« Vous êtes vraiment sûres de ça ? » ai-je demandé à mes amies qui étaient sur l'autre ligne.
« Qu'est-ce que tu racontes, Gian ? C'est maintenant que tu veux renoncer ? » m'a réprimandée Ele, la plus impatiente d'entre nous. C'est aussi elle qui a le sang le plus chaud.
On dirait toujours qu'elle a un combat à mener !
« Qu'est-ce qu'il y a ? Où est-ce que tu vas, Gian ? Pourquoi tu ne nous as pas emmenées ? » a demandé Made, confuse. Parmi nous toutes, c'est elle qui comprend le plus lentement. Elle a la comprenette difficile, comme on dit.
« Tu sais, Made, un jour, je vais vraiment t'aider à nettoyer les vis qui te servent de cerveau pour qu'il fonctionne correctement ! » s'est plainte Cali la plus piquante de nous toutes, mais souvent la plus blagueuse.
« Vraiment ?! » a répondu Made, tout excitée. « Qu'est-ce qu'il faut acheter pour ça ? Comme du savon ? Je vais acheter du savon qui mousse bien, pour que ce soit bien propre ! Et puis j'achèterai aussi de l'adoucissant pour que ça sente bon. Quoi d'autre encore ? Je sais ! Il faut aussi une brosse, pas vrai ? Comme pour faire la lessive, quelque chose comme ça. Yey ! J'ai hâte ! »
Je me contentais de secouer la tête en écoutant ce qu'elle racontait.
« Je ne sais pas quoi faire de toi ! Je vais vraiment perdre la tête si c'est à toi que je parle ! » s'est plainte Cali, agacée.
« Eh ben, ce sera encore plus amusant ! Quand tu auras fini de nettoyer le mien, c'est le tien que je nettoierai à mon tour. Yehey ! J'ai vraiment hâte, maintenant ! Je vous laisse, les filles. Je vais acheter du savon ! » a-t-elle lancé, tout enjouée, avant de partir.
« Vas-y, d'accord. Va directement au marché de Divisoria. Achète-toi un cerveau ! » a renchéri Ele.
« Il y en a là-bas ? Je croyais que c'était au marché public. Un cerveau de quoi ? Poulet, porc, carabao, ou poisson ? » a-t-elle demandé, confuse.
« Un cerveau de cafard, ma belle, » a répondu Kylie - la fille qui est toujours accro à ses réseaux sociaux.
« D'accord, je demanderai à Aling Marites s'ils en ont. Bye ! » (Salut !) a-t-elle lancé, joyeuse.
Elle est vraiment à étrangler, je le jure.
« J'ai soudainement mal à la tête, là. My god ! » (Mon Dieu !) s'est plainte Kylie.
« Hello ! (Allô !) Je suis encore là, moi ! » ai-je rappelé. J'avais déjà mal au bras à force de tenir le téléphone contre mon oreille. Et puis leurs voix étaient tellement fortes que ça me perçait les tympans. Je devais éloigner le téléphone de mon oreille de peur d'abîmer mes tympans à cause d'elles. « Alors ? Vous allez continuer à parler entre vous ? Je suis déjà bien assez gênée, ici. »
Je me trouvais en effet devant cette grande entreprise. Les employés me regardaient déjà. Pourquoi avais-je accepté une pareille bêtise ?
« Tu fais ta timide, là ? Il n'y a plus moyen de reculer. Allez, entre, maintenant, » a sermonné Ele depuis l'autre ligne.
« C'est vraiment obligé, ça ? » ai-je demandé pour être sûre. Et si ce n'était qu'une blague ? Et moi, je me serais laissée avoir.
« Est-ce que j'ai l'air d'un clown, hein ?! » Cette fois, Ele avait vraiment perdu patience.
