Dans l'aéroport, je franchis enfin la zone d'accueil des voyageurs. Je suis très grand, 5 pieds et neuf pour être précise. Avec mes talons hauts, je suis encore plus grande... je peux donc examiner la foule environnante et aisément repérer Yoko parmi eux.
Elle est elle aussi très grande, avec des jambes qui n'en finissent plus... mais contrairement à moi, elle a les cheveux courts et un look un peu garçon manqué. Tenant ma valise fermement, je balaie les lieux du regard et enfin, je croise celui de mon amie d'enfance qui me fait de grands signes de la main, dans son costume noir, un complet-veston féminin qui lui va super bien.
Je souris sans réfléchir en l'entendant hurler mon nom:
- Sayuri!!!
Comme au ralenti, je me précipite en sa direction, tirant ma lourde valise sur roulette et Yoko vient aussi vers moi, les bras ouverts. On se fait un câlin titanesque et nous en pleurons de joie de nous retrouver. Mais une minute! Je fronce les sourcils. Je me détache de mon amie. Je la prends par les épaules pour l'examiner.
- Tu as maigri!
C'est un reproche. Elle est maigre comme un cure-dent!
Yoko se gratte le nez avec embarras.
- Ah! Ah! La cuisine espagnole... ça ne me faisait pas du tout!
Yoko a elle aussi fait des études à l'étranger. En Espagne pour être précise. Mais ce n'est pas le même genre d'études que moi... c'était une sorte de programme spécial pour les pilotes professionnels qui ne durait que deux ans en tout et pour tout... Elle est revenue en Mars dernier, bien plus tôt que moi, et elle n'était pas partie aussi longtemps que moi.
Yoko est maintenant le chauffeur personnel du président du groupe Tanaka-Gumi, un des plus importants groupes financiers au Japon.
Si elle devait suivre un entrainement spécial, c'était pour pouvoir occuper cette fonction, que son père avant elle exerçait... Vous devez comprendre que le groupe Tanaka est un groupe de yakuzas. Si une situation dangereuse se présente, Yoko devra être capable de se défendre et aussi d'échapper à une bande de meurtriers si besoin. Bref, conduire la belle voiture du chef suprême d'une bande de yakuzas n'est pas de tout repos.
Je me doute donc que l'excuse qu'elle me fournit est totalement bidon. Ce n'est pas la nourriture en Espagne, qui ne convenait pas à son palet... mais sans doute bien davantage cet entrainement dont il lui est interdit de me parler, qui devait être surement très intense pour que mon amie d'enfance, qui avait le visage rond et un appétit vorace ait soudain le visage aussi émacié et le corps si maigre!
Je voudrais démasquer son mensonge, l'obliger à me dire la vérité... mais Yoko ne me laisse pas le temps de la questionner davantage. Elle me prend ma valise des mains et la soulève en me regardant de manière éloquente.
- Sayuri, c'est tout ce que tu rapportes de tes cinq ans passés en France!?
C'est mon tour de hausser les épaules. Bah... j'ai laissé un paquet de trucs là-bas... dans le petit condo que ma famille m'y avait acheté...
Grenoble est mon plan de sureté.
Si ça tourne mal, je vais y retourner...
Là-bas, personne ne me jugera jamais...
Là-bas, il n'y a pas cette pression suffocante.
Mais je ne dis rien parce que je ne veux pas décevoir Yoko. Elle est tellement heureuse de me retrouver. Et puis, si elle découvrait que j'ai conservé cette porte de sortie... elle m'accuserait sans doute d'être bien trop défaitiste!
Le combat n'a même pas encore commencé et je songe déjà à fuir la bataille!
Je glisse mon bras sous celui de Yoko, et je lui demande si elle conduit toujours cette vieille Mazda? Yoko me fait un sourire mystérieux, m'entrainant en direction de la sortie qui conduit au stationnement principal de l'aéroport de Tokyo.
Une brise chaude nous caresse le visage quand nous franchissons la sortie. Chemin faisant, Yoko se propose de m'inviter au restaurant pour diner.
