À Jacqueline, merci infiniment...
Prologue
Numéro Un ne laissait rien paraître des sentiments violents qui l'habitaient. Il ne les laissait pas non plus le détourner de son objectif.
Il se tenait debout sur l'estrade du croiseur, dont il était le commandant, s'assurant que chacun se trouvait bien à son poste.
Tandis qu'il supervisait le pont en ébullition, ses yeux ne cessaient de fouiller le grand tableau d'affichage holographique. Il redoutait par-dessus tout d'y découvrir les chasseurs des Puissances Unies – les dirigeants de la terre – lancés à leurs trousses.
Aujourd'hui était le grand jour.
Aujourd'hui était le jour de l'exode, c'était : le grand embarquement.
La plus grande mutinerie de tous les temps était en marche.
Partout sur la surface du globe, de grands croiseurs, comme celui de Numéro Un, s'étaient élancés dans le ciel.
Transportant à leur bord leurs précieuses cargaisons humaines, animales, végétales, matérielles, matières premières... tout ce qui était fondamental à l'établissement de la vie.
Tous fuyaient la terre, tous se dirigeaient vers l'exosphère, tous convergeaient vers... Exo10.
Exo10, le projet le plus ambitieux jamais réalisé par l'humanité, avait été mis en œuvre 250 ans plus tôt par les grandes puissances mondiales. Elles s'étaient accordées pour mener à bien cette réalisation pharaonique.
Le but étant la découverte et la colonisation de nouveaux mondes.
Les ressources terrestres s'appauvrissant de plus en plus, il était devenu évident qu'il fallait se tourner vers l'espace.
Des centaines de sondes avaient été envoyées vers de lointains systèmes dont on soupçonnait certaines planètes propices à la vie... et à l'exploitation de leurs ressources.
Les défis technologiques étaient immenses, construire en orbite au-dessus de la terre un vaisseau tellement gigantesque, qu'une fois achevé, il aurait la taille d'un énorme continent.
La forme d'une galaxie à cinq branches fut adoptée. Chacune représentant un continent.
Au cœur de cette galaxie fut installé le « Cristal ». Une superstructure qui traversait en son centre Exo10 de part en part. C'était la découverte qui avait permis ce rêve jusqu'ici inaccessible : parcourir l'univers.
Appelée communément le « Cristal », car vu de loin, cette construction titanesque avait tout des cristaux de quartz bruts. Mais là s'arrêtait la ressemblance. Le « Cristal » était constitué de milliard de petits panneaux poreux élaborés pour filtrer les particules à la recherche de la « Particule d'Énergie Absolue ». La particule miraculeuse appelée plus couramment « éna ». L'énergie « énaïque » avait radicalement changé le monde. Mais pas assez cependant. Toute une partie de l'humanité travailla à l'aboutissement de cette réalisation sans précédent. Tandis que l'autre continuait à s'entre-tuer, à mourir de faim ou à polluer la planète.
Cependant, au fur et à mesure que les décennies défilaient, les communautés scientifiques et intellectuelles, écœurées, fomentèrent un vaste complot : s'emparer d'Exo10.
Ils ratissèrent la planète, ralliant en secret, les plus grands spécialistes dans les domaines les plus variés : scientifique, médical, agroalimentaire, botanique, génétique... Aucun secteur ne devait être oublié pour que le meilleur de l'humanité puisse s'établir sur une nouvelle terre dans les meilleures conditions.
La construction d'Exo10 s'était enfin achevée, 252 ans après son commencement. D'une superficie de 18 millions de km² sur une hauteur de 10 km. Tout ce dont le génie humain était capable en matière de technologie, d'agencement, de prouesses en tous genres, était dans ce fantastique vaisseau.
Soudain, Numéro Un fronça les sourcils. L'escadrille de défense qui encadrait le dernier croiseur s'était portée à la rencontre de chasseurs des Puissances Unies.
Le tableau retranscrivait la bataille sur le point d'être livrée.
Des murmures de compassion flottèrent un instant sur le pont. Tous ces pilotes allaient se sacrifier pour permettre aux plus grands nombres d'atteindre Exo10.
Eux venaient d'entrer sous l'influence de son bouclier de protection. Ils étaient en sécurité. Le port d'atterrissage avait déjà lancé son rayon tracteur. Les autres croiseurs arrivaient en masse, se plaçant à leur tour dans le bouclier et sa sécurité.
Lorsque Exo10 sortit du système solaire, une génération était passée. La vie à son bord s'était organisée, une nouvelle société avait vu le jour. Une langue universelle avait été créée, le cycle du jour et de la nuit, ainsi que les années passaient de branche en branche sur Exo10. Comme la terre faisant le tour du soleil. Le décompte des jours, des semaines et des mois, en vigueur au moment du Grand Embarquement fut conservé. L'écho des sondes maintenait l'espoir de s'établir sur une nouvelle planète où vivre en paix.
À présent, Exo10 avait quitté l'orbite terrestre depuis quatre mille cinq cents ans...
Et cherchait toujours une terre d'accueil...
Chapitre 1L'affectation
- Wayan ! Je me doutais bien que je te débusquerais ici ! lança joyeusement une jeune fille en s'asseyant à côté de son ami.
Ses cheveux noirs et crépus étaient tirés en arrière sur le sommet de sa tête, dégageant son visage sombre et ses pommettes hautes.
- Qu'est-ce que tu fais ? Tu te planques ?
- J'attendais que tu me trouves ! répondit-il en haussant un sourcil d'un air entendu.
Elle fit claquer sa langue contre ses dents en faisant non de la tête.
- Tss, tss. Je dirais plutôt que tu veux pas donner l'occasion à ton « meilleur ennemi » de t'adresser la parole !
Ils se trouvaient sur l'esplanade qui surplombait les écoles et, notamment, celle de Wayan et de son amie Nephtys. Assis sur le très grand banc qui ceignait cette place aérienne du secteur estudiantin. Sa forme sinueuse épousait les parois et, à intervalles réguliers, des couloirs y débouchaient venant des différents quartiers. D'où ils se trouvaient, ils pouvaient observer part delà le parapet, la place inférieure et les murs-écran où se pressaient une foule d'étudiants.
Après un regard dédaigneux vers un groupe de jeunes, que les autres semblaient éviter, Wayan acquiesça.
- Ouais, y'a de ça, fit-il en lui souriant.
- Tu te rends compte de l'importance de cette journée ? reprit-elle plus sérieusement. On va enfin avoir notre affectation ! s'exclama-t-elle avant de rester un instant silencieuse perdue dans ses pensées. Ils regardèrent de nouveau la foule de jeunes avide de connaître leur avenir. Certains se congratulaient, d'autres repartaient l'air plus ou moins satisfait. J'espère que je suis affectée à la faculté de pilotage... murmura-t-elle. Mon rêve d'enfant ! emportée par ses idées elle se tourna vers Wayan et, prenant un air sévère, elle lui agita son index sous le nez en disant : Et ne me dit pas que tu ne jouais pas au pilote quand tu étais petit parce que je ne te croirais p... elle s'arrêta brusquement et perdit contenance.
- Je... excuse-moi Wayan ! Je suis désolée... ses yeux devenus anxieux cherchaient le regard du garçon.
- C'est pas grave venant de toi Nephtys. Vraiment. Son visage reflétant la sincérité rassura la jeune fille. Et puis, je ne vais pas m'effondrer à chaque mention de mon passé. De toute façon, il n'y a pas assez de monde pour que je me donne en spectacle, termina-t-il en lui adressant son plus beau sourire.
Cependant, la moindre évocation de son passé lui était toujours aussi douloureuse.
Six ans auparavant, il avait eu un terrible accident auquel ses parents n'avaient malheureusement pas échappé. Lui s'en était tiré, mais à quel prix ?
Il y avait laissé son passé. Plus aucun souvenir. Pas une image. Pas une voix. Pas une odeur. Tout avait été balayé en même temps que sa vie d'avant. Il ne lui restait plus que le vide angoissant.
Il avait été placé, après sa convalescence, chez ses tuteurs actuels. À 18 ans, il était toujours suivi par un médecin-psychologue. Ce qui l'agaçait prodigieusement. Les rendez-vous étaient obligatoires et parfois, tombaient pendant les cours.
Ce qui avait fini par attirer l'attention de ses camarades. Donc certains, l'ayant pris pour cible, prenaient un malin plaisir à le persécuter.
- Si je me souviens plus de mon passé, au moins, j'ai une date de naissance grâce à toi ! fit-il encore en souriant.