« Go, Gian ! (Vas-y, Gian !) Fais de ton mieux, d'accord ? Suis tout ce qu'on t'a dit. Crois-moi. N'oublie pas de onduler des hanches ! Et la démarche de mannequin que je t'ai apprise. Et n'oublie pas de flirter un peu en le faisant. Je te le dis, tu seras prise tout de suite ! » m'a assurée Cali avec conviction.
« T'as intérêt à ce que ça marche, toi. Sinon, gare à toi si je me retrouve dans le pétrin, » ai-je insisté. Il ne fallait pas que je me ridiculise.
« C'est sûr, ça ! Tu me prends pour qui ? C'est mon rayon, ça. C'est ce que les hommes aiment, de nos jours ! » a-t-elle encore assuré.
« Oh, d'accord »
« Good luck ! Bye ! » (Bonne chance ! Salut !) ont-elles dit en chœur. Puis elles ont raccroché.
J'ai poussé un soupir en contemplant la façade de cette grande entreprise.
« Javier Construction Engineering Corporation. »
J'ai lu à voix basse le nom de l'entreprise - la première chose que l'on remarque quand on pose les yeux dessus.
J'ai d'abord lissé le chemisier en dentelle florale que je portais, assorti à une jupe droite moutarde à rabat ceinturé. C'est Cali elle-même qui avait choisi cette tenue. Parmi nous, c'est elle la fashionista. Moi, je ne suis pas douée pour choisir mes vêtements, et je n'aime pas vraiment ce genre de tenues. Elles me disent toujours que je m'habille comme une vieille fille.
J'ai l'habitude d'être couverte de la tête aux pieds. Je ne suis pas à l'aise dans les vêtements qui exposent trop mon corps. Même maintenant, je ne suis pas à l'aise dans cette tenue. Surtout quand des gens passent autour de moi et me dévorent des yeux, à la façon dont ils me regardent.
Quand j'ai estimé que j'étais présentable, j'ai esquissé un sourire dans le vide et j'ai commencé à monter les marches. Il y en avait sept avant d'atteindre l'entrée principale de l'entreprise.
« Hi, Miss ! » (Bonjour, Mademoiselle !) m'a saluée le gardien.
« Euh...bonjour monsieur l'agent l'ai-je salué à mon tour, timidement.
« Qu'est-ce qui vous amène, Mademoiselle ? » a-t-il demandé calmement.
« Ah... Haha. Je viens postuler pour un poste de secrétaire. Voici mon CV. » Je lui ai tendu le CV que Kylie avait fait. Mais il a hoché la tête et m'a simplement souri.
« Ah, d'accord, Mademoiselle. Montez au onzième étage. Il n'y a qu'une seule pièce là-haut. Justement, Monsieur s'y trouve en ce moment. »
« D'accord. Merci, » ai-je répondu, toujours aussi timide.
« De rien, Mademoiselle. Faites juste attention à la façon dont vous parlez à Sir Javier. J'ai l'impression qu'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, » m'a-t-il prévenue.
« Franchement ! » me suis-je plainte immédiatement. « Vous me faites peur, là ! »
Il a ri.
« Je ne fais que dire la vérité, Mademoiselle. »
Je me grattais le front en quittant Manong, cherchant l'ascenseur. Quand je l'ai trouvé, j'ai appuyé sur le bouton et j'ai attendu que les portes s'ouvrent. Quand elles se sont ouvertes, je suis tombée sur un homme en tenue formelle et la fille de l'ascenseur.
Je suis entrée silencieusement.
« Eleventh floor. » (Onzième étage.)
« Au onzième étage, Mademoiselle, » ai-je dit à la fille de l'ascenseur pour lui indiquer l'étage où j'allais. L'homme avait parlé en même temps que moi.
Lui aussi, il postulait peut-être ? J'espère qu'il ne sera pas pris. Il faut que ce soit moi.
J'ai remarqué que l'homme tournait la tête vers moi, les sourcils froncés.
« Who authorized you to go to the eleventh floor ? » (Qui vous a autorisée à monter au onzième étage ?) a-t-il demandé durement.