Quand nous nous arrêtons enfin dans le stationnement souterrain, devant la voiture qu'elle conduit présentement, j'en ai le souffle coupé. C'est une Susuki Misano décapotable de couleur gris métallisé, qui a vraiment la classe! Yoko clique sur le bouton de la manette de son porteclé pour en ouvrir le coffre arrière à distance et en déverrouiller les portières tout en s'amusant de la tête que je fais.
J'ai la bouche grande ouverte et ma mâchoire va se décrocher si je continue de baver littéralement sur cette voiture!!!
- C'est la nouvelle voiture de mon Kyodai. Un cadeau que notre «Oya» lui fait pour son anniversaire et qu'il m'a demandé de lui livrer demain matin... Je me suis dit que nous pourrions en profiter pour la tester... si tu es partante!
Son Kyodai.
Grand frère.
Depuis des années, Yoko
ne cesse de me parler de ce "grand frère" qui est en fait un cousin. Elle l'admire énormément et elle aimerait bien nous mettre en couple. Mais son cousin a toujours refusé les «blind date» et moi aussi, puisque je n'avais d'yeux que pour Osamu à l'époque... Il était très populaire parmi les jeunes de mon âge, dans la haute société, ici à Tokyo et nous fréquentions les mêmes cercles d'amis. Toutes les filles étaient jalouses de moi quand nous avons commencé à nous fréquenter, y compris ma demi-sœur! Mais Yoko n'a jamais pu l'encadrer. Elle disait toujours qu'en comparaison de son Kyodai, mon ex-fiancé lui paraissait plutôt minable!
Avec neuf ans de plus que moi, Iwasaki Osamu est sorti major de sa promo à l'université et il est devenu un des employés de mon père parmi les plus efficaces... Il fut également mon fiancé jusqu'à il y a deux ans...
Je ressens une douleur très vive à cette évocation. J'essaie de ne plus y penser et je me concentre uniquement sur le moment présent. C'est l'oyabun de Yoko qui a offert cette voiture à son cousin, ce qui veut dire qu'il doit être très haut placé dans l'organisation... En effet, on ne donne pas une si belle voiture au premier venu ou à un yakuza qui serait au bas de l'échelle tout comme Yoko!
J'essaie de ne pas montrer mon malaise comme toujours. Yoko est très proche de son cousin depuis toujours et elle l'est encore plus de son oyabun, qui est comme un père de substitution pour elle depuis la mort de son propre père... C'est aussi ce que nous avons en commun. Ma mère est aussi décédée de manière tragique, tout comme le père de Yoko, qui fut pris entre deux feux... entre les tirs croisés de yakuza.
J'avais pensé que cela la convaincrait enfin de prendre ses distances... mais non. Yoko est plus déterminée que jamais à monter en grade au sein de son organisation criminelle. Ce sujet est délicat entre nous... Mon père n'a jamais apprécié me voir trainer avec Yoko, et mon grand-père non plus... j'ai moi aussi une opinion très tranchée sur le sujet... Un sujet que moi et Yoko évitons toujours pour ne pas nous disputer.
Donc je me contente de sourire, lui demandant si elle est bien certaine que son cousin ne va pas s'fâcher qu'elle emprunte sa voiture... Yoko met ma valise dans le coffre, me faisant signe de ne pas m'en faire. Nannn... son Kyodai ne se fâcherait jamais pour si peu!!! Et puis, tous les chauffeurs le font, c'est bien connu! Ils impressionnent souvent leurs conquêtes avec la voiture du grand patron quand il a le dos tourné... elle peut bien le faire elle aussi!
Bon... si elle le dit...
Je monte dans la voiture, sur le siège passager, et je caresse le cuir qui sent le frais, le neuf... cette voiture sort tout droit des entrepôts!!! Yoko fouille dans une des poches de son veston pour y prendre son paquet de gommes, au volant de la belle voiture. Elle se fourre dans sa bouche le chewing-gum à saveur de tomate et basilic et me tends ensuite le paquet pour que je m'en prenne moi aussi.
