Il y avait dans ma région une meute très fermée mais qui semblait diriger tout ce qui se passait ici. Les magasins, les entreprises, les instances de gouvernement : c'était la meute des Sang-Noir qui était aux commandes. Quiconque avait déjà croisé un de leurs loups et s'était révélé être leur ennemi finissait déchiqueté en deux coups de dents. Il fallait dire que cette meute était réputée pour être composée d'au moins 200 monstres particulièrement imposants.
Toutefois, quand on ne les ennuyait pas, ces loups-garous étaient très discrets, il fallait le dire. Leurs jeunes vivaient une vie normale, se mêlaient aux humains sans problème et de temps en temps, rencontraient leur âme-sœur. On les distinguait par leur grande taille, filles comme garçons. Même si moi, je n'avais pas d'amis dans cette meute, plusieurs de mes connaissances en avaient. Ils me disaient à quel point les loups était secrets sur tout ce qui concernait leur communauté. Apparemment, on les forçait au mutisme.
Dans mon lycée, il y avait même le fils de l'Alpha, Jack Sanders. Il était plus immense que la moyenne. C'était un brun aux yeux noirs d'un mètre quatre-vingt-dix. Avec mon petit mètre cinquante-et-un, il me dépassait d'au moins trois têtes quand je le croisais dans le couloir du lycée. Il était encore plus muet que tous les autres membres de sa bande de loups, et même si aucun ne confirmait son statut dans la meute, on racontait que c'était un Alpha, comme son père.
Evidemment, tout un fan-club s'était réuni autour de ce géant silencieux, et beaucoup se seraient entretuées pour être celles qui le sortiraient de son silence. Beaucoup espéraient être son âme-sœur, mais Jack ne disait rien à ce sujet. Une fois, ma copine Anna profondément fan du loup avait engagé une conversation avec lui. Ce dernier n'avait répondu que par « Oui » ou « Non ». Il avait beau être magnifique, je lui en avais voulu d'avoir rendu triste mon amie.
De toute façon, je n'avais pas le temps pour ce genre de minauderie : je passais une grande partie de mon temps dans la grande bibliothèque de Woodbury, la ville où nous vivions tous. J'allais passer l'examen d'entrée de l'université d'Amsterdam, par correspondance ; j'avais obtenu une bourse et j'avais mes chances de le réussir. Je ne pouvais donc pas me permettre de me laisser distraire par un loup, aussi craquant soit-il.
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C'est ici qu'un jour, je fis une rencontre essentielle. J'étais en train d'étudier le rôle de la monnaie dans les crises conjoncturelles, ce qui, malgré mon intérêt pour les études, me paraissait franchement barbant, quand tout à coup, une sorte de grognement parvint à mes oreilles. Un grognement compréhensible. RRRRElie. Eeeeelie. Elie ? C'était mon nom. Et quelqu'un le grognait, en plein milieu de la bibliothèque. Je me tortillai dans tous les sens pour comprendre qui m'appelait et pourquoi il grognait mon nom, alors que je ne voyais aucun Sang-Noir dans le coin. C'est alors que je vis, à mes pieds, un chiot. Un tout petit chien-loup, complètement adorable. Je me sentis fondre. « Tu es trop mignon ! » Je l'attrapai pour le poser sur mes genoux. Le regard noir de ce chiot était déstabilisant. Deux points noirs intelligents sur une fourrure blanche. Je ne pouvais m'empêcher de lui faire des câlineries, pensant que je l'adopterais bien. Surtout que lorsqu'il grognait, on aurait dit qu'il m'appelait. Je reposais le chiot au sol, distraite par des murmures à côté de moi. « Alors comme ça, le vieux est mort ? Le vieil Alpha ? Mince... »
Je l'aurais bien ramené à mon pensionnat, là où je vivais depuis deux an, seule. Je ne parlais pas à grand monde, sauf Anna qui vivait en face de chez moi. Mais elle ne venait plus beaucoup, ces derniers temps. Un loup l'avait trouvée, et il s'avérait qu'il s'agissait de son âme-sœur. Berk. Le visage mièvre d'Anna lorsqu'elle avait réalisé qu'il s'agissait de sa moitié me donnait envie de vomir.
