À Jean Luc
L'ostéopathe quitte sa courte blouse bleu ciel, l'accroche à la patère de métal fixée à mi-hauteur du mur près de la porte.
Raoul, son petit chien russe, semble avoir compris que le départ est proche. Il balaie le sol avec sa queue et s'agite frénétiquement.
Iris lui attache son harnais et, au passage, prodigue quelques caresses sur le long pelage roux. Elle récupère rapidement son téléphone portable posé négligemment sur son bureau et le fourre dans son sac. La jeune femme consultera ses messages plus tard, elle n'a que le temps d'aller se rafraîchir et se changer chez elle avant de filer à Montséret où son père l'attend.
La campagne électorale bat son plein. Iris regrette presque de s'être laissée entraîner dans cette bataille. Mais son père a tant insisté qu'elle n'a pas eu le courage de le lui refuser. En revanche, elle a tenu à ne pas être candidate elle-même.En effet, son emploi du temps très chargé au cabinet de kinésithérapie et ostéopathie, ajouté à son goût modéré pour la politique, fût-elle locale, ne l'a pas engagée à participer davantage au-delà des élections.
La porte de son cabinet claque à cause du courant d'air, elle n'a pas pu la retenir, tout occupée qu'elle était à chercher la clé de son antivol.
Elle salue rapidement madame Hugon qui note un rendez-vous sur un grand agenda. Elle croise Axel Chassiron qui s'apprête à entrer dans une cabine avec un nouveau patient. Ils se sourient rapidement, son regard gris d'homme amoureux se fait tendre. Iris lui envoie un baiser du bout des doigts, assorti d'un clin d'œil.
Raoul a bien compris que le moment de se dégourdir les pattes n'était pas encore arrivé. Il se laisse déposer dans le panier à l'avant du vélo électrique de sa maîtresse. En bon chien, il s'assoit sur son confortable coussin à grands carreaux jaunes et blancs.
Iris referme la grille de protection sur l'animal et s'assure que le panier est solidement accroché. Elle détache l'antivol, l'enroule sous la selle et ajuste son casque. Avec la chaleur ambiante, elle préférerait rouler cheveux au vent, mais la sécurité n'est pas négociable.
Elle enfourche sa bicyclette, quitte Bizanet et pédale rapidement vers sa maison à Ornaisons, le petit village voisin. Habituellement, elle apprécie ce moment qui la sépare de son domicile. Elle en profite pour décompresser. Il n'y a rien d'autre à faire que d'admirer le paysage depuis Bizanet.
Cette petite route qui serpente entre les vignes est assez peu fréquentée. Heureusement, parce qu'elle est plutôt rétrécie et parfois les quelques rares automobilistes roulent très vite, oubliant le danger potentiel d'un tracteur étroit sortant d'un chemin, d'un chien de chasse perdu à l'automne et de cyclistes amateurs.
Les quelques minutes qui l'entraînent du cabinet à son refuge sont une trêve dans sa journée chargée. En ce vendredi de début juin, ce sera la seule, hélas !
Arrivée devant la maisonnette qu'elle loue depuis maintenant deux ans, elle admire encore et toujours l'immense chèvrefeuille odorant, tout en fleurs, qui court le long de la façade. Elle se souvient que c'est sa mère qui lui a donné la bouture lorsqu'elle s'est installée ici.
C'était un moment de partage si rare qu'elle a un petit pincement au cœur en y pensant. Elle soupire.
Iris aime cette fin de printemps empli de parfums et de soleil. Elle gare son vélo et libère enfin son chien qui décampe derrière la maison, vers une cachette connue de lui seul et de chats intrépides qui osent s'aventurer sur son territoire. Quelques aboiements se font entendre, sans doute a-t-il délogé un imposteur...
Iris n'a pas de temps à perdre et ne peut se permettre d'aller batifoler avec lui dans le jardin, comme elle aime le faire chaque soir. À cet instant, la baballe l'en remercie sûrement, elle ne subira pas les mordillements du jeune chien !
Les grands carreaux de plâtre et le jet tiède de la douche à l'italienne apportent un semblant de fraîcheur à Iris. Elle savoure cet instant, même bref. L'eau coule sur sa peau mate déjà hâlée, mais il lui faut vite se sécher. Elle s'enveloppe dans son moelleux peignoir de bain et essaie de discipliner ses cheveux bruns du bout des doigts. Un bon coup de brosse effacera momentanément les bouclettes humides sur sa nuque. La jeune femme enfile une légère robe jaune pâle qui danse autour de ses longues jambes. Une touche de mascara et de rose à lèvres complète sa transformation. Elle chausse des sandales à talon et à fines brides, cueille son chapeau de paille au passage et la voilà aussitôt repartie. Elle siffle Raoul qui déboule immédiatement dans l'allée. Elle saute dans sa voiture, attache la petite bête dans son panier dédié sur le siège avant et file sur Montséret rejoindre son père, candidat au Canton des Corbières, ainsi qu'une partie de l'équipe de campagne
Tous les vendredis, l'épicerie associative du village propose une soirée concert couplée à un marché nocturne de producteurs et d'artisans locaux. In petto, Iris salue l'effort de la municipalité qui porte cet évènement. Bien manger en faisant son marché et passer un bon moment en musique est une bien belle et généreuse idée.
