On savait très bien tous les deux que c'était une idée complètement idiote. C'était tellement évident qu'on aurait dû l'éviter. Franchement, être aussi bête devrait être interdit par la loi.
Téléphoner en conduisant, tout le monde sait que c'est une mauvaise idée, on nous le dit assez souvent. Mais malgré tout, c'était notre routine, à David et moi. On le faisait depuis trois ans, sans se poser de questions. À chaque fois que l'un de nous prenait la route, on sortait notre téléphone. Bien sûr, on utilisait le mode Bluetooth pour papoter de tout et de rien : la météo, ce qu'on allait manger au prochain repas, un film qu'il fallait absolument voir, les vacances à planifier. Ce matin-là, je préparais une tarte aux noix de pécan caramélisées pendant que David était parti en voiture. Il n'avait même pas été cinq minutes sur la route qu'on était déjà en train de se parler. Ce n'était pas bien, mais c'était plus fort que nous, on ne pouvait pas s'en empêcher. Cette habitude qui nous a tenu pendant trois ans nous a finalement détruits.
Avec David, notre relation était unique. On passait beaucoup de temps en silence, mais ce silence signifiait tout pour nous. Un simple regard suffisait pour qu'on se comprenne, on n'avait pas besoin de mots pour être heureux ensemble. On s'était habitués à entendre la respiration de l'autre, alors quand l'un de nous partait, ce silence devenait insupportable. C'est comme ça que nos appels en voiture ont commencé, pour combler ce vide. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire. Comment avons-nous pu être aussi stupides ?
J'ai toujours vécu à Strasbourg, de ma naissance à mes 27 ans. Une grande partie de ma vie s'est passée en Alsace, entourée de différentes langues, dégustant des tartes flambées entre amis sur les terrasses, buvant de la bière, et fièrement affirmant qu'on n'était ni Français ni Allemands, mais Alsaciens. Mon père parlait avec l'accent typique de la région, un accent fort et traînant sur les syllabes. Ma mère, elle, n'était pas d'Alsace. Avec le temps, elle aurait pu adopter l'accent local, mais elle a gardé son parler parisien. Parfois, on avait du mal à les comprendre quand ils se lançaient dans des discussions animées après avoir bu un peu trop. L'amour entre mes parents a toujours été fort, et j'ai toujours espéré vivre un amour aussi profond avec quelqu'un. Je pensais naïvement que nos silences nous rapprocheraient, tout comme les différences d'accents ont rapproché mes parents.
J'ai fait mes études à Metz parce que j'avais besoin de changer d'air. L'Alsace, c'était bien, mais je voulais voir si l'herbe était plus verte ailleurs. Après des années à voyager à travers la France, à faire des stages et des formations partout dans le pays, et à voyager à l'étranger avec mes amis, je suis retournée à Strasbourg, là où tout a commencé. Avec mon diplôme en poche et un poste de prof de lettres, j'étais pleine d'espoir pour l'avenir. Mon petit appartement avec vue sur la cathédrale semblait parfait pour démarrer ma nouvelle relation avec David, rencontré un soir dans un bar. On a vite emménagé ensemble. Lui, commercial, était souvent en déplacement. Ma vie est devenue une attente perpétuelle : attendre ses appels, attendre son retour, attendre le moindre signe de sa part. Je ne pouvais pas lui en vouloir, c'était son travail, moi c'était la littérature, lui c'était les affaires. Il n'était jamais là, et je vivais comme une célibataire, mais une célibataire privée de liberté. Dans chacune de mes actions, je me sentais seule, mais dans mon cœur et mon esprit, nous étions deux. Pendant mes cours, mon esprit vagabondait, je me demandais toujours s'il allait bien. Son absence était comme un poids qui m'empêchait de vivre pleinement. Il était devenu ma raison de vivre, même si c'est un peu cliché. Je me disais que mon premier grand amour serait peut-être le bon.
C'était une idée idiote, et on le savait. David m'appelait souvent tard le soir. Et moi, amoureuse dévouée, j'attendais patiemment son coup de fil, quitte à sacrifier mon sommeil. C'était volontaire, je préférais manquer de sommeil plutôt que de rater son appel. Cette habitude me comblait de bonheur quand le téléphone sonnait enfin, même si elle me détruisait peu à peu. Le manque de sommeil est vite devenu un problème, mais je le cachais en buvant beaucoup de café. Je me disais que je pourrais rattraper mon sommeil quand David serait de retour.