J'accepte volontiers. C'est un truc entre nous. Moi et Yoko, nous aimons les saveurs un peu étranges et recherchons toujours la gomme à la saveur la plus bizarroïde. Une fois, nous en avons même trouvé à saveur de moutarde et miel! Mâchant son chewing-gum, Yoko appuie sur le bouton pour baisser le toit ouvrant du véhicule et tourne la clé dans le moteur.
Elle hausse les sourcils en me regardant de manière équivoque quand elle fait vrombir le moteur. Vroumm... Vroummm...
Je me presse d'attacher ma ceinture parce que Yoko aime faire de la vitesse... beaucoup, beaucoup, beaucoup!
À l'arrière de la voiture, une Mitsuoka, ce qui est la version japonaise de la Roll's Royce... j'écoute August me faire son rapport. Il a enquêté sur la situation, et selon mon fidèle ami et bras droit... Les chiffres fournis par le directeur Rēngo lors de la dernière assemblée ne cadrent pas. Soit il s'en met dans les poches, soit il manque une partie de la cargaison d'armes.
Pfff... Je me doutait bien que si mon père m'a confié ce secteur... C'est parce qu'il désire me tester.
- Si ça s'trouve, ton père est déjà au courant... constate August, sur la banquette près de moi et qui est lui aussi parvenue à la même conclusion.
Je cesse de fixer les édifices de ce district que nous traversons et je me tourne en sa direction. Demain, je vais avoir 40 ans, et je rejoindrai mes amis August et Riddleman dans le club des doms «d'un autre âge»... Au tournant de la quarantaine, j'ai le sentiment inexorable que mon fichu statut de célibataire endurci et de dom d'expérience a quelque chose de... définitif.
Heureusement, je n'ai pas un seul cheveu gris... contrairement à August, qui a les tempes un peu grisonnantes. Mais le très honorable comte anglais Xavier August ne s'en cache aucunement. Il faut dire qu'il a les cheveux blond cendré, ce qui aide à camoufler les quelques mèches grisonnantes.
August ne cache pas non plus son penchant pour les jeunes femmes qui ont la moitié de son âge et le fait que ce pur sadique aime bien avoir non pas une, mais plusieurs soumises à la fois. Il aime aussi partager... et moi-même, parfois, je ne dis pas non. Nous avons déjà dominé des soumises ensemble... 'C'était assez amusant!
Même s'il arrive qu'August me fasse un peu flipper, je suis rassuré de le savoir ici, au Japon avec moi. Quand j'ai mentionné devoir rentrer au pays, pour de bon cette fois, ai-je précisé, Auguste n'a pas hésité à me suivre.
Même si cela impliquait de rompre avec cette petite soumise, une Italienne, que le dom fréquentait à Londres...
Le criminaliste de renom est un atout majeur dans ma manche. August est le meilleur des meilleurs dans son domaine. Sa firme d'avocats-conseils est une des plus reconnues de tout l'Empire britannique. Évidemment, ce n'est plus lui qui la dirige maintenant, mais son propre fils. Une autre chose que nous avons en commun. Nous sommes tous deux des parents... Seulement, lui est divorcé tandis que moi je n'ai jamais été marié avec la mère de Jun...(mon fils).
Jun est mon plus grand secret... Le fruit d'un crime atroce qui n'est pas le mien. Mais peu de gens le savent. Tous sont persuadés qu'il est une erreur de jeunesse. Mon erreur.
August est aussi un fin stratège et il fait toujours très bien ses devoirs avant d'engager un combat. Ce rapport qu'il vient de me faire le prouve d'ailleurs hors de tout doute.
Notre chauffeur ralentit brusquement, ce qui nous prend par surprise, pour laisser passer une voiture de luxe, une décapotable d'un modèle très couteux, de couler gris métallisé, qui faisait du slalom en plein dans cette zone de la ville, qui est particulièrement achalandée à cette heure.
