Je m'appelle Alain Delon, comme l'acteur, je n'ai pas son physique ni son talent. Mon père s'appelait Delon ; avec ma mère, ils étaient fans de l'artiste et donc à ma naissance le prénom d'Alain était une évidence. Ça n'a pas été toujours facile et à l'école j'avais droit aux moqueries de mes camarades. Plus tard avec les filles, c'était difficile ! avoir un tel patronyme sans la musculature me valait des railleries. Je suis célibataire.
Pendant toute ma vie, le choix de mes parents a été difficile. Le seul moment où il présentait un avantage, c'est quand je devais faire signer un bulletin de notes douteux ou le mot d'un professeur, je regardais le programme télé et j'attendais un film avec Alain Delon, le vrai ; dans ce cas, le document était signé sans même être lu. À cette époque, j'en voulais un peu à l'acteur de ne pas passer plus souvent, je rêvais qu'il présente le journal de vingt heures. Ma vie professionnelle n'a pas été simple non plus : présentez-vous à un entretien avec ce nom et mon physique, votre interlocuteur a du mal à garder son sérieux.
7 heures, je me réveille. Depuis bientôt trente ans, je n'ai plus besoin de réveil, je ne regarde même pas l'heure, je le sais. Depuis bientôt trois ans, ces levées de bonne heure n'ont plus de raison d'être, je suis au chômage et ma situation devient intenable. Je me dirige vers les toilettes, puis vers la salle de bains, je prends une douche à l'eau ; il me restait un peu de liquide vaisselle et je l'ai terminé hier, plus le moindre morceau de savon. J'enfile un slip, que j'ai rincé la veille en utilisant de la mousse à raser, posé sur le radiateur ; il est sec. Les chaussettes sont à côté, douteuses, mais sèches. Je m'habille avec des vêtements que je porte depuis plusieurs jours, inimaginable de faire une lessive, je pense, à quoi bon ? Bientôt, je serai à la rue et ce genre de détails n'aura plus aucune importance. Je me dirige vers la cuisine, il me reste un peu de café, je le vide dans le filtre, un peu d'eau et pendant que la cafetière fait son travail je médite sur mon quotidien.
Ma descente aux enfers a été très rapide. Il y a seulement trois ans, je partais au travail chaque matin l'esprit serein, j'étais contremaître dans une petite usine spécialisée dans la fabrication de sondes utilisées dans l'aéronautique, le marché est très étroit et notre produit, à part utiliser une autre technologie plus chère et moins fiable, permettait à notre atelier de dégager des marges confortables et d'avoir de nombreux avantages sociaux.
Un matin, notre représentant syndical est venu nous voir dans le vestiaire. Notre patron a vendu l'usine à un investisseur américain, nous n'avons rien à craindre, nous dégageons de bonnes marges sur un marché protégé par un brevet, les Américains ne vont pas tuer la poule aux œufs d'or. Très rapidement, nous avons appris qu'avec l'usine notre ancien patron a également cédé le brevet aux Américains. Nous étions tranquilles, il était logique que le brevet et l'usine soient vendus ensemble. Après quelques semaines, notre activité a commencé à diminuer, nous avions de moins en moins de travail et souvent nous restions à l'atelier sans rien faire. Notre syndicaliste est arrivé un matin dans le vestiaire, les Américains ont installé une usine en Chine et la production est délocalisée, notre acheteur va améliorer les marges grâce à un montant de main d'œuvre moindre.
Quelques jours plus tard, nous avons reçu les premières lettres de licenciement économique. Nous avons manifesté, occupé l'usine, de toutes les façons la production continuait en Chine et nos aboiements laissaient les investisseurs indifférents. L'usine a fermé et pôle emploi est devenu mon nouveau patron.
Mon conseiller a été très clair : retrouver un nouveau travail à 58 ans allait être très difficile et je n'aurai jamais les avantages et le salaire que j'avais, il me reste 4 ans à travailler pour arriver à 62 ans et espérer une retraite. J'ai fait plusieurs stages de formation : rédiger un cv, quelle attitude avoir lors d'un entretien, savoir lire une offre d'emploi et y répondre tout ceci pour rien. Chaque candidature, pour n'importe quel poste, avait la même réponse : votre candidature est très intéressante et nous ne manquerons pas de vous contacter dès qu'un poste correspondant à votre profil se libérera. J'ai tout essayé : vigile, préparateur de commandes, homme d'entretien, chauffeur-livreur, personne ne veut d'un vieux.
