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Le Cœur de Vérone

Le Cœur de Vérone

Auteur:: Honey Goldfish
Genre: Romance
Rejeté par sa famille en raison de son homosexualité, Gabriel est un nephilim de plus de huit-cents ans d'âge qui arpente la terre dans le plus strict anonymat. De retour à Vérone, dans sa région natale après plusieurs siècles, il doit réapprendre à faire confiance aux habitants de cette ville qui autrefois l'avaient trahi. Mais peu après son arrivée survient un crime crapuleux. Gabriel sera-t-il une nouvelle fois accusé en raison de sa différence.

Chapitre 1 Il bastardo !

Prologue

Quinzano, Italie,

24 mars 1208

Une adolescente de 16 ans est sur le point d'accoucher.

- Poussez, Giulietta, poussez!

Marina a enfanté plus d'un Capuani dans le passé. Mais cette naissance est pénible, et surtout différente... Et Giulietta est si jeune, si petite et menue... Le visage nimbé de sueur, elle lui fait l'effet d'une poupée de porcelaine... Son hymen était toujours intact, après la conception... C'est un ange qui lui est apparu... Son ange... Son bienaimé! Marina a tendance à la croire puisque la jeune femme n'a jamais dévié de son histoire, même si un autre gentilhomme s'est déclaré le père de l'enfant, pour que son honneur soit sauf... Javier! Quel homme bon et généreux! Il est amoureux de la belle Giulietta, mais attendait simplement qu'elle soit plus mature... Il patiente à l'extérieur, avec le père et le frère de Giulietta. Ils attendent tous cette naissance avec impatience. Ce qu'ils attendent ce n'est pas l'enfant... mais plutôt la délivrance de cette pauvre femme! Si faible, si jeune, si fragile!

- Allez, Giulietta! Encore un tout petit effort et ça y'est! l'encourage Marina.

Le visage blafard, Giulietta lève ses yeux doux sur sa chère mère, qui lui tient la main. Son regard se fait suppliant. Elle ne peut pas! Elle n'en peut plus! Ça fait si mal... Gabriel! Ses cheveux blonds sont collés à son visage en sueur. Sa mère lui éponge le front avec un linge humide.

- Giulietta Mia! Respire ma chérie! lui souffle sa maman.

Elle prend une grande respiration et elle pousse une nouvelle fois dans un dernier effort. Un cri de souffrance déchire la nuit, annonçant la naissance du petit. Le nourrisson pleure presque immédiatement. Il est triste d'avoir quitté le sein maternel. Il était si bien... et maintenant tout est si froid, si sombre... si dur! Personne n'apprécie sa venue. Il est le signe d'un grave péché.

- Che bel angelo! Giulietta! C'est un garçon! s'exclame la grand-mère.

Mais le visage de Giulietta vient assombrir cet heureux évènement. Non, non, non! Pas maintenant! Pas alors que le plus dur est fait! Une lumière nimbe alors la pièce, que Giulietta est seule à voir. Celle-ci lui arrache un sourire, malgré sa faiblesse, malgré ce corps, qui cherche le repos... Gabriel, souffle-t-elle à nouveau un nom que sa mère croit être celui qu'elle désire donner à son enfant, et rendant ainsi son dernier soupir.

- NON! Pas ma Giulietta!!!! hurle la grand-mère.

La sagefemme dépose l'enfant dans ses bras, et constate le décès... Il n'y a plus rien à faire... Assise au chevet de sa défunte fille, le petit dans ses langes, la grand-mère ne parvient pas à se remettre de cette nouvelle. Elle sanglote, elle soupire, elle hoquète... elle s'attache au nouveau-né. Il est tout ce qu'il lui reste de sa chère fille. La sagefemme quitte la pièce, pâle comme la mort. Elle annonce la nouvelle au père présumé de l'enfant, puis au frère de la maman, et au grand-père du nouveau-né.

Ce dernier pousse alors un juron tandis que son fils et son gendre accusent le coup. Il fait quelques pas dans le couloir, puis il revient en direction de son fils ainé, Vidal, s'adressant à lui en se souciant peu de la présence du mari de sa défunte fille, qui est comme un fils pour lui :

- Quel bastardo! Il ne suffit pas qu'il ait souillé ma Giulietta! Maintenant, elle est morte à cause de lui!

Il crache sur le sol pour appuyer ses dires. Cet enfant va attirer la malédiction sur cette famille! Il en est persuadé... Sa femme franchit le seuil de la porte à cet instant, le petit dans les bras. Elle l'exhibe devant son grand-père.

- Horatio! Regarde! Ce petit est tout le portrait de notre Giulietta...

Mais le vieil homme refuse d'y jeter un œil et détourne le regard. Il fait volteface et quitte les lieux. Il ordonne à son fils et à son beau-fils de le suivre. Avant de partir, Vital fait un signe en direction de sa mère, prévoyant de raisonner son père... Santa Maria! Qu'adviendra-t-il de cet enfant? se questionne la grand-mère, inquiète de son avenir au sein du clan des Capuani.

Chapitre 2 L'arrache-cœur

Vérone, 27 juin 2023

Gabriel s'immobilise avant de traverser le pont Pietra. Il se remémore alors sa jeunesse... Autrefois, il avait franchi ce même pont, un balluchon sur l'épaule. Son oncle Vidal lui avait remis une lettre, pour maitre Brioloto, le suppliant de bien vouloir prendre son neveu pour apprenti... Ce qui devait être le début d'une belle aventure avait tourné au cauchemar. Gabriel pousse un soupir. Espérons que cette fois sera différente, se dit le beau blond aux cheveux frisotés.

Il agrippe la sangle de son sac à dos avec plus de force et il se remet en route, bien décidé à traverser ce pont, pour entrer dans la ville de Vérone. Il marche d'abord sans but, errant dans la ville, qui est si différente de celle qu'il a connue. À cette époque de l'année, Vérone est investie par les touristes et les habitants des régions voisines, qui viennent assister au festival «Rock the Castle». Gabriel prend un dépliant sur le promontoire d'un kiosque à journaux, histoire de découvrir de quoi il retourne. Un touriste français lui sourit près du kiosque tandis qu'il essaie de comprendre le fonctionnement des transports en commun à l'aide d'un autre dépliant. Ils se saluent et le Français lui suggère un guide de la région qui traite assez bien des transports en commun et aussi de ses attraits... Le remerciant, Gabriel lui laisse voir qu'il parle français entre autres choses, lui qui est polyglotte. Le regard du Parisien s'éclaire d'un coup et il devient encore plus volubile. Il lui conseille de se procurer la Verona Card, ce qui lui permettra de faire des économies sur les tickets pour les musées et le théâtre, ainsi que pour des bonnes places au Château Scaligero, là où ont lieu la plupart des shows du festival... Gabriel a la sensation que ce Parisien le drague plus ou moins, empressé qu'il est de tout lui montrer et étant un peu trop chaleureux avec lui...