Je l'observe disparaitre au loin comme une fusée alors que notre chauffeur klaxonne fortement, énonçant un chapelet d'insultes, avant de réaliser qu'il vient de faire preuve d'impolitesse devant le boss...Et je déteste que mes subalternes disent de vilains mots ou manquent de respect envers la gent féminine par exemple. Contrairement aux autres supérieurs, je suis réputé pour appliquer notre code d'honneur avec sévérité. Tous les membres de notre organisation le savent très bien.
Rapidement, il jette un regard inquiet dans le rétroviseur:
- Désolé Boss! Je ne recommencerai plus c'est promis! Ce sont tous ces jeunes avec leurs voitures de sport, qui vont finir par me rendre cinglé! Ils pensent que la route leur appartient! se plaint le yakuza d'un rang inférieur.
Irano est un de mes cousins distants et ses talents seraient mieux employés ailleurs... mais mon frère ainé a trouvé moyen de l'aliéner et mon père ne lui fait pas une confiance aussi totale. Ce qui n'est pas mon cas. C'est pourquoi je l'ai pris pour subordonné il y a quatre ans... et jusqu'ici, je n'ai jamais eu à le regretter. Son équipier, sur le siège du co-pilote, est un homme plus taciturne.
Raven.
Ce n'est pas son vrai nom, mais c'est ainsi que tous les autres membres de sa section au Phoenix, le surnomment. Le gang du Phoenix est une sous-division du groupe Tanaka-Gumi, qui se compose exclusivement de mercenaires très aguerris. Raven est responsable de ma protection, quoi que je n'en ai pas vraiment besoin. Mais comme mon père insistait... je n'ai rien pu y faire quand il a attaché ce gangster de grande envergure à ma protection, il y a quelques années, quand je m'étais exilé à l'étranger. Ma mère n'aurait jamais été rassurée de me savoir là-bas sans protection, surtout après la mort de ma sœur ainée qui l'avait beaucoup affectée. C'est la raison qui m'avait finalement convaincu d'accepter Raven parmi les hommes que j'avais choisis de prendre avec moi, peu avant mon départ...
La voiture s'arrête enfin devant le restaurant où nous avons fait une réservation. Raven en descend et vient nous en ouvrir la portière côté passagers. C'est un des restaurants les mieux cotés de ce secteur de la ville, qui est très huppé. Du coin de l'œil, je remarque une voiture stationnée un peu plus loin, le long de la petite rue marchande et qui semble être celle qui nous avait coupés sur la route un peu plus tôt.
Je hausse un sourcil interrogateur. Sont-ils descendus dans le même restaurant que nous?
Bah! Qu'est-ce que j'en ai à faire!
Le manager du restaurant vient nous accueillir personnellement et nous conduit dans une petite section un peu plus privée que les autres. Les sièges sont à même le sol et la table en merisier est assez basse. August a un peu de mal à s'adapter à nos coutumes et à notre mode de vie japonais depuis son arrivée. Il préférer en général quand je choisis des restaurants avec des tables et des chaises un peu plus semblables à ce pub londonien où nous avions l'habitude de diner en semaine. Mais ce soir, je ne sais pas! J'avais envie d'une ambiance un peu plus traditionnelle. Je vous avoue que depuis mon retour au japon, je me régale de notre cuisine locale, tout particulièrement celle de ce restaurant qui est dans ma famille depuis longtemps et qui me manquait si souvent à l'étranger!
August fait un peu la grimace en s'asseyant, croisant les jambes sur le sol et trouvant le dossier de son siège un peu trop rigide. Il n'est pas aussi souple que moi! Parfois je le taquine un peu... lui qui a dépassé le cap de la quarantaine!!! Je ris intérieurement face à ce Britannique ultra guindé. C'est d'autant plus amusant quand il baisse les yeux sur les baguettes en face de lui, dans un petit présentoir au centre de la table. Il est très soulagé de voir aussi une fourchette et d'autres ustensiles que le serveur met devant lui quand il vient poser les napperons en face de nous et nous remettre le menu.
August parle couramment le japonais, comme que je le lui ai enseigné dans nos temps libres, au fil des dix-sept dernières années que j'ai passé en Angleterre, où nous sommes devenus très bons amis... Mais il a encore du mal parfois avec certains mots, alors il scanne le menu avec une attention particulière.