Au moins, me disais-je, j'étais tranquille. Je n'avais d'obligeance envers aucun loup, ni même aucun humain. Seulement à mes livres, donc tant mieux. Ce soir-là, néanmoins, je me sentais plus seule que jamais. Enfin, pas vraiment. Ce soir là, je me sentais seule, malgré la compagnie d'une femme, en bas du pensionnat, qui semblait attendre sur un banc. Elle était très belle, grande, mince, aux épaules larges et aux cheveux auburn. Je ne l'avais jamais vue dans les environs auparavant, et pourtant, Woodbury était petite et tout le monde se connaissait. Elle était tellement grande qu'elle aurait sûrement pu me maîtriser en moins d'une minute. Elle n'était pas très rassurante, pour être honnête. Avec un frisson, je tentais de maîtriser mon appréhension en allumant ma lampe de bureau. Au moins, je ne serais pas seule dans le noir.
En jetant un nouveau regard à la fenêtre, j'eût un sursaut en réalisant que la femme avait disparu. Bon. Au moins, elle ne traînait plus devant le pensionnat. Ouf.
Il y eut quelques minutes de silence où je tentais de me calmer, mais au moment où je m'apprêtais à retourner à mon bureau pour travailler, ma porte s'ouvrit brusquement, sortant de ses gonds et tombant lourdement. Dans son encadrement se tenait la gigantesque femme du banc.
Pour avoir une force et une taille aussi titanesque, elle devait faire partie des Sang-Noir. Pourquoi ne m'en étais-je pas rendue compte avant ? Et surtout, qu'est-ce qu'elle me voulait ?
« Bonsoir, déclara-t-elle d'une voix douce. Tu me vois désolée de t'arracher à tes études. »
Elle avait un timbre de voix agréable qui contrastait avec sa carrure d'amazone. Mais toute la douceur du monde n'aurait pas pu m'arracher à ma stupeur. « Qu'est-ce que vous voulez ? Pourquoi vous avez arraché ma porte ?
-Elle était verrouillée, protesta-t-elle. On m'a envoyée te chercher.
-Je ne suis pas votre âme-sœur ! criai-je, paniquée.
-Evidemment, dit-elle en riant. Tu es celle de quelqu'un d'autre. Mais comme ce quelqu'un d'autre n'ose pas venir et s'avère être un petit fragile, il m'a dit de venir te prendre. Et de te ramener en bon état. »
Elle s'étira, faisant craquer chacun de ses os lentement. On aurait dit que quelqu'un lui avait imposée une corvée ennuyeuse, comme faire la vaisselle ou laver le linge. J'étais morte de peur : on ne refusait rien à un Sang-noir, mais c'était hors de question que je vienne avec elle. Je ne voulais pas finir avec un loup que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Et si c'était un vieux que je n'avais jamais rencontré avant ? « ...N-Non ! gémissais-je. Je ne veux pas venir avec vous !
-Oh, s'il te plaît, gentille Elie, sois mignonne et viens rencontrer mon frère. Ne me force pas à être violente ou il va faire sa mauvaise tête. »
Ce côté maternel faisait tâche avec l'avancée menaçante qu'elle effectuait dans ma direction. Sa main aux traits fins pouvait englober ma tête. « Pardon. » s'excusa-t-elle.
Et tout fut noir et douleur.
Lorsque j'ouvris mes yeux, il y avait Jack Sanders, dans toute sa puissance, assis en face de moi.
Je n'eus pas le temps de contempler son gigantesque visage, étant donné que les bras de Morphée me rappelèrent immédiatement. Lorsque je m'en extirpai, Jack avait disparu. Je réalisai que j'étais sur un lit aussi grand que la cuisinette de ma résidence étudiante aux draps un peu rugueux. J'étais dans une grande pièce appartenant sûrement à une grande maison de campagne, aux poutres de bois anciennes et aux pierres tout aussi vieilles. Il y avait une grande fenêtre donnant vue sur une forêt. Au moins, même si c'était un lieu inconnu, ça ne ressemblait pas à une geôle et ça sentait le propre. Et le chien.