Cette remarque acheva de déculpabiliser Nephtys. Leurs bracelets – que chaque Exodien portait – avaient, il y a quelques semaines de cela, émis une fine lueur bleue ainsi qu'une petite vibration leur indiquant qu'ils venaient d'avoir 18 ans. On avait pu déterminer le mois de naissance de Wayan mais pas son jour exact. Nephtys, qui était du même mois, y avait remédié en décidant un beau jour qu'ils auraient la même date. Elle s'était aussitôt appliquée à entrer une alarme dans leurs bracelets, entérinant sa décision.
- Regarde, j'ai l'impression qu'il y a moins de monde maintenant. Cependant, remarqua-t-elle, tes potes sont partis.
- Oh ! mais quel dommage ! fit Wayan ironiquement. Eh bien allons-y, allons voir ce que l'avenir nous réserve !
Et ils s'élancèrent en courant sur le sol-écran qui, ce jour-là, paraît la place de pavés de pierres dorées. Tandis que les murs-écrans leur renvoyaient les images de jardins exotiques à la végétation exubérante, qu'encadraient des palais aux colonnades gracieuses. Sur leur parcours, des hologrammes parsemaient l'Esplanade de luxueuses sculptures, fontaines et autres palmiers. L'Esplanade changeait de décor chaque jour et chaque nuit. Pour que jamais les Exodiens n'oublient les merveilles de leur terre mère, les murs-écrans déployaient tour à tour d'anciennes villes ou villages, des paysages de montagnes, de vallée, de désert, des scènes de vie du règne animal ou humain. Les hologrammes accentuaient l'immersion quasi totale tant leur réalisme était saisissant.
Ils arrivèrent devant les escaliers qui les mèneraient aux murs-écrans. Wayan préférait les escaliers aux ascenseurs. Il aimait mieux voir ce qui l'attendait en bas plutôt que de le découvrir à l'ouverture des portes. Une fois devant les murs, ils entreprirent de chercher leurs noms. Ce dont ils étaient sûrs, c'est de ne pas se retrouver dans les secteurs inférieurs, « ceux de l'entretien, de l'alimentation ou, pire encore, du recyclage et du traitement des déchets », et qu'ils n'auraient à effectuer aucune de ces « basses besognes » comme ils les qualifiaient dédaigneusement. « Leur statut social les orientait vers les secteurs supérieurs et leurs capacités scolaires, scrutées tout au long de leurs études afin d'évaluer au mieux les compétences qui serviraient à la bonne marche d'Exo10, leur garantissaient une école formant les meilleurs éléments du vaisseau. »
« Bien que le Cercle – c'était l'un des noms que l'on donnait au groupe des cinq dirigeants d'Exo10 – encourage et vante que toutes les tâches étaient nobles, qu'il n'y en avait aucune supérieure à une autre et qu'elles étaient toutes vitales au bien-être de la communauté, il n'en demeurait pas moins que tous les jeunes gens espéraient accéder aux secteurs médicaux, administratifs, ou encore à ceux du pilotage et de la surveillance, et que les plus rêveurs d'entre eux briguaient même le département des créations holographiques. »
Car à bord d'Exo10, il n'y avait pas de place pour les « improductifs et les paresseux ». Malheur à celui ou celle qui ne donnait pas le meilleur de lui-même ! Il ou elle serait irrémédiablement reclassé(e) dans un secteur si bas qu'on n'en entendrait plus jamais parler.
- C'est pas possible ! s'écria Nephtys.
- Quoi ? Quoi ? la questionna Wayan en se faufilant près d'elle.
- Là, je vois nos noms ! Nos deux noms, Wayan ! Puis, se tournant vers lui : section « Pilotage et Surveillance ».
Et, comme beaucoup autour d'elle, elle se mit à sautiller en « poussant » des petits cris de joie. Wayan sourit « machinalement », mais, tant qu'il ne verrait pas son nom inscrit de ses propres yeux, il n'oserait y croire.
« Les bondissements » de Nephtys, dont la couette touffue masquait par intervalle l'écran d'affichage, ne l'aidaient guère dans sa quête. « Il y parvint enfin. Comme elle, il » fut empli de joie et de soulagement.
- Allez viens, lui dit-il en la prenant par le bras, on va fêter ça !
- Bonne idée, fit-elle en lui emboîtant le pas. On passe d'abord chez nous l'annoncer, en plus, il faut qu'on se change, souviens-toi ! Après, on se retrouve comme d'hab ?
- Tu es la sagesse « incarnée », Nephtys ! dit-il en s'arrêtant derrière les derniers groupes d'élèves. Rendez-vous sous les escaliers dans une heure si ça te va ?
- J'y serai ! Et fais un effort vestimentaire...
- Comment ça, fais un effort ? s'écria-t-il.
Le secteur d'habitation de Wayan était situé non loin de l'endroit où il se trouvait. Ses tuteurs étaient enseignants et le logement qui leur était attribué se trouvait dans la zone estudiantine. Wayan imaginait déjà leurs félicitations polies et leurs encouragements à faire encore mieux. Il n'avait jamais trouvé chez eux la chaleur et l'affection dont il aurait eu besoin après l'accident. Sans être méchants, ils n'étaient pas démonstratifs. Il avait fini par s'y faire.
Les premiers contacts « qu'il avait eus avec eux s'étaient déroulés » à l'hôpital. Ils lui avaient été présentés comme les personnes les plus aptes à s'occuper de lui et de son avenir. Ils « lui rendaient fréquemment visite pendant son hospitalisation », s'enquérant de sa santé, de ses progrès, de ses souvenirs. « Le fait qu'il n'en ait plus aucun » le plongeait immanquablement dans le désespoir le plus profond, « d'autant » que personne ne lui avait réellement dit ce qui s'était passé. « On ne cessait de lui répéter qu'il lui fallait retrouver ses souvenirs sans l'aide de quiconque. » « Ses blessures lui indiquaient » qu'il avait été brûlé dans le dos et qu'il en conserverait une vaste cicatrice indélébile ainsi qu'à l'arrière du crâne, mais causés par quoi ? Sans compter les différentes fractures des membres. Visiblement, il revenait de loin. « En cela, il savait bien qu'on ne lui mentait pas. »
Ses tuteurs, Neige et Ming, venaient observer sa douloureuse progression en rééducation, comme des laborantins observant les avancées de leur meilleur rat ! Il ne parvint jamais tout à fait à se débarrasser de cette impression.
Il arriva devant le sas d'entrée de leur appartement. Il passa rapidement son bracelet sur la cellule et entra. Chaque Exodien avait son bracelet. Les bracelets, plats, souples et tactiles, enserraient la moitié de l'avant-bras, droit ou gauche suivant si la personne était gauchère ou droitière. Ils faisaient partie intégrante de l'individu, comme la peau dont ils restituaient également la chaleur.
- Bonsoir, dit-il en s'inclinant devant ses tuteurs.
- Bonsoir, Wayan, répondirent-ils de la même façon. Alors, quels sont tes résultats ? demanda Neige avec un sourire doux.
- Je suis super content ! dit-il avec un enthousiasme mal retenu. Je suis reçu section Pilotage et Surveillance, et Nephtys aussi !
- Nous sommes très contents pour toi mon garçon, répondit Ming en lui adressant lui aussi un sourire. Puis il reprit en faisant signe à Wayan de s'asseoir : il est normal, lorsqu'on travaille dur, de récolter les fruits de son labeur. Il continua ainsi pendant un très long moment, vantant avec le sérieux qui le caractérisait, les bienfaits du travail assidu et permanent, qu'il ne fallait surtout pas relâcher ces efforts, que Neige et lui l'épauleraient dans sa nouvelle affectation... Wayan prenait sur lui d'avoir l'air attentif au débit de parole de son tuteur, mais il n'avait qu'une envie, rejoindre Nephtys et les soirées qui les attendaient. Mais il ne pouvait pas empêcher une de ses jambes de manifester son impatience en tressautant nerveusement.
Lorsque le flot de Ming fut tari, Neige reprit :
- Tu dois continuer comme ça, c'est ton avenir que tu ériges. Je te trouve bien fébrile, fit-elle en fronçant des yeux. Comment te sens-tu ? Pas de douleurs ? Veux-tu en parler avec le docteur Chêne ?
