.

Sa curiosité pour les destinations exotiques, où il devait perpétuellement s'adapter avec un enthousiasme jamais démenti aux subtilités linguistiques de nouvelles régions ou cultures à découvrir, avait paradoxalement accentué ce phénomène. Au point de l'inciter à mettre assez souvent fin, et de façon parfois douloureuse, à des aventures sentimentales ou des essais de vie commune, dont les contraintes lui apparaissaient plus lourdes à supporter que les supposés avantages des premiers mois de plénitude.

Pourtant, il n'avait rien d'un ours. Mais la culture générale qu'il avait accumulée de façon obligée sur les bancs de l'école, puis plus volontairement dans la rue ou dans les bureaux, mais surtout l'été, sur des chantiers éphémères où il gagnait les moyens de payer sa chambre d'étudiant avait peu à peu contribué à lui forger un de ces ego surdimensionnés dont il était le premier à subir les excès.

Son caractère bien trempé ne s'était pas amélioré avec l'âge. Il brandissait son expérience de la vie comme un atout différenciant par rapport aux tendances cocooning des nouvelles générations dont il avait beaucoup de mal à comprendre l'absence relative d'ambitions.

Durant son adolescence, il s'était ainsi frotté à tous les métiers. Non qu'il fût réellement dans le besoin. Mais il se sentait un peu à l'étroit dans les standards de vie de ses origines sociales modestes. En fait, il bavait d'envie et de jalousie, quand il passait aux abords des courts du club de tennis local, réservé pour des questions de standing mais surtout pécuniaires, aux enfants des commerçants et classes moyennes qu'il fréquentait chaque jour au lycée d'État de Montpellier.

En fait, il lorgnait surtout avec une envie qui ne se démentait pas sur l'aisance conquérante de la jeunesse dorée. Il passait des moments d'intense plaisir à rêver sur les jambes dénudées et bronzées des jeunes filles de la bourgeoisie locale, dont les jupettes courtes et très sexy tranchaient joyeusement avec les tenues strictes et sans relief de ses voisines de quartier ou de toutes les femmes de sa famille.

On ne franchissait pas alors très facilement les obstacles invisibles mais épais qui séparaient les différentes strates sociales de la vie urbaine.

Les programmes scolaires avaient bien sûr été harmonisés entre les écoles publiques et les institutions privées, pour des raisons de cohésion sociale future. Mais peine perdue, les clivages sociaux que deux générations de politiciens s'étaient pourtant engagées sur le papier à réduire se perpétuaient à l'infini depuis les années de chien qui avaient suivi la libération, comme la quadrature d'un cercle sans cesse redessiné par leurs opposants.

Il dut convenir que la vraie vie s'apprenait ailleurs que dans les écoles, comme il pouvait le constater dès qu'il sortait du lycée ou de la maison de ses parents.

Les enfants des enseignants et commerçants s'orientaient alors vers les carrières enviées du cinéma, de la médecine, ou du droit. Les fils d'ouvriers lorgnaient de leur côté les métiers de l'administration et de la politique, quand ils avaient pu échapper à l'usine ou à l'apprentissage, vecteur d'entrée privilégié dans l'artisanat, ou dans les chantiers du BTP. Les filles de tous les milieux sociaux, dès qu'elles obtenaient le Baccalauréat, se cherchaient activement un futur mari, jovial à défaut d'être séduisant et offrant de bonnes perspectives de carrière, pour d'abord envisager de faire des enfants.

Le jeune Ronchière avait appris à ses dépens la solidité des clivages sociaux traditionnels. Il en mesurait la réalité dans les difficultés qu'il éprouvait à fréquenter les enfants de familles aisées, dont les vacances d'été se déroulaient à la Baule ou dans des destinations exotiques diverses, dont il ne connaissait au mieux que la version carte postale, au hasard de ses amourettes d'adolescents.

Il avait tiré de cette période une rancune tenace envers toutes les barrières et les clivages culturels ou sociaux. Celle-ci s'exprimait principalement dans la difficulté qu'il éprouvait à se sentir à l'aise au contact des notables. Un sérieux handicap qu'il avait peu à peu réussi à surmonter, à force de volonté et aussi de modestie, quand il décida un jour de se construire une carrière dans la police.