Une fois que le serveur a pris notre commande et est reparti, il redevient très sérieux.
- Alors, que comptes-tu faire au sujet de Rēngo?
-Il faut le mettre sous surveillance, lui, ainsi que tout son entourage... Il nous faut des preuves en béton avant de porter des accusations parce que mon père et le sien sont de vieux amis... As-tu fait ce que je t'ai demandé, pour les tripots de jeux dans le Golden Gai?
August me répond par l'affirmative. Il a déjà réussi à infiltrer plusieurs de nos hommes sur place... et très bientôt, il devrait être en mesure de mettre la première phase de mon plan à exécution.
Nous cessons de parler un court moment quand le serveur vient déposer nos entrées en face de nous. August passe à un autre sujet après son départ. Tous les plans que je peux avoir concernant les territoires que mon père avait confiés à mon frère ainé ultérieurement ne sont pas pour des oreilles indiscrètes. Nous arrêtons donc de discuter de ce genre d'affaires pour parler de celles qui sont un peu plus légales.
- Au fait, est-ce que tu as fait ton choix, pour la nouvelle gérante de la galerie? Est-ce que tu as examiné les CV que Shizo nous a fait parvenir par courriel? Il y a une des candidates qui me semble particulièrement prometteuse...
Prometteuse. Oui. Je me doute à son intonation que cette fille lui est tombée dans l'œil!
Au même moment où il me pose la question, dans une section voisine de la nôtre, j'entends des éclats de rire qui me distraient quelque peu. Je détourne le regard dans la direction du bruit et j'aperçois alors ma cousine Yoko qui partage son repas avec une amie sans doute. C'est du yosenabe, ou si vous voulez, une sorte de hot pot japonais. Toutes deux s'en donnent à cœur joie avec leurs petites fourches pour y piquer la nourriture, et se battent apparemment pour un bout de viande...
Quand la jeune femme qui l'accompagne glisse sa main dans ses cheveux pour les ramener en arrière, j'en ai le souffle coupé. Quelque chose chez elle me parait familier... Je ne suis en mesure que d'entrevoir son profil... Mais ce petit menton volontaire... ce teint de porcelaine et ses cheveux noirs avec des reflets bleutés... sont à couper le souffle.
Je ressens brusquement un sentiment que je ne croyais jamais être en mesure de ressentir de nouveau... même après toutes ces années...
Koi No Yokan.
C'est un sentiment irrésistible et délicieux.
Comme lorsque la personne qui vous est destinée se trouve en face de vous... et que... vous savez hors de tout doute que l'amour est inévitable.
Comme une fatalité.
J'ai ressenti ce sentiment par le passé... une seule fois!
Mais elle était... Elle n'était pas pour moi... Elle était bien trop bien pour moi.
Je continue de fixer cette femme mystérieuse qui partage ce repas avec ma cousine. Ses manières me semblent élégantes, raffinées, comme si elle était de la haute noblesse.
Elle est sans doute trop bien pour moi, elle aussi... et très certainement super vanilla!
Ce qui n'est pas du tout ma tasse de thé.
Je secoue la tête négativement. Elle doit aussi être très jeune... le même âge que ma cousine... Dans la vingtaine.
AH! Koto, tu ne changeras donc jamais!
Tu désires toujours ce que tu ne peux avoir!
Je me tourne de nouveau en direction d'August, qui me dévisage avec intérêt. Il a sans doute constaté que j'étais bien plus intéressé par ce beau brin de femme que par le sujet qui nous occupe. Ayant suivi mon regard, il me pose la question ouvertement:
- Ce n'serait pas ta cousine Yoko? Tu veux qu'on aille la saluer?
Il y a un brin de taquinerie dans sa voix. Je lui fais un signe de la main.
- Nann... Elles n'ont pas besoin que des vieux chnoques comme nous viennent les embêter!