Très rapidement, le montant de mes indemnités diminue, je suis de plus en plus souvent à découvert. Mon premier poste de dépense c'est mon loyer, j'habite dans une petite résidence haut de gamme, tous les mois le pourcentage de cette dépense sur mes revenus augmente et le reste pour vivre devient de plus en plus faible. J'ai tenté de déménager, mais personne ne veut louer un logement à un chômeur, je suis coincé. Depuis peu, une fois mon découvert renfloué et mon loyer payé, il ne reste plus rien et depuis trois mois le prélèvement de mon hébergement a été rejeté par ma banque, je ne me fais aucune illusion, je vais très rapidement être expulsé.
Je suis célibataire et sans enfants, la vie a fait que je n'ai jamais trouvé une compagne. Mes parents sont décédés depuis longtemps et je suis fils unique, je n'ai aucune famille pour m'aider à passer ce cap avant d'avoir une petite retraite. Je ne vois aucune solution pour me sortir de cette impasse et je suis convaincu que très rapidement je vais devenir un de ces SDF que je voyais dans la rue, mon seul espoir c'est que j'étais très généreux avec eux et je pense qu'ils vont me le rendre. Je regarde mes placards et mon réfrigérateur, tout est vide, je vais devoir faire quelques courses pour pouvoir manger, je vide mon porte-monnaie sur la table, il me reste dix-sept euros, nous sommes le 26 et je touche mes indemnités le 5, la majorité de cette somme sera bloquée pour renflouer mon découvert. Mon café terminé, pensif et désespéré, je vais sortir pour essayer de trouver de quoi manger.
Ma sonnette retentit, j'ouvre la porte et mon gardien est devant moi, je le salue, nous avons de bonnes relations et il me tend un courrier, c'est mon propriétaire ; si je ne paye pas mes loyers en retard avant la fin du mois, je serai expulsé. Ce n'est pas une surprise, mais la confirmation d'une situation que je connais et je dirais presque un soulagement, je sais à quoi m'en tenir, je vais commencer à faire mes cartons. En revanche, je ne sais pas où je vais les poser. En descendant, je croise mon facteur, il a un courrier recommandé pour moi, il me le donne ; j'ai 10 jours pour recouvrer mon compte à la banque sinon je suis interdit bancaire. En attendant, ma carte est bloquée et je ne peux plus faire de chèque. Il me reste 17 euros pour vivre 10 jours, je pars en direction de la supérette de mon quartier. Dans la rue, je passe devant mon agence bancaire, je suis gêné, j'ai peur que quelqu'un sorte pour me réclamer de l'argent. Je sais, c'est ridicule, mais dans ma situation on est parano.
Un camion de transport de fond est garé sur la zone qui lui est réservée, je le regarde rêveur, une toute petite partie de ce qu'il transporte réglerait tous mes problèmes, seulement braquer une banque ou un camion de transport de fonds c'est un métier et je ne me vois pas débarquer dans mon agence avec un masque et un révolver pour exiger la caisse. Soudain, j'ai une idée ! je vais braquer ma banque sans y entrer. J'ai dix-sept euros à investir dans mon projet ; si ça marche, je suis sauvé. Si ça foire, je me retrouve en prison, je ne serai pas à la rue ; dans un cas comme dans l'autre, je suis gagnant.
Je continue vers la supérette en pensant à ma liste de courses. En entrant, je vais vers le rayon jouets, je trouve un téléphone portable incroyablement bien imité, je suis surpris par la qualité de la réalisation. J'achète ensuite des bougies puis du papier cuisson, enfin je prends une boîte de haricots pour midi et un paquet de café, j'en ai pour 12 euros cinquante. En sortant, je me dirige vers une chocolaterie artisanale, je passe derrière la boutique et je trouve une boîte de confiseries vide.
En revenant à la maison, je passe devant un chantier, je regarde dans la benne et je trouve des chutes de fils électriques de différentes couleurs. Je repasse ma liste et j'ai tout ce qu'il me faut.