Iris espère en profiter malgré la fatigue. Depuis qu'elle est engagée dans cette campagne électorale, les journées de vingt-quatre heures ne suffisent plus. Elle ignore comment fait son père pour ne pas craquer. Il est vrai que pour lui c'est une redite. Il est déjà vice-président du conseil départemental depuis six ans, et maîtrise plutôt bien la charge de cette campagne. Assurément, être à la retraite aide grandement.
Iris est secrètement fière de son père, elle aime qu'il n'hésite pas à mener des combats que d'aucuns diraient perdus d'avance. Défendre la veuve et l'orphelin a été le moteur de sa carrière de juge jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Et Alain Grandville est encore un bel homme, il n'y a qu'à observer le comportement des femmes qui gravitent autour
Il est soulagé et heureux d'avoir quitté son tribunal pour enfants de Carcassonne afin de profiter d'une retraite, pourtant pas si paisible, dans la maison familiale dont il a hérité à la mort de ses parents à Saint-Laurent de la Cabrerisse. Lui qui a toujours eu une vie sociale épanouie lorsqu'il vivait dans la ville préfecture, a souhaité donner de son temps et utiliser son entregent à une cause qu'il juge noble et droite : se mettre au service de ses concitoyens. Ainsi, cette logique l'a-t-elle amené à la vice-présidence du département.
Iris peine à trouver une place pour sa voiture parmi les ruelles parfois très resserrées du village. Elle n'a pas très envie d'une longue marche et se gare le long de la rue du musée.
Raoul est impatient de se dégourdir les pattes, et saute de la voiture sans qu'il soit besoin à sa maîtresse de tirer sur la laisse.
Le soleil qui commence à peine son déclin l'oblige à sortir de son sac ses larges lunettes de soleil, protégeant ainsi ses yeux noisette du scintillement. Elle se hâte vers l'Épicentre où une foule bigarrée a déjà investi les étals mais également les sièges en terrasse.
Son téléphone portable bipe. Iris le consulte et lit que son père l'attend devant le seul étal de couteaux. Elle n'est guère surprise, son père est un collectionneur de couteaux de pays. Il en possède de nombreux, parmi lesquels le Thiers, l'Aurillac, le Laguiole, la Corrèze pour les plus connus, et bien sûr l'Occitan.
Elle cherche l'étal du coutelier, et le déniche derrière celui d'un primeuriste où s'amoncellent de luisantes tomates rouges, d'odorants melons, des pêches blanches et jaunes, des salades vertes encore humides. Ce mélange de couleurs et de parfums ravit les yeux et le nez de la jeune ostéopathe. Elle aimerait, pour une fois, s'arrêter, souffler un peu, bavarder avec le producteur, choisir parmi ces primeurs locales toutes fraîches.
Son père, en discussion avec quelques personnes autour de lui, lui fait un petit signe de la main. Elle le rejoint et enfile instantanément son costume de campagne électorale, saluant tout sourire, serrant quelques mains, ayant un mot attentionné pour les personnes qu'Alain Grandville lui présente.
- Je vous présente Iris Souchet-Grandville, ma fille, qui nous aide sur cette campagne, révèle-t-il à son entourage, avec une certaine superbe.
Ses deux enfants lui ont apporté beaucoup de joie et de fierté, d'une part parce qu'ils ont des qualités humaines dont il ne peut douter et parce que leur sens de l'engagement pour les autres n'est plus à démontrer. Son fils Paul, de quatre ans le cadet d'Iris, est lui aussi très dévoué dans sa profession d'infirmier.
Les conversations sur la politique locale vont bon train, les promesses de campagne affluent, mais tout cela reste très bon enfant. Alain Granville est bien connu de tous et chacun sait son engagement infaillible pour le département de l'Aude et en particulier pour son canton des Corbières.
Un homme, au regard bleu azur fané par les ans, s'avance vers Iris et l'interpelle d'une voix rocailleuse :
- Savez-vous d'où vient le nom de Montséret, mademoiselle ?
- Euh... du mot sierra, hasarde Iris, prise au dépourvu.
- Pas du tout, c'est ce que beaucoup croient. Non ça vient de sereno,un petit oiseau migrateur africain, un guêpier quoi !
Le vieil homme touche sa casquette crasseuse de l'index et repart, en traînant un peu la jambe. Amusée, Iris sourit.
- Vous dormirez plus savante ce soir ! murmure dans son dos un homme penché légèrement vers elle.
Surprise, la jeune femme se retourne et fait face à un sympathique et très grand jeune homme dont les yeux verts ne semblent pas se départir de leur sourire.
À ce moment précis, son père les rejoint et tend une main amicale à l'homme.