Avec les années, son caractère s'était peu à peu assoupli. Il s'était progressivement intégré à d'autres milieux sociaux qu'il ignorait jadis ouvertement, et qu'il n'aurait sans doute jamais réussi à fréquenter auparavant. Il lui manquait juste un certain sens de la mesure pour s'y sentir tout à fait à son aise. Son principal défaut était de mettre de façon systématique les pieds dans le plat, lors de débats controversés sur des sujets un peu pointus.

Son enthousiasme pour la nouveauté, sa façon d'émettre des jugements hâtifs, ou un avis personnel sur tous les sujets, y compris sur ceux qu'il maîtrisait plutôt mal avaient contribué à lui coller une réputation d'égocentrique et de prétentieux, à la limite du supportable en société. Pour son bonheur, il ne s'en rendait pas toujours bien compte.

Il avait tenté de combattre ce défaut de comportement en déménageant souvent et en multipliant les occasions de découvrir des horizons délaissés par ceux qui préféraient les carrières standardisées ou la stabilité ouatée de leurs origines, à l'ombre du clocher de leur quartier. Il en avait naturellement subi les effets dans la conduite de sa vie privée.

Malgré des qualités relationnelles éprouvées et une bonne humeur qui avait toujours résisté à ses expériences les plus douloureuses, il vivait toujours seul. Le célibat accentuait à son corps défendant une nostalgie insidieuse mais persistante pour les années de sa jeunesse dont il préférait pourtant oublier certaines époques. Mais surtout, il avait la nostalgie de ses origines méridionales.

Car il n'avait pas réussi, même au fin fond des îlots du Pacifique, et malgré les années et les distances, à rompre définitivement les amarres avec son Languedoc natal.

À chacune de ses brèves retrouvailles avec le sud-est, qui lui permettaient tous les trois ou quatre ans de renouer des liens fragilisés par une trop longue absence avec les amis et la famille restés sur le Continent, l'idée de revenir s'installer en milieu de carrière dans le sud de la France lui vrillait les nerfs. Cette tendance à enjoliver son passé et sa jeunesse revenait inexorablement, avec une intensité qu'il n'aurait pas connue jadis, quand sa jeunesse et sa soif de l'inconnu le poussaient inlassablement à découvrir de nouveaux horizons.

L'idée de rétablir des liens un peu plus étroits avec le pays du miel et du Muscat s'était progressivement installée dans son inconscient. Elle s'était même de façon insidieuse transformée peu à peu en marotte, avant de devenir une véritable obsession, comme une douleur quotidienne qui irradiait ses sens, chaque fois que le spleen de l'île lui prenait la tête.

L'idée de retourner définitivement au pays de son enfance s'intensifiait à l'occasion de drames et de catastrophes. Elle surgissait comme une option de survie, un sursaut de vitalité, quand un nouveau tremblement de terre ou le retour des tensions sociales avec les autochtones des îles venaient lui rappeler la relativité des choses et de la vie offshore.

Les atouts ensoleillés de la Provence s'imposaient surtout dans ses souvenirs, après le passage dévastateur des cyclones qui laissaient groggys les fleurons touristiques du Pacifique, et sur les genoux les occupants des paillotes, ces faméliques bidons villes aux couleurs exotiques dont les images enjolivées remplissent les grilles nocturnes des chaînes privées de la télévision.

L'envie de quitter définitivement les îles du Pacifique prenait parfois des proportions inquiétantes, jusqu'à friser la fixation. Elle rebondissait à l'occasion d'échecs personnels comme la perte d'un ami, disparu en mer un jour d'orage, emporté par ces violentes tempêtes qui ont confirmé par l'absurde, depuis que les hommes savent construire des bateaux, la sinistre réputation de ce vaste océan si mal nommé.

Le besoin de retrouver les paysages rassurants de son enfance se faisait encore plus pressant, à l'occasion d'évènements bouleversant son équilibre professionnel ou sentimental. Quand un bon partenaire au tennis et aux échecs, un copain de plongée disparaissait victime d'un accident, ou quand un couple d'amis annonçaient leur prochain départ pour un nouveau poste... dans le même périmètre judiciaire et administratif que l'île de la Réunion, mais physiquement à 8 h voire 12 h d'avion !

