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La tour de Verre

La tour de Verre

Auteur:: suchiride
Genre: Romance
L'ennui avec une amure beaucoup trop solide ce qu'elle se brise parfois comme du verre... Cela arrive souvent, lorsqu'elle est incapable de s'adapter aux changements et aux imprévus que réservent parfois une existence

Chapitre 1 Chapitre 01

Amanda

Devant le building je suis comme pétrifiée.

Le stress que je pensais maîtrisé, refait surface tel un raz de marée menaçant de m'emporter direct dans la panique! La chose la plus stupide que je pourrais faire à cet instant, c'est de me dégonfler alors que je me tiens juste devant l'entrée!

Devant ce dont je rêve depuis des mois maintenant: j'y suis enfin! Les choses sérieuses vont pouvoir commencer.

Après plusieurs inspirations destinées à mater mon appréhension, je lève les yeux sur le monstre d'acier et de verre qui se dresse face à moi.

Le siège de Clayton Corporation fait partie de ces immeubles que l'on regarde d'un air rêveur, en se demandant comment voit-on le monde de là-dedans...

Les bureaux de la compagnie se repartissent sur la totalité des cinquante-quatre étages de la construction. Lorsque je passais par là en me rendant à mon ancien travail, c'est limite si je ne bavais pas en rêvant d'être embauchée ici!

La CT -Clayton Tower- ne s'élève pas vers le ciel comme un seul bloc de monolithe, mais tel un assemblage de piques biseautés défiant le firmament. Le verre reflète le ciel bleu de cette chaude journée d'Août ainsi que les immeubles à proximité.

Dans vingt minutes, j'ai rendez-vous avec mon destin au dernier étage. Et je n'exagère rien en disant ça: c'est vraiment comme ça que je le sens! Ce poste, j'en rêvais même lorsque j'étais encore à la fac...

Je replace une mèche brune derrière mon oreille, et regarde tout autour de moi. Juste devant l'entrée, se trouve une fontaine en forme de cristal de Bismuth. Elle est bordée de parterres de fleurs et fait remarquable à Manhattan, d'une magnifique pelouse soigneusement entretenue.

J'ai lu quelque part que Faith Clayton avait elle-même choisi le design de ce cristal, pour remplacé l'ancien logo de la compagnie créé par son défunt mari. La nouvelle avait fait polémique à l'époque: beaucoup n'ont toujours pas oublié comment elle en est venue à diriger cet empire...

Des dizaines d'employés entrent et sortent de l'immeuble. Des voitures s'arrêtent au bord de la chaussée pour déposer les cadres de l'entreprise. L'un d'entre eux passe à côté de moi, suivi de sa secrétaire. J'ai l'impression d'observer ce ballet derrière une vitre sans teinte. Pour le moment je ne suis qu'une simple spectatrice, mais ça ne va pas durer. Je compte bien me faire une place au soleil.

Avec une pointe de fierté je me dis que je passerai moins inaperçue, lorsque je leur montrerai de quoi je suis réellement capable. Mon but, c'est le sommet.

Au premier poste de contrôle, je montre à l'agent de sécurité le passe que j'ai reçu hier par coursier. Impressionnée par sa mine sévère, je le salue timidement lorsqu'il m'autorise à passer d'un mouvement de tête.

Allons Amanda, un peu de tenue! Tu es là pour conquérir le monde, ne l'oublie pas!

Tout en levant le menton, je relâche mes épaules. Fière comme un paon, je me dirige vers l'accueil où non pas une ou deux, mais trois hôtesses m'adressent des sourires éclatants. On se croirait presque dans une publicité pour dentifrice...

Je m'adresse à la plus jeune des trois: une jeune femme noire coiffée d'un afro décoré d'un nœud rouge. Son air serviable m'insuffle du courage. De sorte que lorsque je m'adresse à elle, ma voix ne se met pas à trembler lamentablement:

- Bonjour, dis-je.

- Bonjour madame. Que puis-je pour vous?

- Je suis Amanda Harley... j'ai rendez-vous avec Faith Clayton.

La surprise traverse un instant ses traits joviales. Elle pianote quelques secondes sur le clavier de son ordinateur.

- Vous êtes plus que ponctuelle mademoiselle Harley, dit-elle en me tendant un nouveau badge.

Celui-là porte mon nom ainsi qu'une photo: Amanda Harley, assistante marketing.

Je reste admirative quelques secondes devant ce badge qui s'apparente au Graal à mes yeux.

- Il vous donnera accès aux étages supérieurs. Bienvenue parmi nous, dit la réceptionniste avec un grand sourire.

- Merci.

Prenant exemple sur les habitués, je passe les portiques de sécurité qui donnent accès au reste de l'immeuble. Quelques secondes plus tard me voilà confinée dans un ascenseur plein à craquer. Il règne dans cet espace réduit une certaine agitation, signe annonciateur d'une journée de travail bien chargée: certaines personnes discutent des dossiers en cours, tandis que d'autres échangent des anecdotes sans importance. Il y en a même un qui aboie des ordres au téléphone, et certains profitent du trajet pour grappiller quelques secondes de sommeil...

Au fur à mesure que nous montons, l'ascenseur se vide. Nous ne sommes plus que deux, lorsque nous arrivons au quarantième étage. Et comme je vais tout en haut, j'appuie sur le bouton du cinquante-quatrième étage, mais l'ascenseur ne bouge pas.

- Il faut d'abord présenter votre badge au lecteur.

- Oh... merci, je dis à mon interlocuteur.

- De rien, répond-t-il.

Il est assez jeune (je dirais fraîchement la trentaine), mais cela ne m'étonnerait pas qu'il soit un cadre... Ses yeux noisettes me fixent avec un intérêt non dissimulé. Sa carrure athlétique est mise en valeur par son costume sur mesure. Je dois également avouer qu'il est séduisant. Et même si je n'apprécie pas son regard insistant, je lui adresse un sourire polie. Mon regard accroche quelques instants le sien avant que je ne détourne les yeux. Mais on dirait bien que monsieur n'en a pas fini avec moi, puisqu'il recommence à parler:

- Moi aussi à mes débuts, j'avais du mal avec tous ces contrôles. Mais comme Faith est inflexible sur la sécurité, on doit tous y plier.

- Cela se voit tant que ça que je suis nouvelle?

Il m'observe un moment avec de répondre avec le sourire:

- En effet. Mais c'est aussi parce que je me souviens de vous.

Je ne me savais pas déjà célèbre...

- Comment ça?

- Eh bien... vous souvenez-vous de votre entretien d'embauche?

Si je m'en souviens? Comment aurais-je pu oublier le pire jour de ma vie?

C'était il y a trois mois. Comme beaucoup des postulants, j'ai accourue dès que j'ai appris qu'une place se libérait chez Clayton Corporation.

Nous étions une soixantaine à nous être présentés ce jours-là, armés de nos meilleurs atouts: mon CV était parfait, et mes références excellentes. Me sachant parmi les meilleurs de ma catégorie, j'avais conscience d'avoir une chance de décrocher le poste.

J'avais même prévu d'arriver avec une heure d'avance, histoire de mettre toutes les chances de mon côté. Les recruteurs porteraient une attention particulière aux premiers venus, c'était logique.

Mon plan était parfait. Enfin, c'est ce que je pensais. Car c'était sans compter sur le vieux système électrique du métro qui a décidé de rendre l'âme, sur la ligne censée me conduire tout droit à mon nouveau travail!

Donc au lieu de me présenter avec une heure d'avance, je suis arrivée avec quarante-cinq minutes de retard. Quarante-cinq ! Ils n'ont même pas voulu me laisser passer la sécurité. Et ce, malgré le fait que tous mes papiers étaient en règle.

J'ai cru devenir folle. Énervée, j'ai crié au scandale. Sur le moment, je me foutais bien de quoi j'avais l'air -dégoulinante de sueurs et partiellement décoiffée- : il me fallait ce job. J'ai fait un tel boucan que le directeur des ressources humaines alerté par mon vacarme, est venu me voir en personne. Et contre tout attente, il m'a laissé passer. J'étais déjà bien stressée, mais l'entretien en lui-même a failli m'achever. Enfin si on peut l'appeler comme ça: il fallait défendre sa candidature devant non seulement le DRH ainsi que son équipe, mais aussi les autres candidats!

