À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1944 à Alger, Robert-Michel Degrima fait carrière dans la Gendarmerie puis devient directeur de sociétés, puis directeur de cabinet. Il est auteur du roman intitulé Mademoiselle de Montclert ou les vertus du libertinage et de L'auberge des quatre vents et autres nouvelles sans intérêt, un premier recueil de nouvelles, publié par Le Lys Bleu Éditions.
À toutes celles qui ont, un jour, par amour, bravé un interdit.
Du même auteur
Aux éditions Le Lys Bleu :
L'auberge des quatre vents et autres nouvelles sans intérêt
(Nouvelles)
Aux éditions Les Presses Littéraires :
Mademoiselle de Montclert ou les vertus du libertinage
(Roman)
Trois femmes mémoires entremêlées
(Roman)
Illustrations
En couverture :
Jeune fille à la chaise rose
Tableau de Jean-Pierre Loeffler
Collection particulière
Huile sur toile (80 X 65)
À la page 58 :
Adam et Ève
Tableau de Jean-Pierre Loeffler
Huile sur toile (146 X 114)
À la page 140 :
La chambre d'hôtel
Tableau de Jean-Pierre Loeffler
Collection particulière
Huile sur toile (100 X 81)
Avec l'aimable autorisation de l'artiste
(Photographies du peintre. Reproduction interdite)
Inconvenant, ante.Adj.
Qui blesse les convenances. Cela est un fait inconvenant. Une réponse inconvenante.
Paul-Émile Littré, Dictionnaire de la langue française
Je jugeais qu'elle traitait avec une inconvenante légèreté des sujets sérieux.
Maurois,Climats, 1928
Je ne voudrais pas être inconvenant – et cependant il saute aux yeux que cette bouche, cette croupe, ces seins, se rebellent à l'idée de pouvoir appeler autre chose que la caresse sommaire de la paume...
Julien Gracq,Un Beau Ténébreux, 1945
Imaginations
(Jeune fille à la chaise rose)
À Jean-Pierre Loeffler
Je connaissais Jean-Pierre Loeffler, artiste peintre, depuis quelque temps, assez pour me permettre une certaine liberté, pas suffisamment pour être indiscret. Un jour que nous avions déjeuné ensemble, nous nous promenions dans les rues tortueuses de Pézenas, bordées de beaux hôtels particuliers, de quelques belles boutiques et, malheureusement aussi, d'horribles échoppes d'objets sans intérêt, de souvenirs de pacotille, souvent fort laids, et pour certains, tellement laids que leur laideur finissait par leur donner une surprenante et gênante beauté.
Nos propos, sans trop de logique ni de suite, portaient sur des sujets inépuisables, pour les hommes, depuis la nuit des temps, les vicissitudes de la vie, la bonne chère, les bons vins et, ultima ratio des conversations décousues, les femmes.
Si je ne me considère pas comme suffisamment savant en peinture pour émettre des avis définitifs, je pense néanmoins avoir assez de goût et de culture pour ne pas commettre de trop graves erreurs de jugement dans ce domaine. Nous parlâmes donc enfin peinture et littérature car Jean-Pierre pouvait, dans ce second domaine, avoir les mêmes prétentions que moi en ce qui concerne la peinture.
Nous allâmes dans son atelier et, tout en bavardant, usant de la liberté que me donnait notre familiarité, je farfouillais dans ses toiles, entassées debout contre les murs, au sol ou sur des étagères installées dans cette pièce au plafond très haut ; je retournais l'une, mettais l'autre de côté, passais rapidement sur deux ou trois, ne sachant ni ce que je cherchais ni même si je cherchais quelque chose. Une bière fraîche vint constituer un entracte dans nos échanges culturels, quand, au détour d'une phrase anodine, je découvris un tableau, au format rectangulaire, plus rare dans les travaux de Jean-Pierre qui affectionne particulièrement le carré. Allez savoir pourquoi !
- C'est une œuvre d'imagination ou tu avais un modèle ?
- J'avais sûrement un modèle, comme souvent, j'aime mieux pour le naturel des mouvements, la spontanéité... Je ne me souviens plus très bien...
- Comme dans la chanson ?
Il haussa les épaules, marquant le peu d'intérêt qu'il portait à ma découverte, mais je ne me satisfis pas de sa réponse.
- Qui était-ce ?
- Je ne sais plus trop, mon vieux, ce travail date de 1985, c'est d'ailleurs inscrit au dos de la toile. Alors, depuis cette date, tu sais, les détails sont devenus un peu flous...