Ce type se la jouait anglais, en plus ! Est-ce qu'il faut vraiment être bon en anglais, ici ? Ça craint ! Je risque de ne pas être prise. Je suis nulle en anglais, en plus.
« Il faut une autorisation parentale pour y aller ? On ne m'a pas informée, moi, » ai-je répliqué en me grattant de nouveau la tête.
Dans ce cas, je dirais que je n'ai plus de parents, donc je n'ai pas d'autorisation parentale à présenter. De toute façon, c'est la vérité. Je n'ai plus de parents.
« What ?! I said, who the hell told you that you could go there ? » (Quoi ?! J'ai dit, qui diable vous a dit que vous pouviez aller là-haut ?) a-t-il répété, visiblement déconcerté par ma réponse.
« Eh ben, vous aussi, vous allez là-haut. Qui vous a dit à vous que vous pouviez y aller, comme ça je pourrais demander la permission moi aussi ? »
« It's my own decision ! » (C'est ma propre décision !) a-t-il répondu, agacé.
« Eh ben voilà. Je fais pareil, alors. C'est ma propre décision d'y aller. Héhé. Alors ? Ça vous va ? »
« You can't ! » (Vous ne pouvez pas !) a-t-il objecté, le ton bref mais autoritaire.
« Wow, d'accord. Pour quoi faire ? Pour que vous soyez le seul à pouvoir postuler et que vous soyez pris comme secrétaire ? Imbécile ! »
Je n'avais plus pu me contenir. Pour qui il se prenait, ce chanceux ? Pas question que je le laisse faire !
La fille de l'ascenseur m'a regardée, choquée. La mâchoire lui en est tombée. Qu'est-ce qui lui arrivait, à celle-là ?
« Mademoiselle, » l'ai-je appelée. « Votre bouche est grande ouverte. Refermez-la. Je sais bien que je suis jolie. Mais vous risquez de baver. Ou bien une mouche pourrait entrer » j'ai levé les yeux vers l'homme « Euh, une mouche, donc. Une mouche pourrait entrer, alors refermez-la, héhé ! »
J'ai donné cette explication en riant. Ses yeux se sont encore écarquillés, mais elle m'a obéi en refermant la bouche.
Elle m'a fixée encore quelques instants avant de détourner le regard et de secouer légèrement la tête. Elle devait être jalouse parce que je suis plus jolie et plus blanche qu'elle. Suis-je vraiment si parfaite pour susciter la jalousie ?
« What did you say ? » (Qu'avez-vous dit ?) a soudain demandé l'homme.
« C'est à Mademoiselle que je parlais. Restez tranquille ! »
Cette fois, je l'avais vraiment rembarré. Il se mêlait trop de ce qui ne le regardait pas. Il pouvait remercier le ciel d'être beau. Mais il restait quand même éliminatoire pour moi. Quel sale caractère !
Dès que l'ascenseur s'est ouvert, je suis sortie rapidement. J'ai entendu la fille de l'ascenseur m'appeler, mais je ne l'ai pas écoutée. Je suis sortie sans me retourner et je me suis retrouvée devant l'unique pièce, avec l'inscription sur le mur : « Office of Zayne Andrius Javier » (Bureau de Zayne Andrius Javier). J'allais frapper quand j'ai remarqué que l'homme de l'ascenseur, cet arrogant , se tenait à côté de moi.
J'ai frappé trois fois, mais la porte ne s'ouvrait toujours pas. J'attendais depuis quelques secondes, mais toujours rien.
« Si vous restez planté là à me regarder, vous n'êtes vraiment bon à rien ! » ai-je reproché à l'homme. Il ne faisait que me fixer, les bras croisés sur la poitrine. « Frappez donc, vous, pour contribuer un peu à l'économie ! » ai-je déblatéré, avant de lever les yeux au ciel.