- Quoi, le docteur Chêne ? s'emporta-t-il un peu. Mais non ! Je vais super bien, je suis trop content, j'ai réussi mon affectation, ma première grande affectation, alors non, là, c'est pas avec le Dr Chêne que j'ai envie d'en parler ! Puis, à grand-peine, il ravala son agacement. Il avait tout intérêt à le faire. Sinon, c'était un coup à se retrouver au lit, le Dr Chêne à son chevet, pour lui apprendre à canaliser ses colères !
- Je voulais justement vous dire que je désirerais fêter l'événement avec Nephtys. Il attendit patiemment la réponse. Avec eux, il avait toujours le sentiment d'être un gamin, malgré ses dix-huit ans. De toute façon, il était encore sous leur tutelle, et ce, jusqu'à son affectation finale avec installation dans son propre appartement
- Nephtys est très bien, elle a une bonne influence sur toi. Tu as donc notre permission. Nous te faisons confiance, alors ne nous déçois pas.
Ils s'inclinèrent pour enfin le congédier et Wayan, sautant sur ses pieds, fit de même. Partagé entre le plaisir de passer une soirée avec Nephtys et l'agacement de s'être entendu dire qu'elle l'influençait. D'où elle l'influençait d'abord ? Et puis il aimerait vraiment que ses tuteurs cessent de le considérer comme un petit être fragile. Lui se sentait parfaitement en forme. Il faisait du sport, avait des amis, une scolarité irréprochable bref, il était grand temps qu'ils s'en aperçoivent !
Tout en cheminant vers le lieu de rendez-vous, il se souvint de la dernière phrase de son amie. Aïe, il ne s'était pas changé ! Tant pis, il n'avait pas envie de faire demi-tour. Il portait toujours sa tenue scolaire réglementaire. Et pour la dernière fois en plus. Dans deux semaines, Exo10 en fournirait de nouvelles à tous les étudiants qui changeaient de cycle. Dans deux semaines, sa vie allait prendre un nouveau tournant.
- J'en étais sûre ! s'exclama Nephtys en le voyant arriver. Ah la la, heureusement que j'ai un cerveau moi ! dit-elle en tirant de son sac un vêtement chatoyant. Allez hop ! Enlève-moi tout ça et en vitesse.
Tandis qu'il s'exécutait, il se demanda si, effectivement, cette fille ne l'influençait pas. Il n'y avait vraiment que devant elle qu'il osait prendre le risque d'exposer la cicatrice de son dos. À part les médecins et ses tuteurs, personne ne soupçonnait son existence. Il aurait préféré se retrouver dans la Zone Morte plutôt que de l'exposer. Une fois qu'il fut changé, Nephtys recula un peu, et en connaisseuse, déclara :
- Mais c'est pas mal du tout, t'es même assez mignon comme ça !
Le gris bleuté de la chemise soyeuse mettait en valeur le bleu intense des yeux de Wayan. Son visage carré au menton marqué était encadré d'une épaisse masse de cheveux châtain mordoré aux mèches désordonnées. Il ne put empêcher une légère fossette de se dessiner lorsque, sur la remarque de Nephtys ses lèvres esquissèrent un sourire.
- Et... tu l'as piquée à qui cette chemise, Nanoparticule ?
- La Nanoparticule l'a empruntée à son père, répliqua-t-elle tandis qu'elle rangeait les vêtements dans son sac.
- J'ai plutôt misé sur mon cerveau que sur ma taille moi ! Et puis, ose me dire qu'il n'y a pas 1,49 m de perfection devant toi, dit-elle en se redressant. Puis elle tournoya sur elle-même d'un air malicieux. Les nuances rose-violine de son vêtement accrochaient la lumière. L'immense ceinture en tissu qui lui enserrait la taille était violet sombre et mat rehaussé de cordelettes rose vif. Sa jupette tournoyait avec grâce révélant ses jambes fines recouvertes d'un collant opaque du même violet que la ceinture.
- Allez, arrête de crâner, Beauté Fatale, dit-il en riant.
- Ben là tu vois, je préfère ce surnom ! Elle ramassa son sac.
- J'imagine qu'on va devoir aller le déposer dans ton casier.
Ils se trouvaient sous le grand escalier de la place estudiantine. La lumière artificielle déclinait doucement pour rappeler l'arrivée imminente de la nuit. Il y avait foule en ce jour finissant. Toute la jeunesse du secteur avait quartier libre pour fêter l'événement. Les vêtements colorés, très inhabituels, concouraient à la gaîté générale. Des petits groupes s'interpellaient et riaient. On s'interrogeait sur la soirée où il valait mieux aller. Wayan et Nephtys avaient l'intention de se rendre à celle donnée à l'Aire des Jeux, le secteur des entraînements sportifs et des spectacles. Elle promettait d'être grandiose, d'après ce qu'ils avaient entendu dire par les précédents affectés. Ils se frayaient un chemin en direction des casiers scolaires pour déposer l'encombrant sac. Saluant au passage quelques groupes. Promettant de passer à telle ou telle soirée.
Enfin ils atteignirent l'entrée du couloir aux casiers. Il y avait très peu de monde, ce qui contrastait avec l'extérieur. Les casiers de Nephtys et de Wayan étaient tout au fond dans un couloir éloigné. Ils se dépêchèrent de l'atteindre. Pressés de regagner au plus vite l'ambiance de liesse que le silence brutal du lieu avait coupée.
Nephtys refermait son casier quand ils entendirent un autre groupe arriver
- Aïe, fit Nephtys en se mordant la lèvre inférieure. Elle regarda rapidement Wayan qui s'était raidi.
- Surtout, ne réponds pas à leurs provocations ! dit-elle entre ses dents. Le groupe apparaissait déjà à l'angle du couloir.
- Mais ? C'est le dérangé ! s'exclama d'un ton mauvais, l'un d'eux. Visiblement le chef de meute. Aux yeux de Nephtys il avait tout de la grosse brute. Plus grand que Wayan, les cheveux blonds bouclés, une arcade sourcilière proéminente et le nez cassé. Bref, le genre de garçon qu'on évite d'énerver.
- T'es encore dehors à cette heure ? T'en as parlé à ton docteur ? (Ricanements des copains) Et tes parents ils t'ont accompagné ? continua-t-il sur un ton faussement conciliant. Il jeta un coup d'œil à son équipe, deux filles et deux garçons, pour voir si son humour avait fait mouche. Il ne fut pas déçu. L'une des filles, prenant un air contrit, s'exclama :
- Mais enfin, Rhodes, tu sais bien qu'il n'a plus de parents ! Wayan eut un regard mauvais mais s'abstint de répliquer.
- La gaffe ! Désolé ! J'oublie toujours que tes parents sont morts et que c'est pour ça que t'es... dérangé. Pardon, traumatisé.
- Heureusement que les profs sont très compréhensifs avec lui, renchérit de nouveau la fille.
- Ouais, tu comprends ça lui permet de sortir s'aérer, de se balader pendant que les autres bossent.
- Bon, Wayan, allons-y, dit Nephtys, on n'a plus rien à faire ici ! ils commencèrent à avancer vers le groupe redouté. Wayan fulminait. Comme il aimerait lui faire ravaler ses paroles !
- Pfff, Nephtys, reprit Rhodes en secouant la tête, mais qu'est-ce que tu traînes avec lui ? Tu veux être garde-malade ? Les ricanements d'usage se firent entendre. Cependant Nephtys et Wayan approchaient d'eux. Les deux autres garçons, qui jusque-là n'avaient émis que des ricanements, se regardèrent. Pris d'une soudaine inspiration, l'un d'eux lança :
- Bah Rhodes ? Qu'est-ce que tu crois qu'elle fait avec ? Puis ils mimèrent quelques mouvements lubriques.
- Alors c'est « ça » que tu fais avec lui ! s'exclama Rhodes en rentrant dans le jeu des deux autres. Tu ferais mieux d'écarter les jambes pour moi plutôt que pour ce... il ne put terminer sa phrase car le poing de Wayan s'abattit violemment sur sa joue, mettant prématurément fin à sa tirade vulgaire. Il y eut un moment de flottement pendant lequel Rhodes s'écroula sous les regards stupéfaits de ses comparses. Nephtys étrangla un cri mi-offusqué mi-incrédule et Wayan secoua sa main endolorie tout en réfléchissant aux conséquences désastreuses de son acte. N'étant pas pressé d'en connaître le résultat, il opta pour un repli stratégique. Empoignant Nephtys, ils se mirent à courir vers la sortie. Leurs pas résonnèrent dans les couloirs à présent déserts.