A la fin de mon monologue, j'étais dépitée: j'avais l'impression d'avoir fait n'importe quoi. Et ce sentiment s'est d'autant plus renforcé que je n'ai eu aucune réponse les jours qui ont suivi mon entretien. J'étais abattue à l'idée de voir le boulot de mes rêves me filer sous le nez. Après des semaines de questionnement, j'ai finalement reçu une réponse. Elle a suffi à ensoleiller cette journée, j'étais littéralement ivre de bonheur!

Je regarde mon interlocuteur avec un intérêt renouvelé: pourtant, son visage ne me dit toujours rien.

- Vous étiez parmi les recruteurs? je lui demande.

- Non... j'ai juste suivi les retransmissions depuis mon bureau.

- Les retransmissions?

C'est quoi encore cette histoire ?

- Je ne devrais peut-être pas vous dire ça, mais puisque vous faites déjà partie de la maison, il vaut mieux que vous le sachiez: le recrutement des assistants de Faith est devenu un véritable divertissement par ici. La boss est au courant des paris, mais n'a jamais rien dit... C'est assez drôle de faire des pronostiques sur les nouveaux venus, et de voir combien de temps ils tiennent avant de démissionner. Vous vous souvenez de la blonde qui a passé l'entretien après vous?

Je me souviens très bien d'elle: une prétentieuse qui pensait que le job lui revenait de droit. J'ai bien cru que j'allais la gifler, tant elle m'exaspérait.

- Elle a tenue deux semaines, m'apprend-t-il.

- Oh.

Bien fat pour elle!

- Votre candidature a été la seconde retenue. Et vous voilà... mais ne vous inquiétez pas: si ça commence à être trop dur pour vous là-haut, mon bureau se trouve juste un étage en-dessous. Il serait vraiment dommage que vous restez moins longtemps que votre prédécesseur, dit-il avec un clin d'œil.

Oh non: il recommence encore... Heureusement, je n'ai pas le temps de lui répondre, que les portes de l'ascenseur s'ouvrent au cinquante-troisième étage:

- Mon nom est Nathan Gates, dit-il en me serrant la main.

- Amanda Harley.

- Eh bien Amanda, je vous dis à très bientôt.

- A bientôt, je réponds lorsque les portes se ferment.

Le temps d'un étage, je vérifie ma tenue: une jupe crayon, sur un chemisier bleu. Chaussures à talons et sac beiges. Je sais que pour ce travail, et à cause de ma proximité avec Faith, mes tenues se devront d'être irréprochables. Pour ce qui est de mes cheveux, je sais que tant que ma colocataire et amie Franky sera là, je n'aurai rien à craindre: elle sait s'en occuper bien mieux que moi !

Dans le monde du travail, l'image que l'on renvoie est aussi important que les compétences. Pour certains, il suffira de me voir pour juger de mon efficacité. Sans se soucier une seconde de ce dont je suis réellement capable. Cela est d'autant plus vrai que je suis une femme: nous sommes jugées plus sévèrement sur le marché de l'emploi que les hommes. C'est réducteur, c'est stupide, c'est insultant, mais c'est comme ça. L'oublier, c'est s'exposer à un stress inutile. Et il m'en a fallu du temps et des erreurs, pour arriver à cette conclusion! Le monde des affaires est un monde impitoyable: demandeur et réfractaire à l'inefficacité ou les imperfections.

Je lisse du revers de la main les plis sur ma jupe, puis me tient bien droite lorsque les portes s'ouvrent au dernier étage. Je reste un instant hésitante devant l'immense couloir de verre qui s'ouvre devant moi: je peux voir l'étage inférieur de part et d'autre. Des câbles accrochés sur le plafond y descendent pour supporter des paniers de fleurs et de plantes décoratives.

Entre les lampes triangulaires en fer forgé je vois l'homme de l'ascenseur -Nathan-, qui discute avec une femme qui semble visiblement apprécier ses blagues. Elle rit à gorge déployé et passe une main dans ses cheveux parfaitement coiffés. Elle doit sûrement croire que cette manière de rire est sexy... Mais sait-elle qu'elle oblige son interlocuteur à voir le fond de sa gorge? Très peu pour moi.

Lorsque nos regards se croisent, elle me fixe un moment avant de dire quelque chose à Nathan. Il se tourne à son tour et me fait un signe de la main. Je lui réponds avant de reprendre ma route.

Grâce au double vitrage, j'ai une vue impressionnante sur la ville. C'est si beau, que j'en ai presque le vertige. J'aperçois même Ellis Island! Les choses semblent vraiment différentes de là où je me trouve: on se croirait au sommet de New-York. Que dis-je... du monde!

En quittant le couloir en verre, je tombe sur un hall dont le haut plafond en verre laisse passer la lumière. Ce qui réchauffe considérablement la pièce. Les plantes contenues dans des grands pots en chrome se marient très bien avec le gris et noir dominants dans la pièce. Un homme en costume et au crâne étonnamment rasé se tient derrière l'unique bureau:

- Bonjour, je lui dis.

- Bonjour. Mademoiselle Harley, c'est bien ça?

Ses yeux sombres me fixe avec intérêt.

Il est beau: dans le genre extravagant et déviant. Et il sort complètement du moule des employés que j'ai vu jusque là! Je ne m'attendais pas du tout à ça.

- Oui, je réponds.

- Madame Clayton vous attend. Veuillez me suivre, dit-il en se levant.

Je le suis un peu interloquée, je ne pensais pas que la secrétaire de Faith Clayton serait un homme. Comme quoi, les temps changent réellement!

Il frappe une fois à la porte avant de l'ouvrir sans même attendre de réponses.

- Madame? Elle est là.

- Plus que ponctuelle. Fais-la entrez Pietro.

L'homme s'efface pour me laisser passer, puis referme la porte derrière lui.

Je me retrouve dans une pièce immense décorée avec goût. Un bureau en bois noir trônait face à la baie vitrée. Face au bureau les deux fauteuils semblent confortables à souhait. Sur la gauche, se trouve un coin salon avec canapés. Une petite fontaine de style japonais trône sur la table basse. Sur la droite se tient une bibliothèque faite du même bois que le bureau. Elle est remplie de livres dont les reliures en cuir semblent briller de mille feux. Plusieurs tableaux monochromatiques sont accrochés sur les murs : jaune, rouge et vert.

Ce lieu respire le pouvoir: on dirait que tout y a été disposé pour rappeler à ceux qui y pénètre que ici, c'est le sommet de la pyramide. La vue du panoramique sur Manhattan me coupe littéralement le souffle.

J'aurais pensé que comme l'endroit est occupé par une femme, il y aurait une touche féminine mais il n'en est rien. Les lignes sont durs, et les couleurs assez sombres -mis à part les tableaux-.

Toute mon attention se concentre enfin sur la femme assise derrière le bureau. Faith Clayton. D'une démarche assurée, elle avance jusqu'à moi.

Et j'en reste bouche-bée.

En m'intéressant à l'entreprise, j'ai fait des recherches sur la femme à sa tête. J'ai vu des dizaines de photos d'elle. Mais Faith est bien plus impressionnante en personne.

Grande, Faith porte ses cheveux déjà blancs courts: une coupe carré dont les ondulations n'adoucissent en rien son visage austère. Presque de pierre.

Ses yeux sont comme deux lacs gelés. D'un bleu très pâle, que j'ai du mal à soutenir. Je me concentre alors sur le reste de son visage: des pommettes saillantes, un nez fin, une bouche qui aurait pu être douce sans ce pincement constant. Il n'y a pas à dire: Faith Clayton est une femme d'une remarquable beauté. Une beauté froide, que même le temps n'ose altérer. Une reine de glace.

Qui pourrait croire qu'elle a déjà soixante-cinq ans!

- Venez vous asseoir.

Sa voix est rauque.

Je déglutie péniblement et prie pour que mes pieds veuillent bien avancer vers elle. Je m'installe bien droite sur mon siège. J'aimerai pouvoir soutenir son regard, mais je me concentre plutôt sur son bureau parfaitement rangé: pas une feuille ne dépasse.

- Je voulais m'entretenir avec vous de quelques détails avant que vous ne preniez votre poste... Quel âge avez-vous ?

Tout est marqué sur mon CV, mais il serait plus sage de ne pas le lui rappeler.

- Je fêterai mes vingt-sept ans en septembre.

- Vous êtes mariée? Des enfants?

- Ni l'un, ni l'autre.