On s'aimait, mais on ne parlait jamais d'avenir. Pas de mariage, pas d'enfants, aucun projet commun. Rien de tout ça, ça avait le don de l'énerver. Alors pour le peu de temps qu'on passait ensemble, je préférais éviter les sujets qui fâchent et profiter des moments légers. Ou bien, on laissait le silence parler pour nous, seul le bruit de nos respirations rompait le calme de notre appartement. Notre vie était banale, simple, sans complications. Je dormais parfois sur le canapé quand il ronflait trop fort, sans rien dire le matin suivant. Pas la peine de déclencher une dispute, on se voyait déjà si peu. David était constamment fatigué, le moindre bruit l'agaçait, c'était presque maladif. Une porte qui claquait, une assiette qui se cassait, la pluie qui frappait contre les fenêtres, moi qui me cognais l'orteil dans un meuble. Tout l'irritait, et il fallait être très prudent pour ne pas le déranger. C'était une vie sans folie, qui aurait pu sembler idéale pour certains, mais ennuyeuse pour tant d'autres. Et pourtant, on était heureux comme ça.
Notre quotidien se résumait à quelques sorties au resto de temps en temps, et quelques petites disputes sur le choix du film à voir au cinéma. Finalement, je finissais toujours par céder, ce qui simplifiait pas mal les choses. Cependant, il était hors de question que je cède sur les repas en famille. Pour rien au monde je n'acceptais qu'il n'y participe pas, et bien malgré lui, c'était toujours lui qui finissait par se plier. David n'avait plus de famille, et c'était vraiment triste. Personne à voir, personne à appeler. Aucun Noël ni anniversaire à célébrer de son côté. Alors, je me sentais obligée de l'intégrer autant que possible dans ma famille, et je le faisais de bon cœur. Mes parents l'adoraient, et je me disais que s'il ne voulait pas d'enfants, c'était peut-être parce qu'il n'avait jamais connu la chaleur d'un foyer heureux.
C'était vraiment une idée bête, et on en était tous les deux conscients. Quand on conduit, on ne téléphone pas, on reste concentré et on garde les yeux sur la route. C'est une règle simple, non ? Pourtant, comme dans toute histoire qui finit mal, David faisait toujours le contraire de ce qui était raisonnable. Et moi, folle d'amour et un peu naïve, je l'ai suivi sur cette pente glissante. L'avantage de discuter par téléphone, c'était que je ne voyais pas son air agacé quand je lui parlais de choses qui me touchaient profondément. Il faut dire que j'ai toujours été une grande rêveuse, tout m'émerveille. Que ce soit un coucher de soleil spectaculaire ou un film d'amour tragique, le vent qui joue avec les carillons de la voisine, ou l'odeur de la terre après la pluie. Ces petites choses simples me transportaient, mais David préférait ne pas réagir à mes élans émotionnels. Alors, je transformais mes émotions en poèmes, des petits textes que je gardais bien cachés dans un tiroir. David n'a jamais su que j'écrivais, tout comme il ne me parlait jamais des contrats qu'il signait lors de ses déplacements.
Lors de son dernier déplacement, celui qui allait aussi être le dernier de sa vie, il était à Toulouse. Un matin où je savais qu'il ne rentrerait pas avant plusieurs jours, je me suis levée à six heures avec une envie folle de cuisiner. Je me suis donc mise à préparer une tarte aux noix de pécans caramélisées. Juste au moment où j'ai mis la tarte au four, mon téléphone a sonné. J'avais trente minutes devant moi avant que le minuteur ne sonne. C'était le 1er juillet 2018, le soleil se levait à peine, et la journée s'annonçait déjà chaude.
C'était vraiment une idée stupide, et on en était tous les deux conscients. Quand mon téléphone a sonné, j'ai décroché, toute joyeuse, et je lui ai dit que je venais de faire une tarte. Ça l'a fait rire, pourquoi faire une tarte à six heures du matin ? Je lui ai répondu que j'allais voir mes parents dans l'après-midi, et que j'apporterais la tarte avec moi. Il me prenait souvent pour une folle, et cette histoire de tarte ne faisait pas exception.