Le chien, il y en avait un. A ma grande surprise, je retrouvai le chiot de la bibliothèque qui somnolait au bout de ce lit immense. Il était vraiment minuscule, surtout à côté de ces meubles trop grands pour moi comme pour lui. Lorsqu'il m'aperçut, ses petits yeux noirs s'ouvrirent brusquement et il jappa joyeusement.
Mais je n'avais pas le temps de m'émerveiller sur le fait que ce chiot soit adorable. Je devais réaliser où j'étais, et sortir d'ici.
Je me levai difficilement, tentant de me diriger vers la porte, la seule issue de cette pièce, quand le chiot se mit à grogner bruyamment. « Quoi ? lui demandai-je. Il y a quelque chose de dangereux derrière cette porte ? »
L'animal se précipita à mes pieds. Je ne pouvais plus passer la porte sans lui marcher dessus. J'aurais pu le faire, en réalité, mais le chiot me lançait un regard triste qui me fendait le cœur. Il n'y avait pas à dire, je ne pouvais pas blesser une bête pareille. Je me baissai vers lui pour me soulever. « Allez, je dois partir maintenant. Fini de jouer. » Le chiot couina d'une manière qui me fit fondre, et je souris. « Ne fais pas cette tête, tu trouveras quelqu'un d'autre pour jouer avec toi. ». Le canin n'eût pour réponse qu'un aboiement qui était moins aigu que le précédent. Lui qui avait un jappement léger et attendrissant, on aurait maintenant dit une voix d'homme. Il hurla à la mort, en un son qui me fit lâcher l'animal brusquement, et alors que je me recroquevillai pour épargner mes tympans, j'entendis un craquement.
En à peine quelques secondes, c'était Jack Sanders qui me tenait de la façon dont j'avais tenu le chiot. Il eût un léger sourire. « Mon âme-sœur est encore plus frêle que je me l'imaginais.
-Hein ?! »
De toute ma vie, la seule fois où j'avais connu une situation aussi absurde était quand j'avais surpris mon père et ma mère, normalement si calmes, en plein jeu de rôle impliquant une serveuse et un client, dans ma cuisine avec à peine quelques vêtements sur le dos, en revenant de chez ma grand-mère. L'Alpha si muet du bahut, qui ne parlait à personne à part sa cour lupine, me tenait comme un animal fragile à bout de bras, chose qu'il était il y a à peine cinq minutes. La porte devant laquelle nous nous tenions s'ouvrit brusquement, l'assommant à moitié et me faisant retomber sur le sol.
« Jack ! Elle est réveillée ? demanda la louve qui m'avait kidnappée.
-Vous ! m'exclamai-je, prête à l'abreuver d'insultes. Vous allez me laisser partir !
-Du calme, ma grande, on va d'abord calmer cet hématome, et ensuite on en discutera. » me rétorqua immédiatement la louve.
Elle me transporta d'une manière aussi aisée que Jack sur le lit, tandis que ce dernier frottait sa tête qui avait été violemment percutée par la porte. Une petite fille d'environ dix ans entra dans la chambre, des poches de glaces dans les mains. Elle en jeta une négligemment à Jack mais en tendit une à la louve qui m'appliqua gentiment sur le front de quoi apaiser ma douleur. « C'est comme ça que tu traites ton nouvel Alpha ? protesta Jack dans un coin de la pièce.
-Si tu étais crédible et courageux comme l'étais Papa de son temps, on n'aurait pas eu à kidnapper ta Luna, lui répondit placidement la petite fille.
-Tu te sens mieux ? » me demanda la louve.
Je ne répondis pas, trop paniquée et trop concentrée sur toutes ces informations à digérer en même temps. « Hé ho ! s'énerva la petite fille, visiblement peu patiente. On t'a posé une question !