- Bien, dit-elle en retournant s'asseoir sur son fauteuil. Il y a une chose qu'il vous faut absolument comprendre: travailler comme mon assistante vous donnera accès à un très bon salaire ainsi que des privilèges plus qu'enviables. Mais tout cela a un prix. Vous devriez consentir à être disponible à n'importe quel moment. Répondre présente, dès que je vous sollicite. Par exemple si je dois quitter la ville pour une réunion avec des investisseurs, vous sautez dans le premier taxi pour me rejoindre. Voilà ce que j'attendrai de vous: un travail irréprochable et une totale disponibilité. Cela vous convient-il?

- Parfaitement.

Lorsque l'on veut quelque chose, on doit être prêt à des sacrifices pour l'obtenir.

- Très bien. Je vais être honnête avec vous mademoiselle Harley: j'en ai vu défiler des comme vous. Des jeunes gens fraîchement moulus des grandes écoles de commerces, et pleins de "bonnes volontés"... Beaucoup pensaient être à la hauteur. Ils se pensaient taillés pour le poste, mais se sont enfuis dès que les choses se sont corsées. Ma confiance et mon estime se méritent. Si vous ne fournissez pas un travail d'excellence, je ne vois pas l'intérêt de vous garder à mes côtés.

- Je comprends.

- Avez-vous des questions?

- Aucune pour le moment.

- Vous pouvez disposez. Pietro va vous faire visiter le bureau que vous occuperez. Si vous avez des questions liées à votre installation, voyez ça directement avec lui.

Je me lève et sors de la pièce en silence. Ce n'est qu'en refermant la porte derrière moi que je me permets de souffler. Même la température était différente là-dedans! Je frissonne en repensant à ce qui vient de se passer.

- Elle fait toujours cette effet-là la première fois, me lance Pietro avec un demi-sourire.

Je me contente d'hocher la tête.

J'y suis, désormais. C'est le plus important.

*

A cause de mon nouveau job, il me reste très peu de temps à consacrer à la boxe. Le gymnase de Felipe me manque, alors que j'ai besoin de ces séances pour décompresser...

Ça fait six mois que je travaille pour Faith Clayton.

Je pense qu'exigeante et perfectionniste sont les deux mots qui la définissent le mieux. Il m'arrive parfois de me demander si elle est belle et bien humaine, faite de chair et de sang comme le commun des mortels... Moi qui me vantais d'être une dure à cuire, il faut croire que j'ai trouvé plus forte que moi!

Au début, je paniquais à l'idée de commettre la moindre erreur. Alors une faute gravissime qui aurait pu me coûter ma place? Un véritable cauchemar... Faith ne dit jamais rien lorsque je vais au delà de ses attentes.

Chapitre 2 Chapitre 02

Mais si jamais dans un instant d'égarement, je venais à commettre la moindre faute, ses remarques cinglantes se chargent alors de me clouer au pilori. Elle me donne parfois l'impression d'être une petite fille qu'elle gronde!

Je repense encore à ma faute le plus récent, lorsque j'ai mal traduit une phrase d'un contrat qu'elle devait signé avec une multinationale russe...

Le russe est ma langue maternelle: je la maîtrise parfaitement! Mais il se trouve que les heures interminables de travail avaient fini par réduire mon cerveau en bouilli... alors j'ai fait un peu n'importe quoi. Faith s'est montrée si intransigeante, que j'ai été tentée de me réfugier auprès de Nathan afin de lui raconter mes déboires. Alors oui, avec le temps j'en suis venue à apprécier Nathan. D'une certaine marnière: c'est un mec assez sympa sous ses airs de séducteur invétéré.

Au lieu de m'épancher sur l'épaule de mon nouvel ami, j'ai préféré me réfugier dans les toilettes où j'ai éliminé mon angoisse à grand renfort de larmes et de mouchages.

En tout cas, les mois s'écoulent et je suis toujours là!

*

Un soir après le travail, Pietro m'a invité à prendre un verre. Je me sentais tellement bien en sa compagnie que j'ai bu plus que d'accoutumé. Au point où je me suis retrouvée assez ivre pour lui faire des avances. Je suis morte de honte en repensant, mais sur le moment l'alcool m'avait complètement désinhibé. Le pauvre ne savait plus s'il devait se moquer de moi, ou me repousser. La seule chose qui a réussi à me calmer - telle une bonne douche bien glacée-, c'est lorsqu'il m'a expliqué qu'il ne pouvait répondre à mes avances pour la simple et bonne raison qu'il est gay.

Je rougis encore rien qu'en y pensant ! Et pourtant physiquement, Pietro est le genre d'homme vers qui je suis attirée en générale: ceux qui ont l'air de sortir de la norme. J'ai conscience qu'en me voyant, on aurait du mal à croire que cette brune aux yeux bleus et à l'allure un peu guindée, aiment les "mauvais garçons" au crâne rasé, arborant d'imposantes barbes et couverts de tatouages... De toutes manières, je n'ai plus à craindre de me faire plomber par mes propres choix sentimentaux: ma vie amoureuse est entre parenthèses depuis des mois maintenant!

Quoi qu'il en soit, nous sommes devenus bon amis. Au point où j'invite souvent Pietro à chez moi. Je lui ai même parlé de ma mère et de mes frères. Lui de son côté, m'a présenté son petit-ami Gavin, un magnifique noir qui m'a tant perturbé que Pietro a dû menacer de crever les yeux, pour que je détourne le regard.

Et depuis tout à l'heure, j'essaie de le convaincre d'essayer une nouvelle sandwicherie thaïlandaise qui a ouvert à SoHo il n'y a pas longtemps. Et il ne cesse de refuser.

Ce stupide italien ne jure que par la cuisine napolitaine. Parfois son côté têtu -qu'il incombe évidement à ses origines-, me sort par les trous de nez.

- Aller, Pietro! Ça ne te fera pas du mal de sortir de ta caverne et aller voir comment les choses se passent ailleurs!

- Je ne sais pas trop..., dit-il d'un air pensif.

- Comment ça, tu ne sais pas trop? J'ai la dalle, moi! Si je t'avais proposé une assiette de Linguine alla pouttanescaa, tu n'auras pas dit non, hein?

Oui, mon accent italien est une horreur. Ce qui ne manque pas d'ailleurs de le faire réagir au quart de tour:

- On dit "Linguine alla PUTTANESCA" pour commencer. Et oui, je t'aurais dit oui immédiatement. T'imagine le goût juste après une bruschetta caprese et une bonne rasade d'eau pétillante bien fraîche?... Divin!

Et le voilà reparti dans ses rêveries culinaires!

- Ah non! Cette fois-ci, on ira manger thaïlandais. Pas question que tu m'embraques de nouveau à Little Italy! On a failli être en retard pour revenir ici, la dernière fois.

- Ce n'est pas de ma faute si tu as insisté pour finir ton assiette! Je t'ai déjà dit que tu manges beaucoup trop pour une femme...

- Qu'insinues-tu par là?

- Rien du tout, dit-il sans même cacher son immense sourire.

- Espèce de...

- Excusez-moi?

Pietro et moi nous retournons en même temps.

Comme à chaque fois qu'il m'arrive de poser les yeux sur Daniel Clayton -le second fils de Faith-, mon cerveau se déconnecte.

"Waouh!", je me dis en essayant de ne pas trop le fixer.

C'est alors que je remarque l'homme qui l'accompagne. L'inconnu ressemble beaucoup au fils de ma patronne. Mais alors que Daniel est brun avec des yeux verts, le nouvel arrivant possède le même regard que Faith. S'agirait-il de son dernier fils, dont j'ai à peine entendu parlé?

- Bonjour Daniel, le salut mon ami.

- Bonjour Pietro. Et toi aussi Amanda, répond Daniel en m'adressant un sourire éclatant. Ma mère est là?

A-t-on le droit d'être aussi attirant? C'est limite une injustice!

- Elle est dans son bureau, répond Pietro à ma place.

J'ai alors tout le loisir de le regarder, tandis qu'il discute un peu avec mon ami. Son costume sombre semble lui aller comme un gant. Je sais que Daniel travaille au siège des Nations Unies comme avocat des Droits de l'Homme, mais il vient régulièrement déjeuner avec sa mère. Je devrais arrêter de baver, mais j'ai vraiment du mal à ne pas en faire autrement. Sa présence emplit carrément la pièce.