« Keep rolling your eyes, » (Continuez à lever les yeux au ciel,) a-t-il dit tout en cherchant quelque chose dans la poche de son sac. Après avoir fouillé quelques secondes, il en a sorti une carte. « Maybe you'll find your brain back there. » (Peut-être que vous retrouverez votre cerveau là-bas.) a-t-il ajouté en passant la carte près de la porte, qui s'est alors ouverte automatiquement. Il est entré sans plus attendre.
Je suis restée bouche bée.
« Wait... What ?! » (Attendez... Quoi ?!) ai-je murmuré pour moi-même. « C'est vrai, ça ? Ce ne serait pas... » J'ai regardé de nouveau le nom inscrit sur le mur. « C'est lui, Zayne ! »
Je me suis frappé le front en réalisant ma stupidité de la journée.
« C'était lui, Zayne, Gian ! Tu es vraiment bête, ma pauvre fille. Bon sang ! Qu'est-ce que je vais faire, maintenant ? Qu'est-ce que je vais faire ? C'est sûr, il ne va pas m'embaucher. Et si je lui demandais pardon ? Aishh ! Tu es vraiment stupide, Gian. Tellement stupide ! »
J'ai d'abord dégluti avant de me redresser et de me forcer à entrer.
J'avais besoin de ce travail. Advienne que pourra !
« Hi, Sir... » (Bonjour, Monsieur...) l'ai-je salué en entrant, la voix balbutiante. Mes genoux tremblaient de peur et de honte. Lui, il était assis, jouant distraitement avec un stylo entre ses doigts. Les sourcils froncés, il me fixait droit dans les yeux. Il s'attendait visiblement à ce que j'entre, malgré tout ce que j'avais dit.
« Tell me about yourself ? » (Parlez-moi de vous ?)
J'ai été surprise qu'il pose la question si vite. Il ne m'avait même pas saluée. Enfin, quel sens aurait eu un salut après l'impolitesse que je lui avais déjà montrée ? Du coup, je n'avais même pas compris ce qu'il avait dit.
« P-Pardon ? » ai-je demandé en bégayant.
« I only repeat my questions once. » (Je ne répète mes questions qu'une seule fois.) a-t-il répondu sévèrement, ce qui m'a rendue encore plus nerveuse. « Tell me about yourself. » (Parlez-moi de vous.)
D'après ce que Cali m'avait dit, je devais répondre tout de suite. Mais je devais m'assurer que ma façon de répondre ait de l'impact. Quelque chose de séducteur. Alors, je me suis approchée lentement de son bureau, en ondulant légèrement des hanches.
Il fallait que je marche comme un mannequin, disait-elle. Franchement, Cali ! Si ça ne marche pas, je te rase vraiment le crâne !
Son bureau était un peu haut, mais comme je suis grande et que je portais des talons hauts, je me suis forcée à m'asseoir dessus. J'ai même légèrement levé une jambe pour la croiser sur l'autre. J'ai repoussé mes cheveux sur mon épaule droite pour exposer la partie gauche de mon cou. J'ai fait glisser doucement mes doigts le long de mon cou tout en feignant de regarder en l'air, puis j'ai laissé ma main descendre lentement, du cou à l'épaule, le long du bras, jusqu'à atteindre ma jambe.
Je ne savais pas si ce que je faisais était correct, mais je ne faisais que suivre les instructions de Cali. Pourvu que ça marche !
Quand je l'ai regardé, j'ai souri brièvement, puis je me suis légèrement mordu la lèvre inférieure, tout en le fixant du regard.
« I'm Gianna Amelia Denise Belarde. You can call me Gian. I can do multitasking. I can do any job .» (Je m'appelle Gianna Amelia Denise Belarde. Vous pouvez m'appeler Gian. Je peux faire du multitâche. Je peux faire n'importe quel travail.) ai-je commencé pour me présenter.
Je ne comprenais pas ce que Cali m'avait fait apprendre. Mais elle disait que c'était efficace.