Une fois chez moi, je déballe toutes mes trouvailles, j'enfile une paire de gants de vaisselle et je nettoie tout ce que j'ai touché, être un fan de séries policières a des avantages. Je déballe les bougies, je coupe l'extrémité pointue et je les roule dans le papier cuisson, je ferme à chaque extrémité en rabattant le papier et avec un fond d'huile de cuisine, j'imprègne le tout. Je fais un fagot et je lie le tout avec du ruban adhésif de couleur. Je déballe le téléphone, il est très léger, mais personne ne va le soulever, j'enfonce deux fils électriques dans le téléphone et l'autre extrémité du câble est introduite dans le fagot de bougies. J'installe le tout dans la boîte de confiseries. Je regarde mon travail et je suis très satisfait, l'effet est bluffant. Je cale le tout avec du ruban adhésif et dans la moitié vide, je place un sac de course de grande surface. Je referme le tout, content de moi, j'ai fait du bon travail ! J'ouvre et je mange ma boîte de haricots avec seulement un peu de sel, je n'ai pas de beurre. Je m'installe sur mon fauteuil face à la télévision en attendant l'ouverture de mon agence.
En début d'après-midi, je pars pour ma banque, ça passe, ou ça casse. J'attends qu'il y ait du monde au guichet, et je dépose ma boîte à côté de l'accueil. La fille me jette un regard distrait et continue de parler avec son client qui semble très en colère. Je m'installe en face de l'agence, j'ai vérifié, il n'y a pas de caméras dans la rue et j'attends que le client sorte. Depuis une cabine à proximité je téléphone à l'agence, la fille à l'accueil décroche, je la vois depuis ma cabine
« Bonjour, je suis un client de votre agence et votre directrice m'a fait faire un placement qui se révèle très avantageux, pour vous remercier j'ai fait déposer une boîte de confiseries pour le personnel de l'agence, vous pouvez l'ouvrir et me dire s'ils sont bons. »
J'entends un bruit de papier, puis un cri de terreur. Mon interlocutrice a gardé son casque téléphonique sur la tête.
« Vous allez appeler votre directrice, dans le sac à l'intérieur de la boîte, elle va mettre la réserve d'argent liquide que vous avez dans l'agence, je suis du métier et je connais le montant disponible. Ensuite, avec le sac, elle se dirige vers la résidence à proximité, à gauche en sortant et elle va déposer le sac dans le local poubelles. Vous avez cinq minutes, si je vois le moindre uniforme ou si j'entends une sirène de police toute l'agence va sauter avec de très gros dégâts et de nombreux blessés. Mon montage est rudimentaire, mais très efficace, il me suffit de faire sonner le téléphone. Dès que votre directrice sera de retour, vous pourrez téléphoner à la police et des démineurs sécuriseront très rapidement le colis. »
Trois minutes plus tard, la directrice sort de l'agence avec mon sac chargé, elle marche très vite et regarde avec un air effrayé autour d'elle. Dans la résidence, elle abandonne le sac et repart. Je traverse la rue, entre par la deuxième entrée dans le local et je retourne chez moi avec mon sac. En cours de route, je vois passer plusieurs voitures de police toutes sirènes hurlantes et un fourgon noir marqué « déminage ». Chez moi, je suis en nage, je ferme la porte à double tour et mon cœur bat très fort, je me laisse tomber dans mon fauteuil et je me calme. Après de longues minutes, je me lève et je vide mon sac sur la table de la cuisine, il y a de nombreuses liasses marquées mille euros, j'en compte quinze, je les aligne et je reste pensif. J'entends un bruit de sirène dans la rue et je panique, je me précipite à la fenêtre et je vois passer un véhicule de pompiers. En regardant dehors, je me rends compte que j'ai très faim, la boîte de haricots de midi est loin, je regarde le petit restaurant en face dans la rue, j'y allais durant ma première vie pour certaines occasions comme mon anniversaire, c'est bon, mais relativement cher. Je prélève quelques billets de vingt euros dans une liasse, un coup de peigne et je descends, je prends une côte de bœuf, normalement c'est pour deux personnes, mais je suis certain d'en venir à bout, une bouteille de vin rouge, je ramène le reste à la maison et un dessert. Je rentre repu et je vais me coucher. En pleine nuit, je sursaute et me réveille en nage, j'ai rêvé que je braquais ma banque. Je me lève et une fois dans la cuisine, je suis obligé de constater que je ne rêvais pas, je me recouche, tout cela m'a semblé trop simple.