Et je ne pense pas être la seule dans tout Clayton Tower, que Daniel Clayton met dans cet état. Or, tout le monde ici sait que le fils de Faith est intouchable. Je ne suis pas assez stupide pour risquer mon job, au nom d'un simple flirte...

- Attends-moi là, dit Daniel au blond avant d'ouvrir le bureau de Faith.

- Comme si j'allais m'échapper, rétorque-t-il.

Sa voix est cassante, mais Daniel ne semble pas lui en tenir rigueur. Il lui fait même un clin d'œil avant d'entrer dans le bureau.

- Ferme au moins la bouche! On dirait que tu vas gober des mouches, me murmure Pietro à l'oreille.

- La ferme, je lui répond sur le même ton.

- Bonjour Logan. Ça faisait longtemps, lance jovialement Pietro au blond.

Alors voilà donc le fameux Logan!

Mais ce dernier se contente d'hausser les épaules avant de détourner le regard vers la fenêtre, tout en tripotant son téléphone qu'il range ensuite dans la poche arrière de son jean.

Il ne m'a pas regardé une seule fois! Comme si je n'existais pas.

Bien qu'ils soient frères, Logan n'a rien à avoir avec Daniel. Il me paraît plus... sauvage. Et que dire de cet aire farouche qui semble mettre quiconque au défit de l'approcher? Logan porte ses cheveux un brin trop longs, et il arbore un barbe de plusieurs jours. Pourtant, on le croirait tout droit sorti d'un magasine de mode! Il possède un visage aux traits remarquables : son nez me fait penser notamment à celui de sa mère. Et sa bouche... je secoue énergiquement la tête.

A quoi tu penses donc, ma pauvre fille?!

En attendant que Pietro rédige un dernier mail avant que nous n'allions manger, je n'ai rien d'autre à faire que de régulièrement jeter des coups d'œil à Logan.

Lorsque nos regards finissent par se croiser, je me sens comme aspirée. Soudain, plus rien n'existe que son regard aussi intense qu'étrange. La bulle éclate, quand soudain Logan sourit d'un air moqueur... avant de détourner délibérément les yeux. Je sursaute, rouge comme une tomate.

Non, mais pour qui se prend-t-il?!

J'ai soudain envie de lui effacer cet air arrogant à coup de gifles! Il n'y a pas à dire: Logan Clayton m'énerve au plus haut point!

- N'y penses même pas, me chuchote Pietro.

- De quoi tu parles?

- Ne fais pas ta maline avec moi, je te connais.

La porte du bureau de Faith s'ouvre en grand, m'ôtant toute possibilité de répliquer par une remarque acerbe.

Ma patronne quitte son bureau en tenant son fils Daniel par le bras. Elle se fige dès qu'elle voit Logan. Elle cligne plusieurs fois des yeux, comme pour se réveiller d'un songe. Des myriades de sentiments se succèdent sur son visage. Lentement, elle lâche la main de Daniel et va vers Logan, qui la regarde d'un air étrange.

- Tu es revenu..., murmure Faith.

C'est la première fois que je la sens hésitante. Comme si elle avait peur que les mots ne quittent sa bouche. C'est étrange et cela me met mal à l'aise.

- Je suis revenu comme tu le peux le constater, réplique Logan d'une voix froide.

Faith pose une main tremblante sur la joue de Logan, qui se crispe. Elle sourit faiblement, avant de le serrer dans ses bras. Je n'en reviens pas! Je ne sais pas comment définir ce sentiment qui m'envahit, alors que je vois cette femme implacable, s'accrocher à son fils telle une naufragée.

Logan garde les bras le long du corps, et fixe Daniel les yeux remplis de colère. Au bout d'une éternité, il finit par toucher sa mère. Le tout dans un silence pesant qui n'est troublé que par les sanglots de Faith. Finalement, elle s'éloigne de lui et se tourne vers moi:

- Je ne reviendrais plus au bureau, faites le nécessaire.

Malgré les larmes qui baignent ses joues, elle garde un air digne et sa voix a retrouvé son inflexion autoritaire.

- Oui, madame.

Une larme roule sur sa joue. Sans un mot, Daniel s'approche d'elle et l'essuie de son pouce. Je les regarde tous les trois se diriger vers l'ascenseur, encore sous le choc de ce que je viens de voir.

- Eh ben...

- Et tu n'as encore rien vu ! commente Pietro d'un air blasé. Bon, on se le fait ce restaurant chinois?

- Thaïlandais. C'est un restaurant thaïlandais Pietro, je le corrige d'un air songeur.

- Si tu le dis.

Amanda

Je regarde encore l'écran de mon téléphone éteins, alors que ma mère a raccroché depuis un moment. Durant toute notre conversation, j'ai essayé de me montrer la plus patiente, la plus rassurante possible... Maintenant que je suis toute seule, j'ai envie de hurler. Je sens ma colère envahir mes veines et chauffer à blanc mon sang qui bouillonne instantanément.

Par dessus tout, j'ai envie de pleurer. C'est ridicule. Moi qui me dis forte, celle qui a la tête sur les épaules, celle sur qui on peut compter sans aucun problème, celle qui aura trouver une solution même si le plafond nous tombait sur la tête... j'ai envie tout simplement de pleurer comme un bébé.

Et pourquoi? Parce que mon salaud de père est de retour. La dernière fois que je l'ai vu, il disait vouloir retourner en Russie pour renouer avec ses racines, ou un truc dans le genre... Des conneries. Je n'ai jamais connu de personne plus irresponsable que lui! Incapable de quoi que ce soit, à part nous créer à tous des problèmes! C'est un spécialiste de la fuite, lorsque les choses deviennent trop compliquées. En somme, le pire lâche que je n'ai jamais rencontré!

L'idée qu'un homme comme lui puisse être mon père malgré tout, me met toujours dans tous mes états. Cela me remplit de honte à chaque fois que j'y pense. Toute ma vie, j'ai toujours essayé de faire en sorte de ne rien avoir en commun avec lui. Absolument rien. Oui, j'ai peur de devenir comme lui, parce qu'au fond, nous nous ressemblons un peu trop.

Mon père est l'une des raisons qui m'ont poussé à vouloir faire quelque chose de grand dans ma vie: il a été pendant des années, le principal carburant de mon ambition. Je me souviens encore de lorsqu'il se traînait aux réunions de parents d'élèves empestant l'alcool, et que je devais ensuite en assumer les conséquences pendant des mois... A chaque fois que mes professeurs demandait à rencontrer mes parents, je priais pour que mon père soit assez bourré pour oublier qu'il devait venir...

Maintenant savoir qu'il est de retour à New York, me fait paniquer: que va-t-il encore nous faire cette fois? Non seulement je dois veiller sur les miens, mais aussi m'assurer qu'il ne leur fasse aucun mal. Rien que d'y penser, je vois déjà tout le stress que cela va me causer, et je n'ai vraiment pas besoin de ça, en ce moment!

D'après ma mère, ils se sont croisés à l'hôpital, lorsqu'il est allé rendre visite à Sacha, mon frère. Elle m'a expliqué, qu'il s'arrangeait toujours pour venir lorsqu'il était sûr de ne croiser aucun d'entre nous. Maman m'a ensuite avoué avoir longuement discuté avec lui. Selon elle, il a changé: il est devenu meilleur qu'avant. Quand je pense que c'est à cause de ces "il est mieux qu'avant", qu'elle n'a toujours pas signé les papiers du divorce qui moisissent sur la commode de sa chambre! On dirait qu'elle ne veut faire aucun effort pour le quitter une bonne fois pour toute.

Je sais très bien moi, qu'il ment! Comment ma père peut-elle attendre de lui, qu'il assume ce qu'ils ont construit ensemble, lorsqu'il n'arrive pas à s'assumer lui-même?

- Il ne veut pas faire des histoires, tu sais. Il voulait juste rendre visite à Sacha et savoir si sa chimio se passe bien, a dit ma mère de sa voix d'enfant.

- Ouais... comme si c'était lui qui payait l'hospitalisation!

- Amanda! Ne commence pas, s'il te plaît. Il n'est pas venu pour démarrer une guerre avec toi! Il m'a même avoué qu'il a honte que tu trimes autant pour son propre fils, alors qu'il est incapable de faire ce que tu fais.

- Dis plutôt que ça l'arrange, que cette somme astronomique ne sorte pas de sa poche tous les mois!

- Je savais, que je ne devais pas t'en parler...