J'ai remarqué qu'il semblait soudainement mal à l'aise. Il s'est redressé sur son siège, lui qui, tout à l'heure, avait l'air totalement blasé. Maintenant, il paraissait soudainement revigoré et plein d'entrain.
Il s'est même essuyé le front du revers de la main, car il s'était mis à transpirer d'un coup. C'était étrange, parce qu'il faisait plutôt froid à l'intérieur de son bureau.
« I'm at your service, moanday, tongueday, wetday, thirstday, freakday, sexday, and suckday. » (Je suis à votre service, moanday, tongueday, wetday, thirstday, freakday, sexday, and suckday.)
Après avoir dit cela, je me suis de nouveau mordu la lèvre inférieure. J'étais étonnée, parce que Cali m'avait dit que la dernière phrase était une blague. Mais au lieu de rire, Zayne semblait encore plus mal à l'aise. J'ai remarqué qu'il avait dégluti plusieurs fois.
Je le savais, que ça ne marcherait pas ! Ça craint ! Il risque d'être encore plus en colère et de me chasser d'ici. Cali m'avait pourtant dit que cette blague marcherait. Apparemment, Zayne l'avait trouvée ringarde !
Je suis descendue du bureau et suis restée debout, l'air innocent, sur le côté. Je l'ai observé déglutir plusieurs fois avant de me pointer du doigt.
« You can leave your resume here on the table. » (Vous pouvez laisser votre CV ici sur la table.) a-t-il déclaré en bégayant.
Qu'est-ce qui lui était arrivé ? Pourquoi s'était-il mis à bégayer ?
Je me suis approchée doucement et j'ai suivi son ordre. Qu'allait-il en faire ? Allait-il déchirer mon CV devant moi ? Ou pire, le brûler ? Waaah ! Pourvu que non !
« Now, leave. » (Maintenant, partez.) a-t-il ordonné calmement. J'ai hoché la tête rapidement et me suis dirigée vers la porte.
Je m'étais déjà résignée à ne pas être prise.
« You will start tomorrow. Be ready, Gian. » (Vous commencerez demain. Soyez prête, Gian.)
Je me suis arrêtée quand il a repris la parole. Surprise, je me suis retournée vers lui.
C'était vrai ? Je pensais qu'il ne m'embaucherait pas. La technique de Cali était vraiment efficace !
« Please, leave ! » (S'il vous plaît, partez !)
Il m'a presque crié dessus. Alors je me suis dépêchée de sortir avant qu'il ne change d'avis.
En rentrant à la maison après cette entreprise, j'ai trouvé les quatre autres dans le salon. Ils se sont arrêtés de regarder leur émission et leur attention s'est tournée vers moi dès que j'ai commencé à marcher vers eux.
« Tu es enfin là ! » m'a saluée Cali avec excitation. Moi, épuisée, je me suis assise sur le canapé après avoir posé mes achats sur la table basse.
« Hein ? Pourquoi tu fais cette tête ? Tu n'as pas été prise ? » a demandé Kylie, inquiète.
« Elle a passé une audition pour quoi, au juste ? » a renchéri Made.
« De quelle audition tu parles ? » lui a demandé Kylie en retour.
« Ben, tu as dit qu'elle n'avait pas été prise. Elle a auditionné pour quoi ? Un concours d'affiches ? Un quiz ? Un concours d'orthographe ? Ou peut-être un concours de slogans ? Pourquoi tu ne m'as pas emmenée, Gian ? J'aurais bien voulu auditionner aussi ! » a-t-elle expliqué en boudant.
« T'es bête ou quoi, beh ? On n'a pas besoin d'audition pour ça ! » a rétorqué Kylie.
« Ah bon ? Pourquoi on participerait à un truc pareil ? On n'est même pas étudiantes. »
« Va donc parler à la télécommande que tu tiens, vous finirez peut-être par vous comprendre. »
Made a regardé la télécommande dans sa main et a éclaté de rire.