Visiblement il n'avait pas envie d'en parler, sans que je pusse déterminer pourquoi. Je laissai donc filer la ligne et parlai d'autre chose. Mais je fus très dubitatif car ma curiosité restait entière. Je mis le tableau de côté, parmi d'autres, puis changeai de sujet. À la fin de la journée, je retournai dans l'atelier, repris dans ma sélection deux pièces dont le rectangulaire, celui qui représente une jeune femme se déshabillant avec une chaise rose à côté d'elle. Je lui montrai les deux et lui demandai pour combien il me les laisserait. Nous fûmes rapidement d'accord, mais il me demanda, faussement innocent :
- Tu veux vraiment ce nu ?
- Oui, il me plaît et m'intrigue à la fois.
Jean-Pierre haussa une fois de plus les épaules et nous nous séparâmes ; j'emportais mes deux acquisitions. Je n'avais tiré de lui que des réponses évasives, qui m'avaient laissé sur ma faim.
La toile traîna chez moi contre un mur un mois ou deux, j'en analysais progressivement les détails.
Les côtes droites légèrement saillantes sous la traction du bras relevé, le bombé de la cuisse gauche cachant partiellement le sexe, le rond un peu tombant de la fesse gauche, tout cela était bien observé et bien traduit, ce qui n'est guère étonnant de la part d'un artiste confirmé comme Loeffler. Mais ce qui m'intriguait le plus était le visage de la femme. J'avais bien senti qu'il eut été inconvenant de pousser mon ami dans ses retranchements par des questionnements excessifs ; j'en étais donc réduit à des supputations.
Qui était cette femme ?
Les bras relevés dans le mouvement qui tire le chemisier vers le haut dissimulent en grande partie son visage, le soutien-gorge, d'un beau bleu profond, assorti à la lingerie qui reste accrochée à sa jambe gauche, tout cela est d'un grand naturel, attitude et mouvement quotidiens d'une jeune femme qui se dévêt. Mais l'énigme réside tout entière dans la partie du visage encore visible, qui, ne représentant qu'une toute petite partie de la toile, concentre tout l'intérêt. L'œil gauche, le seul non occulté par les bras, ne regarde pas le spectateur, comme on pourrait s'y attendre dans un tableau de genre. Le regard se porte sur une autre chose, ou un autre personnage, qui se situe hors du cadre, invisible pour l'observateur !
Ce pourrait être le miroir de la chambre, celui d'une indiscernable armoire à sa gauche ; la femme pourrait être une timide jeune fille qui s'observe à la dérobée en se déshabillant, qui évalue ses charmes juvéniles dont aucun homme n'a encore profité ; elle se trouve belle, et bien hardie de cette revue coquine, et s'émeut elle-même de sa chair. Elle n'est pourtant pas si innocente, son regard la trahit et les images de secrètes caresses traversent mon esprit...
Son regard irait-il vers un amant que j'imagine assis dans le coin de la chambre, se forçant par jeu à la retenue et qu'elle provoque de son lent effeuillage, lui cachant l'essentiel d'elle-même, femme déjà rouée qui sait que le désir croît de la dissimulation et n'offre que son profil ? Lequel aura le dernier mot, de la femme qui se livre en se cachant ou de l'homme qui muselle son envie ?
Ne serait-elle qu'une prostituée qui enlève rapidement ses vêtements, désordre du jupon et de la culotte à moitié ôtée alors qu'elle ne dévoile pas encore sa poitrine, pressée d'en finir avant d'avoir commencé, pressée de satisfaire et d'éloigner un client, salaire de sa passe encaissé, homme à peine entrevu et déjà oublié ?
Mais elle n'aurait alors pas cet œil allumé et coquin de la femme qui s'amuse de l'homme qu'elle connaît bien et dont elle veut animer et esbaudir les sens...
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Le tableau, désormais encadré, orne ma chambre. Je vois chaque soir cette figure énigmatique ; j'en resterai longtemps, peut-être toujours, à mes interrogations car je ne poserai jamais plus de question à Jean-Pierre au sujet de son œuvre. Je me dis aussi qu'après tout, Jean-Pierre a bien le droit d'avoir ses secrets, et qu'il en est bien ainsi. Alors, je change mes questions en plaisirs ; souvent, le soir, mon imagination s'enflamme et la belle dénudée est, selon mon humeur, la frêle jeune fille plus totalement innocente qui s'examine dans son miroir, se trouve bien émouvante et se donnera tout à l'heure de solitaires satisfactions, puis, un autre soir, elle devient la maîtresse enjouée qui m'agace et se joue de moi, avec qui je lutte, patience contre rouerie, indifférence feinte contre provocations calculées, plus tard, elle sera, qui sait, ma putain de l'heure, venue à mon appel, esclave vénale que je vais prendre et dont je jouirai sans la voir, pour l'oublier dès mon plaisir pris.