Ce Français se propose même de l'initier aux transports en commun en l'aidant à dresser un trajet pour le lieu qu'il cherche à rejoindre sur une carte des transports en commun. Gabriel remarque à cet instant un homme très grand, qui les observe d'une terrasse voisine. Une fraction de seconde, les traits du visage de cet humain se modifient. Son visage se couvre d'un duvet brun et ses yeux d'un vert iridescent ont soudain les pupilles verticales, une partie de son visage se transforme pour prendre l'aspect d'un loup, alléché par sa proie... le Français ou lui-même. Très vite, le démoniaque reprend son aspect normal et la vision que Gabriel s'épuise. À n'en pas douter, un démon possède cet humain... un démon de la classe des lycans, une catégorie assez dangereuse.

Le touriste réitère son invitation auprès de Gabriel, le faisant sursauter. Pour l'éloigner de ce démoniaque, qui parait avoir l'œil sur lui, Gabriel accepte volontiers que le Français l'aide à se repérer dans les autobus de ville. Il faut dire qu'il est tout de même assez mignon... À son soulagement, le démoniaque ne les suit pas dans les transports en commun. Cet humain l'a échappé belle sans le savoir, se dit Gabriel. Dans le bus de ville, leurs regards se croisent et le Français ose lui dire qu'il a des yeux magnifiques. Ils sont d'un bleu si pur qu'on jurerait un morceau de ciel! La voilà la raison pour laquelle ce touriste lui faisait du gringue. Ses yeux, son charme irrésistible... Gabriel baisse les yeux timidement et il s'empresse de descendre à l'arrêt suivant. Ne comprenant pas en quoi il l'a vexé, le touriste le pourchasse dans la petite rue étroite dans laquelle il s'est engagé en quittant le bus. Il l'interpelle, attrapant sa main en public à la consternation de Gabriel :

- Hey! Si j'ai dit un truc qu'y fallait pas, je suis désolé!

Gabriel lui sourit avec bienveillance.

- Non, pas du tout! le rassure-t-il, tout en se détachant de lui, afin de pourvoir mieux résister à la tentation.

Il regarde tout autour. Les passants sont nombreux et certains les dévisagent bizarrement. Le Français suppose alors que sans doute, il n'a pas fait son comingout. Mais il se trompe gravement. Son comingout, on l'a forcé à le faire il y a bien longtemps. « Piglianculo!* Tu bruleras en enfer Gabriel!» lui avait hurlé son grand-père, le jour où il l'avait chassé de la Casa Capuani. Au cours de sa très longue vie, Gabriel a souffert bien souvent de cette persécution éhontée contre les homosexuels, en Italie comme ailleurs... et dans certaines régions du monde, l'humanité n'a fait que peu de progrès en cette matière! Le Français tente de le rassurer:

- Eh! Tu t'en fais pour rien! On est dans la ville de l'amour! Ici, personne ne va te juger... Tu n'as rien à craindre! insiste-t-il, caressant du revers de sa main son visage aux traits si raffinés.

La ville de l'amour, quelle ironie! pense Gabriel en lui-même, qui a encore le souvenir gravé en lui, de la façon dont les habitants de cette ville l'ont traité autrefois. Le jeune Français dans la vingtaine devine bien que sa remarque l'irrite, mais il ne sait pas en quoi. Très vite, Gabriel reprend son apparente douceur habituelle et lui sourit de manière rassurante. Le beau blond à la chemise impeccablement rentrée dans son pantalon et au gilet boutonné s'excuse auprès du Français. Il est désolé s'il a mal interprété ses gestes ou ses paroles, mais il préfèrerait en rester là, lui déclare le bel homme avec toute la diplomatie dont il sait faire usage. Le Français s'en voit très consterné. Sous le charme de l'immortel, il abandonne la partie à contrecœur. Avant de le quitter, Gabriel lui conseille la prudence, car les marques d'affection entre hommes, et en publique, sont très mal vues en Italie, même dans la ville de l'amour... précise-t-il. Se prenant un sacré râteau, le Français le regarde s'éloigner, la déception se lisant sur son visage. Le nez dans son smartphone, qu'il vient de tirer de sa poche arrière, Gabriel ne se retourne pas une fois, se désole le beau brun. Il marche d'un pas léger dans la petite rue d'un quartier qui laisse quelque peu à désirer, en quête de son nouveau domicile, regardant de nouveau l'adresse dans son smartphone.

Au bout d'un moment, Gabriel s'immobilise devant la bonne adresse. C'est une maison à appartements multiples qui se situe le long de l'Agides, fleuve qui traverse la ville de Vérone. Il monte les marches du porche et sonne au numéro de l'appartement du rez-de-chaussée. La tenancière, une vieille dame un peu grassouillette, lui déverrouille immédiatement la porte des escaliers au bas desquels se situe son propre appartement, sur la droite. Elle ouvre la porte de son appartement comme il pénètre dans le faible espace, refermant la porte du bloc à appartement derrière lui. Face à face, les deux créatures surnaturelles se dévisagent. Sa proprio est une petite femme toute ridée possédée par un esprit de la nature de la race des fées à en juger par ses oreilles pointues que Gabriel est seul à voir et à ses doigts aux ongles démesurément longs. Gabriel en a la certitude à cause de cette odeur de pain d'épices si caractéristique des esprits de cette catégorie. Il peut quant à lui aller sans crainte d'être détecté puisque le fait d'être à demi-humain le protège naturellement. Et effectivement, elle ne semble pas détecter sa différence quand la tenancière l'invite à la suivre de manière très chaleureuse dans l'escalier très étroit conduisant à son logement. Elle lui spécifie qu'il y a deux appartements au troisième, le 3a et le 3b... le sien étant le b.

Gabriel a déjà payé les deux premiers mois, elle le considère donc comme le meilleur de ses locataires. Elle lui fait faire le tour de l'appartement et fait du zèle avec lui comme en plus il est beau et d'apparence jeune. Pour l'eau chaude, il faut allumer la chaudière... et la chasse d'eau de la toilette n'est qu'un simple cordon au-dessus d'un bol plutôt crasseux. Le bidet et la douche ne sont guère mieux. Avant d'y poser ses fesses, Gabriel se dit qu'il lui faudra désinfecter toute la pièce et tout l'appartement par extension. Il arrive parfois que les fusibles se plantent, lui ajoute la propriétaire. L'ancien locataire se servait d'une fourchette, qu'il coinçait dans le... Gabriel la regarde de telle façon qu'elle s'arrête de parler automatiquement. L'appartement est meublé. L'immortel ne loue toujours que des appartements meublés... C'est moins compliqué quand vient le temps de partir... Les meubles de celui-ci sont vieillots, la cuisinière est au gaz, et le futon du salon lui fait office de lit puisque cette pièce est aussi sa chambre. Ce n'est pas le grand luxe, mais pour 200 euros par mois, ça en vaut la peine.