« HAHAHA ! Entre nous deux, c'est toi la plus bête finalement ! Pourquoi je parlerais à un truc qui ne sait même pas parler ! »
Kylie s'est contentée de se frapper le front. On voyait bien qu'elle perdait patience avec Made.
« Je croyais que ce que tu avais appris à Gian était efficace, Cali ? » a lancé Ele, un sourcil levé.
« Hein ? C'est peut-être toi qui n'as pas bien suivi mes conseils, Gian ? » m'a taquinée Cali.
« De quoi vous parlez ? » ai-je demandé, perplexe.
« La vérité, c'est... Tu n'as pas été prise, hein ? » a insisté Kylie. Les quatre avaient les yeux rivés sur moi. J'allais parler quand Made m'a devancée.
« Tu as auditionné où- »
Elle n'a pas pu finir sa phrase car Ele lui a plaqué la main sur la bouche. Made s'est contentée de se gratter la tête et de se taire. Elle avait peur d'Ele à cause de son caractère bien trempé - on aurait dit qu'elle avait toujours un ennemi quelque part.
« J'ai été prise, d'accord ? » ai-je avoué. Elles ont toutes soupiré de soulagement en entendant ça, mais ma réponse ne suffisait toujours pas à Cali.
« T'es sûre ? » a-t-elle demandé. J'ai hoché la tête, les yeux rivés au sol.
« Mais oui ! Je commence demain d'ailleurs. Et vous ne voyez pas mes achats ? Tu m'avais dit que si j'étais prise, je pourrais acheter des tenues à porter, » ai-je ajouté, l'esprit ailleurs. Elle a hoché la tête à ce que j'avais dit.
« Pourquoi tu fais cette tête, alors ? On dirait que tu n'es pas contente d'avoir réussi ? » a remarqué Kylie.
« J'ai juste quelque chose en tête. »
« Genre quoi ? » a demandé Ele, l'air blasée. Elle s'est allongée sur le canapé, les bras repliés en guise d'oreiller.
Je leur ai expliqué pourquoi j'étais comme ça. J'avais toujours du mal à croire que j'avais été prise. Alors que tout à l'heure, on aurait dit que Zayne voulait m'enterrer vivante. Et pourquoi s'était-il mis à transpirer d'un coup, à s'agiter, à avaler sa salive sans arrêt ?
Après mon récit, Cali s'est soudain plaqué la main sur la bouche. « Oh mon Dieu ! » a-t-elle crié, choquée, en se levant même. « Vraiment ? » a-t-elle insisté, alors j'ai hoché la tête.
« C'est un signe, ma belle ! » a-t-elle lâché avec un sourire espiègle.
« Quel signe ? » ai-je demandé, confuse.
---
« Moi, je sais ! » Nous avons toutes regardé Made qui venait de couper la parole. Elle a même levé la main comme si elle allait réciter une leçon. « C'est ça, non ? Euh... Verseau, poissons, scorpion, gémeaux, et balance. Moi je suis sagittaire. Et vous ? C'est quoi votre signe ? »
J'ai soupiré. Kylie s'est arraché les cheveux, Cali s'est couvert le visage avec un coussin, et Ele s'est massé les tempes.
« Je te lance un défi, Made ! » a dit Ele en se retenant.
« Yay ! J'adore ça ! Vas-y, je dois faire quoi ? » a-t-elle demandé, tout excitée.
« Tout à l'heure j'ai eu une crotte de nez, et je l'ai collée sur le mur là-haut, » a-t-elle dit en pointant le deuxième étage. « Tu dois la retrouver. Si tu la trouves, je te donne cent pesos. Alors ? Partante ? »
« D'accord ! Oui ! Je commence tout de suite, hein. »
Made est vite montée à l'étage. Cali et Kylie ont pouffé de rire.