Et puis, je l'ai entendu, ce bruit qui allait me hanter pour le reste de ma vie. Ce son violent qui m'a fait mal aux oreilles et qui les a fait saigner pendant plusieurs jours. Le choc de l'accident, le bruit métallique de l'impact entre la voiture de David et un autre véhicule. Ensuite, les vitres ont volé en éclats, et le souffle de David s'est coupé, il n'avait pas eu le temps de réagir. Puis, plus rien. Le silence. Je me souviens avoir crié, l'avoir appelé désespérément, sans obtenir la moindre réponse. Au loin, le son des sirènes approchait, mais bien trop lentement. Bien trop lentement.
Il était déjà trop tard.
C'était vraiment une idée stupide, et on en était tous les deux conscients. Ce 1er juillet 2018, ces derniers mots échangés, complètement dérisoires face à l'horreur qui allait suivre, allaient me hanter. Encore maintenant, je peux me souvenir de sa voix moqueuse qui me disait :
« Lorelle, tu devrais voir un psy. Ce n'est pas normal d'avoir la phobie des libellules. »
Dans notre vie parfaite, un grain de sable venait de gripper la machine.
Ma vie a été mise en pause à cet instant précis. Le bruit de l'accident est resté gravé dans ma mémoire, marquant le début de ma lente descente aux enfers. Du moins, c'est ce que j'ai ressenti. J'ai voulu crier son nom, mais aucun son n'est sorti de ma bouche, seulement une respiration haletante et coupée. C'était comme si David avait pris mon dernier souffle pour survivre. On était en train de mourir tous les deux, ensemble, sans l'avoir vu venir. J'ai essayé de capter un bruit, un son, quelque chose qui m'aurait indiqué que David allait bien.
Mes oreilles saignaient, le téléphone était déjà bien taché, mais je m'en fichais. Je voulais entendre quelque chose, peut-être un simple avertissement, un signe que ce n'était qu'une fausse alerte, une mise en garde nous rappelant de ne jamais téléphoner au volant. Comme une sorte de leçon à laquelle on aurait répondu « promis, on a compris, on ne recommencera plus, rendez-moi juste l'amour de ma vie, s'il vous plaît. » Mais la réalité était bien différente. Aucun bruit ne provenait de l'autre côté du fil, il n'y avait plus rien. Mon esprit s'accrochait désespérément à l'espoir, mais il n'y en avait pas.
Puis, au loin, j'entendis les sirènes, peut-être des pompiers ou de la police, je ne savais pas. Le son, d'abord lointain, devint de plus en plus fort et proche. Un mince espoir m'envahit, mais mon esprit savait déjà ce qui se passait. Attendre n'avait aucun sens, un sermon résonnait dans ma tête, une punition accompagnée d'un goût de sang qui remplissait ma bouche, comme si j'étais en train de mourir. Le souffle me manqua, je ne pouvais plus respirer. Mon corps me lâchait, tout en moi se déconnectait. J'étais sur le point de mourir, mon cœur s'était brisé en mille morceaux. L'angoisse me submergeait, le sang se glaçait dans mes veines. Mon corps semblait prêt à s'effondrer aussi. C'était comme si mon organisme entier en avait fini avec la vie. Un violent frisson me traversa, un avertissement que mon tour approchait. Comme si ce frisson pouvait me tuer, et j'en étais certaine.
J'étais là, figée, seule, devant la grande fenêtre de la cuisine qui donnait sur le parc. Si mon esprit n'avait pas été aussi embrumé, j'aurais pu admirer ce lever de soleil. La nuit était finie, mais mon esprit était resté dans l'obscurité. Il n'était que six heures du matin, l'herbe était encore humide, cela se voyait de la fenêtre. Le soleil ne tapait pas encore en ce début d'été, le moment parfait pour profiter de la journée, en temps normal. Mais là, seule devant la grande fenêtre de la cuisine, je n'arrivais pas à voir tout cela. J'étais figée, en train de mourir. Un temps pour sourire, un temps pour mourir.
Paradoxalement, une partie de moi refusait de céder aussi facilement. Les événements s'étaient précipités sans que je puisse les arrêter. Les souvenirs heureux refirent surface, à toute vitesse. Ma rencontre avec David, notre premier restaurant indien, notre premier feu d'artifice du 14 juillet, notre voyage au Danemark, la première fois que je l'ai présenté à ma famille, notre première nuit ensemble. Seule dans ma cuisine, je revis ces moments de bonheur, ceux qui m'avaient comblé de joie, ceux que je ne pourrais jamais oublier, même si je le voulais. Je revoyais le temps des sourires, une période que j'avais aimée sans en profiter assez. Toutes ces premières fois qui laissaient déjà présager qu'il y aurait une dernière fois.