August lève les yeux au ciel. Ah! Franchement! 40 ans. Y'a pas de quoi en faire tout ce cinéma! Si moi je suis vieux, alors lui, il est centenaire! PFFF! En plus au club de Londres, les soumises me donnaient toujours dix ans plus jeune, contrairement à lui, alors je n'ai vraiment pas à m'en faire, huh!
Je sens qu'August va me refaire son sempiternel discours sur l'âge qui ne devrait jamais avoir tant d'importance dans les affaires de cœur, surtout au sein de notre mode de vie BDSM. Nous nous devons de respecter le kink de chacun n'est-ce pas! Alors si j'ai les femmes plus jeunes que moi, ça ne regarde personne! Il va aussi me dire que je devrais faire comme lui et profiter de la vie au maximum... Que je suis encore très jeune, et bla, bla, bla...
Alors pour m'éviter un de ses sermons très agaçants, je me lève de table, prétextant un besoin pressant. Tout en m'exécutant, je ne manque pas de le fusiller du regard comme seul un homme aussi dangereux que moi saurait le faire!
Mais mon regard de dangereux yakuza n'effraie plus August depuis longtemps.
Ah!
Il est bien le seul dans ce cas!!!
Je sens des yeux dans mon dos... un regard dangereusement meurtrier. Quand je me tourne à demi, pour voir qui me fixe de cette façon aussi intense... ma belle humeur s'évapore!
Là... Deux tables plus loin, sur notre gauche... Shizuka, ma détestable demi-sœur, est assise à une table du coin réservé aux amoureux... avec son fiancé.
Iwasaki Osamu
Il était mon petit ami... MON Fiancé.
Avant que mon horrible sœur le séduise!
Avant qu'elle le mette dans son lit.
J'essaie de ne pas me laisser affecter par le bel homme qui dépose de la nourriture affectueusement dans le bol de ma demi-sœur qui fait tout un cinéma à présent, sans doute pour me rendre jalouse. Son regard meurtrier a très vite disparu. Remplacé par cette expression tout innocente.
Je placarde un sourire sur mon visage alors que Yoko continue de me parler de ce chat abandonné qu'elle a recueilli et qu'elle a appelé Sota, ce qui veut dire gros ou épais en français.
Yoko réalise rapidement que je ne suis plus aussi joyeuse que je l'étais il y a à peine quelques secondes. Elle suit mon regard quand je jette un nouveau coup d'œil en direction de Shizuka et d'Osamu. Sa mâchoire se durcit. Non, mais regardez ce yarô (connard) qui est aux petits soins avec sa chikushô (putain) jusqu'à lui couper sa viande en petit morceau... Ah! C'est proprement dégoutant de mièvrerie! s'insurge Yoko par solidarité envers moi.
Ma demi-sœur nous fait un petit signe de la main. Elle fait mine d'être surprise de nous y voir... Mais je crois bien qu'elle avait déjà remarqué notre présence. Elle met la main devant sa bouche et interpelle son fiancé, feignant d'être en état de choc.
Elle me pointe du doigt.
- Sayuri-chan... ? Est-ce bien toi?
Sayuri-chan! Comme si nous étions aussi proches toutes les deux!
Je roule les yeux avec agacement. Et puis quoi! Bien sûr que c'est moi. Pourquoi fait-elle semblant d'être surprise? J'avais laissé un message à la résidence de mon grand-père, pour leur signifier la date de mon retour. Personne n'est venu m'accueillir à l'aéroport parce qu'ils s'en fiche de moi, alors hein!
Mais Shizuka nous joue la comédie devant Osamu comme si souvent par le passé!
Je dois à tout prix avoir le rôle de la méchante, n'est-ce pas!
Mon ex-fiancé suit le regard de Shizuka et, en m'apercevant, son visage pâlit quelque peu... si cela est encore possible. Osamu a toujours eu un teint très délicat. Il a aussi de longs cils et un visage très gracieux. Il est même très populaire auprès de la gent féminine ici, à Tokyo, à cause de son charme naturel qui fait penser à une vedette de K-Pop.