-Je t'interdis de brutaliser ma Luna ! tonna Jack dans toute sa hauteur.
-Ta quoi ? m'écriai-je à mon tour.
-Sinon quoi ? questionna ironiquement la petite.
-Assez ! interrompit alors la louve. Arrêtez de vous comporter comme des enfants. Surtout toi, Jack. »
Ce dernier grogna mais aucune de ses deux comparses ne parurent impressionnées. La louve l'ignora même royalement pour se tourner vers moi. « Je m'appelle Gladys. Je suis une louve de la Meute des Sang-Noir, mais tu le sais déjà. Je suis désolée de t'avoir enlevée de cette façon, mais c'était le seul moyen que tu rencontres Jack sans que tous ces vieux loups blasés ne jasent. Si on t'avait faite rentrer dans le quartier des Sang-Noir de manière peu discrète, ça t'aurait causé des problèmes, comme à nous d'ailleurs.
-Tu devrais mieux contrôler tes poings ! gronda Jack.
-Cet adorable toutou blanc que tu as vu tout à l'heure... c'est ce géant, dans le coin, indiqua Gladys avec un air ironique. C'est aussi notre nouvel Alpha, et nous lui devons tous le respect. C'est également mon grand frère d'un an. »
Jack redressa le menton, très fier. Je peinais à croire que ce monstre d'inexpressivité était dominé par deux donzelles au fort caractère. « Enfin, le respect, c'est une question de point de vue, railla la plus petite.
-Elle, c'est Mary. C'est la petite dernière de notre fratrie. » présenta Gladys.
Cette petite introduction était fort agréable, mais pendant cette petite altercation familiale, je ne songeai qu'à une chose, me tirer d'ici. Je tentai de me lever une nouvelle fois mais ma tête me lançait toujours, me forçant à me rasseoir. « Je refuse d'être maquée à un loup à dix-huit ans, murmurai-je. Je veux continuer à vivre tranquille !
-Ah non ! Tu es mon âme-sœur, tu m'appar-... commença Jack, l'air énervé.
-Tout ce que tu voudras, mais notre Meute a absolument besoin d'une Luna ! » s'empressa de le couper Gladys en me tapotant la main.
Je ne comprenais plus rien. Je n'étais que peu spécialiste en folklore lycanthrope mais il me semblait qu'une Luna était la partenaire d'un Alpha. Surtout, elle était de manière générale son âme-sœur. J'avais déjà du mal à croire que j'étais l'âme-sœur de ce loup se rapprochant plus du roquet que de la bête sauvage. Devant mon regard perdu, Mary m'expliqua : « On a besoin d'une Luna pour montrer que notre Meute est encore puissante avec à sa tête un leader bien appuyé.
-En somme, nous avons besoin d'une First Lady pour montrer que notre Meute ne part pas à vau-l'eau, précisa Gladys. Tu comprendras bien que nous n'avons pas choisi de nous retrouver avec un minuscule Alpha à notre tête, mais l'hérédité fait mal les choses. Tu n'as pas exactement le profil de notre Meute, avec ta petite taille et ton air renfermé mais...
-Qui est-ce que tu traites de petite avec un air renfermé ? protestai-je.
-Qui est un minuscule Alpha ? » renchérit Jack.
Mary et Gladys soupirèrent en même temps. « Notre Meute est menacée de disparition, lâcha Gladys d'un ton excédé. Est-ce qu'on pourrait cesser ces enfantillages cinq minutes et discuter comme des adultes ?
-Menacée de disparition ? » dis-je, surprise et légèrement apeurée.