- Non, tu as bien fait. Ça fait plaisir de savoir qu'il est toujours vivant quelque part. Au moins ce n'est pas cette fois qu'ils vont nous appeler pour nous dire qu'ils ont retrouvé son corps dans un trou paumé... Sacha, lui ne perd rien pour attendre! Comment a-t-il pu me cacher qu'il recevait sa visite?

J'ai usé sciemment du sarcasme, alors même que je sais combien elle déteste ça. Ma mère s'énerve toujours, lorsque j'emploie des mots aussi durs pour parler de mon père. Mais...qu'attend-t-elle de moi?

- Si tu continues à parler de la sorte, je raccroche, m'a-t-elle menacé.

- Excuse moi... C'est juste que je suis très fatiguée par le travail, me suis-je justifiée en me massant les tempes.

Pour détendre l'atmosphère, elle m'a parlé de son nouveau petit ami. Un certain Jackson qu'elle a rencontré alors qu'elle perdait au échec contre Ayden (mon deuxième frère) à Central Park . Évidemment, elle n'a pas oublié de souligner que mon père était content qu'elle ait trouvé quelqu'un. Non mais, on aurait dit qu'elle cherche encore, (comme toujours en faite), son approbation. Même pour coucher avec un autre homme... C'est ridicule! Ma mère est d'une naïveté à tout épreuve. C'est pour cette raison que je me dois de toujours veiller sur elle: mon père l'utilise déjà assez, pour que je laisse un autre homme s'en charger!

Je me souviens de ce qu'elle m'a dit, lorsque j'ai rompu avec un énième petit ami sans aucune explication: " Chez nous les russes, les femmes ont du caractère, et sont passionnées. Solides comme des rocs, mais d'une douceur incomparable. L'alliance parfaite. Tu tomberas un jour sur un homme pour qui tu serais prête à faire n'importe quoi. Y compris renoncer à tes valeurs..."

Je lui avais ri au nez en disant que ça n'arriverait jamais parce qu'aucun d'entre eux ne mériterait que je ne lui voue un tel un culte. Je ne peux pas me dévouer de la sorte à une personne qui pourrait me trahir un jour. Surtout un homme!

Pourtant au fond de moi, j'ai trouvé du vrai dans ses dires. Pas au regard de ma vie, mais de la sienne. Maman aurait pu aller en prison pour mon père. Elle aurait été prête à n'importe quoi pour lui. J'en suis convaincue! Elle a toujours eu pour lui, ce regard fasciné qui me donnait envie de la secouer de toutes mes forces. Déjà enfant, je ne comprenais pas comment ma mère arrivait toujours à pardonner à mon père. Chez nous tout pouvait arriver, mais dès que mon père la regardait, et elle se transformait!

Résignée, je dépose mon téléphone, pour me remettre au travail.

Il ne manquerait plus que Faith entre dans mon bureau et pense que je passe mon temps à regarder la porte d'un air hagard, au lieu de travailler. J'essaie de me concentrer sur mon écran mais rapidement, les lettres se mettent à danser de devant mes yeux. Je ne pense plus qu'à une chose: finir le plus vite, prendre un taxi et rentrer chez moi. Je suis tellement en colère!

Je pense à Faith lorsqu'elle a revu son fils Logan, après toutes ces années. Pendant une fraction de seconde, elle m'a fait pensé à du verre sur le point de se briser sous la pression... Pietro m'a brièvement parlé, (sans rentrer dans les détails), des problèmes qu'elle rencontre avec ses trois fils. Malgré tous les drames qui se joue dans sa famille, elle peut compter sur le soutien d'au moins deux d'entre eux.

Moi, je suis seule ici. Je n'ai personne pour essayer de me calmer. Personne pour me consoler.

Personne pour tenter de me remonter le moral. Alors que Faith, elle, a tout! Si j'essayais d'être honnête avec moi-même, je dirais que cette femme a tout ce que je désire obtenir un jour. Et savoir qu'un jour comme moi, Faith a commencé tout en bas de l'échelle, m'encourage énormément. Oui, je sais: mon admiration pour elle est teintée de jalousie...

Et même s'il vient à reculons, au moins ces dernières semaines, Logan a fait l'effort de rendre visite à sa mère. Pourquoi mon père ne pourrait-il pas aussi faire ce genre d'effort? Est-ce donc trop lui demander que d'essayer de mieux faire pour nous? Pourquoi sommes-nous encore une fois obligée de supporter ses mauvais côtés? Ma mère, mes frères et moi ne méritons sûrement pas cela!

Penser à tout ça, me met prodigieusement en colère. J'ai l'impression que je vais explosé... Au lieu de quoi, je prends quelques grandes inspirations et me remets au travail.

*

J'aime mon travail. J'aime ce que je fais.

Et parfois, je ne vois pas le temps passer, quand j'ai le nez plongé dans un dossier. Je sais que dans le monde dans lequel nous vivons, il est de plus en plus difficile d'allier une passion à son travail. Dans mon cas, je me trouve chanceuse d'avoir pu réunir les deux, malgré l'urgence de ma situation. Les études des marchés, des tendances, l'analyse des alliances qui pourraient se relever être avantageuses, la mis en place de nouvelles approches de ventes... c'est du pain béni pour moi!

Au fil des mois que j'ai passé ici, je me suis rendue compte que le conseil d'administration -Faith à vrai dire-, a opté pour des alliances intelligentes avec des entreprises étrangères (russes notamment). Ces dernières ne semblent pas ébranlées par la crise. Et je vois cette direction comme mon tremplin! En plus d'être d'origine russe, je connais ce marché, qui est toujours en extension. Montrer à Faith que je peux être un atout pour elle, c'est mon objectif.

Je ne caches pas le fait de vouloir acquérir de nouvelles responsabilités. Entre autre, je pense au salaire à la clé: il me permettra de faire plus de choses pour mes frères. Premièrement, je pourrais ainsi avoir l'argent nécessaire pour le traitement expérimental, dont m'a parlé le médecin de Sacha. Deuxièmement, je pourrais mettre de côté pour ses études: je veux lui offrir ce qui se fait de mieux.

Quand à mon autre frère Ayden, je sais qu'il obtiendra une bourse d'étude complète à coup sûr. Je suis très fière d'avoir un petit frère si brillant: il a toutes les capacités pour faire ce qu'il voudra plus tard. Il n'y a pas à dire: je suis une véritable fanatique de mes frères... Je les aime tellement!

Ensuite, il ne me restera plus que maman à me préoccuper.

J'aimerai vraiment pouvoir l'envoyer dans une ville plus calme, où elle pourrait cuisiner des Koulibiac (le seul plat qu'elle sait faire) à longueur de journées. Je la vois bien dans un coin paumé, où elle pourra vivre tranquillement, loin de l'influence de mon père. Pourquoi pas dans le Vermont? Ou un trou perdu de la Virginie Occidentale... Assez prêt pour que nous lui rendions visite, mais assez éloignée pour la tenir loin de la vie malheureuse qu'elle a vécu à New York... Elle mérite tellement plus qu'elle ne se permet!

Depuis tout petite, j'ai été conditionnée par les circonstances, à être "l'adulte" de notre relation. Je me souviens qu'à cinq ans, je savais déjà quoi faire lorsque ma mère rechutait et faisait une crise d'angoisse. J'ai dû très vite apprendre: notamment à mentir aux assistantes sociales qui venaient régulièrement à la maison. "Ma maman prend très bien soin de nous, madame...", "Maman travaille tard, mais veille toujours à ce que nous ne manquions de rien...", "Ma maman nous aime très fort... vous voulez voir la jolie poupée qu'elle m'a offerte pour mon anniversaire?"...

A cause de cette entrée brutale dans le monde des adultes, je lui en ai voulu pendant très longtemps. La voir essayer de faire mieux avec mes frères , a beaucoup aidé dans notre réconciliation: elle n'est pas une mauvaise personne, encore moins une mauvaise mère: elle essayait juste de faire de son mieux. Cependant, cela ne m'a pas empêché de jurer de partir, de les abandonner, si je n'obtenais pas ma bourse d'études. J'avais seize ans à l'époque.