- Ah, je vois que tu as rencontré Géraud Lepeyrou qui se présente avec nous aux élections en tant que suppléant. Il remplace ce pauvre Jean qui ne reprendra pas après son accident cardiaque. Ils ont eu très peur, sa femme et lui, alors il a renoncé, explique doctement Alain, tout en maintenant une main sur l'épaule de Géraud.
Iris et lui se saluent gentiment. L'homme s'accroupit pour caresser Raoul qui laisse libre place à sa sociabilité en léchant à grands coups de langue rose la main du géant.
Iris rappelle à son père qu'il serait peut-être bon de chercher d'ores et déjà des places assises s'ils veulent profiter du concert et déguster une belle assiette de fruits de mer arrosée d'un petit vin blanc de pays.
Alain la rassure, il a anticipé et réservé une table. Il rassemble aussitôt son équipe de campagne et tous s'installent dans les fauteuils qui entourent les tables au beau milieu de la place centrale où sont déjà assis des gens du cru, des habitants des villages voisins, mais également quelques vacanciers qui préfèrent la vie des petits villages typiques plutôt que le bord de mer, déjà pris d'assaut et envahi en cette période de début d'été.
La soirée est douce, une légère brise ventile les visages rougis par la chaleur et peut-être un peu aussi par le vin si corsé des Corbières.
Iris se détend enfin, goûte ce plaisir où se mêlent tout à la fois des sensations olfactives et gustatives.
La fanfare des Corbières réveille tout son public en ouvrant le bal des festivités. Les conversations se font difficiles, couvertes qu'elles sont par la musique. Quelques courageux danseurs se lancent sur une piste de danse formée aléatoirement.
Le soleil disparaît derrière le village en laissant une large traînée rose orangé.
Raoul est sagement endormi aux pieds de sa maîtresse adorée.
Iris bâille discrètement derrière sa main aux doigts élancés. D'un coup d'œil, son père l'autorise à partir. Il est conscient que ses journées sont longues et qu'elle a besoin de repos.
Elle apprécie que son papa continue à prendre soin d'elle, même devenue adulte. Un lien très fort les a toujours unis ces deux-là. Sa mère en est souvent un peu fâchée, ce que déplore Iris. Elle chasse ces pensées qui finiraient par lui gâcher sa journée, comme trop souvent...
Lorsqu'enfin elle ouvre sa porte d'entrée, elle voit immédiatement que son répondeur clignote. Ce ne peut être que sa grand-mère maternelle. Elle est quasiment la seule à appeler sur le téléphone fixe. Elle envoie promener ses sandales à talons sous le porte-manteau de l'entrée.
Raoul est reparti vaquer à ses activités, vraisemblablement les dernières avant que la porte ne se ferme sur les mystères du jardin.
Iris enclenche le répondeur et la voix fluette de son aïeule emplit la pièce. Elle espère avoir des nouvelles de sa petite fille et surtout une visite pas trop lointaine à Aurillac. Iris se promet de la rappeler demain. De toute façon, il est trop tard pour aujourd'hui, sa manou doit être couchée.
Elle va en faire de même après une ultime douche à peine tiède. Il fait si chaud, même la nuit.
Raoul vient de rentrer de sa virée nocturne, Iris ferme la porte à clé derrière lui. Il se précipite sur le lit de sa mère adoptive et enfouit son petit museau pointu sous le drap, témoignant ainsi de son intention de passer la nuit au plus près de sa maîtresse. Quand Axel est là, Raoul dort sagement sur son coussin, ayant bien assimilé qu'il n'était pas le bienvenu entre Iris et son amoureux.
Une fois allongée, Iris peut faire un rapide brainstorming de la journée à venir. Rien de bien spécial ne se profile à l'horizon de ce samedi, si ce n'est d'assister à la messe de Saint Régis à Fontcouverte où il lui faudra serrer de nouvelles mains et sourire à de nouveaux visages. Elle n'est pas particulièrement croyante, mais sa mère fait partie de l'association des amis de Saint Régis et ses parents ont insisté pour qu'elle soit présente avec eux. Cependant, elle a réussi à échapper à leur invitation à passer la journée avec eux, prétextant une réception entre amis pour le soir même.
Il ne lui reste plus qu'à régler l'alerte sur son téléphone portable, enfin poser la tête sur l'oreiller encore un peu frais et fermer les yeux.
Lorsqu'en fin de matinée elle rentre de Fontcouverte, Iris s'arrête chez Aramis, l'épicier de son village. Elle glane quelques belles pêches blanches, ses préférées, et une baguette de pain. Un déjeuner sur le pouce fera l'affaire : un peu de jambon de pays, un morceau de Salers que lui a envoyé sa grand-mère Marielle compléteront ses achats. Elle envisage à l'avance un après-midi tranquille, sur sa chilienne à la toile passée par le soleil, à l'ombre du laurier rose en pleine floraison qui s'épanouit au fond de son jardinet. Un chapeau, un livre... elle en soupire d'aise par avance.