Et puis, il y a une magnifique terrasse sur le toit pour compenser. Les locataires y ont aménagé un jardin potager, qui est communautaire aux dires de la proprio. Ils ont aussi posé des chaises pliantes, une table avec parasol et il y a même un coin pour étendre la lessive. Toutes proportions gardées, ce n'est pas si mal. Cette terrasse a même une vue imprenable sur la Basilique de San Zeno. Du balcon de son appartement sur l'arrière, il peut boire son café matinal tout en admirant cette vue superbe du fleuve qu'il a en contrebas.

Les effets personnels de Gabriel doivent lui être livrés plus tard dans la semaine. Et il commence son travail de restaurateur dans trois jours. En attendant, il s'attache à nettoyer le lieu de fond en comble et à faire une bonne épicerie pour remplir le petit réfrigérateur. Gabriel n'a pas vraiment besoin de manger, mais il le fait souvent par plaisir et aussi pour conserver les apparences... À Vérone, le marché public est bondé à cette période de l'année et Gabriel a même parfois du mal à se frayer un chemin sur la rue piétonne. Instinctivement, il surveille son portemonnaie, qu'il garde près de lui dans son sac à dos, craignant les pickpockets. Non loin d'une pâtisserie, vers sept heures du soir, l'entrée d'une ruelle est bloquée et des policiers ont établi un cordon de sécurité, ce qui complique encore davantage les déplacements sur cette rue piétonnière. Gabriel se demande bien ce qui a pu se produire pour qu'un tel déploiement soit mis en place. Il fronce les sourcils quand il entraperçoit la victime. Il ne peut en être parfaitement certain, car les policiers posent une bâche sur le corps du mort, pour le cacher au regard des touristes, mais Gabriel a l'impression de connaitre la victime, qui ressemble à ce Français qui l'avait abordé à son arrivée le jour précédent.

Un policier, accroupi près de la victime, se lève alors et se tourne en direction du cordon de sécurité. Son regard croise celui de Gabriel, qui se sent alors très mal à l'aise. Cet humain a des yeux presque noirs... et l'immortel a la sensation qu'il pourrait aisément le percer à jour. Par réflexe, il détourne vitement les yeux et s'empresse de poursuivre sa route, pénétrant dans la pâtisserie. Gabriel préfère ne pas attirer l'attention sur lui.

- Sergent Silvola! s'exclame à ce moment une journaliste, qui fait le pied de grue de l'autre côté du cordon de sécurité.

Gabriel n'entend rien de la suite de la conversation. Dans la pâtisserie, il se croirait au paradis. Des éclairs fourrés au chocolat, des brioches... Ça embaume l'Italie, celle de son enfance... et une fraction de seconde, Gabriel a le sentiment d'avoir de nouveau six ans et d'être dans la cuisine du domaine ancestral de ses grands-parents... cette bonne vieille Rita le laissait toujours gouter ses pâtisseries, car il était un ange! disait la domestique. Il en oublie ce meurtre sordide et ressent un plaisir presque jouissif en achetant ses pâtisseries pour se récompenser de son dur labeur.

De retour à son appartement, Gabriel savoure longuement la première bouchée de sa Torta di Verona, une pâtisserie locale aux arômes de rhum et d'amandes... Assis à son balcon, il en ressent un vif plaisir gustatif. Gabriel observe les teintes orangées et rosées qui se reflètent dans l'eau, le soleil se couchant. Il se dit en lui-même qu'il n'aurait jamais pensé revenir ici... non... jamais. Et pourtant! Il est si heureux de rentrer à la maison!

Est-ce vrai que la victime a eu le cœur arraché? Le sergent Othello Silvola, toujours présent sur la scène de crime et qui ignore la journaliste, refusant de lui fournir le moindre détail sur ce meurtre sanglant. Othello ordonne aux patrouilleurs de veiller à lui fournir les vidéos de surveillances des marchands voisins du lieu avant de s'éloigner pour fouiller la ruelle en quête d'indices. Son équipier, un homme plutôt brut de décoffrage, lui suggère que sans doute, l'agresseur a attiré sa victime à l'écart pour lui faire une pipe... Il donne en preuve l'étampe sur le dos de sa main d'un bar gai bien connu de la région.

- Nerini! C'est pas parce que c'est un homo que forcément ça veut dire que...

- Ma che! Il a son pantalon qui est baissé, alors hein! se défend son équipier.

Mais le sergent Silvola n'écoute déjà plus son équipier. Il a remarqué quelques gouttes de sang, près d'une échelle qui conduit sur le toit de l'édifice. Il le pointe à son équipier et demande au légiste de venir en prendre un échantillon afin de déterminer si c'est celui de son agresseur ou de la victime, car celle-ci a du sang dans la bouche, ce qui laisse croire qu'elle aurait mordu son assaillant pour se défendre... Othello désire qu'on prenne aussi des empreintes sur l'échelle, qu'il grimpe pour jeter un œil sur le toit de l'édifice à l'aide de sa lampe-torche. Sur le toit de celui-ci, la trainée de sang indique que l'agresseur a pris la fuite de cette façon. Cependant, la toiture de l'édifice voisin est très éloignée et il n'y a ni escalier ni échelle pour descendre... Le sergent ne voit pas comment un individu blessé aurait pu sauter de cette façon, de toiture en toiture. À moins qu'il se soit laissé choir dans la benne à ordure de la ruelle voisine... Voilà, c'est ce qu'il a fait. Il a sauté dans la benne à ordure... Ensuite, il lui suffisait de se mêler aux touristes pour quitter les lieux sans être inquiété.

Le sergent revient sur ses pas et il redescend l'échelle, prévoyant quitter la scène de crime. Son équipier le talonne comme il franchit le cordon de sécurité en lui disant qu'il n'y a rien sur les caméras de surveillance, ni de la pâtisserie ni de ce restaurant voisin du lieu. En fait, tout ce qu'on voit, c'est ce Français qui se balade, et qui tourne le coin pour s'engager dans la ruelle... Il parait être seul et pourtant, il a le regard pétillant... Son assaillant l'a clairement interpelé, et sans doute alléché de quelque façon par un mot doux... Il y a des prostitués dans le secteur. Des jeunes hommes et de très jolies filles. Alors la théorie de son équipier tient la route.