La porte de sortie se rapprochait quand une haute et imposante silhouette apparut entre eux et la liberté. Le gardien des couloirs ! Celui à qui, dit-on, rien n'échappe. Wayan fit un magnifique dérapage contrôlé pour s'arrêter à temps. Alors que celui de Nephtys, beaucoup moins réussi, la conduisit à s'écraser dans le dos de Wayan qui, tant bien que mal, absorba le choc. Tous deux avaient les yeux agrandis par la crainte et l'angoisse. Nephtys jeta un coup d'œil derrière eux, puis de nouveau sur le gardien qui restait impassible. Il les toisa quelques secondes, puis s'écartant de devant la porte dit :
- On va dire que je n'ai rien vu. Disparaissez de mes couloirs, je m'occupe des autres. Nephtys et Wayan mirent à cœur d'obéir avec empressement à cet ordre. Ils se précipitèrent dehors. Retrouvant de nouveau le bruit des conversations, des rires, les couleurs, l'atmosphère festive. Exactement comme ils l'avaient quittée quelques minutes plus tôt. Si Wayan n'avait pas eu mal à la main, il aurait juré avoir rêvé toute cette histoire. Ils arrêtèrent de courir lorsqu'ils se trouvèrent au cœur des groupes de jeunes qui se rendaient à l'Aire des Jeux. Lorsqu'elle eut retrouvé son souffle, Nephtys foudroya Wayan du regard et lui lança, assez bas pour ne pas attirer l'attention :
- Mais enfin qu'est-ce qui t'a pris ? Tu trouvais qu'ils t'appréciaient trop ? Imagine qu'ils te dénoncent ou pire que cette enflure de Rhodes porte plainte ? J'arrive encore pas à croire ce que j'ai vu !
- Ouais, ben ça va ! rétorqua-t-il sur le même ton bas et énervé. C'est parti tout seul ! Je m'attendais pas à ce qu'il parle de toi comme ça ! Je... c'est parti tout seul voilà ! En plus, j'ai mal à la main.
Ils marchèrent un moment en silence. Ils arrivèrent devant les ascenseurs. Pendant qu'ils attendaient parmi les autres, Nephtys lâcha, sans regarder Wayan :
- Cela dit, il ne l'a pas volé. Wayan haussa un sourcil. Belle droite quand même continua-t-elle rêveuse. Puis se tournant vers lui, elle le regarda d'un air complice. Wayan se sentit soulagé.
- En attendant, il ne l'a pas vu venir celle-là ! lui répondit-il. Et, alors que les ascenseurs arrivaient, ils se mirent à pouffer. Pour une fois, Wayan n'était pas mécontent de monter dedans, sachant que ceux qu'ils évitaient étaient loin derrière eux.
L'aire des Jeux était méconnaissable. L'immense espace, d'ordinaire dégagé, était parsemé de petits pôles attractifs d'où l'on pouvait boire, manger, voir des spectacles. À intervalles réguliers, des Sons et Lumières venaient ponctuer certains discours et certains concerts. L'humeur des deux amis avait repris le chemin de la gaîté. Ils allaient d'un pôle à l'autre au rythme des amis qu'ils croisaient. Grâce à Nephtys, qui avait toujours eu beaucoup d'amis et de connaissances en raison de son caractère enjoué et de son empathie. Wayan avait découvert qu'il était très plaisant de connaître du monde. Ils avaient parlé avenir, refait le monde, plaisanté. Vu de magnifiques Sons et Lumières qui avaient métamorphosé le « ciel » au-dessus de leur tête. Ils en avaient oublié leur altercation.
- Qu'est-ce que tu veux boire ? demanda Wayan à Nephtys alors qu'ils se trouvaient devant un stand bondé. C'était le stand où il fallait absolument être allé ! Les cocktails qui y étaient servis étaient tout simplement démentiels. Ceux aux couleurs changeantes, ceux qui débordent d'une brume épaisse qui s'enroule autour du bras et qui pétille, ceux qui font de petites bulles qui s'élèvent paresseusement et qui éclatent en paillettes. Oui, vraiment il fallait aller à ce stand.
- Euh... fit Nephtys en essayant de regarder ce que buvaient les autres.
- Teste le bleu à bulle ! s'écria Lune, une de leurs amis à la flamboyante chevelure. Il est à tomber ! dit-elle en montrant son verre. Il ne cessait de produire de petites bulles qui virevoltaient et qui éclataient au-dessus d'elle en faisant pleuvoir des paillettes bleues de glace.
- Non, non, prends le rouge, renchérit Ceylan un garçon du groupe en tendant son verre à son tour. De celui-ci s'échappaient des sortes de petits papillons rouge intense qui s'élevaient puis se désagrégeaient en poudre pour renaître à nouveau. Il contemplait son verre de ses yeux noirs, émerveillé. Le choix était terrible, mais il fallait faire vite car une foule compacte trépignait en attendant son tour. Finalement, Nephtys opta pour un cocktail lumineux et doré comme le soleil. Wayan lui se décida pour un bleu nuit étoilé à brume pétillante. Le petit groupe se poussa pour laisser la place aux autres. Chacun s'extasiant sur son breuvage aux mille sensations. Lorsqu'une rumeur commença à se répandre. L'avertissement passa de groupe en groupe : Alerte, jeu du bandeau !
Tout le monde fut sur le qui-vive car ce jeu, complètement idiot, ne se faisait que lorsqu'il y avait foule et surtout, il était sans pitié !
Il consistait, une fois qu'on avait réuni trois personnes, à partir à la recherche d'une victime. L'idée était de lui poser le fameux bandeau sur les yeux sans se faire repérer. L'instigateur du jeu a le bandeau, la deuxième personne déclenche le chromo et la troisième devra embrasser la victime choisie. Lorsqu'on lui enlève le bandeau, elle devra à son tour trouver une victime, si elle ne le fait pas en une minute, elle doit quitter un vêtement et ainsi de suite jusqu'à ce qu'un autre individu se fasse avoir ! D'où l'alerte générale lorsqu'on découvre qu'un jeu du bandeau est en cours. Personne n'a vraiment envie de se retrouver nu comme un vers au milieu d'une foule avec pour seul vêtement un bandeau ! Et surtout pas Wayan.
- Bon, là, vigilance extrême tout le monde ! dit Lune d'une voix de conspiratrice. Ils s'étaient mis tous les cinq en cercle. Regardant qui était trop près d'eux. Qui avait un air suspect. La paranoïa était à son comble, les faisant glousser et se retourner sur d'autres jeunes tout aussi paranoïaques qu'eux. Finalement, ils eurent de la chance. Ce qui ne fut pas le cas pour un jeune homme d'un groupe voisin. La tension retomba immédiatement. Le groupe se désolidarisa. Nephtys fit néanmoins un bond magistral qui faillit lui coûter son cocktail. Deux garçons, pressés de voir l'infortuné choisi, s'étaient frayé un passage entre elle et Wayan. Sa réaction excessive fit éclater de rire tous ses amis et elle les imita de bon cœur.
Ils ne craignaient plus rien car le malheureux garçon avait détalé du coin où il ne pouvait espérer piéger personne.
- Et si on le suivait ! lança ironiquement Orion avec un large sourire qui faisait ressortir ses dents blanches sur sa peau noire.
- Waouh, pas cool, répondit Ceylan. Pour le coup il se retrouverait à poil en moins de deux minutes avec tout un cortège derrière lui ! Super discret !
Ils pouffèrent à nouveau de rire.
Nephtys s'apprêtait à glisser à l'oreille de Wayan qu'elle se serait fait une joie de suivre Rhodes si le bandeau lui était tombé dessus, mais elle se figea dans son élan.
Son regard venait de croiser celui de Rhodes. Il était pourtant noyé dans la foule. Mais c'était bien lui qui les regardait d'un air mauvais.
Sa gaîté s'envola. Ils allaient devoir déguerpir de « l'Aire des jeux ». S'ils restaient, Rhodes leur gâcherait la soirée, elle en était sûre.
- Bon, Wayan, on bouge, lui dit-elle. Wayan, qui était encore en train de rire, regarda Nephtys d'un air stupéfait.
- Mais pourquoi ?
- Je viens de voir Rhodes, ça te suffit comme raison ?
- Euh... fit-il après un instant de réflexion. Oui ! En effet ça me suffit comme raison !
- Bon, on finit nos boissons et on y va, dit-elle, rassurée.
- Même Rhodes ne me ferait pas renoncer à mon verre ! dit Wayan avec un clin d'œil. Peu de temps après, ils partirent de la soirée. Ils prévoyaient de se rendre à celle des réfectoires non loin de la place centrale.