Elle troque son costume de fille de famille contre un short court et un débardeur. Elle rassemble ses victuailles sur un plateau, sans oublier un verre de vin rouge du château voisin et un couteau. Elle récupère le livre abandonné sur le bord du canapé depuis plusieurs jours. Il est vrai qu'elle n'a guère le temps de s'adonner à ce plaisir découvert lors de sa plus tendre enfance grâce à sa mère bibliothécaire.
Raoul manifeste sa joie et gambade entre ses jambes, menaçant de faire tomber Iris. Elle le rappelle à l'ordre d'un « Stop ! » ferme. Le jeune animal s'assoit et la regarde partir devant lui, avant de décider que finalement il peut la suivre ! Il sait déjà que quelques miettes de ce frugal repas lui seront réservées.
La lecture du roman est paresseuse, Iris sent que le sommeil la gagne malgré elle. Finalement, elle le laisse l'envahir et s'endort bientôt. Raoul en fait tout autant, roulé en boule sous le transat.
Le soleil a amorcé son déclin lorsque la belle brune se réveille. Elle s'étire en souriant. La vie est belle, surtout quand on est bien reposé ! Machinalement, elle consulte son téléphone portable : quelques SMS dont un d'Axel qui est chez ses parents aujourd'hui et trois appels en absence. Iris vérifie si les interlocuteurs ont laissé des messages vocaux.
Un patient la prévient qu'il ne viendra pas au rendez-vous fixé, la deuxième personne avait l'espoir d'obtenir un créneau aujourd'hui, le troisième appel est sans message vocal. Axel lui avait bien recommandé de ne surtout pas diffuser son numéro de téléphone personnel, au risque d'être dérangée sans cesse. Mais elle éprouve beaucoup de difficultés à ne pas le faire. Madame Hugon, l'assistante du cabinet, ne travaille jamais les week-ends. Iris a toujours peur qu'une urgence ne soit pas prise en compte.
Elle s'assure qu'il n'est pas trop tôt, qu'elle ne risque pas de déranger Marielle Souchet, sa manou cantalienne, dans sa partie de golf hebdomadaire entre amis. Elle l'appelle. Entendre cette voix douce et chargée d'amour lui donne immédiatement un sentiment de toute-puissance. Sa chère grand-mère n'a jamais hésité à exprimer ses sentiments et à dire tout haut ce que sa propre fille n'a jamais réussi à prononcer devant Iris. Il y a comme une sorte de blocage de la part de Sandra Souchet-Granville, la mère de la jeune ostéopathe. C'est un sujet récurrent de discussion avec son aïeule ou son petit frère Paul, et de disputes avec Sandra.
La jeune femme chasse de sa tête ses idées noires et entreprend de ranger les restes de son pique-nique. Elle rapporte le plateau dans la cuisine ouverte sur la pièce à vivre, place le fromage et les pêches qui restent dans le réfrigérateur et dépose ses couverts sales dans le lave-vaisselle. Le livre retrouve le coin du canapé, seul le signet bariolé indiquant la page d'arrêt de la lecture a changé de place.
Irisest attendue ce soir chez Clara et Tristan, ses meilleurs amis, pour une « barbecue party ». Elle profite d'une longue douche bienfaisante, fait mousser ses cheveux pendant qu'elle applique un masque purifiant sur son visage. Le gommage du corps lui fera la peau si douce qu'Axel sera enchanté. Ils doivent se retrouver chez leurs amis et terminer la nuit ensemble chez lui. Ils résident tous à Bizanet. Axel vit au-dessus du cabinet de kinésithérapie ostéopathie qu'il a créé.
Clara Aubert, l'amie de l'enfance carcassonnaise d'Iris, a obtenu un poste de professeur des écoles à Saint-André de Roquelongue. Elle a rencontré Tristan Fontaine il y a quelques années et depuis ils habitent le domaine viticole des Fontaine sur les hauteurs de Bizanet. C'est ce même Tristan qui a trouvé la maison en location dans laquelle réside la jeune ostéopathe, c'est un bien familial. Alors qu'il consultait Iris pour des douleurs au dos, la conversation avait dévié sur la recherche d'un domicile de la nouvelle venue au cabinet. Des liens amicaux s'étaient tissés. Plus tard, lors d'une soirée musicale au bar du village d'Ornaisons, Clara était tombée sous le charme de ce vigoureux « paysan de la vigne », comme le viticulteur aime à se définir.
Iris enfile rapidement un jean et un T-shirt blanc affichant fièrement le slogan « Jamais sans mon ostéo » que lui a offert la compagne de son frère, chausse ses baskets en toile. Un dernier coup de peigne dans ses mèches rebelles, et la voilà repartie à vélo avec son fidèle compagnon.
Le chien assis sagement dans son panier, truffe et oreilles au vent, hume l'air et regarde droit devant lui. Rien ne distrait son attention, ni les voitures, ni même les oiseaux...
Elle se rend directement chez son amoureux. Axel la conduira avec sa voiture jusque chez Tristan et Clara. Iris gare son vélo, libère Raoul qui en profite pour explorer la pelouse bien entretenue entourant le cabinet. Elle monte les escaliers extérieurs en sautant quelques marches au passage.