Puis, ma vision se brouilla. En un instant, mon univers devint gris. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à voir le monde en gris. De la fenêtre, j'espérais qu'aucun enfant ne viendrait jouer dans le parc ce jour-là. Si je ne pouvais pas être heureuse, il n'y avait pas de raison que des enfants puissent l'être, en faisant du bruit. Ils n'avaient qu'à rester chez eux et me laisser en paix.
Soudain, une pluie fine s'abattit sur les fenêtres de l'appartement. Le ciel s'assombrit, le temps reflétait mon humeur. La fenêtre était ouverte, l'odeur de la pluie m'atteignit, mais elle n'eut aucun effet apaisant sur mon esprit. Ni consolation, ni mélancolie, rien. Les quelques touristes déjà présents sur le parvis de la cathédrale se pressèrent pour se mettre à l'abri, ce n'était pas le jour pour faire des photos de Strasbourg sous le soleil. J'espérais qu'il pleuve toute la journée, voire tous les jours suivants. Métaphoriquement, cette pluie, venue de nulle part, brisa ce qui restait de mon âme. Une transition définitive, marquant la fin du temps des sourires, plongeant mon âme dans le temps pour mourir. Un temps de souffrance, de désespoir et de culpabilité frappait à la fenêtre de ma cuisine. C'était horrible de penser que je ne pourrais peut-être plus jamais vivre.
Seule dans la cuisine, je restais figée entre ces deux temps. Vivante en apparence, mais morte à l'intérieur. Mon âme refusait d'accepter cette réalité tandis que les sirènes continuaient de hurler dans le téléphone. Le bruit de la pluie résonnait également dans le téléphone. Cette même pluie tombait sur la voiture de David, peut-être même sur son corps. Moi, j'étais à l'abri, au sec. David, lui, était dehors, dans une voiture probablement en mille morceaux, sans protection contre cette pluie de plus en plus forte. J'ai attendu longtemps, sans bouger, comme morte. Puis, je l'ai entendue. Cette voix qui m'a tirée de ma stupeur, me ramenant un instant à la réalité. Une voix que je n'oublierai jamais.
À travers le combiné, une voix se fit entendre. Ce n'était pas celle de David, même si j'aurais voulu y croire. Non, c'était un autre homme, sa voix me paraissait étrangère, dénuée du ton chaleureux auquel j'étais habituée.
- Allô ? entendis-je l'homme dire, est-ce qu'il y a quelqu'un ? Je vous entends respirer. Pourriez-vous me dire qui vous êtes ?
Quel menteur, comme si j'étais en train de respirer. Le souffle me manquait cruellement, et je n'avais aucune force pour répondre, ni même pour prononcer mon propre nom. Mais cet homme ne lâchait pas prise :
- S'il vous plaît, répondez-moi. J'ai besoin de savoir qui vous êtes.
Rassemblant ce qui me restait de volonté, j'ai fini par répondre :
- Oui, oui, je suis là.
- Êtes-vous sa femme ? Madame, s'il vous plaît, identifiez-vous. C'est très sérieux ici, cet homme est décédé. Si vous êtes de la famille, vous devez venir à l'hôpital tout de suite.
Et alors que la pluie frappait la fenêtre de la cuisine, cet homme venait de sceller mes derniers espoirs, les anéantissant à jamais. Il avait prononcé à haute voix ce que je redoutais au plus profond de moi. Il venait de m'envoyer sans retour possible dans un monde de souffrance. David était mort, sans la moindre chance de revenir. Il avait quitté ce monde, me laissant seule, abandonnée à une douleur insoutenable que je n'étais pas prête à affronter.
Depuis mon enfance, même si mon univers semblait idyllique, marqué par une enfance heureuse dans un foyer aimant, une phobie grandissait en moi, s'ancrant profondément avec le temps. Les enfants et les adultes ont souvent peur d'animaux comme les araignées, les insectes, les serpents, et parfois même des oiseaux, ces créatures dont les formes et mouvements peuvent sembler étranges. Pour d'autres, ce sont les poissons qui provoquent des frissons d'horreur. Peut-être parce qu'ils sont visqueux, ou avec leurs yeux globuleux. Les phobies, ces peurs irrationnelles, sont difficiles à expliquer, souvent incompréhensibles et inexplicables. Mais elles existent, comme ces petites créatures inoffensives qui, par malchance, se retrouvent à incarner des cauchemars.