Rhodes n'était pas réapparu dans leur champ de vision. Malgré tout, ils n'étaient pas tranquilles. Ils décidèrent de s'y rendre par des chemins détournés.
Ils n'étaient pas très loin de la place quand Wayan s'arrêta net.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Nephtys alertée en regardant autour d'elle.
Visiblement ils étaient seuls. Ce qui la rassura.
- Je ne sais pas ? Je me suis senti... bizarre pendant deux secondes...
- Bizarre comment ? s'inquiéta-t-elle de nouveau. Tu vas avoir un malaise tu crois ?
- Mais non ! Rien à voir ! répondit-il agacé. Il aurait mieux fait de se taire !
Voilà le genre de réaction dont il avait horreur. Ça faisait des années qu'il n'avait pas eu ces saletés de crises d'angoisse. Alors il aurait vraiment aimé qu'on le lâche avec ça. C'est rien, laisse tomber, reprit-il. Et il repartit d'un pas décidé vers la place.
Ils venaient d'y pénétrer quand Wayan dut, bien malgré lui, reconnaître qu'il venait de nouveau de ressentir un malaise.
- Attends, dit-il en s'arrêtant encore.
La place avait changé d'ambiance. Le sol, les murs et le plafond, tout concourait à projeter le promeneur dans l'espace. Les jardins et les pavés avaient laissé la place au décor nocturne qui était ce soir, l'univers.
On avait l'impression qu'Exo10 avait disparu et que l'on marchait dans l'espace. Ces soir-là, la place centrale devenait le lieu de rendez-vous des amoureux. Le banc était discrètement occupé par des couples qui flirtaient ou plus.
Mais vers l'entrée où ils se trouvaient, il n'y avait personne.
- Wayan, tu m'inquiètes ! dit Nephtys. Qu'est-ce que t'as ?
- Mais j'en sais rien ! répondit-il avec une pointe d'angoisse dans la voix.
Il désactiva son bracelet sous les yeux écarquillés de Nephtys.
- Mais ça va pas ! lui dit-elle, si dans 5 minutes tu ne le rallumes pas, on va avoir le service de sécurité sur le dos ! T'es malade ou quoi ?
Il l'empoigna fermement malgré son malaise.
- Mes tuteurs sont branchés en permanence sur mon bracelet ! paniqua-t-il.
Je préfère qu'ils attendent 5 minutes, plutôt qu'ils voient mon cœur s'emballer.
- Quoi ? fit Nephtys horrifiée.
- Je ne veux pas qu'ils déclenchent les secours tu comprends ? Son air désespéré émut Nephtys.
- Je ne veux pas... me payer... la honte devant... toute la place ! il haletait. Promets-moi... ses mains desserrèrent leurs étreintes, s'il te plaît... il chancelait. Ne dis rien... Sa voix n'était plus qu'un souffle. Nephtys, les larmes aux yeux, tenta d'amortir la chute de Wayan qui s'écroula sur le banc.
- Oh, Wayan, mais qu'est-ce que tu me demandes ? dit-elle d'une petite voix effarée.
Elle jeta un regard affolé autour d'elle. On ne distinguait pas grand-chose, à peine de vagues formes enlacées bien plus loin sur le banc.
Elle reporta son attention sur le visage de son ami. De ce qu'elle pouvait voir, il avait les yeux ouverts mais il semblait contempler des apparitions qu'elle ne voyait pas.
Wayan était émerveillé ! Émanant du néant, de minuscules particules de lumières pures se réunissaient. Bientôt, elles formèrent de somptueuses créatures évanescentes. Jamais il n'avait vu de telles couleurs lumineuses, à la fois douces et éclatantes.
-Wayan ? Wayan ? Supplia Nephtys, rongée d'angoisse. Il ne réagit pas mais ses mains se levèrent pour toucher les chimères qu'il semblait contempler.
Les apparitions étincelaient et leurs couleurs changeaient, explosaient de splendeur. Wayan pouvait sentir leur bienveillance et leur chaleur. Il aurait voulu les atteindre, qu'elles viennent à lui.
- Tu me fais peur, Wayan, gémit Nephtys assise sur le rebord du banc.
Tout en regardant autour d'elle, elle le secoua par les épaules.
- Allez ! S'il te plaît, implora-t-elle encore. Enfermé dans son monde chimérique, le jeune homme ne réagissait toujours pas aux suppliques de son amie. Son regard halluciné ne faisait qu'accroître son désarroi.
Puis soudain, les bras de Wayan retombèrent inertes au-dessus de sa tête, ses yeux se fermèrent et sa tête roula sur le côté.
Nephtys se glaça d'horreur.
- Oh non ! souffla-t-elle.
C'est à ce moment-là qu'elle se rendit compte qu'un patrouilleur venait dans leur direction.
Son premier réflexe aurait été de lui faire signe de venir plus vite l'aider. Mais le visage et les mots de Wayan, son air de désespoir lui revinrent avec une netteté fulgurante. « Ne dis rien ! »
Son regard se détacha du patrouilleur, accrocha les formes indistinctes enlacées dans le lointain et se posa sur son ami.
Subitement, ses mains allèrent chercher le visage de Wayan et le ramenèrent dans l'axe, elle se pencha sur lui et ses lèvres se posèrent sur les siennes.
Et le monde disparut.
Elle sentait sous ses lèvres les lèvres chaudes de Wayan, son souffle, le poids de sa tête dans ses mains. Son cœur s'arrêta... Puis repartit et le monde revint... et l'angoisse aussi. Elle se redressa. Le patrouilleur s'était éloigné. Elle ne savait pas si elle devait en être soulagée ou horrifiée.
Elle sentit un changement du côté de Wayan. Elle le regarda. Et vit qu'il la regardait.
- Oh, Wayan ! s'écria-t-elle en se jetant sur lui tandis qu'il tentait de se redresser. J'ai eu tellement peur ! dit-elle avant de fondre en larmes.
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il en rebranchant son bracelet.
- J'ai cru que tu allais mourir ! hoqueta-t-elle. Ne me refais plus jamais ce coup-là !
- J'ai jamais eu un truc pareil ! dit-il en s'asseyant plus correctement à côté de Nephtys qui séchait ses larmes. C'était dingue ! Mon cœur s'est envolé... J'ai vu... Waouh, je sais pas trop !
- Mais arrête ! s'emporta Nephtys. On dirait que tu parles d'une chose super géniale ! On voit bien que tu n'étais pas à ma place ! Tu t'es pas vu ! J'ai cru que t'étais en train de mourir sous mes yeux !
Elle se leva furieuse et se planta devant lui.
- C'est trop bizarre ce qui vient de se passer ! Si tu peux te lever, je te raccompagne chez toi. On en reparlera demain.
Il leva son visage vers elle et soudain, le souvenir de ses lèvres contre les siennes lui revint en mémoire tel un boomerang. Son cœur fit un bond. Elle perdit contenance. Ses mains avaient tenu son visage, elle était si près de lui.
- C'est bon, maugréa-t-il, je peux me lever.
Les joues en feu, elle se dirigea dans la direction de l'appart de Wayan. Insensible à la beauté des hologrammes-galaxies qui flottaient au-dessus d'eux dans une débauche de couleurs scintillantes.
Ils ne parlèrent pas pendant le trajet qui les mena à destination.
Arrivé devant le sas, Wayan, qui avait médité sur ce que lui avait dit Nephtys, rompit le silence :
- Excuse-moi de t'avoir flingué la soirée Nephtys. Ça m'a vraiment mis la tête à l'envers cette crise, je suis désolé. Son air penaud la fit fondre.
- Tu n'as pas à t'excuser, dit-elle, mais si tu pouvais éviter d'avoir l'air subjugué par ton expérience, ça serait mieux, je pense.
- Ouais, c'était nul, je sais. Désolé encore !
- C'est bon, va te coucher, je me suis assez occupé de toi aujourd'hui ! dit-elle en commençant à partir.
- C'est vrai que tu m'as assez vu ! sourit-il en passant le bras devant la cellule.
Tandis que la porte coulissait, il lui lança :
- Fais gaffe à Rhodes quand même !
Mais c'est vrai ça ! Rhodes. Elle l'avait complètement oublié. Après l'épisode de la place centrale, elle aussi avait la tête à l'envers ! Elle sentait toujours sur ses lèvres, le contact de celles de Wayan comme une brûlure. Mais une brûlure agréable. Elle les toucha du bout de ses doigts.