Son compagnon lui ouvre la porte et l'embrasse. Il aimerait prolonger son étreinte, mais sent qu'Iris n'en a pas envie, prétextant la chaleur étouffante. Avec regret, il laisse retomber ses bras, espérant que la nuit soit plus propice à de tendres ébats.
- J'ai acheté un livre pour Clara, l'informe Iris en s'installant dans un fauteuil.
- J'ai prévu une bouteille de Grande Courtade blanc. Elle est au frais depuis hier. Ce sera parfait pour l'apéro, bougonne Axel, en essayant de laisser de côté sa déception.
Iris lui jette un coup d'œil rapide. Elle sait qu'elle l'a déçu et elle s'en veut, mais les gestes trop tendres qui lui réclament Axel ne lui viennent pas naturellement. Elle se sent souvent obligée de faire comme si... Elle repousse à plus tard l'introspection qu'elle se promet depuis bien trop longtemps. Pour essayer d'arranger les choses, elle vient vers lui, entoure sa taille de ses bras et plaque son visage contre sa poitrine. Aussitôt les bras masculins se referment sur elle. Il la berce, la cajole, effleure ses cheveux de ses lèvres. Cet instant de grâce est interrompu par Raoul qui jappe en sautant sur deux pattes. Axel soupire, décidément ce chien est contre lui !
Clara les accueille sur le perron de la maison encore en travaux. Les parents de son compagnon leur ont donné cette bâtisse et depuis quelques mois, Tristan et son père ont entrepris de la rénover et de la moderniser. Les jeunes praticiens grimpent l'escalier dont les marches en pierre polie sont usées par le temps.
Les embrassades mettent Raoul dans tous ses états. Lui aussi veut participer à la fête !
Clara les remercie pour leurs cadeaux et les guide vers l'arrière de la maison où une grande terrasse tropézienne a été aménagée. La maison semble posée sur l'éperon rocheux qui domine le village et la vue est juste sublime depuis ce balcon. Iris et Axel s'accoudent côte à côte sur le muret qui les protège du vide, s'émerveillant, comme à chaque fois, de cette beauté vertigineuse, des vignes à l'infini, des couleurs peu à peu assombries par le soleil couchant.
Leur amie les informe que Tristan sera un peu en retard à cause d'une réunion organisée par la commune à l'attention des viticulteurs et agriculteurs ayant subi le gel. Il semblerait qu'une aide soit possible. Bien sûr que le gel historique d'avril ne peut laisser personne indifférent, l'exploitation de Tristan a un peu souffert, mais certains ont perdu jusqu'à quatre-vingts pour cent de leur vigne. L'appréhension se lit dans les yeux de Clara.
- Heureusement que je travaille, sinon ce serait encore plus dur. En plus avec les travaux...
Iris se rapproche d'elle et lui caresse le dos, émue par le désarroi de son amie d'enfance.
Axel se racle la gorge, un peu gêné par la jalousie que lui inspire cette marque d'affection. Si seulement Iris pouvait être aussi attentionnée avec lui...
Les verres sont à moitié vides lorsque Tristan arrive enfin. Raoul est le premier à saluer ce grand gaillard aux mains aussi larges que des battoirs.
- Le temps de prendre une douche et je suis à vous, s'excuse le jeune homme
Clara apporte un grand plat dans lequel sont disposés des saucisses et des soubressades1dont Iris raffole. Dans un saladier marinent, depuis ce matin, des poivrons rouges et jaunes, des oignons, de l'ail. C'est très simple mais si appétissant ! Cela suffit à leur bonheur à tous.
En attendant la cuisson parfaite, les conversations vont bon train, notamment sur les pertes subies par Tristan. Il explique que si la souche est sèche, c'est que la sève a gelé en profondeur à l'intérieur de la vigne, alors comme la souche est morte il faut l'arracher. Il a vite compris que de nombreux ceps de vigne exposés à ces nuits de gel ont subi le même sort. Il peut espérer des raisins d'ici trois ans. Ça veut dire qu'il ne vendra pas grand-chose au viniculteur en attendant.
- Heureusement que je suis assuré. Aujourd'hui, il faut être fou pour ne pas l'être.
Le couple peine à masquer son inquiétude.
Iris tente de les réconforter, elle leur parle de la visite du Premier ministre à Montredon, de la PAC, du vice-président du conseil départemental chargé de l'agriculture, du vote d'urgence de l'aide de plus d'un million d'euros, de l'intérêt de disposer d'élus qui connaissent bien les rouages. Elle maîtrise parfaitement son propos et s'étonne d'être si à l'aise. Elle qui pensait ne pas être en capacité d'apporter des réponses sur des sujets qu'elle ne maîtrise pas complètement, elle s'aperçoit qu'à force d'écouter son père, certaines informations ont trouvé une place dans sa mémoire.