« C'était quoi ce signe, au fait ? »
Une fois Made hors de vue, j'ai reposé la question à Cali. Je n'arrivais toujours pas à me l'ôter de la tête.
« Il se retient, ma belle. C'est comme ça les hommes quand ils se retiennent. Heureusement que tu es sortie de cette entreprise sans être toute désorganisée, » a-t-elle expliqué en riant.
« C'est quoi "désorganisée" ? » Je me sentais encore plus perdue face à ce qu'elle disait.
« Ce qu'elle veut dire... » cette fois, c'est Kylie qui a pris le relais pour expliquer. « C'est que tu as de la chance d'être sortie de cette entreprise sans t'être fait transpercer par un hot-dog en colère ! »
En entendant ça, Cali a éclaté de rire. Ele aussi, même si son sourire semblait forcé.
Quoi ? Je ne comprenais pas ce qu'il y avait de drôle dans ce qu'avait dit Kylie pour les faire rire ainsi. Il n'y avait rien de drôle là-dedans. En plus, je ne saisissais toujours pas ce qu'elles voulaient vraiment dire.
« Vous savez, je n'ai obtenu aucune réponse sensée de votre part, » ai-je avoué.
« Réveille-toi, ma fille ! On est déjà en 2021, mais ton cerveau, lui, est resté coincé en 2010, » a dit Cali en retenant son rire.
« T'as 20 ans, non ? » a demandé Kylie d'un ton affecté. Au lieu de répondre à sa question, je me suis contentée de froncer les sourcils. « Oh, mon Dieu ! Tu es beaucoup trop sage, Gian. Tu vas finir sainte à ce rythme, vas-y continue ! »
Je ne savais pas si elle essayait de me faire peur ou quoi.
« Tu sais, de temps en temps tu devrais laisser Cali t'apprendre deux ou trois choses. Le temps t'a un peu laissée derrière, » a-t-elle ajouté.
« On dirait qu'elle veut devenir vieille fille et rester fraîche et innocente, » a glissé Cali. Elles se sont même tapé dans la main toutes les deux. Je n'ai fait que secouer la tête devant elles. Vraiment, aucune de ces filles n'allait me donner une réponse sensée.
« Aïe. Vous ne m'avez été d'aucune aide, hein ! » me suis-je plainte en récupérant un à un mes sacs de courses sur la table basse.
« Ne rendez pas les choses trop difficiles pour Gian, » a coupé Ele. « Ce qu'elles veulent dire, Gian... » Je me suis arrêtée de prendre mes sacs en papier et j'ai attendu ce qu'Ele allait dire.
« Quoi ? »
« C'est une chance que tu sois rentrée à la maison sans boiter. »
En voilà encore une. Je pensais qu'elle allait enfin dire quelque chose de sensé. Agacée, j'ai attrapé tous mes sacs en papier d'un coup et je suis montée dans ma chambre. Qu'elles se débrouillent. Leurs propos ne faisaient que m'embrouiller davantage. Je les entendais encore rire tandis que je montais l'escalier.
« Gian ! Réveille-toi ! Tu as encore du travail aujourd'hui ! » Je me suis réveillée en sursaut en entendant Cali frapper fort à la porte de ma chambre, en plus de crier à tue-tête. Qui ne se réveillerait pas avec ça ?
8h50.
C'est ce que j'ai vu en allumant mon téléphone. Mes yeux se sont écarquillés et je me suis levée d'un bond. Je ne pouvais pas être en retard, mon Dieu. Ils allaient peut-être me renvoyer dès mon premier jour. Ça, c'était hors de question. Je ne voulais pas perdre ce pari.
« Gia- dépêche-toi un peu ! » allait encore crier Cali quand j'ai ouvert la porte.
« Voilà ! Je descends, non ? » ai-je répondu. Je suis descendue tout droit dans l'escalier.
« Dès ton premier jour tu vas déjà être en retard. Je vais t'étrangler, tiens, » a-t-elle continué de sermonner.