- Non mais franchement ! Qu'est-ce qui m'arrive ? s'interrogea-t-elle. Elle eut tout à coup une pensée qui la fit frémir de honte. « Et s'il s'en était rendu compte ? Après tout, il s'est réveillé deux secondes après... ou pendant ? »
Des scènes de la soirée passèrent en boucle dans sa tête. Elle revit pêle-mêle le baiser, les lumières, le malaise, le baiser, la fête, le coup de poing, le baiser, les cocktails.
- Pas possible ! Ils étaient drogués ces cocktails, ma parole ! pensa-t-elle pour tenter de changer le cours de ses pensées obsédantes. De nouveau les cocktails, l'alerte au bandeau, Wayan qui rit quand elle sursaute, les deux gars qui passent entre eux... La main de l'un d'eux qui survole le bras de Wayan et son verre... Le regard mauvais de Rhodes... et son rictus.
Nephtys s'arrêta net alors qu'elle arrivait en vue des quais. « Oh non ! vite ! »
Portant son bracelet à ses lèvres, elle murmura « Wayan » pour lancer l'appel. « Allez, réponds ! réponds ! » supplia-t-elle en faisant demi-tour pour le rejoindre.
- Nephtys ? fit la voix étonnée de Wayan dans son implant auditif.
- Wayan, écoute-moi bien, je vais te le dire très crûment ! Surtout, ne va pas aux toilettes ! Ne fais pas pipi, ne fais paaaaas... bref ! Ne fais rien dans les toilettes ! Je pense que tu as été drogué, rejoins-moi !
- Que ? parvint à coasser Wayan qui, justement, les deux pieds bien campés devant les toilettes, s'apprêtait à soulager sa vessie. Mais Nephtys avait déjà raccroché.
Bien embêté par ce soudain changement de programme, il chercha désespérément du regard n'importe quel objet, creux de préférence, susceptible de le dépanner.
À bord d'Exo10, rien ne se perdait. Tous les excréments étaient automatiquement analysés et recyclés soit en énergie, soit en fertilisant. Toutes traces de maladies ou de substances illicites étaient immanquablement détectées et signalées.
Le choix étant très restreint et le besoin impératif, Wayan avait opté pour la petite poubelle d'appoint.
Et c'est dans la plus grande discrétion qu'il traversa, muni de sa poubelle, l'appartement pour rejoindre Nephtys. Il espéra vraiment que ses tuteurs ne le surprennent pas avec ça ! Il voyait très mal comment leur expliquer la chose. Malheureusement pour lui, Neige et Ming ne dormaient pas tranquillement dans leur chambre comme il le croyait...
Chapitre 2Réactions en chaîne
Une fois dans les couloirs extérieurs, il se dirigea vers les grands escaliers. Leur lieu de rendez-vous habituel.
Nephtys, en le voyant arriver avec son fardeau, comprit tout de suite ce qu'il devait contenir.
- Apparemment, je t'ai prévenu à temps ! Et je suppose que tu n'as rien trouvé de plus pratique ! dit-elle amusée malgré elle.
- Franchement ? Pas eu le temps ! Et merci. Puis il balaya l'esplanade du regard, un peu inquiet.
- En t'attendant, j'ai fait des recherches et regarde ce que j'ai trouvé, lui dit-elle en tendant sa main qui contenait un globe lumineux et transparent comme une boule de cristal. Son écran d'ordi.
Wayan parcourut rapidement l'article baptisé « 2 M ». Visiblement le nom de la substance qu'il avait, bien malgré lui, avalée. « 2 M » ou « 2 MDB » pour deux minutes de bonheur. Suivant la personne qui l'ingérait, les effets étaient à peu près les suivants : deux, quelquefois trois sensations annonciatrices, accompagnées ou suivies d'un emballement du rythme cardiaque, d'une hyperventilation, d'une perte de connaissance entrecoupée des fameuses minutes d'hallucinations féériques ou cauchemardesques dans de rares cas. L'article continuait en expliquant les méfaits sur le cerveau, etc.
Nephtys pressa son bracelet lorsqu'elle supposa qu'il en avait assez lu, et la sphère disparut.
- C'est exactement ce qui t'est arrivé ! Tu as vu, ils disent que c'est détectable pendant 8 h, c'est peu, demain vers 9 h, tu devrais être tranquille, mais en même temps...
- Ouais, en même temps, quand t'as envie de pisser...
Il inspecta de nouveau les alentours. Quelques rares jeunes traversaient de temps à autre l'esplanade, trop occupés à leurs affaires pour faire attention à eux. Nephtys suivit des yeux un couple qui se tenait par la main, elle détacha brusquement son regard d'eux et revint à leur sujet en déclarant :
- C'est quand même un enfoiré, ce Rhodes, je me demande bien comment il a fait pour se procurer ça ! C'est super grave quand même ! Tu devrais en parler à Neige et à Ming.
- Ça va pas non ! Ils seraient capables de m'obliger à analyser tout ce que je vais manger et boire jusqu'à la fin de mes jours ! Puis, avisant la poubelle qu'il avait posée déjà depuis un petit moment, il dit : « Euh... il faudrait vraiment qu'on fasse quelque chose de "ça" ».
- Oh oui ! C'est vrai ! gloussa Nephtys. Et si tu la vidais sur les rails ? Leur système d'autonettoyage est très performant ! Bon d'accord, c'est pas très hygiénique, mais je ne pense pas que ça va devenir une habitude ! Elle lui jeta son regard malicieux.
- Encore que... fit-il d'un air songeur.
- Bon, assez rigolé, on va aller discrètement se débarrasser de ça ! dit Nephtys en se levant.
- Parce que tu penses qu'un mec avec une poubelle c'est discret toi ?
- T'as qu'à te cacher derrière moi ! dit-elle en riant.
Ils arrivèrent sans encombre en vue des quais. Les quelques groupes de jeunes qui s'y trouvaient furent vite happés par une rame laissant les quais déserts.
Ils choisirent un quai éloigné. Une rame qui entrait en gare les obligea à poser la poubelle sous un banc et à s'y asseoir pour la masquer. Mais personne ne prêta attention à eux.
Ils étaient en train de se relever quand ils entendirent :
- Pas possible ! railla une voix qu'ils connaissaient trop bien. Là vraiment, j'y croyais plus ! continua Rhodes.
Consternés, Nephtys et Wayan pivotèrent pour faire face à leur ennemi et à deux de ses compagnons.
- Mais qu'est-ce que vous foutez là ? dit-il les bras écartés comme pour désigner l'ensemble de la gare.
- En quoi ça te regarde ? lui répondit Wayan en le défiant. Nephtys se sentit découragée.
- Dis donc ! fit Rhodes d'un ton admiratif. T'as pris de l'assurance toi depuis quelque temps. T'as avalé une potion magique ? Ricanements d'usage.
- Très drôle ! Je pourrais très bien te dénoncer, cracha Wayan.
- Me dénoncer à propos de quoi débile ? répondit calmement Rhodes.
- Tu sais très bien de quoi il parle, reprit vivement Nephtys.
- Non, je vois pas du tout de quoi vous m'accusez. Mais vous allez m'expliquer, on a toute la nuit non ? répondit-il en s'approchant d'eux.
- On a genre 8 h, dit l'un des deux garçons.
- Ben non, moins ! rétorqua l'autre. On a raté la première fois, je voudrais pas rater la suite !
Nephtys et Wayan se regardèrent stupéfaits. « La suite ? » pensèrent-ils catastrophés. Nephtys se dit brièvement qu'elle n'avait pas dû lire l'article en entier et que c'était bien dommage !
C'est à ce moment-là que l'un des garçons remarqua un objet insolite posé au sol derrière Wayan.
- Eh mais qu'est-ce qu'il cache derrière lui ? s'exclama-t-il en désignant la chose. Nephtys et Wayan se serrèrent davantage afin de dissimuler la poubelle.
Après un bref échange de regards, les trois autres avancèrent vers eux en se séparant. Se sentant pris au piège, Wayan récupéra la poubelle et commença à reculer en direction des rails.
- Non mais... Je rêve ? s'exclama Rhodes, que la vision de ladite poubelle avait stoppé net.
- Alors là « Dérangé » t'as fait fort ! renchérit l'un des garçons
Nephtys, comprenant la tactique de Wayan, tenta de faire obstacle.
Le dernier des trois, profitant d'un instant d'inattention, s'était dangereusement rapproché de Wayan.