Axel paraît assez surpris lui aussi. Iris lui avait si souvent répété qu'elle s'engageait pour faire plaisir à son père mais qu'au fond elle n'était pas très motivée. Un pincement de cœur plus tard, il réalise qu'il ne sait pas tout de la vie de sa compagne. Elle se livre si peu. Mais honnêtement, s'est-il assez intéressé à ce qu'elle dit, ce qu'elle lit, ce qu'elle sait ?
Pour couper court au pessimisme, la conversion s'oriente sur la nouvelle aire de remplissage et de lavage à vocation écologique. Située idéalement sur l'aire des plaines entre Luc sur Orbieuet Ornaisons, au pied des éoliennes, elle permettra le remplissage et le lavage des appareils de traitement phytosanitaires, pour une modique somme annuelle. Le viticulteur estime que c'est une très bonne idée et qu'il l'utilisera sans aucun doute.
Le vin frais aidant, les rires s'accentuent, particulièrement lorsque Clara raconte quelques histoires truculentes venant tout droit de bêtises ou de l'imagination de ses élèves de grande section. L'année scolaire touche à sa fin et elle attend avec impatience le début des vacances, fatiguée par le bruit et l'agitation inhérents à une école maternelle.
Chacun y va de sa petite anecdote, Iris et Axel ne sont pas en reste.
À ce rythme, la soirée s'effiloche et bientôt la nuit noire les rappelle à l'ordre. Il est l'heure de rentrer. Tous se quittent avec regret. Raoul est dans les bras de sa maîtresse et semble vouloir poursuivre sa nuit. Il ouvre parfois un œil rond pour voir qui lui tapote la tête, mais le referme aussitôt en cachant son museau dans le pli du coude d'Iris.
En arrivant chez Axel, Iris dépose doucement le jeune chien sur le gazon. Raoul lève rapidement la patte contre un massif de rhododendron rouge, histoire de faire plaisir à son humaine adorée puis vole dans l'escalier et tente un saut sur le lit, sait-on jamais ! Hélas, ce soir, il n'y aura pas de bonne surprise. En arrivant dans la chambre, Axel le pousse hors du lit.
Après avoir quitté rapidement leurs vêtements, les deux jeunes gens se couchent entre les draps frais. Iris se love dans les bras d'Axel et ferme les yeux. La nuit se referme sur les deux amoureux, le chien veille, enroulé sur son coussin. Au loin, une cloche sonne deux coups.
Axel et Iris partent en direction de Saint-Laurent de la Cabrerisse, chez les parents de la jeune femme.
Aujourd'hui a lieu une réception, dans l'intimité familiale, pour fêter les soixante-trois ans de Sandra.
Iris redoute toujours un peu ces réunions de famille, les relations avec sa mère sont souvent tendues et elle ne réussit pas à comprendre pourquoi.
Pour l'occasion, elle a pourtant choisi le cadeau avec grand soin. Après de multiples réflexions, elle a opté pour les trois tomes des « Mille et une nuits » aux éditions de la Pléiade. Sa mère a quelques fois manifesté son envie de les posséder. Iris espère ainsi lui faire plaisir et obtenir en retour une marque d'affection.
Axel, quant à lui, a préféré faire livrer des fleurs à sa belle-mère. Il n'avait ni l'envie ni le temps de se consacrer à la recherche d'un cadeau, et puis Sandra est tellement particulière qu'il ne juge pas très important de se mettre en frais pour elle.
Après un court trajet, les jeunes gens garent la voiture dans l'allée menant à la bâtisse du XVIIesiècle dont Alain Grandville a hérité à la mort de ses parents, se contentant d'y apporter le confort moderne.
Au grand dam de son épouse, il a conservé tous les meubles de ses parents, ne laissant que peu de place pour y insérer les leurs.
Malgré ses récriminations, Sandra a dû composer avec la décision sans appel de son mari. Leur seul point de concordance fut la bibliothèque dont Alain accepta de lui laisser la responsabilité. Sandra a investi les lieux avec un plaisir sans cesse renouvelé, classant ses livres personnels parmi les collections importantes de la pièce. Elle a ainsi découvert un éclectisme littéraire dont elle n'aurait jamais soupçonné sa belle-famille. Elle s'applique depuis à entretenir les ouvrages parfois centenaires. Elle les choie ainsi que des enfants, comme elle n'a jamais éprouvé le désir de le faire pour sa propre progéniture.
Paul et sa compagne Solène sont déjà arrivés et ont plongé sans attendre dans la grande piscine bleu turquoise sur la droite du jardin, séparée de la terrasse ombragée par un entourage de protection en verre de sécurité.
Les cris et les rires parviennent aux nouveaux arrivants. Raoul est déjà parti ventre à terre, en aboyant en direction du bassin.
Iris rit, mais Axel la sent tendue. Il lui prend la main et lui embrasse le bout des doigts, comme pour lui donner du courage. Il sait que cette journée va leur paraître longue et hélas, comment elle risque de se terminer. Sa belle-mère semble déployer des trésors d'imagination pour gâcher les moindres rassemblements familiaux et repousser toute marque d'affection éventuelle.
