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L'artiste emprisonné

L'artiste emprisonné

Auteur:: M.V
Genre: Nouvelle
Un artiste peintre se retrouve emprisonné dans l'espace qu'il a lui même imaginé et créé. Tout au long de son périple, il vivra des aventures plus extraordinaires les unes que les autres et devra renoncer une personne qui lui est chère.

Chapitre 1 Paysages enchanteurs et picturaux

Entourant l'ensemble de la salle rouge, les hautes verrières permettaient d'arpenter les bosquets et d'observer les oiseaux printaniers. Les esprits flânaient, cueillaient du regard les oliviers, les abricotiers et les figuiers dont les branches pliaient et menaçaient de rompre à tout moment sous le poids des fruits. Emportées par les bourrasques légères, les feuilles accompagnaient et ombraient le déploiement des plumes de paon. La valse en trois temps des feuilles, des plumes et des esprits ne cessait d'émerveiller et d'enivrer les pensionnaires de

l'hôtel.

Depuis l'intérieur de l'étroite salle meublée de tapis orientaux, de coussins en cachemire décorés de motifs indiens, de lustres aux cristaux colorés, on contemplait, rêvait et parcourait le tracé des ouvrages de la déesse nourricière. Pendus aux lustres de fer forgé, les éclats rouges, bleus et or, dont la forme en amande imitait la forme des yeux, multipliaient et imprimaient l'image du paysage en lui apportant ne dimension étrange, sublime et fantasmée. Cette vision reflétée et modifiée du paysage représentait une source d'inspiration pour les peintres ; il n'était pas rare d'apercevoir les résidents, assis à même les coussins face à leurs chevalets, esquisser l'image de la nature tout en y ajoutant leur sensibilité. Jadis lieu préservé et secret, l'hôtel devint le lieu à la mode où les élégants, les intellectuels et les artistes aimaient paraître.

La salle rouge à la décoration orientale inspirait plus d'un peintre et devenait l'un des principaux sujets d'étude et de création du groupement des artistes en devenir. Un jeune peintre se distinguait pourtant des autres peintres par l'ambition de son projet : avant-gardiste, Gabin imprimera les contours du paysage sur trois toiles à dimension humaine, leur fond s'approchera au plus près des couleurs cristallines. A travers les baies, les cristaux et les yeux du peintre, le triptyque aux trois couleurs symbolisera la triple représentation de la nature, son idéalisation et plaidera en faveur l'art pastoral.

Chapitre 2 L'artiste dans son atelier

Le bleu, le rouge et l'or enveloppaient les pendants des luminaires et renvoyaient avant tout à la palette de couleur utilisée dans les premiers temps de l'art médiéval chrétien. Revêtir les représentations paysagères de ces couleurs imprégnait les œuvres de mysticisme et se conformait à la vision idéalisée du jeune peintre, à son intention créatrice.

Ode au renouveau, aux bourgeons éclos et au retour des oiseaux, le premier panneau rendait grâce au réveil de la nature resplendissante et majestueuse. Images du réel, les arbres fruitiers, l'herbe verdoyante courbée par le vent, les geais et les rossignols semblaient à jamais capturés par le peintre. Une tâche noire, à peine visible, située à l'extrémité d'une branche d'olivier représentait une corneille impitoyable sur le point de s'envoler pour échapper à l'amour désespéré d'un mâle dont le bec dirigé vers le sol indiquait la menace de sa chute mortelle. Sur la branche d'un peuplier, on apercevait un rossignol le bec déployé chantant merveilleusement les chants de l'amour dont lui seul connaissait les secrets. Sur le fond bleu, un groupement d'oiseaux volait vers l'Est et faisait irruption dans le deuxième panneau.

Le deuxième panneau représentait les champs lointains, qui selon l'inclinaison du cristal rouge, imprimaient la délimitation entre l'ensemble des jardins de l'hôtel et les parcelles pastorales. L'or des champs resplendissait sous les rayons du soleil couchant et les épis les blés en mouvement. Les rayons du soleil couchant teintaient l'extrémité des blés dorés de la couleur du feu. A droite du panneau, l'or s'estompait, apparaissait par touche : les nuances de rouge diluées et parsemées se retrouvaient plus prononcées et vives dans le dernier

panneau.

Visible à travers les baies de la salle rouge et le cristal bleu, la grande bâtisse de briques rouges occupait les deux tiers de la diagonale traversant la troisième toile. Lance aux flèches d'or, le fer forgé de la clôture laissait entrevoir une jeune fille à la chevelure blonde. Sa silhouette frêle contrastait avec l'imposante structure. La nature s'éveillait à peine, enveloppée de la rosée matinale, arrachée du sommeil par les airs de flûtes que jouait la jeune fille à la tunique blanche. Création fantasmée du peintre, il créa une femme aux traits parfait tel Pygmalion sculptant Galatée.

Recouvert d'un drap blanc, chaque panneau se dissimulait aux regards indiscrets. Gabin tenait à préserver sa source de bonheur, son refuge fantasmé à jamais figé à jamais par son génie créateur et la pratique régulière de son art. Retranscrire fidèlement et donner à voir les images mentales, les impressions perçues à travers ses yeux, résultent d'un long apprentissage qui s'acquiert auprès des maîtres et par l'observation aiguë de l'environnement proche.