Le lendemain matin, après une douche sans savon et un café, je prélève des billets dans la liasse déjà entamée et je sors. Je sonne chez mon propriétaire, il habite deux étages au-dessus, je lui donne cinq cents euros, je lui explique que c'est un premier acompte et que ma situation sera régularisée rapidement. Il me donne un reçu pendant que je lui explique que j'ai trouvé un travail au noir et que je suis payé en liquide. Entre mon chômage et cet apport clandestin, je vais pouvoir retrouver une vie normale. Je vais ensuite à ma supérette pour remplir mon réfrigérateur et mes placards, au passage j'achète le journal. Après avoir rangé mes courses, j'ouvre le journal et, en page intérieure, il y a un article sur un audacieux braquage de banque à l'explosif, le journaliste ne mentionne pas que les explosifs sont factices, il conclut avec la formule classique : une enquête est en cours. Je vais attendre quelques jours pour passer à ma banque et déposer du liquide pour renflouer mon compte.
L'après-midi, je vais faire des courses dans une zone commerciale pour renouveler ma garde-robe, tous mes vêtements ont trois ans et plus, je fais les boutiques pour prendre des chaussures, pantalons, pull blouson et sous-vêtements, dans le bus en rentrant je me rends compte que je viens de dépenser l'équivalent d'un mois de salaire pour un ouvrier qualifié. J'ai toujours pensé qu'il ne sert à rien de dépenser cinquante euros pour une chemise alors que l'on peut en trouver à douze dans une grande Surface cependant tous mes vêtements sont de marques connues. L'arrêt de mon bus pour rentrer est devant un vendeur de voitures d'occasion, je suis surpris par le prix d'une Clio, elle a un faible kilométrage et paraît en bon état. Le vendeur m'explique que c'est une voiture de société avec deux places, le marché est étroit, un célibataire ou un professionnel, je demande à l'essayer, elle marche très bien, je négocie une remise supplémentaire en précisant que je vais payer en liquide. Je verse un acompte, signe le bon de commande et je dois revenir le lendemain pour payer le solde et récupérer la voiture. Le lendemain au soir, le nombre de liasses sur ma table a fondu, j'ai une voiture, de quoi manger et m'habiller.
Au commissariat, le lieutenant Laurent est morose, il vient de faire le point avec son commissaire, aucun indice, aucun témoin, même pas un début de piste, visiblement l'auteur du casse à la dynamite est un amateur, aucun spécialiste ne va attaquer une banque pour quinze mille euros, il a eu de la chance et soit c'est un coup unique et sauf coup de chance, il ne sera jamais arrêté, soit il va récidiver, après avoir dépensé son argent et dans ce cas aussi ; il va être très difficile de l'arrêter, nous ne pouvons pas surveiller toutes les agences bancaires de France. Ce qu'il redoute le plus, en cas de récidive, c'est que les médias s'emparent de l'affaire et en fassent un héros, une sorte de Robin des bois. Pour le moment, personne ne sait que les explosifs sont factices, les démineurs en voyant le colis ont tout d'abord pensé à un piège, c'était trop grossier, puis après de nombreuses précautions, ils ont confirmé que tout, même le téléphone, est factice et sans danger.
Le lendemain, je récupère ma voiture, je me suis assuré sur internet, je n'ai jamais eu de voiture, je partais travailler à pied et je passais les vacances à la maison parfois je prenais un bus pour aller me baigner dans une zone loisirs proche. J'en profite pour me promener et visiter la région, je me fais un petit restaurant gastronomique et je rentre en fin de journée après être passé à ma banque et m'être fait confirmer que ma carte est débloquée. Pour passer le temps, je navigue sur internet et je tombe sur une publicité pour la location de bungalows dans un camping sur la Côte d'Azur, la dernière fois que j'ai vu la mer j'avais dix ans, une journée organisée par la mairie. Je me renseigne et je décide de partir une semaine au bord de l'eau. Le matin, je retourne en voiture dans ma zone commerciale pour acheter une valise, des maillots de bain, des serviettes tout le nécessaire et sans doute plus. En rentrant, le nombre de liasses sur ma table a bien diminué.