Alors, quelle était ma peur à moi, Lorelle Diaz ? Quelle était cette terreur si intense qu'elle pouvait me pétrifier, me rendre incapable de bouger, me paralysant de terreur ? Nos esprits ont parfois des rejets irrationnels face à certaines choses, mais quelle était la mienne ?
Les phobies sont rarement avouables. Et j'ai toujours fait partie de ces gens qui n'osaient pas révéler la leur, par peur des moqueries. J'ai toujours ressenti une honte profonde liée à cette peur, c'était tellement irrationnel, tellement absurde. Il existe des choses bien plus terrifiantes dans ce monde, alors pourquoi avais-je hérité de cette phobie incontrôlable et irrémédiable... des libellules ? Cette peur si particulière m'a toujours empêché d'en parler librement, de crainte d'être tournée en dérision. C'est un peu comme si quelqu'un avait peur des moustiques.
Embêtant, certes, mais pas de quoi en faire une histoire. J'avais essayé d'expliquer que c'était à cause de leurs ailes. Quand j'étais enfant, je jouais dans la cour de récréation. Ma mère adorait m'attacher les cheveux, elle ne supportait pas les voir détachés. Ce jour-là, je courais, je riais, comme tous les enfants de mon âge. Puis, soudain, j'ai senti quelque chose s'accrocher dans ma queue de cheval. Quelque chose de gros qui battait des ailes frénétiquement. Ça bourdonnait dans mes oreilles, et j'ai commencé à hurler, agitant les bras pour essayer de chasser ce monstre logé dans mes cheveux. Une maîtresse a fini par me calmer et a retiré la bête de mes cheveux. Mais la panique avait déjà pris le dessus, mon souffle était court, et mon visage était écarlate. Quand elle me montra la créature, j'ai été envahie d'une terreur indescriptible. C'est ce jour-là que j'ai compris à quoi ressemblait une libellule et quel son terrifiant elle produisait avec ses ailes. Depuis cet incident, j'ai toujours été la cible de moqueries à cause de cette phobie, et David n'avait pas fait exception.
Je ne comptais pas lui en parler. J'espérais pouvoir garder ce secret pour moi à jamais. Mais c'était mal connaître David. Il voulait tout savoir, absolument tout, refusant que je garde le moindre secret pour moi. Pour lui, un secret était une trahison. Après de longues négociations, il m'a arraché la confession, m'obligeant à lui raconter cette histoire de la cour de récréation. Il voulait connaître chaque détail.
Je m'attendais à ce qu'il respecte sa promesse de ne pas se moquer. Mais sa réaction m'a profondément blessée. Il a éclaté de rire, une crise incontrôlable qui a duré plusieurs minutes. Je suis restée silencieuse, incrédule qu'il puisse ne pas tenir sa promesse. En lui confiant ma peur, je m'attendais à un minimum de respect. Alors, je suis restée figée, attendant qu'il cesse de rire. Mais, au lieu de s'excuser, il s'est énervé.
- Allez, Lorelle, fais pas la tête, je me moque pas de toi, dit-il.
- Ah non ? Et c'est quoi, ça, si ce n'est pas se moquer ? rétorquai-je.
- Faut pas exagérer, Lorelle. Tu vas pas faire une histoire pour si peu. Mais franchement, avoue, c'est pas normal d'avoir peur des libellules. Tes parents t'ont jamais emmenée voir un psy ? Sérieusement, si ma fille avait une peur aussi ridicule, je l'emmènerais direct consulter.
Ces mots ont résonné en moi, me blessant davantage. Non seulement il se moquait de ma phobie, déjà difficile à vivre, mais en plus, il parlait d'enfants...
- De quelle fille tu parles, David ? Toi qui dis ne pas vouloir d'enfants, comment comptes-tu amener quelqu'un chez un psy ?
Sans attendre sa réponse, je me suis éloignée, ignorant le regard abasourdi qu'il me lançait. Les larmes me montaient aux yeux, je me sentais tellement insignifiante et ridicule face à lui. Ce n'était pas tant son rire qui m'avait blessée, mais ses mots, son expression. David avait ce talent de parler avec ses yeux, il transmettait tout : la joie, la tristesse, le désir et, à cet instant précis, le jugement. C'était comme si, soudain, il me voyait différemment, comme une gamine naïve et insensée. Et cela se reflétait dans toutes ses remarques. Mon opinion n'avait jamais vraiment compté pour lui, il s'était toujours arrangé pour que je plie sous son propre jugement.