Je sens un pernicieux parfum envahir mon espace.
Que gagnons-nous à vouloir tout savoir ?
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La chasse du colonel
À mon camarade et complice Georges Rivieccio et à la charmante Bernadette, qui n'ont d'autre point commun avec les personnages de cette histoire que leurs prénoms.
Georges ne serait-il pas colonel ?
Ah, si... Tant pis !
Georges arrêta son Range Rover derrière le vieux Pajero de ceux qu'il dénommait « les deux crétins » lorsqu'il parlait d'eux avec Bernadette. Le plus grand des deux, Alfred, le chef naturel de l'équipe, maigre, doté de longs bras qui lui donnaient une allure simiesque, et d'un air de faux témoin à faire douter de sa virginité une chaisière de Notre-Dame, vint à sa hauteur et lui dit :
- Passez d'vant, M'sieu, j'vais voir quéqu'un dans l'village. Y en a pas pour longtemps, j'vous rattrape. L'embranchement de la piste est à un kilomèt' à gauche, après, v'z'allez jusqu'au bout, environ trois kilomèt' encore, et là vous v'rez, la piste d'vient plus large. V's'y faites d'mi-tour et vous garez en marche arrière. C't'un cul d'sac. On arrive.
Le second crétin, Justin, petit et râblé, affligé d'un strabisme divergent qui lui donnait l'air de ne jamais rien comprendre et de toujours regarder ailleurs, était resté au volant du véhicule, placide, silencieux et obéissant comme à son habitude.
Georges, avec un sourire, acquiesça et redémarra. Bernadette, sa femme, à son côté, fut légèrement surprise de son attitude mais garda le silence. Depuis quelque temps, Georges lui paraissait un peu étrange, inhabituel plutôt, sans qu'elle puisse déterminer la cause de ce changement, quasi imperceptible. En était-ce d'ailleurs vraiment un ? Depuis qu'il avait pris sa retraite, Georges se consacrait à la chasse, loisir qu'il avait toujours aimé, même si, à l'époque de son activité professionnelle, ses rares moments de liberté ne lui avaient pas laissé l'occasion de s'y adonner autant qu'il l'aurait voulu. Il se rattrapait. Comme elle-même chassait, elle ne se plaignait pas de la marotte, y trouvant son compte. Ils partaient là tous deux au chamois, et Georges avait engagé les deux crétins comme guides ; il les avait rencontrés dans quelques chasses précédentes et les avait chargés de préparer le week-end dans tous les détails, conformément à ses ordres. Ces deux individus, aux activités assez floues, étaient guides de chasse occasionnels, parfois voleurs, souvent braconniers, toujours malhonnêtes ; Georges n'avait pas plus d'illusions sur eux que sur le reste de l'humanité.
Il avait conservé de sa carrière d'officier l'habitude de donner des ordres clairs et d'en contrôler la stricte exécution ; il jaugeait sans hésitation ni erreur les hommes, et s'adaptait à leur niveau sans rien perdre de son autorité naturelle. Il ne renonçait jamais à ses objectifs ni ne s'en laissait jamais détourner par un subalterne. De grande taille, mince - jeune il avait été mince à en être presque maigre, de cette maigreur vigoureuse et musclée des hommes qui luttent – il avait été qualifié par son colonel, alors qu'il était encore capitaine, de « jeune officier épais comme un ketam et méchant comme une teigne », le ketam étant en indochinois, comme chacun sait, un cure-dents. Passé cinquante ans, il avait pris quelques kilos, les épaules un peu plus épaisses, le cou un peu plus large, sans rien perdre de sa vigueur ; il avait gardé le cheveu court et dru sur sa tête ronde ce qui lui donnait un air assez juvénile malgré son âge. À soixante ans sonnés, il était resté vif et avait gardé le souci de sa forme, de son endurance et de sa force ; sportif depuis toujours par plaisir et par obligation, il poursuivait son entraînement quotidien au cross, au vélo et, l'hiver, au ski de fond comme au ski de piste. La chasse participait à son maintien en bonne santé, bien qu'elle l'entraînât parfois à quelques petits excès de bouche avec ses amis.