Au final, je suis celle qui gère tout. Même pour ses impôts, je dois encore appelé ma mère pour qu'elle n'envoie pas sa déclaration en retard! Babushka(grand-mère) et Dedushka (grand-père), ont toujours materné leur seule et unique enfant. Je ne suis pas sûre que cela a été d'une grande aide à ma mère. C'est vrai qu'elle avait ses cousins et cousines pour l'entourer, mais ça n'a pas suffi. C'est d'ailleurs par le billet de l'un d'entre eux qu'elle a connu mon père...

Dans mes grands moments de déprime, je me dis que si mes grands-parents n'avaient pas été aussi laxistes, la vie de ma mère aurait pris une direction totalement différente... J'en ris parfois avec Franky, lorsque je dis que ma mère et mes frères, sont en fait mes enfants. Et dire que je n'ai même pas encore trente ans!

Dans tout ça, mon amie a du mal à comprendre ma dévotion à ma famille. De nature très calme, elle n'hésite pourtant pas à me rappeler que je devrais essayer d'avoir une vie bien à moi.

Comment lui expliquer une bonne fois pour toute, que c'est comme ça que j'ai toujours vécu? Que je ne connais rien d'autre? Je ne peux pas laisser tomber la seule famille que j'ai, la seule qui ait bien voulu de moi... Et au profil de quoi? Avec qui d'autre profiterai-je tout ce que je rêve de bâtir?

C'est vrai que parfois, ma colère et ma rancune remontent à la surface, que j'ai envie de tout envoyer promener. Parfois, je me dis que je pourrais avoir une vie plus simple, mais c'est en faite très compliqué. Surtout lorsque je pense à tout l'amour que je leur porte.

Alors est-ce que je me sacrifie? Oui. Je veux qu'ils aient une meilleure vie, je me donne à fond pour.

Et ma colère, bien qu'elle soit profondément ancrée en moi, n'est pas plus forte que ma détermination, ou mon amour pour les miens.

*

Il est 20 heures, lorsque Pietro vient me voir pour me dire au revoir. Je le salue brièvement, les yeux toujours rivés sur l'écran de mon ordinateur.

- On dirait une mini Faith maintenant! Elle aussi n'est toujours pas partie, me lance-t-il en quittant mon bureau.

Je sais que rien ne presse pour le dossier que j'étudie en ce moment. Cependant je veux avoir avancé le plus possible. Si je pouvais dormir ici, je le ferai sans aucune hésitation...

Ma philosophie est simple sur le sujet: tant que je peux garder les yeux ouverts, je peux travailler. Et avec un bon café, les choses passent tout de suite mieux.

Je décide donc de sortir m'en commander un dans le Starbucks en face de la tour.

En me levant, je sens mes pauvres os craquer: depuis combien de temps n'ai-je pas bougé?

Je sors de mon bureau et entre dans celui de Faith. Tant que sa porte n'est pas fermée à clé, on peut entrer sans frapper. Je la trouve non pas derrière son bureau, mais sur le canapé, un verre de Scotch -oui, de Scotch! - à la main.

- Madame?

Elle tourne lentement la tête dans ma direction, visible étonnée.

- Tu es encore là?

- Oui... Je voulais finir d'étudier les conditions fixées pour le prochain contrat avant de partir.

- Bien, dit-elle avec un sourire.

Je suis fière de ces moments où elle apprécie ce que je fais.

Bien sûr, elle ne le dis pas comme tel, mais son sourire est largement suffisant pour moi.

- Je vais me prendre un café. Vous en voulez? je demande en regardant son verre.

- Prenez-moi un double expresso. Mon fils ne devrait plus tarder. Je préférai qu'il me trouve avec un remontant comme le café, plutôt que ça, dit-elle en levant son verre, dont les reflets ambrés se reflètent sur son visage.

Ce qui lui donne un aire presque irréel: Faith est vraiment une très belle femme.

- D'accord. A tout à l'heure madame.

*

Le sac contenant mon Latte et mes pancakes (mon dîner) dans une main, et l'expresso de l'autre, je traverse l'avenue, impatiente de m'enfermer dans mon bureau pour engloutir mon premier vrai repas de la journée. Le vent froid de ce mois de février me pousse à hâter le pas, malgré le risque que je m'étale sur le sol gelé en glissant du haut de mes talons. Et juste au moment où je m'apprête à poser un pied sur le trottoir, une voiture se gare à quelques centimètres de moi, dans un assourdissant grincement de pneus. Surprise, je manque de renverser le café brûlant sur mon chemisier (qui m'a coûté un œil).

Chapitre 3 Chapitre 03

Je regarde fixement la pare brise teintée du bolide. Non mais qui est ce con? Encore une seconde, et je me faisais ratatiner comme une crêpe! Je n'ai pas à attendre longtemps pour le savoir: Logan sort de la voiture.

Dans son costume, j'ai presque eu du mal à le reconnaître des autres fois: même ses cheveux ont été tirés vers l'arrière. Evidemment, toutes les femmes qui passent par là, se tordent le cou pour continuer à le regarder. Et je ne fais malheureusement pas exception à la règle: il est à tomber. Par un miracle, je réussis à m'arracher à sa contemplation:

- Vous auriez pu m'écraser avec votre tas de ferraille! Où avez-vous donc appris à conduire?

Logan lève lentement un sourcil, l'air de se demander comment cela se fait-il que je puisse lui adresser la parole. Bien malgré moi, je remarque combien il ressemble à sa mère à cet instant.

- Pardon?

- Vous vous garez n'importe comment! Vous auriez pu me tuer, je crie presque.

Génial! Tout simplement génial!

Je m'emporte à cause de son air arrogant: limite je pourrais être une guenon hurlante, qu'il ne serait pas plus impressionné.

- Je ne vous aie pas vu, dit-il en reprenant son chemin.

- Vous ne m'aviez pas vu?! Et vous pensez que je vais croire ces âneries? Vous êtes con ou quoi?

Il s'arrête.

Qu'est-ce qui m'a pris?

Si seulement tu apprenais à fermer ta grande bouche Amanda!

- C'est pourtant ce qui s'est passé, répond-t-il lentement. Et puis vous auriez pu traversé sur le passage piéton, ou lieux de faire n'importe quoi.

Ne voulant pas aggraver mon cas, j'hoche la tête et entre dans la tour. J'ai l'impression que mon cœur bat à cent à l'heure. Il se prend pour qui?

Pour le fils de la femme qui t'emploie, peut-être...

Avec un peu de chance, le temps que Grey l'agent de sécurité vérifie son identité, je pourrais prendre le premier ascenseur. Et ainsi mettre le plus de distance possible entre lui et moi. Je ne pense pas, que l'ascenseur pourrait supporter notre poids en plus de celui de son arrogance...

Puisque c'est ma veine, aucune des sept portes d'ascendeurs ne s'ouvrent! Logan me rejoint et sans un mot, sort son téléphone de sa poche. Je voudrais dire son parfum me laisse de marbre, mais ce n'est pas le cas...je suis sûre qu'il est venu tout près de moi, juste pour me mettre mal à l'aise! Je risque un regard dans sa direction: le regard rivé sur son téléphone, il pianote à vive allure, un sourire sur les lèvres.

A peine une seconde après, son regard croise le mien. Immédiatement, je détourne le regard, les épaules bien droites, je fixe nos reflets déformés sur l'inox des portes de l'ascenseur. Je voudrais tellement retournée dans la sécurité réconfortante de mon bureau! Ce type me met trop mal à l'aise. J'espère que le temps que l'on monte tout en haut, il aura déjà oublié que je viens de le traiter de con...

Les portes s'ouvrent sur Nathan:

- N'est-ce pas là ma russe préférée, dit-il en ouvrant les bras.

En règle générale, je n'aime pas qu'il se montre trop entreprenant par ses gestes. Mais là, je le serre dans mes bras comme je peux, malgré le sac et le café.

- Bonsoir Logan ça fait plaisir de te revoir, dit-il à l'intéressé qui lève à peine les yeux de son portable.

- Nathan, répond-t-il simplement.

Le silence qui en suit ne semble pas mettre Nathan mal à l'aise du tout:

- Bon, tu es toujours d'accord pour déjeuner avec moi demain?

- Il faudrait d'abord que je vois si Pietro ne voudrait pas que nous mangions ensemble...

Il fronce les sourcils, exagérant son air déçu:

- Tu le choisi toujours avant moi!

- Il a la priorité sur toi, Nathan. Je n'y peux rien, je réplique avec un rire.

- Bon, on y va? lance Logan agacé. L'ascenseur risque de remonter.