- Qu'est-ce que tu trimbales là-dedans ? questionna Rhodes en reprenant sa progression.
- T'as qu'à deviner ! fanfaronna Wayan toujours en reculant.
Nephtys tourna vivement la tête pour le sermonner du regard.
Wayan sentait bien que le troisième garçon lui coupait l'accès aux rails.
Il se demanda s'il n'aurait pas intérêt à tout jeter sur la voie. Mais la crainte de déclencher un incident technique le faisait hésiter.
Le troisième gars lui n'hésita pas ! Il se rua sur Wayan.
- Non ! s'écria Nephtys. C'est vraiment pas une bonne idée !
Rhodes et son complice en profitèrent pour contourner les deux combattants
- Allez, Feng ! beugla Rhodes pour encourager son sous-fifre.
- Ouais, tu l'as presque ! continua l'autre.
Le dénommé Feng tenait déjà une bonne partie de la poubelle et tirait dessus comme un forcené. Wayan avait à son actif, le haut et le bas qu'il cramponnait fermement tant il ne voulait pas voir se répandre sur lui le contenu.
En revanche, voir Rhodes en dégouliner le ravirait au plus haut point.
C'est du reste à ce moment-là que Rhodes, qui aurait mieux fait de réfléchir avant de parler, s'écria :
- Vas-y Feng, jette-la-nous !
À ces mots, Wayan ne put résister à la tentation. Il lâcha soudainement sa prise. Ne s'attendant pas à remporter aussi subitement l'objet de sa convoitise, Feng, emporté par son élan propulsa la poubelle dans les airs.
Les yeux de Nephtys s'agrandirent, elle porta ses mains devant sa bouche.
Comme au ralenti, la poubelle effectua un salto arrière. Son couvercle n'y résista pas. Wayan regardait, médusé, la course de la chose et de son contenu se répandre sur les deux garçons ébahis. L'instant d'après, la poubelle finissait sa course sur les rails. Tous se figèrent.
Immédiatement, une sonnerie stridente retentit. Indiquant qu'un objet était tombé sur la voie. Le service de sécurité n'allait pas tarder à intervenir.
Ce qui eut pour effet de ranimer tout le monde.
-Wayan ! Espèce d'ordure ! Tu me le payeras ! hurla Rhodes dont les beaux vêtements étaient maintenant souillés.
- Tiens ? Il se souvient de ton nom ? fit Nephtys alors qu'une fois de plus, ils détalaient comme des lapins.
Wayan, que des émotions contradictoires submergeaient, était tour à tour en extrême jubilation puis affreusement honteux puis en extrême jubilation puis à nouveau affreusement honteux... Du coin de l'œil, il vit Rhodes et son équipe s'engouffrer dans leur rame.
Justement, la rame de Nephtys était là aussi. Il l'attrapa par le bras pour arrêter sa course.
- Vite Nephtys, rentre chez toi avant que la sécurité débarque !
- Mais ? Et toi ? répondit-elle hésitante.
Ils regardèrent brièvement les alentours.
- Moi aussi je file chez moi ! J'ai eu mon compte d'aventures ! Il lui sourit, et comme elle était indécise, il ajouta :
- Monte tout de suite dedans, je t'appelle, comme ça tu seras rassurée.
Et il porta son poignet à ses lèvres et murmura : « Nephtys ». Et Nephtys lui sourit en appuyant sur son bracelet pour prendre la communication.
Elle sauta dans sa rame au moment où les portes se refermaient. Puis, comme une flèche, la rame disparut.
Wayan reprit son chemin en rasant les murs. La voix de Nephtys rythmait sa marche. Elle lui parlait du magnifique bleu qui ornait la pommette de Rhodes, ce qui fit de nouveau jubiler Wayan. Elle lui disait qu'effectivement c'était dégoûtant ce qui était arrivé avec la poubelle à ce gros naze mais qu'en fin de compte il avait eu ce qu'il méritait ! Puis, semblant se rappeler la raison qui les avait conduits sur les quais, elle demanda anxieuse :
- Est-ce que tu vas bien ? Tu ne ressens pas de malaise au moins ?
- Tout va bien, je viens d'arriver ! Je te laisse. Merci, Nephtys. Et il coupa la communication.
À croire qu'elle était reliée à lui par télépathie ! La première vague venait juste de se faire sentir. Heureusement qu'il était arrivé. Il traversa l'appartement avec la terreur de ne pas atteindre sa chambre. Mais heureusement pour lui, il eut même la chance d'atteindre son lit. Sa courte nuit fut particulièrement étrange, et très fatigante. Il dut jongler entre conscience et inconscience. Couper et remettre son bracelet. Visions fabuleuses et oniriques. Angoisse et féérie, qui le laissèrent épuisé.
Des coups brefs et répétés à sa porte le tirèrent enfin de sa léthargie. Il se sentait vaseux. Un regard sur l'heure et il jaillit de son lit. Midi et demi ?
Mais ce n'était pas possible ! Ça ne lui était jamais arrivé. Et pas changé en plus ! Incroyable que Neige ou Ming ne soient pas venus le secouer plus tôt. Ou alors ? Ils étaient peut-être venus au plus mauvais moment ? Non, il le saurait déjà si ça avait été le cas.
Mais ses tuteurs n'avaient pas perdu leur temps et il n'allait pas tarder à s'en apercevoir !
Il ouvrit piteusement la porte et l'œil glauque et la mine déconfite, regarda ses tuteurs. Neige et Ming, d'origine asiatique étaient petits et menus. Ce qui contrastait avec lui qui était grand et promettait d'être bien bâti dans un avenir proche. Mais à cet instant, devant leurs regards acerbes, il se sentit minuscule et pitoyable.
- Lave-toi et habille-toi, dit Ming sur un ton monocorde plein de menaces. Tu as un rendez-vous avec le docteur Chêne.
À présent, il aurait aimé disparaître dans les parois d'Exo10.
Il sauta dans la douche à ondes sans demander son reste. Mais que savaient ses tuteurs ? Ce rendez-vous n'était pas prévu ! Ils devaient savoir pour la drogue ! Ou pour la poubelle ! Ou pour les deux ! Plus son esprit s'animait, plus les événements de la veille lui semblaient être une succession d'erreurs incommensurables. Peut-être même serait-il renvoyé de l'école ? Et Nephtys ?
C'est livide et nauséeux qu'il rejoignit enfin ses tuteurs dans le séjour.
Ils l'accueillirent avec raideur. Il n'osa pas les questionner redoutant leurs réactions. Il ne se souvenait pas les avoir vus aussi fermés.
Ils quittèrent l'appartement et se dirigèrent vers les ascenseurs. Ils se rendirent plusieurs niveaux au-dessus, dans le secteur médical. Qui regroupait tout ce qui avait trait à la santé. C'était un secteur énorme. Celui de la recherche était juste au-dessus. Toutes les branches d'Exo10 étaient structurées de la sorte.
Au centre d'Exo10, le « Cristal » et le centre de navigation. Puis, le ceinturant, le secteur du traitement et de la distribution de l'énergie enaïque. Venant ensuite, le secteur du pouvoir central, appelé aussi le « Cercle d'or », d'où était régie la vie des Exodiens. Le « Cercle d'or » abritait également les forces armées des dirigeants. Et toute une kyrielle de bureaux et de services plus ou moins secrets. C'était le secteur le plus fermé d'Exo10, là où résidaient les Cinq. Puis venait le Cercle où se trouvait la classe supérieure, puis les hauts secteurs où vivait Wayan et enfin, les bas-secteurs. De toute façon, peu importe d'où l'on était, on ne quittait pas sa branche au gré de sa fantaisie. Tout déplacement était contrôlé.
Wayan avait envie de partir en courant. Plus ils approchaient, plus il se sentait mal. Ce qui n'était pas peu dire. Ses tuteurs ne lui avaient plus adressé la parole. Il avait l'impression qu'ils l'emmenaient à l'abattoir
Lorsqu'ils avaient émergé de l'ascenseur, ils s'étaient retrouvés sur l'esplanade bondée comme à l'accoutumée. Mais, connaissant le chemin, ils s'étaient dirigés vers une artère plus calme. Elle diffusait une musique douce et apaisante, malheureusement elle n'agissait pas sur le moral en berne du jeune homme.
Enfin, ils franchirent le sas d'entrée de la salle d'attente où une secrétaire les accueillit.