La chambre d'hôtel occupée par Gabin, exiguë mais à la taille suffisante pour un homme seul, constituait son atelier. L'espace de vie devenait le garde-toile de ses œuvres. Située à l'étage plus bas, la pièce rouge avait été choisie pour l'espace de création. Le jour tumultueux, les galants curieux prolongeaient leur conversation au sujet du mystère des toiles voilées par le drap blanc, apparentes

depuis les jardins et la fenêtre translucide de la chambre. La nuit endormie permettait aux toiles de sentir la caresse de l'air frais les éveiller, et ce dans le plus grand secret sous la protection du créateur et de la nuit.

Chapitre 3 L'éveil des toiles

Les rayons traversants, intenses et livides pénétrèrent en premier le voile de la paupière fermée du peintre endormi. Sous ses yeux éveillés, une main invisible découvrait les toiles du drap blanc, les dévoilait à la nuit silencieuse. Les chefs d'œuvre resplendissaient sous l'éclat de la lumière lunaire. L'éclairage naturel sublimait mystérieusement les contours de la corbeille noire, de la jeune fille et de la bâtisse rouge. Les muses visitaient la nature endormie et attendaient que sonne l'heure bleue pour éveiller les toiles.

Enveloppées et protégées par le silence de l'heure bleue, les toiles valsaient devant les yeux de l'artiste créateur, telles les feuilles et les plumes tournoyant au dessus des corps de la salle rouge.

Les trois panneaux semblaient se mouvoir comme un aigle aux ailes déployées ; Gabin n'en croyait pas ses yeux et s'émerveillait de cette irruption du surnaturel au sein de son œuvre il était le connaisseur, le possesseur et le veilleur. Pur produit de son imagination ou réalité immatérielle, l'exoplasme l'observait dans l'embrasure de la porte sculptée reprenant les symboles du Paradis et de l'Enfer, frontière entre le bien et le mal.

Les trois panneaux cessèrent leur déplacement. L'apparition de la vie s'emparait d'eux : les oiseaux migrateurs volaient en direction du troisième panneau, le jeune femme ouvrait le lourd portail en fer forgé et le lustre de la grande salle revêtait peu à peu ses bougies allumées. L'endormissement des êtres réels contrastait avec l'apparition d'une vie aux frontières de l'irréel, attirante et intrigante. Par des paroles sourdes, l'éclatante jeune femme invita l'observateur à la rejoindre dans le jardin clos et à pénétrer au sein de l'imposante bâtisse. Le cadre franchi, le corps du jeune homme se dématérialisa : l'esprit quitta le corps. Propice aux divagations de l'esprit, à son étourdissement nébuleux, le pavot noir transformé en opium, provoquait sans doute l'hallucination dont Gabin était en proie.

Néanmoins, indépendamment de sa volonté, attiré et emporté par une force centrifuge d'une intensité extrême, le créateur pénétra dans le troisième panneau, sans la moindre idée de ce qu'il l'attendait. Il se trouvait face au portail où l'attendait la belle Eugénie. Le corps de Gabin reprenait peu à peu sa forme originelle. Ses yeux s'exorbitèrent pour contempler les splendeurs de ce monde, ses narines se dilatèrent pour y faire pénétrer toutes les odeurs de son incroyable séjour, sa bouche se mura dans un profond silence d'émerveillement. Ce fut ensuite au tour de ses mains, de ses bras, de son torse, de ses jambes et de ses pieds de se dessiner. Depuis l'extérieur de la toile, il semblait que la silhouette de l'homme se dessinait partie par partie pour ensuite s'animer dans ce monde impénétrable des autres hommes.

Aussi fraîche que la fleur recouverte par la rosée, la jeune fille attendait l'invité dans une tunique antique épousant la forme d'une épaule, de ses hanches développées et de ses belles jambes. L'invité délaissait ses habits de galant homme au profit d'une toge bleue. l'enchanteresse des lieux le mena à l'intérieur de la bâtisse par la traversée d'un réseau de galeries souterraines ; il la suivait aveuglément. Délassé sur un matelas soyeux, le maître de maison commanda au jeune garçon de s'approcher sous le lustre similaire à celui présent dans la salle rouge. Le lustre diffusait et répandait ses couleurs dans l'eau claire du bain central. Entourées d'esclaves sublimes assises sur les coussins de soie, les femmes dénudées s'y baignaient ou s'y délassaient.

L'oisiveté régnait en mettre sur le domaine, Gabin n'y résista pas. Les premiers jours, les plaisirs du bain, du délassement et de la chair occultaient et réprouvaient son génie créateur. Son esprit s'embourbait, se complaisait et s'oubliait dans ces plaisirs stériles. En proie aux langueurs de l'esprit, Gabin expérimentait un état inconnu et l'on peinait à reconnaître en lui le concepteur du triptyque. La léthargie corporelle et cognitive des gens de ce monde s'emparait de lui, l'abattait. Les rares moments de pleine conscience, durant lesquels il désirait ardemment retrouver son état initial, sa créativité et par dessus tout quitter cette inactivité qui consumait son talent, provoquaient momentanément l'affaissement de son corps et le délitement de son esprit.

L'hospitalité abusive exercée par le maître des lieux, le maître de cet univers parallèle, emprisonnait Gabin dans cette pièce rouge aux mille plaisirs, dans son corps et restreignait ses déplacements à l'espace des trois toiles. Une alliée se trouvait néanmoins à ses côtés : l'abstraction de la belle jeune fille veillait à la non extinction du feu sacré de la connaissance des arts et des sciences, enfoui dans le cerveau du jeune garçon. Témoin de sa décrépitude, elle l'aiderait à s'enfuir hors de cette prison dorée, à regagner la réalité des hommes.

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