Les Sang-Noir étaient menaçants, certes, mais si Woodbury tenait le coup face à la chute de l'industrie de la région et demeurait un lieu attractif, c'était grâce à eux. Cette Meute permettait à cette région de tenir le coup depuis longtemps. Si elle disparaissait, c'était toute la région qui tombait avec elle, à commencer par les industries vieillissantes... comme celle où s'esquintaient mes parents, à deux heures de route d'ici, pour que je puisse étudier à Woodbury. « Si notre Alpha n'est pas crédible, poursuivit Gladys, je ne donne pas deux semaines à notre Meute avant qu'elle ne se fasse attaquer par des communautés rivales. Ils nous réduiront tous en esclavage. »
La révélation de la louve plomba l'ambiance, à commencer par le visage de Jack qui semblait recouvert d'une chape de plomb. « Pour l'instant, je dois juste... jouer le rôle de votre Luna ? Je peux continuer à étudier et vivre une vie... normale ? hésitai-je.
-Hors de quest... attaqua Jack du coin de la pièce.
-Tout ce que tu voudras ! » me répondirent ses deux sœurs.
Si j'avais su dans quoi je m'étais fourrée par compassion, j'y aurais réfléchi à deux fois. On refuse peu de choses à la Meute des Sang-Noir.
Tous ces loups. Enfin, tous ces gens.
Ils étaient tous immenses, comme cette immense salle de réception réservée pour l'occasion, comme cette immense robe que Mary m'avait prêtée dans l'urgence et comme l'immense bras de mon cavalier et âme-sœur, Jack.
Et évidemment, la seule chose minuscule dans cette immensité, c'était moi. Ma robe avait beau être celle d'une fillette de dix ans, elle avait déjà les épaules plus larges que moi et cette tenue qui devait sûrement être très élégante sur elle baillait étrangement au niveau de ma poitrine. Je relevais plus d'une sorcière que d'une princesse censée épauler le maître de cette Meute.
Le maître en question, bien dressé par ses sœurs, n'avait pas tenté de m'approcher de manière trop osée pendant les deux jours qui ont séparé mon arrivée dans la maison Sanders et la cérémonie censée faire de Jack le véritable Alpha de cette Meute. Il était plus impressionnant que jamais, une vraie montagne. En l'observant, je pensai que je ne ferais jamais à mon statut d'âme-sœur de cette chose. A vrai dire, nous étions deux vraies erreurs de castings : lui n'était qu'un brave louveteau dans un rôle important tandis que j'étais censée être celle qui partagerais sa vie sans ressentir vraiment grand-chose. Est-ce qu'il en ressentait seulement, des sentiments, lui ? Mis-à-part ses petites preuves de possessivité dans la chambre, il m'avait évitée et Gladys avait été chargée de me surveiller de loin, pour me protéger, m'avait-elle dit.
De toute façon, ce n'était qu'une façade, me disais-je en traversant cette foule de gens me dépassant tous de deux têtes. J'apparaissais comme Luna à cette petite cérémonie, puis je rentrais à la maison préparer mon examen pour l'Université.
Le cheminement de Jack et moi se termina au milieu d'une grande zone désertée par les loups, qui nous observaient tous de leurs yeux qui me paraissaient étrangement anxieux. Ils n'étaient pas censés s'amuser ?
Gladys arriva sur le côté de la pièce, vêtue d'une splendide robe en satin vert qui faisait briller ses yeux aussi noirs que ceux de Jack comme des bijoux. Un grand sourire aux lèvres, elle annonça à la tribu : « Meute des Sang-Noir, votre nouvel Alpha dominant et votre nouvelle Luna ! »
Toute la foule baissa la tête en signe de respect et je sentis le bras de Jack se tendre un peu, même si je n'arrivai pas à déterminer s'il s'agissait d'appréhension ou de fierté. Après tout, ce chiot se retrouvait à gérer toute une communauté de loups géants.
Alors que je me disais que c'était assez grisant de voir les très respectés Sang-Noir de Woodbury s'incliner devant moi, leur nouvelle Luna, de la musique classique retentit de nulle part et je me sentis pressée contre la poitrine de Jack. « Hé ! protestai-je à voix basse.
-Il faut qu'on danse. » murmura-t-il rapidement.