Nerini et lui-même se donnent rendez-vous au bureau du légiste, le lendemain matin, avant que Silvola enfourche sa mobylette pour quitter le lieu, se faufilant entre les touristes. Sur le chemin du retour à la maison, le sergent décide de faire un arrêt au Lucas Café, qui n'est pas très loin, comme le touriste avait une étampe à l'effigie de celui-ci sur le dos d'une de ses mains. Ce bar gai est ouvert justement à partir de tous les jeudis en fin d'après-midi et la tenancière, une dragqueen du nom de Lolita, a déjà collaboré avec lui concernant un crime homophobe. Comme tous les jeudis, à cette heure, elle donne son spectacle sur scène et Othello doit patienter au bar que celui-ci se termine. Ce soir, en raison du festival, le show a des accents rocks. Le sergent se commande une grappa qu'il boit d'une seule traite en patientant.

En quittant la scène, Lolita l'aborde comme toujours avec ses regards ingénus et ses gestes lascifs. Comme chaque fois, Othello lui témoigne une parfaite indifférence ne désirant pas casser son image. Le sergent de la criminelle est un gigolo aux dires de bien des femmes, ce plait à penser Lolita, qui admire ses bras musclés, mais qui est convaincu de pouvoir le «gai-ifier», comme elle dit souvent à la blague. «Alors! Que peut-elle faire pour le bel agent des forces de l'ordre aujourd'hui?» minaude la dragqueen. Le sergent lui montre une photo du visage de la victime, prise avec son cellulaire et qui rebute quelque peu la diva en raison du sang au coin de ses lèvres et de son visage blafard.

Allant droit au but, Othello lui pose les questions d'usages et la dragqueen confirme que le bel homme a fréquenté son établissement plus d'une fois au cours des derniers jours. C'est un de ces touristes en quête de sensation forte... Le sergent lui demande si elle l'a vu en compagnie d'autres clients. Lolita lui déclare alors que même s'il se faisait draguer par plus d'un, ce Français ne paraissait pas trouver chaussure à son pied jusqu'au jour précédent. En effet, il affirmait avoir rencontré son âme sœur. Malheureusement, ce n'était pas un client du bar, de ce que lui confie Lolita, mais plutôt un touriste tout comme lui et qui lui aurait tourné la tête... Le barman le confirme. Ce français n'arrêtait pas d'en parler. Depuis qu'il avait croisé ce beau blond frisoté dans un kiosque à journaux, il ne pouvait cesser de penser à lui... Mais quand il l'avait dragué, il s'était pris un sacré râteau! Il se trouve que l'autre type était plutôt du genre timide. Du genre à ne pas vouloir s'afficher quoi! Silvola leur demande plus de détails, mais mise à part le fait qu'il a les yeux d'un bleu très pur et les cheveux blonds frisés... la victime ne leur a fourni aucun autre détail.

Othello se souvient de cet étranger qui a croisé son regard, passant devant la scène de crime et qui sur le moment, l'avait intrigué. Il avait lui aussi les yeux d'un bleu très vibrant et les cheveux blonds bouclés. Le sergent se demande soudain si le meurtrier ne serait pas passé tout juste devant lui, comme ça... le narguant ouvertement! Non, quand même! Il n'aurait pas osé! Refermant son carnet, il remercie Lolita et son barman pour ces informations. Prenant la route de son domicile, il se dit qu'il lui faudrait revoir les bandes des caméras de surveillance... et aussi questionner les vendeurs des kiosques à journaux de ce secteur de la ville, puisque Lolita lui en a fait mention...

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* piglianculo : sodomite

Chapitre 3 La Troia

Le premier jour de travail, Gabriel se lève de très bonne heure. Il époussète son unique veston et son gilet. Il saisit une chemise propre dans son sac de voyage, prend soin de la repasser avant de l'enfiler. Il évite de mettre une cravate, ce qui serait trop formel, et choisi de déboutonner les deux premiers boutons de sa chemise, ce qui en Italie est un style courant et décontracté. Il enfile des souliers italiens de qualité plutôt douteuse. Mais personne ne regarde jamais les chaussures, a-t-il bien compris depuis longtemps.

Dans le bus de ville, il observe la carte du trajet de cet autobus, pour s'assurer qu'il ne se trompe pas d'arrêt. Vérone a tellement changé depuis qu'il l'a quitté, presque 800 ans plus tôt. Il a un peu de mal à s'y repérer. Des maisons ont poussées comme des champignons, la construction de certains bâtiments est à présent achevée et le nom de certaines rues diffère. Mais après quelques jours sur place, il commence à retrouver ses anciens repères. Une fois qu'il a conscience que la Basilique de San Zeno se trouve deux rues avant son appartement au sud-ouest et que la tour de Lamberti se situe tout à l'opposé au nord-est... tout devient bien plus simple.

Le centre de conservation se situe tout près de la Piazza delle Erbe, un peu à l'écart du centre historique, qui est lui-même constitué de plusieurs sites très touristiques de la ville. Le directeur du centre de conservation des édifices historiques de la ville de Vérone est un homme plutôt obtus, mais très heureux de l'arrivée de Gabriel au sein de son équipe. Il lui serre la main à plus d'une reprise avant de lui montrer les installations. Le talent de Gabriel di Capuani pour restaurer fresques et édifices est réputé dans toute l'Europe. Les Véronais se considèrent donc comme privilégiés de le voir se joindre à leur équipe de restaurateurs et de conservateurs.

Les ateliers de restauration du Centre de conservation de Vérone sont parmi les plus réputés de toute l'Italie pour leur expertise. La ville investit des sommes colossales annuellement à l'entretien de ses bâtiments historiques, qui remontent à l'époque médiévale. Gabriel est très satisfait en visitant l'atelier dans lequel se trouve son poste de travail. Il précise toutefois avoir ses propres outils, qui devraient arriver bientôt... avec le reste de ses effets personnels.

-Quella vacca!* [1] hurle une femme dans la quarantaine, à la chevelure rousse, pénétrant dans l'atelier en trombe.

Elle se rue en direction du directeur, agitant son smartphone sous son nez pour lui monter une image qui circule sur les réseaux sociaux. Cette saleté de tagueuse a recommencé! Et voilà que ce matin, un nouveau graffiti défigure la façade de la Basilique San Zeno. La rousse impétueuse ne mâche pas ses mots, gestes à l'appui, pour signifier son indignation. Gabriel observe le dessin plutôt artistique d'un cœur broyé qu'un prêtre tient au creux de sa main, semblant satisfait de cette misère humaine dont on peut supposer qu'il en est la cause. Il sent bien que pour cette artiste, cet homme d'Église est l'ennemi, celui qui brise les cœurs... Gabriel se sent très interpelé par ce symbole. Il a le sentiment de comprendre la détresse de cette artiste. Mais d'un autre côté, il n'apprécie pas de voir un édifice aussi ancien et aussi précieux que la Basilique San Zeno être dégradé de telle façon.