« Wow ! Ta tenue te va bien, Ele ! Ça change, dis donc. On dirait une vraie femme aujourd'hui. »
Mes yeux se sont écarquillés en voyant l'allure d'Ele ce jour-là. D'habitude, elle portait de grands t-shirts et des joggings amples. Mais là, elle était sexy. Sa beauté ressortait encore plus. C'était vraiment inhabituel.
« Donc tu es en train de dire que j'ai l'air d'un homme quand je ne suis pas habillée comme ça ? » a rétorqué Ele en bouclant les pointes de ses cheveux.
« Non. C'est bien pire que ça, » ai-je justifié. Elle m'a lancé un regard noir et a continué ce qu'elle faisait.
J'ai pris ma douche en vitesse. Je n'ai pris que quelques bouchées de mon petit-déjeuner. Avoir peur d'être en retard m'obligeait à me dépêcher.
Je suis arrivée à l'entreprise à 10h05. J'ai garé ma voiture en vitesse sur le parking et j'ai marché-couru pour entrer dans les bureaux.
« Bonjour, Monsieur le gardien ! » ai-je salué le gardien avec un grand sourire.
« Tiens donc ? C'est toi qui as postulé hier, non, Mademoiselle ? » m'a-t-il demandé, surpris. J'ai hoché la tête. « Tu as réussi, alors. Tant mieux si c'est le cas. »
« Votre patron est déjà là ? » ai-je demandé doucement.
« Depuis un moment déjà. Vers 9h30. Il m'a demandé si sa nouvelle secrétaire était arrivée. »
« Qu'est-ce que vous lui avez répondu ? » Le pauvre monsieur semblait se sentir sur le grill avec toutes mes questions.
« J'ai dit que non, pas encore. Et je ne savais même pas que c'était toi que Monsieur voulait dire, » a-t-il expliqué. Je me suis contentée de lui sourire et de prendre congé.
J'étais nerveuse dans l'ascenseur. La liftière m'a aussi reconnue car elle n'arrivait pas à détacher son regard de moi.
« Tu regardes quoi comme ça ? (When are you staring at?) » lui ai-je demandé d'un ton affecté. Oh, misère ! Elle pensait sûrement que je n'étais pas capable de devenir secrétaire. Ne me sous-estime pas, ma grande, je sais parler anglais moi aussi.
« C'est «what» pas «when ! » a-t-elle corrigé. Moi qui pensais avoir dit juste. « Tu veux faire ton anglaise, et tu te trompes en plus ! »
« Duh ! Qui t'a dit que je n'étais pas douée en anglais ? (Duh! Where told you I'm not good in english?) J'ai utilisé "when" exprès pour voir si toi aussi tu savais parler anglais. Bon, au moins, tu en sais un peu, » ai-je justifié.
« C'est quoi "where told you" ? C'est "who", pas "where". Allez, sors d'ici. Tu vas finir par me faire perdre patience ! » s'est-elle plainte en me poussant presque dehors.
« Ça va, je sors ! » ai-je répondu, agacée. Pourquoi étais-je si nulle en anglais ? Je confondais toujours what, where, why, when et who. « La prochaine fois que je reviens ici, j'apporterai une bombe pour te faire exploser là-dedans ! » lui ai-je crié en sortant.
Je me suis doucement approchée de la porte du bureau de Zayne. J'ai même collé mon oreille contre la porte pour écouter ce qui se passait à l'intérieur. Peut-être qu'il parlait à quelqu'un, ou peut-être qu'il était en train d'avertir le gardien de ne plus me laisser entrer parce que j'étais en retard. Désolée, mais tu es déjà...
« Tu dois être dans l'entreprise avant dix heures. Tu dois arriver plus tôt que moi, Mademoiselle Belarde ! (You must be in the company before ten o'clock. You should be earlier than me, Ms. Belarde!) »