Je le regarde, abasourdie, puis me concentre à nouveau sur Nathan:

- On se dit à demain?

- Passe une bonne soirée et ne reste pas ici trop longtemps! Comme je te l'ai déjà dit, il serait vraiment dommage que tu nous quittes surtout si tu t'épuises à la tâche...

- Je vais garder ça en mémoire: rentre chez toi, Nate.

Ce n'est que lorsqu'il me lâche que je me rends compte qu'il me tenait tout ce temps par la taille.

Je lance un regard mauvais à Logan, avant de le précéder dans l'ascenseur.

- Vous auriez pu monter depuis tout ce temps, je dis lorsque les portes se ferment.

- En effet, j'aurai pu. Mais vous avez votre badge autour du cou, je ne suis même pas sûr d'avoir le mien dans ma poche. Et il se trouve que de tout ce que mes parents ont essayé de m'apprendre, j'ai retenu que je devais me montrer poli. Voilà pourquoi je vous ai attendu.

- Ouais... si poli que vous avez failli me réduire en charpie, je dis avec hargne.

- Vous traverserez sur les voies réservées, la prochaine fois. De préférence lorsque le feu sera vert pour vous, me raille-t-il.

Je décide de la fermer. Je n'aimerai pas dire quelque chose que je suis sûre de regretter. En sentant l'odeur des pancakes chaud et du caramel, mon ventre grogne de frustration. Dire que je n'ai même pas manger ce midi... Encore quelques minutes, et je pourrais engloutir toute ces bonnes choses!

- Alors comme ça, vous êtes russe? me demande Logan, les yeux rivés sur les chiffres qui indiquent les étages.

Il ne peut pas juste la fermer et faire comme si je n'existais pas? J'apprécierai! Il n'y a pas de doutes: je préfère nettement son frère. Il est agréable, lui! Avec Logan, j'ai l'impression d'avoir du verre pilé sous la langue, et je suis obligée de me taire afin que rien d'idiot ne sorte de ma bouche. Tandis qu'avec Daniel, il m'arrive d'échanger quelques banalités.

- Alors?

- A ce qui parait, je finis par répondre.

- On ne dirait pas, dit-il en me regardant. Vous n'avez pas d'accent.

Non, mais quels préjugés! D'où il sort ce type?

- L'anglais est une langue comme une autre: elle s'apprend..., je réplique avec un accent russe.

Pas besoin de lui apprendre que mes parents et moi sommes nés ici, et que je suis aussi américaine que lui. Je ne vais pas aller expliquer mon arbre généalogique à tous les cons que je croise, si non j'en aurai pour le reste de ma vie! Logan éclate de rire. Bien malgré moi, je dois avouer que qu'il ne me laisse pas indifférente: son visage est carrément transformé!

- Ce n'était pas censé être drôle.

- Pourtant ça l'est, dit-il d'une voix moqueuse.

Dès que les portes s'ouvrent, je me précipite à l'extérieur.

- Enfin libre!

- C'était donc si horrible que ça?

- Vous ne pouvez pas imaginer à quel point! J'ai cru manqué d'air à cause de votre arrogance.

Logan me regarde surpris. Je devrais vraiment la fermer, il serait dommage que je perde mon job à cause de cet imbécile.

- Vous êtes incroyable, dit-il finalement en secouant la tête.

Maintenant il n'arrête plus de sourire...

- Merci du compliment.

Devant la porte du bureau, il me laisse passer en première.

- Après vous.

- Madame, je suis désolée de vous avoir fait attendre, je dis en m'adressant directement à Faith.

- Ce n'est rien, dit-elle en me prenant le café.

Logan se dirige vers sa mère, légèrement tendu. Il n'arbore plus l'animosité de leurs retrouvailles, mais son visage est redevenu froid, dès qu'il a franchi la porte.

- Bonsoir, maman. Tu es prête?

- Oui.

Je récupère la veste, et le sac de Faith que je lui tend.

- A demain, Madame.

- A demain.

Sans un regard pour Logan, je les accompagne jusqu'à la porte, avant de retourner dans mon bureau. Non mais quel con ce Logan! Il ne s'est même pas excusé pour tout à l'heure! Et dire que j'ai perdu mon sang-froid et que je l'ai traité d'idiot à voix haute... je devrais apprendre à mieux tenir ma langue. Même en sa présence. Je ne suis là que pour le travail. Pas pour créer des problèmes avec ce type!

Logan

Mon regard passe de la serveuse qui n'arrête pas de faire des tours dans les environs de notre table depuis que nous sommes entrés, à ma chère mère.

Elle aimerait que je lui parle un peu plus de moi, mais honnêtement, je ne suis là que parce que Daniel n'a pas arrêté de me casser les oreilles avec cette stupide histoire de réconciliation. Lorsqu'il se met une idée en tête, il est encore plus obstiné que moi: une vraie plaie! Depuis des semaines, Daniel me harcelait quotidiennement: son objectif était que je passe le plus de temps possible avec ma mère. Il a tellement insisté, que je n'ai pas eu d'autre que choix que de lui obéir. C'est le prix de ma paix...

Ce con pacifique bouffeur de céleris qui me sert de frère, n'a pas encore compris que je ne veux rien de tout ça. Cette idée de famille réunie, ne veut plus rien dire pour moi. Jusque là, elle n'a fait que nous créer des problèmes: je ne vois pas pourquoi je devrais feindre toutes ces conneries! J'étais très bien dans mon coin. Et il a fallu que Daniel vienne semer le doute en moi, et tout compliquer par la même occasion!

- Tu as l'air d'aller bien, dit ma mère avec un petit sourire.

Agacé, je reporte mon attention ailleurs. Je fais tâche ici, il n'y a pas à dire: ce n'est pas ma place. La plus part des clients se tiennent sur leurs sièges, comme s'ils voulaient que les idiots de la table d'à côté sachent combien ils sont importants... C'est le milieu de ma mère, pas le mien.

J'aimerai qu'elle le comprenne, et qu'elle me laisse tranquille. Tout chez elle, m'énerve! Et encore, j'ai réellement fait des efforts ces derniers mois: avant, c'était à peine si je supportais de rester au même pièce qu'elle! Chaque acte que ma mère pose, est comme un rappel de pourquoi je ne peux pas lui faire confiance. Je suis constamment en alerte. Un exemple: son attitude envers moi. Non, mais sérieux, je déteste qu'elle essaie de se montrer douce et aimante. Je déteste que l'image de lionne implacable qu'elle sert à tout le monde disparaisse, dès que je suis dans les parages. Elle pense qu'en revêtant ce manteau immonde de culpabilité, ça va faciliter les choses entre nous? Laissez-moi rire...

Si ce n'était pas pour Daniel, je me serai déjà lever pour partir. J'imagine sa tête si je la plantais là, sans un mot d'explication. Je suis sûr que mon frère rappliquerait dans la minute pour me ramener ici et m'obliger à lui demander pardon pour mon...attitude irrespectueuse.

Rien que pour éviter une telle humiliation, je décide de ronger mon frein. Daniel va me le payer, il ne perd rien pour attendre. Je devrais peut-être apprendre à moins suivre ses conseils!

- Oui, je vais bien. Et toi? Pas trop fatiguant, le travail?

Elle sourit de plus belle, elle semble apprécier. Ma mère sait ce que ça me coûte d'avoir le cul cloué sur cette chaise. Or, une fois de plus elle préfère faire comme si tout allait bien.

En regardant ses yeux, je me dis que je déteste aussi notre ressemblance. Je déteste être son portrait en miroir: parce qu'à chaque fois que je me regarde, je la vois elle...ma mère. La femme qui a tué mon père.

Pour le reste du monde, ce n'était qu'un malheureux accident, mais j'étais là. J'ai tout vu.

- Non, ça va. Les choses se passent bien: ma nouvelle assistante, Amanda fait un travail remarquable. Cela va bientôt faire un an qu'elle travaille pour moi, et je ne l'ai pas encore perdu, plaisante-t-elle.

Je souris.

Uniquement parce que je repense à cette femme.

Un sacré caractère, enfermé dans un corps à l'apparence si douce: tout en courbes. Elle ne fait pas partie de ces femmes qui pensent qu'il faut ressembler à un cure dent, pour plaire aux hommes. Et ça, ça me plait. Ça me plait beaucoup même...

La prochaine fois que je passerais voir ma mère, je pourrais la provoquer encore: juste pour le plaisir de voir sa peau doré prendre cette jolie teinte rouge lorsqu'elle commence à s'énerver.