- T'es qu'une enfant qu'on a jetée trop tôt dans l'arène des adultes.
- Tu passes ton temps à prêcher des leçons de vie à tes élèves, mais toi-même, tu n'es pas un modèle.
- De toutes les femmes que j'ai connues, tu es la plus complexe et la plus immature.
Ces mots m'avaient profondément meurtrie. Ils avaient été prononcés dans des moments totalement inappropriés, comme lors d'un dîner en famille, par exemple. Mais dans ces instants-là, il trouvait toujours des alliés dans mes parents, qui semblaient tout d'un coup approuver ses critiques, sans que je ne comprenne pourquoi. Enfant, ils ne s'étaient jamais moqués de moi, ni même dénigrée. Mais l'arrivée de David avait changé beaucoup de choses dans ma vie, en bien comme en mal, et parfois j'étais presque soulagée qu'il parte en déplacement. Au moins, à distance, il avait moins de temps pour me lancer ses piques. Il devenait plus doux, plus aimable.
Après cette conversation pénible à propos de ma phobie, j'ai fini par lui retourner la question. Il a immédiatement répondu qu'il avait peur des avions, et il insistait sur le fait que cette crainte était parfaitement rationnelle, rien de risible là-dedans. Les avions, disait-il, sont des engins dangereux, il y a des crashs partout dans le monde. Des avions détournés, d'autres qui disparaissent sans laisser de trace. C'est sérieux, rien à voir avec la peur des libellules qui, elle, n'handicape personne dans la vie.
Quand le bruit de l'accident a retenti, perçant mes tympans, j'ai su que jamais plus les libellules ne me terrifieraient. L'amour de ma vie venait de disparaître, presque sous mes yeux, comme si j'avais été là à ce moment précis. Ce qui m'effrayait le plus s'était produit, et j'étais maintenant comme engourdie, insensible à toute autre peur. De plus, dès que la pluie a commencé à tomber, une libellule est venue se poser doucement sur le rebord de la fenêtre. Mes yeux se sont attardés sur ses longues ailes, mais elles ne m'inspiraient plus aucune crainte, ni même d'émerveillement. Rien. J'étais presque soulagée qu'elle soit là, comme une petite présence dans ce vide qui m'entourait. Et alors que je l'observais plus tard, j'ai réalisé qu'elle était morte. Ses ailes ne bougeaient plus, seul le vent léger la faisait frémir. La vie l'avait quittée, là, à l'abri sous le volet. Comme pour mourir en silence, loin de la douleur du monde extérieur. C'est ainsi que les libellules s'en vont.
Seule, debout face à la fenêtre de la cuisine, les yeux fixés sur le vide, une libellule inoffensive gisait devant moi, morte, tandis que ma tarte aux noix de pécan brûlait dans le four. La fumée commençait à envahir la pièce, et je savais que l'alarme incendie allait bientôt se déclencher. Pourtant, je n'arrivais pas à détacher mon esprit de l'image de David sous la pluie et de cette libellule venue mourir sous mon volet.
Son départ si brutal, si sournois, m'a plongée dans un état de profonde torpeur. Comme si le monde autour de moi s'était évanoui, me laissant seule dans une bulle. Les jours passèrent sans que je m'en rende compte, et pour cause. Je n'avais encore averti personne de cette terrible nouvelle. Ni mes parents, ni même ma sœur, ma confidente de toujours.
La douleur ne parvenait pas à m'atteindre. Je ne pouvais même pas saisir le vide qui me consumait. On dit que les morts vont vers la lumière, qu'ils trouvent la paix et continuent de veiller sur nous. C'est ce qu'on dit, mais est-ce vrai ? J'ai toujours pensé que cette image paisible n'était qu'un vilain mensonge, inventé pour nous apaiser, pour nous éviter de sombrer. Mais moi, je me sentais jetée en enfer, comme si j'avais gagné mon ticket d'entrée à l'avance. Un enfer où il fait toujours froid, où le temps ne signifie plus rien, tout comme les souvenirs, les bons moments, emportés par le vent. Mon plaid ne me quittait plus une seule seconde durant ces jours de réclusion. Allongée dans mon lit, je ne faisais rien, sinon fixer le vide et me lever pour aller aux toilettes. Je ne sais même pas comment j'ai survécu à ces quelques jours.