Bernadette était sa compagne depuis la sortie de l'école des officiers ; elle l'avait suivi dans toutes ses garnisons, tenant son rang avec une gentillesse naturelle qui la faisait aimer de tous et de toutes, ou presque. Petite, mince en son jeune âge, devenue un peu trop grasse avec le temps, elle avait cette conscience innée de son devoir de femme d'officier que l'expérience confirme. Mais sous son air débonnaire de ronde, elle montrait une grande force de caractère et savait être cassante si nécessaire. Réaliste et volontaire, elle observait beaucoup et se trompait rarement. Deux enfants, désormais adultes, avaient été élevés par elle plus que par leur père, absent chronique que diverses missions avaient appelé en Afrique, en Asie, et autres lieux, pour des durées parfois longues. Elle restait bonne vivante, même si l'âge et le départ des enfants l'avaient rendue parfois un peu difficile à vivre, sans que pour autant elle soit devenue insupportable. Blonde Lorraine aux yeux verts, elle avait la ténacité de sa race, une grande intuition et connaissait les vertus du silence. Son habitude de diriger la maison lui avait donné une autorité domestique que Georges ne lui avait jamais contestée, sachant qu'il ne faut pas intervenir dans un système qui fonctionne bien, surtout quand on n'est pas à même d'en assurer la direction permanente.
Cette autorité était devenue tout de même un peu pesante à Georges depuis qu'il avait pris sa retraite. Heureusement il y avait la chasse, mais elle ne dure pas toute l'année... et Josette, mais cela, Bernadette ne le savait pas.
Josette était une femme d'une quarantaine d'années, brune et vive sportive qu'une pratique régulière du tennis avait musclée ; elle montrait une permanente bonne humeur qui cachait un sale caractère dont tous ceux qui s'opposaient à elle faisaient les frais. Divorcée, elle avait été brutalement évincée de la vie de son mari par le désir de celui-ci de se marier à nouveau avec une grande gourde, stupide, blonde et fade. Elle n'avait pas résisté, préférant employer toute son énergie à lui extorquer le maximum d'argent et d'avantages avec l'aide d'un avocat habile. Pressé de rejoindre sa nouvelle dulcinée, l'animal avait consenti à tout, prouvant par son attitude que l'homme pense souvent sous la ceinture. Si la perte du mari ne l'avait guère désespérée, celle d'un haut niveau de vie l'avait chagrinée et elle avait eu à cœur de se trouver des compensations. Le protocole d'accord avait fourni la matérielle et elle savait que sa beauté lui procurerait les satisfactions érotiques souhaitables. Déjà à l'époque de son mariage, elle n'avait jamais hésité à s'offrir un mâle qui lui plaisait. Georges était devenu son amant un peu par hasard et, s'il avait parfois envie de vivre avec elle, il savait que cette perspective lui était fermée, la dame n'ayant nulle envie de se lier à nouveau à un homme, d'autant qu'un remariage la priverait des subsides de l'ex-mari. Bref, elle appréciait Georges, qu'elle n'hésiterait pas à remplacer dès que l'envie lui en viendrait. Georges le savait.
Georges reprit la route, trouva le chemin, fit le demi-tour prescrit et s'aperçut sans surprise que le second véhicule viendrait lui interdire le départ une fois garé lui aussi en marche arrière. Cela le fit sourire. Tout s'enchaînait comme il l'avait pensé. Il sortit de sa voiture, aida Bernadette à descendre, puis ouvrit le coffre pour en extraire les sacs à dos, les fusils et leur matériel de chasse et de bivouac, heureusement restreint puisque les deux guides devaient se charger de l'essentiel. Quelques minutes plus tard le second 4X4 arriva, fit demi-tour et bloqua celui de Georges... comme prévu. Bernadette fut là aussi surprise de la passivité de son mari. D'un naturel méfiant, il devait à son métier d'avoir accentué ce trait de son caractère, qui s'était conservé intact malgré la retraite. Il n'était pas dans son comportement habituel de se laisser enfermer ainsi, sans chemin de repli ni échappatoire. Sa femme haussa les épaules, mouvement qui n'échappa pas à Georges, et pensa que son homme vieillissait, comme tout le monde...
Alfred et Justin sortirent de leur véhicule et se chargèrent de tout le nécessaire de campement ; tous les quatre se mirent en colonne, Alfred en tête, pour gagner une clairière environ deux cents mètres plus loin. De là, avait expliqué ce bon Alfred, ils se porteraient demain bien avant l'aube en lisière de bois d'où ils pourraient aisément tirer les chamois, ceux-ci ayant l'habitude de descendre du col à l'aube. Ils auraient environ deux heures de marche à cadence soutenue puis une demi-heure environ de mise en place silencieuse et précautionneuse. Justin, décidément le chaouch1du groupe, prépara un petit feu dans un rond de cailloux déjà en place et noirci de feux précédents. On était en pays connu, tout au moins les guides l'étaient. Les deux petites tentes montées, un frugal repas avalé, la nuit tombée, une conversation laborieuse s'établit, qu'habilement Georges orienta sur la chasse, sujet sans danger aucun, puis sur les armes, les habitudes de tir, les munitions... Bref, le pain commun de tous les chasseurs.