Au petit matin, je pars, mes bagages sont dans le coffre, je respecte scrupuleusement les limitations de vitesse, et après un repas rapide sur l'autoroute j'arrive sur mon lieu de villégiature, j'ai une excellente impression, il y a peu de monde, mon bungalow est petit, mais pour une seule personne c'est plus que suffisant, une douche et je vais au bar près de la piscine boire une bière sur la terrasse. Allongé sur un transat je bois lentement en regardant autour de moi, je vois la mer avec de nombreux voiliers, une jeune femme s'approche de moi, elle me dit qu'elle est seule et me propose de faire la conversation pour passer le temps. Elle m'explique que suite à une rupture elle a souhaité se changer les idées et de passer une semaine au bord de l'eau, je lui réponds que je suis en vacances et célibataire. Nous reprenons une boisson et je lui propose de manger avec moi au restaurant du camping, elle accepte.
Après un repas qui ne restera pas dans l'histoire de la gastronomie française nous repartons en direction de mon bungalow, devant la porte elle me demande si je veux passer la nuit avec elle, surpris je ne suis pas ce que l'on appelle un beau gosse, elle est très belle et honnêtement, je n'ai pas eu de relations sexuelles depuis plusieurs années, je souris pour donner mon accord, elle me répond c'est deux cents euros, je fouille dans ma poche et je lui tends l'argent. Elle entre, se déshabille, elle est superbe, je n'ai jamais couché avec une fille comme ça, et se dirige vers la salle de bains, en sortant elle va dans la chambre entièrement nue et je vais prendre une douche. Je ne vous donnerai pas de détail sur ma nuit, j'avais décidé d'en prendre pour mon argent et c'est ce que j'ai fait.
Au matin, je me réveille, elle n'est plus à côté de moi, je me lève pour prendre mon café et je découvre mon portefeuille ouvert et vide, mes affaires ont été fouillées, heureusement pour moi la plus grosse partie de mon argent liquide est cachée dans la voiture, mais cette nuit m'a coûté beaucoup plus cher que prévu. Je n'ai jamais revu ma compagne d'un soir, si je la croise je ne sais pas si je vais l'insulter ou lui proposer deux cents euros pour repasser une nuit avec moi, enfin l'un n'empêche pas l'autre. Ma semaine entre la plage, la piscine et le farniente au bar passe très vite et je dois rentrer. Une fois à la maison j'étale mes liasses sur la table, je ne vais pas aller loin avec ce qu'il reste, j'ouvre internet et je cherche les agences bancaires correspondant à mes critères.
La première fois, ça a marché, je vais donc renouveler l'opération, j'ai besoin de liquide et je me motive en me disant que j'ai la voiture, mes vêtements sont neufs et je viens de passer des vacances, mon capital va me permettre de vivre beaucoup plus longtemps. J'ai parfaitement conscience que plus j'utilise ma technique plus je prends des risques, la police va mettre le paquet pour m'identifier, ils ne peuvent se permettre de me laisser agir à ma guise.
Je sélectionne trois agences, elles doivent être dans une rue sans caméras, proches d'un lieu où poser l'argent discrètement et visibles depuis une cabine téléphonique en état de marche.
Le lendemain, je pars tôt le matin pour assister à l'ouverture de la première et vérifier mes critères de sélection, le directeur arrive, c'est un monsieur d'environ cinquante ans, je ne le sens pas, il y a un risque que pendant son service militaire il ait vu des explosifs et il éventera immédiatement mon piège, certes c'est subjectif, mais je ne veux pas prendre de risques. La deuxième agence correspond parfaitement à mes critères, le directeur, comme la première ne m'inspire pas, je vais voir la troisième cette fois la directrice est une jeune femme très sophistiquée, j'ai du mal à l'imaginer passionnée d'armes et d'explosifs, il y a un container à proximité et la cabine fonctionne, je la sélectionne.
Le lendemain, je vais faire mes courses, cette fois je change un peu, à la place des bougies je prends de la pâte à modeler, des fils électriques, je trouve dans une benne à encombrants un ancien poste radio et je change de chocolaterie, je vais dans un autre quartier.