Chapitre 3 No.3

Certes, quand il comparait les avantages dont il bénéficiait par rapport au traitement standard des fonctionnaires de police de la métropole, sa détermination à retourner un jour s'installer en France s'émoussait un petit peu. Mais le rythme des mutations ou des disparitions s'accélérait, entre ceux qui partaient à la retraite ou briguaient un meilleur poste. En moins de deux ans, il avait perdu plus de la moitié de ses meilleurs amis.

C'est au lendemain d'une de ces déceptions à répétition qu'il décida de tirer un trait rageur et définitif sur ses douze années de service dans l'île de la Réunion.

Au fil des années, le potentiel de ce splendide îlot de verdure à lui procurer de nouvelles émotions s'était considérablement émoussé. Il avait depuis longtemps fait le tour de toutes les destinations touristiques proposées par les autres îles du Pacifique. Il en était sorti un peu blasé, mais surtout blessé dans son amour-propre d'être toujours considéré par les habitants de la région comme le flic de la métropole, et cela même après des années de service dans l'île

On l'aimait bien. En fait, on respectait surtout l'uniforme qu'il portait et... l'autorité qu'il représentait. Mais pour ses amis du cru, même les plus intimes, il resterait toujours un étranger, arrivé un jour de pluie à bord d'un avion de ligne, pour partager les joies et la vie parfois rude des habitants du Pacifique sud. Il était grand temps qu'il tourne la page, pour retrouver ses vraies racines.

La mutation vers l'Europe d'une amie de très longue date avec laquelle il avait vainement tenté de bâtir une vie commune, avait brutalement accentué ce sentiment de solitude, et réactivé son désir latent de retourner un jour s'installer au pays de son enfance.

Ce nouvel échec l'avait littéralement laissé sur les genoux. Cela faisait un peu plus d'un an qu'ils se voyaient. Ils se retrouvaient les week-ends ou lors des soirées organisées par les cadres consulaires de l'île. Il s'efforçait patiemment de la draguer à chacune de leurs rencontres, avec la ténacité d'un célibataire lassé d'être constamment seul

Elle avait à deux ou trois reprises accepté de pousser l'expérience un peu plus loin, avec une vraie passion et un enthousiasme non feint qui prouvaient au moins qu'il ne lui était pas totalement indifférent. Mais faute d'avoir beaucoup de choses en commun, hormis le fait d'être tous deux des fonctionnaires de police, ils n'avaient jamais conclu cette amitié amoureuse, par la décision de vivre et de s'installer ensemble.

Le départ précipité de celle qui partageait parfois ses joies et ses week-ends en mer l'avait plongé dans une sombre déprime dont le caractère cyclique résistait à toutes les analyses et médications classiques. Son humeur en avait subi les effets de façon catastrophique.

Lui qui n'aurait auparavant raté aucune soirée, surtout si elle était bien arrosée, refusait désormais de plus en plus fréquemment de sortir. Officiellement, il essayait de faire des économies, en prévision d'un investissement dans un nouveau voilier de quinze mètres doté de tout le confort. Mais ces justifications fumeuses ne trompaient pas son entourage. Peu à peu, ses amis les plus intimes avaient fini par prendre la tangente.

La bande de joyeux drilles avec lesquels il animait au piano les soirées privées des boîtes de nuit à la mode ne débarquaient plus chez lui à l'improviste que de façon très épisodique. En quelques mois, il avait fini par fragiliser le socle des relations amicales et institutionnelles qu'il avait pourtant mis plusieurs années à construire et stabiliser.

Peu à peu, il commençait à mesurer la distance qui existait entre la vie réelle et la vision onirique de ces îles dont les images animent les émissions oniriques pour la jeunesse, ou ces fastidieux documentaires un peu débiles sur la disparition annoncée de telle ou telle espèce de poisson ou de rare crustacé en déroute.