Malgré quelques retards sur la musique, Jack commença à esquisser quelques pas de valse un peu maladroits mais agiles dans leur ensemble. Autant le préciser tout de suite, je ne savais absolument pas danser la valse. Même si, mortifiée, je tentais de caler mes pas sur ceux de Jack et sur la musique, ma nouvelle âme-sœur ne semblait pas tenir compte de mon incompétence. Gladys rejoignit la piste de danse accompagnée d'un loup relativement frêle, puis ce fut le tour des autres membres de la Meute qui semblaient délaisser leurs attitudes inquiètes du début de la fête pour se laisser aller. Je soupirai de soulagement. Au moins, personne ne remarquerait mes difficultés. Cela dit, les pieds de Jack devaient bien le remarquer. « Heu... désolée, marmonnai-je.
-C'est rien. J'aime bien danser avec toi, lâcha-t-il.
-Même quand je te martèle les pieds à grand coups de talons ? demandai-je, surprise.
-Ma mère faisait ça à mon père, donc je suppose que c'est les codes. »
J'étais en train de penser que sa mère devait surtout être une novice comme moi et que Jack était bien naïf, quand ce dernier me ramena contre sa poitrine, me faisant presque suffoquer. « Tu sens bon... marmonna-t-il en reniflant mes cheveux.
-Heu... Jack ? Je ne peux plus respirer !
-Vraiment trop bon... »
Lui aussi ne sentait pas le fauve, comme je me l'étais toujours imaginé. Il sentait le shampoing à la menthe, et un peu la forêt. Cette odeur était beaucoup trop agréable pour mourir étouffée par un loup qui se laissait emporter. « Changement de partenaire ! » hurla une voix que je reconnus comme celle de Gladys, et je me fis emporter brusquement par les bras du loup avec qui cette dernière dansait. « Désolé, s'excusa-t-il. Notre Alpha est fort sous forme humaine. Vos débuts risquent d'être un peu sportifs. » Il était grand, mais tellement moins que Jack, ce qui lui donnait des airs fragiles. « Merci de m'avoir sauvée, le remerciai-je en reprenant mon souffle.
-Il ne vous quitte pas des yeux, rit mon partenaire en mentionnant mon âme-sœur. Vous le retrouverez bientôt. Au fait, je suis Joseph Tyre. Enchanté de vous connaître, Luna. »
Je ne me ferais jamais à ce titre, songeai-je en lui piétinant les pieds à lui aussi. « Appelez-moi Elie. Elie Winster. J'aime bien les titres, mais je dois encore m'y faire. Quelles fonction occupez-vous dans la Meute ?
-Je suis le Bêta de Mademoiselle Gladys... Et aussi son âme-sœur et mari. »
Il rougit jusqu'aux oreilles et moi je mourrais d'étonnement. Gladys avait une âme-sœur ? Et était mariée ? Zut alors. A la vue de ce loup si heureux de sa conquête, je songeai en quittant son bras à la fin de la musique qu'il fallait absolument que j'aide à protéger cette Meute. Enfin, quand ça n'impliquait pas de me marier à Jack et de jouer la femme modèle.
Je m'échappai à peine de la piste de danse quand Mary arriva d'on ne sait où pour gâcher l'ambiance très digne de cette soirée pour hurler : « A table ! » en faisant tinter un verre avec une fourchette. Là, ce fut la débandade. Tous les loups se précipitèrent vers la table, m'emportant dans un flot canin et affamé. Je sentis une pression dans mon dos, et je réalisai que Jack m'emmenait à côté de sa place, en bout de table. Seul mon repas était déjà servi. « Je l'ai fait préparer pour toi, me dit Jack à l'oreille.
-Pourquoi ? Vous ne mangez pas la même chose ? » m'étonnai-je.
Pourtant, ce que j'avais dans mon assiette semblait délicieux : une côte de bœuf sur un écrasé de pomme de terre avec quelques petits légumes taillés en fleur. Mignon et nutritif. Jack avait étonnamment bon goût pour me choisir un plat pareil. Peut-être les loups attendaient des quantités importantes, vu leur taille... J'imaginai déjà une montagne de pommes de terre, sans parler de celle de steak.