Le visage de mon ex-fiancé devient perplexe quand ses yeux bruns noisettes se posent sur moi et me fixe avec grand sérieux. Face à tout ce cinéma que nous fait ma demi-sœur, la mauvaise humeur de Yoko va en augmentant. Elle pose ses baguettes avec fracas. Décidément, il faudra qu'elle pense à parler au gérant! Parce que ce restaurant n'est plus ce qu'il était! Ils laissent même entrer de la petite vermine! s'exclame ma meilleure amie, qui bondit de sa place. Elle veut qu'on lui donne l'addition et au plus vite! Elle refuse de respirer le même air que ces petites merdes plus longtemps!
Je souris furtivement, amusée par le comportement très théâtral de Yoko. Imitant son attitude, je me lève à mon tour, prenant ma sacoche et ma veste sur le dossier de ma chaise. Hors de question que je reste... et que je donne la chance pour une énième fois à ma détestable sœur de nous faire une scène en public!
Justement, des larmes se mettent à rouler sur les joueurs de ma demi-sœur qui fait mine de se sentir très rejetée par notre comportement.
Ce sont des larmes de crocodile, bien sûr.
Sa voix cristalline résonne dans le restaurant.
- Sayuri-chan! Je suis tellement désolée... Pour moi et Osamu... c'est arrivé si vite... je ne voulais pas... je t'assure... Mais tu sais bien... notre père disait toujours que le cœur a sa propre raison que la raison ignore!
Comment ose-t-elle citer notre père! Elle ne mérite même pas de porter son nom! Elle ne devrait même pas se trouver sans notre arbre généalogique! C,est la fille d'une maitresse!
Je lui jette un regard méprisant avant de me tourner de nouveau en direction de Yoko, la tête haute et ignorant ses paroles.
Je refuse de m'abaisser à son niveau et de me donner en spectacle.
Je l'ignore complètement.
De manière tout à fait prévisible, Osamu me jette un regard plein de reproches devant ma grande froideur. Il est déjà en train de la consoler et de lui dire de ne pas s'en faire... et de ne surtout pas s'excuser! Elle n'a pas besoin de se justifier, car elle n'a rien fait de mal...
ILS n'ont rien fait de mal!
Me tromper pendant que je faisais des études à l'étranger... non bien sûr... Rien de mal à cela, hein! Osamu, je te croyais bien plus loyal... bien plus noble. Je croyais aussi que tu avais bien meilleur goût! Non seulement il m'a trompé, mais qu'il l'ait fait avec ma demi-sœur est encore plus insultant.
Et il n'a pas le plus petit remords visiblement!
La blessure de rejet et la trahison n'en sont que plus grandes!
Je m'efforce de ne rien laisser voir de ma douleur. Durant des années, on m'a enseigné à préserver ma dignité quoi qu'il arrive!
- Je vais aller aux petits coins pendant que tu paies la note... dis-je à Yoko, glissant une liasse de billets dans sa main.
Je sais qu'elle n'a pas les moyens de payer des repas de ce genre tous les jours contrairement à moi, qui reçois une rente très généreuse, tous les mois, depuis la mort de mon père et même bien avant... Quand je tourne les talons, je peux entendre ma demi-sœur se plaindre à mon ex-fiancé de ma grande froideur à son endroit.
Shizuka et sa maman ont toujours aimé me donner le rôle de la méchante demi-sœur qui ne peut accepter le remariage de son père... avec sa maitresse!
Oui parce que je ne suis pas stupide. Shizuka a deux ans de plus que moi... ce qui veut dire que mon père trompait déjà ma mère avec la sienne bien avant sa mort, quand je n'avais que cinq ans... Je doute même que ce soit réellement un accident... Et parfois j'en viens aussi à me demander si la maladie de mon père... son hospitalisation...
Des larmes menacent de couler en y songeant alors j'essaie de me ressaisir avant qu'il soit trop tard. Je bats des cils et je ferme les yeux pour ne plus y penser, prenant une bonne inspiration dans le couloir, tout en me dirigeant hâtivement vers la salle de bain.
Je me bute soudain à une montagne tout en muscle qui sortait des toilettes réservées aux hommes à cet instant précis.