Amande est une belle femme. Pourtant son caractère de cochon doit réussir à éloigner bien du monde autour d'elle. Et je ne parle même pas de son attitude guindée qui est un véritable supplice!

La dernière fois, je ne l'avais pas vu sur la chaussée. J'étais tellement occupé à essayer de garder le contrôle, rien qu'à l'idée de passer du temps avec ma mère, que je n'ai freiné qu'au dernier moment. Ensuite elle m'a bien soûlé avec ses accusations! Elle m'a même traité de con et a osé qualifier ma voiture d'un tas de ferrailles!

Un tas de ferrailles, ma caisse?

Plus tard devant les ascenseurs, le disque rayé que lui a servi ce crétin de Nathan a fini de m'énerver: un coup, elle me hurlait dessus parce qu'elle n'a pas traversé au bon endroit, et l'instant d'après, elle minaudait devant ce lourdaud qui ne pouvait pas s'empêcher de tripoter...

- Tu m'écoutes?

Je sursaute légèrement:

- Quoi? Excuse-moi. J'ai eu un instant...d'égarement, je dis en suivant la serveuse des yeux.

Jolie chute de rein...

- Elle est mignonne, dit ma mère en se penchant vers moi un sourire complice sur les lèvres.

Elle pose sa main sur la mienne. Je dois me retenir de ne pas avoir un mouvement de recul. En fermant brièvement les yeux, j'ai même un flash-back où je revois encore ses mains recouvertes du sang de mon père, entrain de glisser sur ma peau... Le souvenir de l'odeur métallique du sang qui avait empli l'air ce jour là, me revient en mémoire. J'en ai envie de vomir. Et comme à chaque fois que j'y pense, ces souvenirs restent très durs à gérer pour moi.

Lorsque que je repense à cette journée, j'ai l'impression de redevenir ce petit garçon complètement terrorisé qui assistait à cette scène, complètement impuissant.

- Ouais, elle l'est. Mais il faut qu'elle arrête de roder par ici: on dirait un coyote...

Ma mère éclate de rire:

- Tu es tellement dur, Logan! Tu ne fréquentes donc personne? Pas de...petite-amies?

Des femmes, j'en fréquente plus qu'il ne le faut. Or je ne reste jamais assez longtemps après, pour savoir si on sort finalement ensemble ou pas. Voilà comment je fonctionne.

- Non. Je n'ai pas encore trouvé la bonne.

Phrase bateau.

Celle-là même que l'on sort à tout bout de champ, pour justifier à la face du monde le fait que l'on soit célibataire. Car vaut mieux pour les autres être un romantique caché, qu'un type qui ne croit tout simplement pas en ce genre de chose.

- Eh bien , j'espère faire sa connaissance lorsque ça sera le cas.

Son téléphone sonne pour la énième fois.

Ma mère le récupère, l'éteint, et le range dans son sac. Elle fait des progrès, dit donc! Au moins elle me prouve que j'ai toute son attention.

- Et toi alors? Comment se passe le travail, me demande-t-elle.

- Très bien, merci.

- Tu enseignes toujours à l'Hunter High School?

Cela ne m'étonnerait pas, qu'elle connaisse même la couleur de mon boxer... Ma mère aime tellement tout contrôler, qu'elle se tient informée sur tout ce qui concerne nos vies, mes frères et moi.

- C'est exact. J'enseigne toujours là-bas.

- Je suis contente pour toi. Et fière aussi. Cet établissement fait partie des meilleurs lycées de l'État et du pays. 90% de ses étudiants finissent par intégrer la Ivy League. C'est un atout de poids sur ton CV.

Elle se rend compte de la bourde qu'elle vient de commettre, un peu trop tard.

Je retire ma main de la sienne et m'enfonce dans mon siège. Chassez le naturel... et il revient au galop! Ma mère a toujours eu du mal avec l'idée que je voulais enseigner. Moi-même au départ, je pensais me tromper sur ce que je voulais faire de ma vie. Mais voilà: des années plus tard, j'aime vraiment ce que je fais. Même si à première vue, ce n'est pas ce que les gens attendraient d'une personne "comme moi"...

Heureusement que je me contrefiche royalement de ce que les autres peuvent penser de la manière dont j'ai décidé de mener ma vie!

- Je...je suis désolée. Ce n'est pas ce que je voulais dire...

Oh bien sûr que c'est ce qu'elle voulait dire! Sauf qu'elle sait combien je déteste quand elle essaie de me conformer à ses attentes: parce qu'elle a encore trop peur que je ne m'en aille.

- Ce n'est pas grave, maman. Ce n'est pas parce que j'ai une situation plus que confortable là-bas, que je penses y passer le reste de ma carrière.

Elle se détend, mais son visage reste crispé.

J'ai tout intérêt à ce que notre déjeuner se passe bien: ma mère est du genre à passer ses nerfs sur les autres, lorsque les choses ne déroulent pas en sa faveur. Et quoi de mieux que ses employés pour subir sa colère? Je ne suis pas une âme charitable, mais pas un sans cœur non plus, on va dire.

Pietro l'a déjà vu dans ses pires jours, alors que pour Amanda, je ne suis pas encore sûr.

Elle me plaît: il serait dommage qu'elle ne s'enfuit en courant, lorsqu'elle se rendra compte de qui est vraiment ma mère.

Enfin pour changer de sujet, je lui dis que j'ai parlé hier avec Joshua.

- Il m'a invité à passer Thanksgiving avec eux.

Mon frère aîné est le genre de personne à qui j'ai envie de coller une droite, à chaque fois que je le vois...

- C'est une excellente idée! Les enfants seront heureux de te revoir. Tu leur a beaucoup manqué, à eux aussi .

- Ils m'ont manqué également.

Joshua est le parfait toutou de notre mère. Cependant, je le remercie pour une chose: comme il a toujours voulu prendre la tête de Clayton Corporation (et qu'il a bossé comme un dingue, y consacrant sa vie), Daniel et moi avions pu faire ce qui nous passionnait.

Notre mère aurait quant à elle, souhaité que nous régnons tous les trois à la tête de l'affaire familiale.

Je ne pense pas que ça aurait marché, même si je l'aurai voulu: Joshua et moi nous serions entre-tués. Un véritable carnage!

À cause de nos différents, je n'ai même pas pu voir mon neveu et ma nièce aussi souvent que je ne l'aurai souhaité. Sa femme est une sainte. Je ne sais toujours pas ce que Nathalie fait avec un type comme Joshua!

Daniel lui, est un pacifiste toujours en clin à chercher un terrain d'entente entre les différents parties. Déformation professionnelle me direz-vous.

De plus son métier arrange très bien ma mère, pour qui le poste qu'occupe Daniel est une porte d'entrée dans la sphère politique. Une prise de choix donc. Alors que moi, professeur?... La bonne blague!

Elle a donc dû enterrer son rêve de voir ses trois enfants au sommet de la Clayton Tower.

Quand Joshua a su que j'étais "de retour", il s'est empressé de reprendre contact avec moi.

Et ce séjour à Silicon Valley, où se trouve le cœur de l'entreprise, est un moyen d'enterrer la hache de guerre. En m'invitant chez lui, Joshua montre ainsi patte blanche à notre mère.

Tous les trois, nous savons depuis l'enfance que notre mère a toujours affiché une nette préférence à mon égard, aux dépends de me mes frères. Ce qui n'a jamais dérangé Daniel outre mesure.

Joshua lui, était le préféré de notre père. Mais il s'en moquait. La seule qu'il voulait impressionner, la seule dont il réclamait l'attention, c'était notre mère.

C'est à se demander s'il ne lui voue pas un culte. A l'idée d'imaginer mon frère dans une pièce remplie de photos de notre mère, sa déesse, courbé à lui faire des prières, je ne peux pas me retenir: c'est à mourir de rire!

- Qu'est-ce qui te fait rire? me demande-t-elle avec un sourire bienveillant.

- Une histoire stupide. Rien de spécial...

Nous parlons ensuite des vacances à venir et de l'actualité. Elle évoque ses nouveaux projets, qui ne sont pas que professionnels: elle vient d'acheter une propriété dans le Vermont et elle voudrait que toute la famille passe une partie de l'été là-bas. Elle m'explique, qu'elle voudrait nous réunir tous le plus souvent possible.

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