Je me félicitai de ne pas avoir attaqué mon repas quand je vis arriver sur des énormes plateau le dîner des membres de la Meute : des bœufs, entiers, dépecés et non cuits, pour chaque loup. A côté de mon adorable et très humaine assiette atterrit un mouton mort et sanguinolent qui s'apprêtait à être le repas de Jack. « Bon appétit. » me souhaita-t-il poliment avant de se jeter sans couverts et à pleines dents sur la sanglante carcasse. Je quittai la salle immédiatement pour me rendre aux toilettes et dégobiller mes tripes.
J'avais la tête dans la cuvette de mes WC, bien cachée dans une cabine, depuis un bon quart d'heure, peu motivée à l'idée de retourner dans ce bain de sang d'animal qu'était devenue la salle de réception. Quelle idée d'accepter cette idée par altruisme !
Tout à coup, il y eut des bruits brusques provenant de la salle à manger et la porte des toilettes s'ouvrirent en un grand bruit. « Où elle est ? rugit la voix de Jack. S'ils l'ont emmenée, je...
-Jack, calme-toi ! cria la voix de Joseph, derrière lui. Ils ont mis à sac sa chambre d'étudiante mais ça ne veut pas dire qu'ils l'ont tuée. Ils la cherchent mais ils ne l'ont pas trouvée.
-Ils vont la tuer pour tous affaiblir, s'ils la trouvent avant nous ! s'époumona Jack.
-Qu'est-ce qui se passe ? dis-je alors en me relevant et en ouvrant la porte de la cabine.
-Dieu merci, lâcha Joseph. Je peux retourner auprès de Gladys, elle... »
Il y eût des grognements dans la salle de réception, des bruits de vaisselle volant dans tous les sens et se brisant sur le sol. « Ils sont déjà là ? murmura-t-il, apeuré. Alpha, je...
-Vas y, je te rejoins. »
Jack m'attrapa d'un bras, je pouvais presque m'asseoir sur son épaule comme sur un fauteuil, puis il se précipita à travers les couloirs pour m'entraîner dehors, vers la maison où je m'étais retrouvée face à lui le premier jour. « Jack ! Qu'est-ce qui se passe ?!
-Merde. » lâcha-t-il pour toute réponse.
Il y avait de quoi. Il y avait au moins une douzaine de loups noirs autour de nous. Ils étaient certes moins grands que la forme transformée de Gladys, par exemple, mais il ne fallait pas oublier que le colosse qui me tenait dans ses bras n'était qu'un chiot incapable de se défendre. Des aboiements se firent entendre dans les rues clairsemées d'arbres et, entourée de deux loups inconnus, Mary arriva : « Par là ! Jack est ici ! » s'écria-t-elle. Elle descendit du dos du monstre qu'elle chevauchait et laissa craquer ses os. J'eût un cri de terreur. L'adorable petite qu'était Mary était devenu un très, très grand loup doré, qui se jeta immédiatement à la gorge de nos assaillants. Ses deux gardes du corps firent de même et Jack courut vers la maison, poursuivi par deux ennemis qui furent interceptés par d'autres membres des Sang-Noir.
Une fois rentrés, Jack me porta jusque dans la chambre où je m'étais réveillée et ouvrit un placard caché, contenant maintes armes. « C'est comme ça que tu vas te battre ? Mais c'est toi qui va te faire tuer ! m'écriai-je, terrifiée, en entendant les bruits des combats extérieurs.
-C'était à prévoir. Ils nous cherchent tous les deux. Mais je dois y aller, me rétorqua Jack en haletant. C'est mon job. »
Il disparut en un éclair en me laissant pour consigne de me barricader dans cette chambre, et je restai seule dans cette pièce sombre plusieurs heures, comme une sorcière dans ma grande robe noire, à attendre désespérément des nouvelles des membres la Meute dont j'étais censée être Luna.