Les deux jeunes gens contournent la haute maison sur laquelle s'agrippent des bougainvilliers flamboyants et débouchent directement sur la terrasse où Alain feuillette tranquillement l'Indépendant. S'ensuivent les salutations, les étreintes au milieu du concert des cigales.
Le plaisir qu'éprouve Iris à cet instant, entourée des siens, est égal à l'ennui qu'éprouve sa mère auprès d'eux.
Paul et Solène se sont enveloppés dans de grands floutas orange et blanc. Leurs cheveux dégoulinent et Paul secoue la tête devant Iris pour l'éclabousser, répétant ainsi le même geste depuis aussi loin que remontent ses souvenirs, pour faire râler sa sœur chérie.
Les quatre années qui les séparent les avaient un peu éloignés l'un de l'autre au moment de l'adolescence de la jeune fille. Elle jugeait ce petit frère encombrant à l'époque. Il voulait participer aux conversations qu'elle partageait avec ses copines. Les filles cherchaient comment éviter ce garçonnet, particulièrement intéressé par leurs histoires racontées dans le plus grand secret. Paul était alors un enfant solitaire, contemplatif. Il se liait difficilement. Le manque de tendresse de leur mère l'affectait beaucoup. Depuis, il semble avoir pris de la distance avec cette difficile question. Solène lui apporte tant d'amour que la plaie se referme doucement, lentement mais sûrement.
Alors que personne ne l'a entendue arriver, Sandra coupe court à ces effusions par un bonjour froid et distant, selon son habitude.
Ses enfants se penchent sur les joues pâles pour se fendre de bises, sans conviction aucune.
- Bonjour maman, et bon anniversaire !
À leur tour, Solène et Axel s'approchent. Les gestes sont empreints de retenue, voire de gêne.
Seul Alain a su dispenser l'amour dans cette famille. Par sa voix, par ses gestes, par son regard... Il entoure la taille des deux jeunes femmes et les entraîne vers un siège. Puis il propose un verre de vin blanc bio d'une petite cave qu'il vient de découvrir. Les tapas circulent entre les convives. Il a commandé toutes ces bonnes choses chez le traiteur de Saint-Laurent.
Il aime faire travailler les gens du coin. Ce qui ne manque pas de réjouir Solène qui vient de reprendre une épicerie à Montredon et qui travaille presque exclusivement avec des producteurs locaux. La conversation glisse justement sur ce petit village en périphérie de Narbonne.
Paul vient d'intégrer le nouvel hôpital privé du Grand Narbonne, en chirurgie maxillo-faciale.
La proximité avec leur appartement, au-dessus de l'épicerie de Solène, lui facilite grandement la vie. Il ne regrette rien de sa vie hospitalière à Narbonne.
Effectivement, il est détendu, explique son rôle d'infirmier dans ce service, raconte ses collègues, le travail plus agréable dans des locaux tout neufs.
Solène partage son enthousiasme, explique qu'il a parfois le temps de lui donner un petit coup de main, ce qui n'arrivait jamais avant affirme-t-elle, que ses trajets sont plus courts, donc moins fatigants. D'ailleurs, Paul envisage de parcourir la distance à vélo, copiant ainsi sur sa grande sœur, lui apprend-il avec un clin d'œil.
Le repas festif s'achève avec le gâteau, sur lequel une seule bougie tremblote, légèrement agitée par la brise.
Sandra ébauche le premier sourire de la journée.
Les présents sont déposés sur la table et alors que tout le monde lève sa coupe de champagne et s'apprête à entonner la chanson de circonstance, madame Souchet-Granville les stoppe net, d'un geste las. Décidément, elle ne leur épargnera rien, même lorsqu'ils sont là pour la célébrer !
Iris se rassoit et absorbe une gorgée de champagne, que son père a choisi parmi les grands crus.
Alain qui est bien conscient du malaise créé par sa femme lui propose gentiment d'ouvrir les cadeaux.
Sandra les déballe posément en prenant soin de ne pas déchirer les papiers d'emballage, ce qui met les nerfs en pelote de sa fille.
Paul jette un coup d'œil à sa sœur et hausse les épaules. La connivence entre eux est toujours là et les a bien souvent empêchés de sombrer dans le désespoir
Sandra ne manifeste aucune réaction, son visage est de marbre. Seule une mèche de ses cheveux blonds, coupés au carré, s'agite dans la brise. Elle remercie à la cantonade et repart préparer les cafés en emportant les cadeaux reçus.
Personne ne saura rien sur rien... Ce n'est évidemment pas le moment de la pousser dans ses retranchements, mais tous sont atterrés.
Seule Iris a envie d'en découdre. Son pied se balance à un rythme effréné, signe d'un mécontentement voire d'une colère naissante.
Axel pose sa main sur sa jambe et lui caresse la cuisse en un va-et-vient apaisant. Le regard gris essaie de la calmer silencieusement. Il n'a pas envie d'une dispute aujourd'hui.