- Je peux aller y jeter un œil si vous désirez, s'offre-t-il de mesurer l'ampleur des dommages.

La rousse le dévisage alors avec intérêt. Serait-ce le spécialiste tant attendu? Le directeur le lui confirme, les présentant l'un à l'autre :

- Savina, voici Gabriel di Capuani, qui nous arrive directement de Paris...

S'en est un que le Louvre ne leur avait pas cédé de gaité de cœur! se dit Savina Morrigan, tandis que le directeur la présente à lui, expliquant qu'elle sera sa supérieure hiérarchique. Ils se serrèrent la main et il les quitte, se disant certain que Savina saura cent fois mieux que lui familiariser le nouveau venu avec les projets en cours et le reste du personnel. La conservatrice en tête de tout leur département est une Italienne flamboyante, pleine de passion et de ferveur pour son travail. Très vite, elle l'entraine dans le dédale des rues pittoresques de Vérone, son sac en bandoulière à l'épaule, et lui expliquant avec passion en quoi consistera son travail. Ils ont peu de spécialistes possédant son degré de perfection. Il sera donc attitré à l'entretien des fresques les plus anciennes. Celles que personne n'ose même toucher, de crainte de les abimer davantage. Entre autres choses, celles de la façade de la Casa Mazzanti demanderont une attention particulière, lui signale-t-elle, comme ils s'arrêtent devant le bâtiment en question. Gabriel ressent une joie indicible devant cette fresque murale réalisée par Giulio Romano... Tout en parlant de l'auteur de celle-ci avec sa consœur, il se remémore le jour où son propre maitre lui avait enseigné à peindre des fresques de ce genre. Il aurait aimé rencontrer l'artiste qui a peint celle-ci. Malheureusement, il avait quitté Vérone après seulement quatre ans d'étude auprès de son maitre.

Une image s'impose à son esprit. Celle du moment où deux soldats l'avaient conduit à son gibet de potence, à la sortie de la ville... Ils lui avaient fait traverser la ville, nu-pieds et dans ses habits crasseux. Sodomite! hurlait la foule! Monstre! Sataniste! Les habitants lui avaient craché dessus, l'avaient poussé, bousculé... jeté des pierres! On lui reprochait tous les maux de la terre, pour avoir eu le malheur d'aimer la mauvaise personne.

Savina le fait sursauter, se remettant en marche. Elle l'entraine dans un tout autre secteur de la ville tout en lui annonçant que, bien davantage, ce qu'elle attend de lui, c'est qu'il soit capable la remplacer dans ses fonctions, et de superviser les travaux en son absence quand elle quittera Vérone en septembre prochain avec son assistant et quelques autres pour se joindre à des confrères Espagnols pour une expédition en Amérique du Sud, vers un site archéologique... Il se trouve que le centre de conservation historique de Vérone effectue des échanges culturels avec celui de la ville de Mexico à laquelle il est jumelé et que Savina ainsi que quelques autres ont été sélectionnés pour s'y rendre et partager avec les Mexicains leurs techniques de conservation... C'est pour cette raison que le directeur avait prospecté et offert cet emploi à Gabriel quand il se trouvait à Paris, dans l'espoir que lors des fréquents voyages de Savina en Amérique du Sud, il puisse la suppléer dans ses fonctions, ici à Vérone.

Apprenant la chose, Gabriel lui assure qu'il fera son possible pour se familiariser avec les autres employés et le code de procédure que Savina a mis en place. Marchant en sa compagnie dans la ville, la conservatrice s'en dit satisfaite. Ils passent par le quartier de Gabriel, approchant de la Basilique de San Zeno. Savina désire évaluer les dommages occasionnés par le graffiti. L'immortel est submergé de souvenirs de plus en plus intenses au fur et à mesure qu'ils approchent de la Basilique. Autrefois, il empruntait ce chemin régulièrement pour aller de l'atelier de son maitre jusqu'à la belle basilique qui faisait alors l'objet de travaux majeurs. Gabriel observe la magnifique rosace de la façade, sur laquelle il a travaillé avec son maitre, un sculpteur de renom. Il en a le souffle coupé, de la trouver toujours à sa place, presque 800 ans plus tard. Par les portes de l'église toutes grandes ouvertes, il entrevoit aussi une des plus belles œuvres de son maitre, «La roue de fortune», une fresque magnifique dont Gabriel n'avait jamais pu voir le parachèvement avant aujourd'hui.

Savina est davantage préoccupée par les graffitis sur les antiques pierres de la façade est du lieu. Gabriel s'y penche en sa compagnie pour évaluer à son tour l'ampleur des dégâts. L'artiste a utilisé de la peinture noire et de la peinture blanche d'une marque plutôt bon marché. La pierre poreuse a malheureusement absorbé une très grande partie de cette peinture, ce qui rendra difficile d'en effacer toute trace. Un peu plus loin sur le mur, le mois précédent, les restaurateurs ont d'ailleurs eu du mal à effacer un autre graffiti fait par la même artiste de rue et il en subsiste quelques traces... Elle signe toutes ces œuvres du même pseudonyme, «La Troia», ce qui est l'équivalent du mot pute en Italien, ceux-ci n'ayant jamais pardonné Hélène de Troie. Savina en ressent une grande consternation. Elle fouille dans son sac pour y prendre une cigarette qu'elle allume. 'Ce qu'elle rêverait de lui faire son affaire, à cette sale délinquante!' Il leur faudra des heures pour effacer cette cochonnerie!

- Cette tagueuse semble en avoir gros sur le cœur... constate Gabriel, qui se demande si le prêtre de cette église ne serait pas en cause.

Savina écarquille les yeux, devinant ce qu'il insinue. Elle s'empresse de le détromper. Don Arthuro (le prêtre de cette paroisse) est un homme tout ce qu'il y a de plus honnête. C'est un saint, lui assure-t-elle avec ferveur. Gabriel esquisse un sourire légèrement hautain. Un nouvel arrivant exprime alors sa pensée avant qu'il n'ait le temps de le faire, les faisant sursauter :

- Les saints, il n'y en a pas sur terre, Savina! Vous devriez l'savoir ! s'exclame le père Arthuro Olivetti, directement concerné par leur échange.

- C'est également mon avis, opine Gabriel, qui s'avance en sa direction, pour ensuite se présenter à lui.

Le vieil homme plisse les yeux, fixant Gabriel des pieds à la tête de manière étrange. Il y a chez ce prêtre quelque chose de bien particulier, comme une aura de bonté naturelle qui laisse au nephilim une très forte impression. Ce doit vraiment être un saint homme, car il embaume la miséricorde de Dieu, constate-t-il.

- Don Arthuro! Nous sommes venus évaluer les dommages! se presse de dire la conservatrice.