À force de construire sa solitude, il y était parvenu. Ses compagnons de travail, habitués jadis à sa bonne humeur et sa jovialité, avaient vite mesuré le changement de son caractère.

Il avait été convoqué, à deux reprises par sa hiérarchie, sommé de s'expliquer sur les raisons pour lesquelles certains de ses collègues refusaient de plus en plus fréquemment d'assurer les permanences ou les rondes de nuit en sa présence.

- Vous filez un mauvais coton, mon vieux ! lui avait tout de go déclaré un jour un lieutenant auquel il devait répondre dans la hiérarchie assez souple du commissariat principal de Saint-Denis de la Réunion.

- Non seulement vous semblez triste, mais en plus vous êtes constamment dans la lune. Il faut vous ressaisir, que diable. Tenez. Prenez donc quelques jours de congé. Changez-vous les idées. Allez pêcher au gros en mer avec une amie. C'est un vrai sport qui détend et rend sociable. Et revenez-nous en forme. Vous n'avez pas de problème d'argent au moins ? Si c'est le cas, on peut chercher une solution. Mais faites en sorte de redevenir rapidement le fonctionnaire de police jovial qui avait jadis facilité votre intégration dans l'île. Vous êtes un des rares flics venus de la métropole à s'être rapidement adapté à notre mode de vie local. Mais depuis l'été dernier, vous n'êtes plus le même. Vous traînez une tête de six pieds de long, comme les malades du foie. Or vous êtes en bonne santé, je veux dire physiquement. Il faut réagir. Vous avez encore la vie et de bonnes perspectives de carrière devant vous. Ne gâchez pas tout ça à cause d'une déception ou d'un passage un peu difficile. Nous sommes tous plus ou moins passés par là. Mais le métier de flic exige une capacité à surmonter les difficultés personnelles qui semble chez vous cruellement en défaut. Je ne voudrais pas prendre une décision à la légère, car vous avez prouvé depuis des années que vous êtes un bon flic et que vous avez des capacités à rebondir. Prenez votre week-end, allez faire un tour en mer, payez-vous un baptême de l'air, un saut en parachute, que sais-je... surtout, éclatez-vous, pensez à autre chose.

Peine perdue. Au contact quotidien de ses collègues, à l'air peiné avec lequel ils le croisaient dans les couloirs du commissariat ou à la cantine sélecte de la préfecture, il sentait bien qu'il était devenu un boulet, une véritable enclume que les autres flics acceptaient de moins en moins de traîner derrière eux sur les théâtres d'opérations.

À un doigt près il se serait mis à picoler. Lui qui avait mis fin assez douloureusement à des années de tabagisme dès son arrivée dans le paradis terrestre que lui inspiraient les catalogues des tour-opérateurs, il avait bien failli sombrer dans le whisky.

Son goût avéré pour les vins de qualité, sa connaissance des bons crus et sa soif de vivre l'avaient finalement incité à jeter son stock de Jack Daniels, au profit d'une caisse en bois proposant un large éventail de vieux Bourgognes. Ce sursaut l'avait sauvé d'une véritable descente aux enfers.

Mais un triste constat s'imposait néanmoins à lui. À force de ruminer ses déboires passés, il en était arrivé à se couper des autres. À moins d'un miracle, il était bon pour un séjour psychiatrique, s'il ne réagissait pas. À un peu plus de 36 ans, il disposait encore d'assez de curiosité et de vitalité pour tenter ailleurs de construire une nouvelle vie. Le pas était néanmoins difficile à franchir. Il fallait encore qu'il vérifie sur le terrain à quel point il était lassé de la vie un peu artificielle des îles.

Il se remit à sortir. Mais le charme était rompu. Et puis un jour, la coupe déborda. Un matin, il se connecta via l'Internet au programme de mutation des sous-officiers de la police nationale. Un poste correspondant à son grade se libérait dans la Drôme. Enfin... dans le département limitrophe, et pas très loin de Montpellier, la ville où il était né

C'était l'occasion à ne pas rater, pour renouer avec le sud de la France, et peut-être retrouver enfin la forme et ce goût à tirer des plans sur la comète qui avaient si bien accompagné son arrivée dans l'île des années auparavant.

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