Elle respire profondément à plusieurs reprises, recouvre un semblant de calme. L'explication n'aura pas lieu à cet instant. Ce sera une nouvelle déception à enregistrer au profit de sa mère.
Comme presque tous les matins (parfois Iris dort chez Axel), elle pédale vivement pour rejoindre le cabinet. Les cinq kilomètres qui la séparent de son lieu de travail sont sa bouffée de liberté que, seul, Raoul partage avec elle. Elle regarde tendrement son gentil et si minuscule chien assis sur son coussin. La grille de protection empêche une vraie caresse, cependant elle passe le bout de l'index à travers les barreaux et chatouille le dos frêle.
Raoul tourne la tête en direction de sa propriétaire et partage un regard plein d'amour avec Iris. Ce petit animal lui permet de déverser son trop-plein de sentiment, de caresses. Ils échangent des papouilles et des gratouilles contre des aboiements brefs et des léchouilles, témoignages simples de joie et de bonheur
Madame Hugon est fidèle au poste derrière son bureau et lui transmet son planning de la journée, qu'elle essaie d'alléger quand elle le peut, sachant que mademoiselle Souchet-Grandville cumule son travail d'ostéopathe et son rôle de militante aux élections départementales.
Elle est ravie d'avoir trouvé ce poste dans le village où elle réside et apprécie beaucoup Iris, qui a toujours un mot aimable pour elle. Avec monsieur Chassiron, c'est une autre affaire. Il est parfois imprévisible, d'humeur changeante. Il endosse le rôle de patron et aime qu'elle s'en souvienne. Chacun à sa place. D'un naturel discret, cela convient très bien à l'assistante. Quelquefois, elle patiente, laisse passer l'orage. Généralement tout rentre dans l'ordre par la suite. À la question d'Iris, elle lui confirme qu'Axel est déjà en rendez-vous. Il a à cœur de développer son cabinet et ne lésine pas sur les heures
Iris détache Raoul qui part à la chasse aux nouveautés, la truffe au ras du sol. Déçu de n'avoir rien de neuf à renifler, il vient docilement se coucher sur son gros coussin en peluche gris caché sous le bureau d'Iris.
Cette dernière traverse le hall d'entrée et ouvre la porte de la salle d'attente.
Plusieurs personnes attendent en feuilletant les derniers magazines auxquels le cabinet est abonné. La climatisation est en route, la température est agréable
Iris appelle la patiente qui figure en tête de sa liste et dont c'est la première visite. Elle l'installe confortablement, échange quelques banalités avec elle puis enchaîne sur le vif du sujet. L'ostéopathe recueille un maximum d'informations sur les douleurs décrites et fait le bilan des antécédents et traitements médicaux de la dame. Dès lors, elle peut passer à la phase active de son acte thérapeutique. Elle pratique des palpations et des massages lents et minutieux sur le corps de la patiente. Ses mains semblent avoir leur vie propre.
La dame parle peu, elle est intimidée par cette jeune personne qui a l'air si professionnel. Iris sait détendre l'atmosphère en questionnant habilement ses patients sur leur vie familiale. Généralement, les personnes ses détendent en se racontant.
La dame, inerte sous ses mains, n'échappe pas à la règle. Elle énumère ses petits-enfants au nombre de cinq, détaille leurs âges, leurs études...
Iris a un pincement au cœur en pensant à sa grand-mère qu'elle ne voit pas assez souvent, à sa mère qu'elle ne comprend pas et qu'elle ne réussit pas à imaginer grand-mère. D'ailleurs a-t-elle elle-même le désir d'être mère ? Un voile de tristesse lui passe devant les yeux.
Axel a soulevé la question plusieurs fois et inévitablement cela s'est terminé en fin de non-recevoir de sa part à elle. Comment réussirait-elle à être mère, alors que le seul modèle dont elle dispose ne lui convient absolument pas ?
Raoul bâille un peu bruyamment, ce qui fait sursauter la patiente.
Iris rit de bon cœur et chasse instantanément ses soucis pour ne se consacrer qu'à cette si gentille dame.
La matinée se déroule sans anicroche. Les patients ont honoré leur rendez-vous et la jeune ostéopathe s'efforce de maintenir le timing prévu. Comme son confrère, elle redoute une trop longue attente qui nuirait à la réputation du cabinet, même si cela arrive parfois.
Elle-même déteste que son heure de rendez-vous ne soit pas respectée lorsqu'elle consulte un professionnel de santé. Elle a trop souvent été témoin des esprits qui s'échauffent lors d'un retard aggravé de la consultation.
Sa meilleure amie l'a invitée à venir partager une salade sur le coin de son bureau à l'école. Clara est très contrainte par des horaires stricts et doit être de nouveau à son poste à treize heures trente, ce qui ne lui laisse que très peu de temps. Iris la rejoindra donc à Saint André de Roquelongue une heure avant.
Son dernier patient vient de la quitter. Rapidement, elle ôte sa blouse, récupère son chien, son téléphone et son sac et part en claironnant un « bon appétit, tout le monde ! ».