Je trébuche quelque peu dans mes beaux escarpins et je sens une main ferme qui agrippe mon bras pour m'empêcher de perdre l'équilibre. Le nez rivé à ce poitrail musclé, une odeur discrète d'eau de Cologne, un parfum très masculin sans être trop irritant... me monte aux narines.
Je lève les yeux lentement et je suis alors engloutie par les deux obsidiennes sombres de cet inconnu. Il a lui aussi de longs cils très épais, mais son regard est bien plus dangereux, bien plus meurtrier que ne le sera jamais celui de mon ex-fiancé. Il porte un complet veston, mais pas dans le genre de ceux que porte habituellement Osamu, qui font plus jeunes et plus branchés...
Non. Le sien est noir, très élégant... mais aussi très classique. En fait, seuls la coupe et le tissu de grande qualité que je me trouve à toucher quand je reprends pied... seul ce toucher donc, me laisse deviner que cet homme appartient à la classe supérieure... celle
des un pour cent de ce monde... extrêmement riches.
Mais je connais presque tous les hommes d'affaires de la ville de Tokyo, pour avoir assisté dès mes seize ans à des soirées et des galas de charité, à la demande de mon père, que j'accompagnais avec ma belle-mère et ma sœur... Mais j'étais toujours bien plus effacée, bien plus discrète... Quoi qu'il en soit, je ne me souviens pas y avoir jamais vu cet homme.
- Désolés, dis-je, d'une voix toute petite.
Il me fait un petit signe amical, tel un vrai gentleman... Cependant, comme il mets un certain temps à me relâcher, je lui jette un petit regard inquisiteur. Il en parait quelque peu surpris, comme s'il ne s'attendait pas à ce que je le défie. Il faut dire qu'il émane de lui une aura dangereuse. Oui, cet homme n'.est pas du tout ordinaire. Je me sens très soulagée quand il me relâche enfin.
Je me sens comme une petite souris quand je fais rapidement un pas de côté pour l'inviter à passer le premier dans ce couloir trop étroit pour nous deux. Il parait juger mon geste normal. Il n'est peut-être pas aussi gentleman que je le croyais! Avec cet air très arrogant, il fait un pas en avant.
Je ne peux pas m'empêcher de le dévisager des pieds à la tête quand il me dépasse pour retourner sans doute à sa propre table... un sourire fugace apparait sur son visage et il redresse les épaules automatiquement.
Hmph! Non, mais quel narcissique celui-là!
N'empêche qu'il a des raisons de l'être! Ce mec est super bien baraqué, les épaules très larges et il est de très grande taille, une tête de plus que moi qui suis déjà plutôt grande... Il a aussi la peau d'une belle teinte bronzée, mais pas trop... Juste assez pour un Japonais de la haute société... Son visage est aussi très raffiné, avec une petite crevasse au creux du menton, un nez aquilin et un front large. Il a aussi des cheveux noirs un peu en bataille et l'ombre d'une barbe, un «five o'clock shadow» très discret qui lui donne un air encore plus viril.
Je me mords la joue en poussant la porte battant des toilettes des dames. Ce mec serait totalement mon type, si nous étions dans un club... Mais ça, c'est seulement s'il partageait mes préférences, ce qui est extrêmement rare... Et je me suis fait la promesse que plus jamais, oui, plus jamais je n'entrerai en relation avec des hommes qui ne sont parfaitement compatibles avec mes préférences sexuelles... encore moins un autre type comme mon ex-fiancé, ultra vanilla qui ne saurait que faire d'une soumise ultra sassy tel que moi.
Osamu n'a jamais compris mon humour sarcastique... Chaque fois que je me laissais aller un peu trop à ma vraie nature, lors de nos rendez-vous galants, il prenait mes remarques un peu trop sassy pour des insultes!
L'image du bel inconnu me hante dans la cabine des W.C...
Je suis prête à parier que ce type n'est pas du tout vanilla!
Ah! Sayuri! Cesse de fantasmer, allons!
Ce type et moi... nous ne jouons pas du tout dans la même ligue!
C'est une évidence!