En rentrant, gants vaisselle pour tout essuyer, je mélange la pâte à modeler pour avoir un bloc gris clair, j'utilise un moule à gâteaux pour avoir un bloc régulier, je le place dans la boîte, le colle avec du ruban adhésif, je démonte le poste radio, j'arrache le dispositif pour l'antenne et j'obtiens une tige en métal avec deux fils qui en sortent, je l'enfonce dans mon bloc et relie les deux fils au téléphone jouet. Je suis fier de moi l'imitation est de très bonne qualité, j'ai cherché sur internet et les images trouvées ressemblent à ma réalisation, j'ajoute un sac de grande surface et je ferme l'ensemble.
L'après-midi, je passe à l'agence juste à l'ouverture, je dépose mon colis et je sors, j'ai récupéré une casquette d'un grand magasin et personne ne me pose de questions. Depuis la cabine, je répète mon discours, j'entends un cri et la directrice, trois minutes plus tard, sort en courant avec mon sac à la main. Je le récupère, le range dans un sac de sport et le pose dans le coffre de ma voiture, il y a un bar en face de l'agence et je souhaite voir ce qu'il va se passer, je commande une bière et m'installe en terrasse.
Quelques minutes plus tard, une voiture banalisée avec deux policiers en civil arrive toutes sirènes hurlantes, je les regarde se précipiter vers l'agence pendant que d'autres fourgons arrivent, les policiers écartent les curieux et l'agence est évacuée, puis arrive un fourgon de déminage. Les policiers en civil ressortent avec ma boîte de chocolats, enfermée dans un sac transparent puis ils repartent, les démineurs suivent, les autres fourgons partent également et la rue retrouve son calme. Je récupère ma voiture et je rentre chez moi. Toujours le même cérémonial, je vide mon sac sur la table et je compte les liasses, vingt et un mille euros en liasses de mille et billets de cinquante et vingt.
Le lieutenant Laurent est dépité, ce qu'il redoutait le plus vient d'arriver, le braqueur aux explosifs vient de renouveler ses exploits. Cette fois, il va avoir du mal à calmer les médias et comme la première fois aucun indice, aucun témoin aucune piste le vide total. Le plus inquiétant, c'est qu'il va recommencer, il se sent invulnérable et la police ne peut rien faire sinon espérer qu'il commette une erreur.
Je viens de faire mes prévisions, si je dépense mille euros par mois en liquide et que je complète avec mon indemnité chômage, je peux tenir presque deux ans, de quoi me faire oublier, dans deux ans si je dois recommencer je renouvelle la technique et je disparais, j'aurais alors soixante-deux ans et je pourrais prendre ma retraite, j'ai fait le calcul ce ne sera pas extraordinaire, mais je pourrais vivre normalement et surtout je pourrais déménager pour un logement plus en rapport avec mes revenus.
Le lendemain, je vais me promener dans la zone commerciale, faire les boutiques, je n'ai pas l'intention d'acheter grand-chose et c'est surtout pour passer le temps. En rentrant, je passe devant la boutique de voitures d'occasion, je freine brusquement et je m'arrête, je viens d'avoir un coup de foudre pour une voiture en exposition. Bouche bée je m'approche, elle est magnifique, le vendeur s'approche, il m'a reconnu, il se lance dans un discours :
« C'est une Audi TT Roadster, 200 chevaux, quatre roues motrices, intérieur cuir, elle est superbe, c'est un bonheur de la conduire, vous voulez l'essayer ?»
Je me glisse derrière le volant pendant que le vendeur me tend la clé, je fais le tour de la zone commerciale, ma décision est prise, je dois l'acheter. Je reviens vers le vendeur, il m'annonce vingt mille euros, je reste pensif, il me reprend ma Clio au même prix que je l'ai achetée et me propose une remise supplémentaire si je paye en liquide. Ma pile sur la table va disparaître et je vais être obligé de visiter une nouvelle agence, mais je suis comme un gamin devant cette voiture et je signe le bon de commande. En rentrant je me dis que j'ai fait une bêtise, mais cette voiture est superbe, avant ma Clio je n'avais jamais eu une voiture et bientôt je vais être propriétaire d'un bolide.