- Et je disais que la personne qui a fait ça me semble avoir un compte à régler avec vous... insiste Gabriel qui cherche le coupable de cette infamie.

Le prêtre ne le nie pas le moins du monde. Comme bien d'autres jeunes d'aujourd'hui, ce ou cette délinquante lui parait avoir une vision bien triste de l'Église et surtout de ses pasteurs. Cependant, il n'a lui-même aucun ennemi et il ne croit pas non plus que son diacre soit en cause... En fait, Don Arthuro juge avoir été ciblé en raison de l'aspect touristique du lieu. L'artiste cherche à faire passer un message au plus de gens possible et la basilique San Zeno est donc tout indiquée pour ce faire. Savina devine que, comme d'ordinaire, Don Arthuro ne portera pas plainte et que la tagueuse s'en tirera indemne. Sur le chemin du retour, elle s'en plaint à Gabriel. À moins de la prendre en flagrant délit, il n'y a aucune chance du monde pour qu'ils la coincent. «La Troia» continuera donc de sévir, dégradant des édifices de grande valeur historique.

De retour à l'atelier de restauration, ils constatent qu'une grande excitation règne dans le lieu. Ils ont enfin reçu ce tableau, celui de la famille Mombelli et qui doit être évalué, leur annonce un des restaurateurs.

- Il y a encore des Mombellis dans la région? s'étonne Gabriel.

- Oui pourquoi? Vous les connaissez? demande l'assistant personnel de Savina.

- C'est-à-dire que... Mon ami d'enfance était un Mombelli...

- Vous connaissez Lolita? s'étonne Savina. La plus jeune des Mombelli... Je crois qu'elle a le même âge que vous... non?

Le même âge que lui! se répète avec amusement Gabriel, qui évite de le nier tout en le détrompant :

- En fait, mon ami se nommait Carlos, lui confie Gabriel.

Comme il en parle au passé et que le ton de sa voix laisse sentir que la séparation a été difficile, Savina le lui fait remarquer et Gabriel lui prétexte avoir quitté la région à l'âge de 15 ans pour aller étudier les beaux-arts en France, mentant à demi. Wow! Ses parents devaient avoir été très inquiets de le voir quitter le nid familial à un si jeune âge... se dit Savina, qui l'écoute d'une oreille distraite tout en examinant le tableau, que son assistant déballait précautionneusement. Elle explique à Gabriel que la famille Mombelli est toujours une des plus riches de la région. Et aussi une des plus excentriques! ajoute son assistant, du nom de Félix. Le chef de clan a épousé une Américaine au caractère très emporté et le fils joue les dragqueens dans ce bar gai, le Luca Café, dont père et fils sont propriétaire à parts égales. Mais le père n'appréciait pas pour autant que son fils soit un Finnochio!* Même qu'il lui témoignait bien son mécontentement! L'écoutant parler, Gabriel se dit en lui-même que rien n'a changé dans la famille Mombelli... ils sont toujours incapables d'entretenir de bonnes relations les uns envers les autres, mais prêts à laisser leurs différents de côté quand vient le temps de faire des affaires! Savina reproche à son assistant sa trop grande indiscrétion, lui qui est toujours en train de commérer dans le dos des gens et Félix se renfrogne, s'enfermant dans le silence.

Ils s'absorbent tous trois dans la contemplation de cette œuvre d'art et Savina demande son avis à Gabriel. À première vue, cette œuvre parait authentique... Elle date des années 1900 et Pino Casarini en était l'auteur. «L'Adieu de Juliette à Roméo» est une de ses pièces maitresses. Le peintre se plie au nouveau classicisme exigé par régime fasciste de l'époque... Les formes très épurées, la simplicité se dégageant du message si clair et si limpide... témoignent à eux seuls de son authenticité. Mais évidemment, il faudra attendre les résultats d'analyse pour être fixé, savent-ils bien tous.

Les Italiens ont une devise très simple: «Mange, prie, aime!» Ils pourraient ajouter dort, car la sieste est de vigueur tous les après-midis à Vérone. Gabriel profite de cette pause dans son travail pour aller au sommet de la tour des Lamberti où il adosse sa tête contre l'une des poutres, ses jambes étendues sur muret pour y dévorer calmement un sandwich au provolone. Il est vite perturbé par l'arrivée intempestive de Savina, qui le prend par surprise :

- Vous n'avez pas peur de tomber? lui demande-t-elle, un sac en papier brun marqué de la lettre M dans une main.

Gabriel lui renvoie l'ascenseur, pointant sa malbouffe. Elle n'a pas peur d'encrasser ses artères? La rousse se rembrunit. Eh oui, elle le sait, ce n'est pas très chic, mais que voulez-vous, elle aime bien se farcir un bon hamburger et des frites, de temps à autre, lorsque son mari, un chef cuisinier, a le dos tourné. Gabriel sourit furtivement tout en lui affirmant ne pas comprendre cet engouement pour de la viande hachée entre deux tranches de pain... avec du fromage et des cornichons qui plus est! Non! Vraiment, il ne le comprendra jamais! D'ailleurs, à l'origine, cette invention avait pour but de nourrir rapidement des travailleurs de la classe ouvrière en leur servant un hachis de viande parfois très douteux entre deux tranches de pain. Les origines de ce mets à elles seules suffisent à l'en dégouter, lui assure l'intellectuel... un peu trop savant! se dit Savina en elle-même.

Ses cheveux noués par un élastique, assise en indien sur le sol, dans son short en jean, ne portant qu'une camisole assortie d'une blouse nouée autour de sa taille, Savina est définitivement un garçon manqué. Elle ne fait pas la fine bouche contrairement à Gabriel, qui n'enfourne que des aliments de qualité. La tour des Lamberti est sa cachette favorite. Elle négocie donc avec le nouveau venu pour en avoir l'exclusivité un jour sur deux et Gabriel accepte volontiers. Après avoir mangé son déjeuner, elle se lève donc pour lui laisser la place pour cette fois, et se trouver un autre endroit pour faire la sieste. Après son départ, Gabriel croise les bras, toujours en équilibre sur le muret. Il ferme les yeux, prêt à somnoler. L'immortel n'a pas la peur des hauteurs. Dans cette position précaire, il pourrait dormir des heures entières. Mais Gabriel n'est jamais fatigué. S'il somnole tout au plus.