Le lendemain, je laisse sans regret ma voiture et je repars pour faire un tour et visiter la région. Je profite de ma journée, il fait beau et j'ai baissé la capote, à midi je mange dans un petit restaurant, inutile de faire des économies de toutes les façons je n'ai plus d'argent.
Le soir après être rentré, je consulte internet et je cherche une agence correspondant à mes critères, j'en sélectionne trois, en dehors de la ville, je préfère m'éloigner un peu. Je recommence mon rituel, téléphone jouet, fils électriques, par contre je reviens aux bougies. La pâte à modeler, j'en ai eu pour une fortune, la boîte de confiseries, trouvée dans une autre boutique que les deux premières fois et mon éternel sac pour les courses.
L'après-midi, je fais le tour des agences que j'ai sélectionné, la deuxième me semble parfaite, le directeur est un jeune, il n'a donc pas fait son armée et pour être directeur aussi jeune, il doit être bardé de diplômes et il y a donc peu de chances qu'il ait eu le temps de se passionner pour les armes et les explosifs.
Au matin, dès l'ouverture, je suis devant mon agence avec une casquette de livreur et ma boîte de chocolats, je la dépose à l'accueil et je sors, je quitte ma casquette et je me dirige vers la cabine à proximité. J'ai pris la précaution de me garer un peu plus loin, ma voiture n'est pas discrète et elle risque d'être repérée par un passant, il sera alors facile de remonter à moi. La jeune femme décroche rapidement, je fais mon discours et je m'installe à une terrasse de café à proximité. L'attente me semble plus longue que d'habitude. Soudain, je vois arriver une voiture, elle se gare devant la banque et le policier que j'avais déjà vu en sort. Il se précipite à l'intérieur, ressort rapidement et va en courant à côté du local poubelles que j'avais repéré. Le directeur sort quelques secondes plus tard avec mon sac et se dirige également vers les poubelles. Je finis tranquillement ma bière et je retourne à ma voiture, je ne sais pas ce qui n'a pas marché. Je rentre à la maison, pensif.
Le lendemain, j'ai une bonne surprise, mon indemnité chômage a été virée, je vais donc pouvoir attendre quelques jours avant de me remettre au travail. Je prends le journal et je lis les titres : Échec du braqueur aux explosifs. Le journaliste écrit qu'un militaire à la retraite, ancien officier dans le génie à tout de suite compris que mon montage était factice, la police est intervenue, mais je ne suis pas venu chercher mon butin. Je comprends la raison de mon échec.
Le lieutenant Laurent est morose, il était certain de me tenir et il est convaincu que j'étais devant la banque à surveiller ce qui se passait, il m'a vu et je l'ai vu. En revanche, si je le reconnais, lui est incapable de m'identifier. L'examen de tout ce que j'ai laissé, boîte, bougies ne laisse aucun indice, le seul nouvel élément dont il dispose c'est le sac de courses, mais à part savoir que je suis allé au moins une fois dans cette grande surface, c'est le seul indice dont il dispose. Tous les indics ont été consultés, le braqueur ne fait pas partie du milieu, personne ne le connaît et il travaille en solo ; aucun complice connu et étant donné le montant des vols, il n'a pas besoin d'un professionnel pour blanchir son butin. C'est le vide total et le lieutenant est obligé de reconnaître que durant sa longue carrière, il sera bientôt à la retraite, il n'a jamais eu un dossier comme celui-ci, il y a toujours une piste ou un indice, mais dans ce cas, rien.
Le soir, je regarde la télévision, il y a un reportage sur le braqueur aux explosifs, une liste de mes exploits avec une interview des directeurs d'agence et du personnel, l'officier du génie à la retraite est également intervenu, très sûr de lui, il explique que mon montage est très enfantin et que n'importe qui peut reconnaître la supercherie. Le reportage est suivi par un débat avec de nombreux spécialistes, tous d'accord pour affirmer que je suis un ancien militaire, sans doute parachutiste ou troupe d'élites, parfaitement formé à l'usage des explosifs et que ma période militaire achevée, j'ai très certainement travaillé dans une banque pour en connaître toutes les habitudes et les consignes données aux directeurs. À la fin de l'émission, je vais me coucher, si les policiers suivent les conseils de ces spécialistes, je ne suis pas près de dormir en prison. Je dors comme un bébé.