Il y a quelques touristes pour perturber cet instant de solitude et un grand nombre pour le prendre en photo, se surprenant de son agilité. Mais Gabriel ne pipe mots et ne bouge pas le moindre muscle. Il quitte son perchoir vers trois heures pour retourner en direction du centre de conservation et reprendre son poste. En chemin, il s'arrête près d'un kiosque à journaux. Il fronce les sourcils en examinant les gros titres. Une des journalistes affirme que le tueur de ce touriste aurait arraché le cœur de sa victime tandis que d'autres se surprennent du groupe sanguin étrange de son agresseur, information obtenue en exclusivité par une des journalistes. Sa curiosité titillée par ces deux détails, Gabriel achète donc un exemplaire des deux feuilles de chou locales et poursuit sa route, les pliant et les mettant sous son bras. Le vendeur le regarde s'éloigner avec suspicion. Ne serait-ce pas ce même type, celui qu'il avait vu fleureter avec le touriste français... celui qui était mort... Il se souvient du détective qui l'a interrogé quelques jours plus tôt... Ne lui avait-il pas laissé sa carte?

Gabriel a bien du mal à se concentrer sur son travail par la suite, poursuivant l'évaluation du tableau. Il ne cesse de repenser à ce Français, plein de vie et d'espérance. Cet humain était si naïf, si jeune... terriblement inconscient. Dans les journaux, on évoque un inconnu qu'il aurait croisé... un homme avec qui il aurait fleureté... et selon une source au sein des forces de l'ordre on ignore toujours quel type d'arme a été employé pour lui arracher le cœur, de manière aussi rapide que violente. Mais ce sont les analyses sanguines qui retiennent le plus son attention. Le groupe sanguin du meurtrier est rarissime... Le groupe sanguin «hh» dit Bombay, car il a été découvert en Inde, est un des plus rares qui existe et en fait, il n'y a que les créatures surnaturelles qui le possèdent. Gabriel énumère en lui-même les possibles agresseurs... Dans le monde surnaturel, il existe plusieurs types de démons qui... Mais posséder le groupe sanguin «hh», c'est être bien davantage qu'un démon... il n'y a en fait que les immortels qui possèdent ce groupe sanguin. Donc, il ne peut y avoir que très peu de possibilités : Soit il est Nephilim tout comme lui, soit c'est un Cambron ou alors un demi-dieu autrement dit, un dieu païen. Et là on est mal, car cette dernière catégorie est très coriace.

Mais Gabriel pencherait pour un hybride entre démon et humain plutôt qu'un immortel de type angélique, car le meurtrier avait arraché le cœur de sa victime, ce qui est très diabolique et que les, tout comme les autres angéliques, sont incapables de faire le mal. Quant aux dieux païens, ils font toujours faire leur sale boulot par des démons de classe inférieure. Et puis, cela est typique des rites des lycans... donc il doit s'agir d'un croisement entre l'humain et le lycan... Peut-être était-ce ce même lycan que Gabriel avait entrevu dans un café voisin du coin et salivant sur ce touriste justement. Il est possible qu'il ne s'attaque qu'à des touristes de passage. Ah! Voilà qu'il recommence à jouer les enquêteurs! À son départ de Paris, Gabriel s'est pourtant promis de tourner la page et de ne surtout plus jamais attirer l'attention sur sa petite personne. Il jette donc les journaux dans une corbeille à papier, bien décidé à ignorer cette affaire.

À la fin de sa journée de travail, plusieurs de ses confrères lui offrent de venir boire un verre dans un des pubs qui longent le fleuve, ce qui serait rafraichissant à cette heure du jour. Savina lui précise qu'il y a des spectacles de rock en plein air actuellement dans plusieurs bistros en raison du festival, mais Gabriel décline leur offre. Non pas qu'il ne sache apprécier un bon band de rock local... mais ses effets personnels arrivent le lendemain et il se doit de terminer au plus vite de peinturer son nouveau logis...

En rentrant dans son logement, Gabriel peut humer l'odeur de pain d'épice... La fée est venue faire un tour en son absence. Elle a reniflé dans tous les coins. Les fées ont cette tendance fâcheuse de fourrer leur nez dans les affaires des autres. Gabriel devra changer la serrure, constate-t-il avant de se dévêtir pour enfiler de vieux vêtements. Il a donné la couche de fond le jour précédent. Il ne lui reste plus qu'à repeindre dans cette couleur bleu pastel qu'il a choisie pour ses vertus apaisantes.

Le carillon se fait entendre une demi-heure plus tard et quand il jette un œil à la fenêtre, il constate que Savina a revêtu sa salopette et agite un pinceau en compagnie du reste de ses confrères de travail, venus lui filer un coup de main. La fée les regarde avec amusement monter à l'appartement de son nouveau logeur. Les Italiens sont des gens chaleureux, et plein de bonté, mais avec les individus comme Gabriel, c'est autre chose! Sous le charme du nephilim, tous les humains ressentent le besoin maladif de satisfaire le moindre de ses désirs! Très vite Savina prend les choses en main, tandis que Félix se propose de les approvisionner en bière. Gabriel est confronté à la trop grande générosité des Italiens, qui en profitent pour fouiner dans la vie du nouveau venu. Très vite il se retrouve avec la horde de restaurateurs dans son minuscule appartement, qui repeignent son appartement entièrement à sa place et qui sont unanimes sur le fait que cet endroit est absolument misérable! Avec le salaire qui lui sera versé... Gabriel trouverait certainement cent fois mieux! affirme Rulio, le spécialiste de la renaissance.

- Je n'ai pas besoin de plus d'espace. Ça me convient parfaitement. leur assure Gabriel.

Ils doutent tous que l'on puisse se contenter d'un trou à pareille. Quand ils terminent de repeindre le minuscule logement, Gabriel les invite à monter sur le toit pour leur prouver hors de tout doute que l'endroit possède un certain charme. Observant le jardin assez bucolique et la vue imprenable, ils sont tous d'accord pour dire que cette terrasse pardonne aisément l'état lamentable de son logement. Savina et Gabriel échangent alors un regard complice. Ils ont cette même passion pour les lieux surélevés. Savina se noie dans le regard de Gabriel. Il a des yeux si fantastiques... et sa présence embaume la paix et la quiétude. Mais très vite, elle détourne les yeux et s'éloigne de lui pour aller discuter avec l'un de ses voisins, qui se trouve sur la terrasse également en compagnie de sa jeune épouse. Le charme irrésistible de Gabriel, qu'il exerçait sans le vouloir sur ce touriste, le jour de son arrivée... ne semble pas opérer sur Savina, qui est très heureuse en ménage sans doute, constate l'immortel. La rousse reçoit un appel de son mari qui rompt le charme qui les liait l'un à l'autre. La petite peste! Sa fille a encore fait l'école buissonnière. Elle n'est pas allée à son camp de jour, tel qu'elle le devait! Elle s'excuse auprès de on hôte, détale comme un lapin, ses confrères de travail lui souhaitant bon courage. Très vite après son départ, les autres restaurateurs décident de pendre la crémaillère comme il se doit maintenant que cet appartement est prêt à recevoir les effets personnels de Gabriel. La fête ne fait que commencer! Ah... le p'tit nouveau aura beau dire! Il n'y coupera pas!

Ce n'est que vers minuit, lorsque le dernier de ses nouveaux confrères de travail quitte enfin son appartement que Gabriel peut enfin se détendre. Il est difficile de faire semblant d'être humain... Faire semblant d'être affecté par l'alcool, faire semblant de rire et de gouter une vie qui pour lui est devenue un supplice. Gabriel fouille dans son sac à dos en quête de vêtements sombres et il enfile ses espadrilles. Une des raisons pour lesquelles il a choisi ce logement, au troisième, est que le ciel n'est pas si loin. Sur la terrasse, à cette heure, il n'y a que son voisin d'en face, un vieillard sénile soul comme une botte la moitié du temps, qui soit encore présent. Il ne fait aucun cas de Gabriel quand celui-ci passe derrière lui, montant sur la rambarde. Mais la fée qui se trouve à monter en terrasse au même instant, le voit s'exécuter de son regard perçant. Elle devine à son aisance pour bondir de toiture en toiture que son nouveau locataire est de la race des angéliques, ce qui ne l'enchante guère, car ceux-là s'attirent toujours des ennuis et vos en attire par la même occasion.

Inconscient d'avoir été démasqué par la fée, Gabriel aime faire du parcours. Il a découvert il y a longtemps que le fait de grimper, de sauter, de chercher appui sur une gouttière entre deux bâtiments a un effet apaisant sur lui et sur ce feu brulant qui le consume de l'intérieur, ou cette soif qui ne peut être étanchée. Grimper au sommet des édifices et faire face au danger apaise quelque peu cette soif qui gronde en lui. Gabriel parvient ainsi à atteindre la Basilique de San Zeno, deux pâtés de maisons plus loin. Il en est plutôt fier de son exploit, juché sur le toit entre la façade est et la cour intérieure de la Basilique. Cet endroit est parfait pour veiller au grain... mais il rentre bredouille peu avant le lever du jour. La Troia ne s'est pas manifestée. Il faut dire que son précédent graffiti n'est pas encore entièrement effacé et que le ciel n'est pas couvert, la demi-lune bien visible éclairant un peu trop bien le lieu...

Le camion de livraison arrive à huit heures du matin. Gabriel possède très peu de biens personnels, qui tiennent dans trois énormes caisses très anciennes. Il est un homme soigné de sa personne sans l'être trop. Sa garde-robe est constituée de plusieurs complets vestons trois-pièces hors de prix. En général, il ne porte pas son veston, mais seulement son gilet bien qu'il aime parfois se vêtir de manière un peu plus chic. Il a tout de même aussi quelques jeans, pantalons ou shorts de randonnées et aussi quelques teeshirts pour les jours de congé. La pièce maitresse de la garde-robe de Gabriel est sans conteste sa veste en cuir aux coudes rembourrés qui comporte des compartiments spéciaux pour des armes de secours. Armes qui se trouvent dans le second coffre, là où sont rassemblés ses biens les plus précieux. Entre autres choses une boite à outils en bois de merisier très ancienne à compartiments multiples munie d'une sangle en cuir qui lui permet de la transporter plus aisément. C'est à la fois sa mallette d'artiste passionné par son art : celui de restaurateur, mais aussi celui de faussaire... Gabriel ressent un certain soulagement en observant les armes toujours présentes dans le double-fond. Dont entre autres un vieux révolver aux balles en argent gravées d'une croix, et une dague stiletto dont la lame est faite d'un alliage métallique rarissime : l'angélium. Cet alliage spécial est fait de titane et d'argent refroidi dans le sang d'angélique et l'eau bénite. Cette arme est mortelle pour les démons et les Cambrons. Bien qu'à l'âge des ténèbres, il ait été forcé de faire usage de la force plus d'une fois et cela bien malgré lui, Gabriel répugne à user de telles armes même si leur présence le sécurise grandement.

Au fil du temps, l'immortel a développé une expertise en matière de démonologie. Toutefois son arme favorite n'a jamais été l'épée, mais plutôt les mots. La bible, qu'il connait par cœur, se révèle en effet très efficace dans les cas de possession. Et puis, bien davantage aujourd'hui, il a recours bien plus fréquemment à une de ces bouteilles de spray dans lesquelles il met de l'eau bénite ou parfois même de son propre sang, toxique pour les démons, car une épée ou un poignard en angélium qui sont des armes sanglantes risquerait de blesser le possédé... Les armes les plus efficaces contre les démons sont d'ailleurs l'eau bénite, la Parole de dieu et la prière, l'immortel l'a constatée à maintes reprises. C'est pourquoi dans la poche de son veston, Gabriel garde en permanence un spray à l'eau bénite, ainsi qu'un chapelet aux grains de perles noires usé par le temps. Et dans la doublure de chacune des manches de sa veste en cuir ou de ses vestons, au quotidien, se trouve en général le stiletto en angélium, pour les cas un peu plus extrêmes.

Le reste des biens personnels de Gabriel consiste en de vieux souvenirs collectés au fil de ses voyages, lui qui a beaucoup roulé sa bosse : Sa cape de magicien, du temps où il se produisait au sein de la troupe ambulante, sa vieille coiffe en fourrure de coureur des bois; son haut-de-forme d'industriel parisien... Aucune photo, aucun portrait... aucune trace qui risquerait de le trahir hormis son nécessaire de faussaire, bien caché lui aussi, parmi ses outils de restaurateurs du coffre à plusieurs étages en merisier. Gabriel a deux autres coffres d'artiste et un trépied portatif, maitrisant plusieurs formes d'arts.

L'immortel déballe ses effets et range entre autres choses précautionneusement la théière et les tasses en porcelaine de Chine, fruit d'un séjour dans ce pays. Il a peu de vaisselle, mais chaque morceau recèle un souvenir particulier. Que ce soit cette vieille bouilloire de camping, du temps où il vivait parmi les gitans, ou encore cette poêle dans laquelle il faisait sauter les pâtes quand il était chef cuisinier à Naples. Et que dire de ces vieilles assiettes en porcelaine anglaise ainsi que de son argenterie, seuls vestiges de sa relation passée avec un riche dandy londonien. Le salon se trouve agréablement décoré par les quelques artéfacts de ses fouilles en Égypte ainsi que ce sabre japonais lui aussi en angélium. Satisfait de voir ainsi son appartement bien décoré, l'artiste quitte le lieu pour entamer une nouvelle journée de travail. Dans l'air frais et réconfortant de sa région natale, Gabriel prend une profonde inspiration. Étant enfin bien installé, il a le sentiment de faire un pas de plus dans sa nouvelle vie.

* Quelle vache!

* Surnom donné aux homos en Italie, qui signifie fenouil au sens littéral.

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