Ils venaient à peine de s'asseoir quand le docteur Chêne fit son entrée. C'était un homme d'une bonne cinquantaine d'années. Un teint très mat et un visage doux, les yeux et les cheveux noirs aux tempes grisonnantes. Son sourire et ses rides d'expression donnaient à l'ensemble de sa personne un air rassurant.
Wayan était à deux doigts du malaise. Néanmoins, il se leva comme Neige et Ming et ils s'inclinèrent devant le docteur qui fit de même.
- Bonjour, Wayan ! dit-il d'une voix chaleureuse. Ce qui donna une once d'espoir au garçon.
- Tu as une petite mine. Allez, suis-moi.
Et ils se dirigèrent vers son bureau laissant les tuteurs attendre.
Une fois à l'intérieur, Chêne lui demanda :
- Tu sais pourquoi tu es là ?
- Euh ! Pas vraiment, tenta Wayan visiblement mal à l'aise.
- Tu peux t'installer, s'il te plaît ? reprit le docteur avec ce ton chaleureux et paternel qu'il lui avait toujours connu.
Wayan, habitué, s'exécuta. Il prit place sur la table de soin. Le dossier était relevé de sorte qu'il se trouvait plus assis qu'allongé. Il inséra son bras muni du bracelet dans la gouttière prévue à cet effet. Et là, il se dit qu'il était cuit. Le bracelet allait sûrement tout révéler.
Pendant plusieurs minutes, qui lui parurent une éternité, Chêne ne dit plus un mot. Il étudiait ce que lui transmettait le bracelet. Wayan se liquéfiait d'angoisse au fur et à mesure que le silence perdurait. Il s'agita un peu, mal à l'aise. Le docteur se décida à lever les yeux sur lui. Il le fixa d'un drôle d'air.
Wayan attendit en l'interrogeant du regard, mais Chêne baissa de nouveau les yeux sur sa table-écran et il se mit à pianoter dessus.
Au bout d'un moment, voyant que rien de terrible ne lui arrivait, le garçon finit par se détendre un peu.
Le lieu, d'un calme olympien lui avait toujours fait cet effet.
Chêne consentit enfin à reporter son attention sur son patient.
- Comment te sens-tu aujourd'hui ? demanda-t-il.
- Bah... ça va, répondit Wayan pas très convaincu que cette réponse plutôt brève suffise au médecin.
- Nous allons faire une séance de relaxation, tu es trop anxieux, et tu me parleras de ta soirée.
- Mais avec plaisir, pensa Wayan. Pour commencer, j'ai frappé un mec, après j'ai pris de la drogue sans faire exprès, j'ai pissé dans une poubelle et je l'ai jetée sur une voie ! Vous pensez que mon anxiété peut venir de là ? Mais il se garda bien de verbaliser ses réflexions. De plus, il se sentait plus calme qu'il ne l'aurait cru, il se détendit davantage.
Chêne pianota encore, leva les yeux sur le jeune homme et lui demanda :
- Tu es prêt ?
- Oui, répondit-il en se préparant à sa séance.
- Alors j'envoie l'hologramme, reprit Chêne.
À une soixantaine de centimètres devant les yeux de Wayan apparut un petit soleil. D'un rouge sang profond, parcouru de nuances plus soutenues, voire noires, la petite étoile tournoya lentement sur elle-même en dardant son flamboyant rougeoiement.
- Wayan, concentre-toi sur le soleil, respire profondément, tranquillement. La voix profonde de Chêne envahit petit à petit son esprit. Concentre-toi sur le soleil, regarde-le bien Wayan, respire lentement, lentement. La voix de Chêne avait pris possession de son esprit tandis que le soleil aux nuances noires l'absorbait.
- Wayan, tu te sens en sécurité dans la lumière rouge, ta respiration est ample et lente.
Le docteur Chêne observait Wayan dont les pupilles étaient complètement dilatées. Il fit un dernier réglage pour doser les produits qui, à l'insu de Wayan, lui étaient injectés par l'intermédiaire de son bracelet.
Quand il fut certain qu'il était complètement en son pouvoir, Chêne lui demanda de lui raconter sa soirée.
Et Wayan raconta sa soirée dans les moindres détails.
Lorsqu'il eut terminé son récit, le docteur reprit :
- C'est très bien Wayan. Maintenant tu vas dormir profondément. Tu te souviendras de m'avoir parlé du coup de poing, de ton malaise, mais pas de la cause, de la poubelle mais pas de son contenu. Tu vas dormir profondément et te sentir bien et en forme à ton réveil quand je t'appellerai.
Wayan s'endormit et Chêne fit basculer le dossier en position allongée, arrêta l'hologramme et vérifia que tout allait bien pour son patient.
Puis il sortit rejoindre Neige et Ming. Il les dirigea vers un autre bureau. Chêne fit asseoir les tuteurs et s'assit à son tour. Ils devaient faire le point.
- On s'en sort bien. C'est moins grave que ce que l'on craignait, dit-il. En ce qui concerne la drogue, ce n'était pas volontaire, il s'est fait avoir. Il a encore eu une altercation avec ce garçon, Rhodes. C'est lui visiblement qui lui a fait le coup. On a déjà enquêté sur lui. Excepté qu'il l'a pris en grippe, on n'a rien contre Rhodes. Mis à part cette histoire de drogue. C'était la première fois qu'il s'en procurait donc on surveille mais on laisse filer. Il peut continuer à fréquenter Nephtys. Elle est de bon conseil. Sans le savoir, cette jeune fille nous aide bien. Pour ce qui est de l'incident des voies, on doit nous contacter d'une minute à l'autre
À cet instant un léger signal sonore retentit. Chêne pivota sur son fauteuil pour faire face au mur-écran derrière lui.
L'écran resta sombre, mais une voix s'adressa à eux trois. Une voix qui émanait d'une obscure et secrète cellule. Cachée quelque part au cœur du « Cercle d'or ». Tellement confidentielle que seuls les cinq dirigeants d'Exo10 connaissaient son existence. Pour les autres, c'était une légende.
- Agent Neige. Agent Ming. Agent Chêne, dit la voix en guise de salutations. Pendant que je vous parle, vous verrez défiler les images de l'incident d'hier. Le mur-écran s'anima, et ils purent voir en trois dimensions, tout le déroulement de l'affaire. Nous avons contacté le service des rails. Les quatre garçons seront convoqués ce soir et devront se présenter au bureau des rails. La jeune fille ne sera pas inquiétée. Il ne sera pas mentionné ce que contenait l'objet. Les garçons devront s'acquitter d'une semaine de travail. Nous séparerons le « sujet Wayan » des trois autres. Lui sera affecté aux archives où il recevra un implant « Trad ». Il ne devait pas en être équipé si tôt mais finalement ça ne devrait pas poser de problèmes. Pour peu qu'il ne s'en vante pas trop auprès de ses camarades. Les autres garçons seront à la maintenance. Tout a été planifié. Pas de sanctions plus lourdes pour l'instant. Le « sujet Wayan » ne doit se douter de rien. Contrôlez-le il ne doit plus être mêlé à ce genre d'histoire. Ça a été assez compliqué à gérer ici. Tenez-le en laisse ! Et le contact fut coupé sans autres formes de politesse.
Après quelques secondes de réflexion silencieuse, Chêne fit de nouveau face aux tuteurs de son patient.
- Comme je le disais, on s'en sort bien. Mais je crains que des épisodes fâcheux de ce type ne se reproduisent. Il s'est tenu tranquille jusqu'à maintenant, mais il est jeune et il va avoir besoin d'émancipation, de découvertes très rapidement. À vous de redoubler de vigilance mais ne le braquez pas.
Ils se levèrent, Chêne ajouta encore : Je vais le réveiller, je vais être obligé de lui parler de la drogue. Cependant, je lui dirai que vous n'êtes pas au courant que je lui fais une faveur en passant ça sous silence. J'augmente sa confiance en moi. Il les raccompagna dans la salle d'attente.
Puis il retourna dans son cabinet. Wayan n'avait pas bougé. Chêne vérifia sur sa table-écran si toutes les constantes de son patient étaient bonnes. Il programma la diminution puis l'arrêt des doses de produits. Redressa le dossier et appela : « Wayan ». À l'appel de son nom, Wayan ouvrit les yeux. Il se sentait vraiment beaucoup mieux que lorsqu'il était arrivé. Mais il aurait préféré serrer Rhodes dans ses bras plutôt que de le reconnaître.
Le docteur le fixa un instant avec un regard doux et pensif à la fois, puis il lui dit :
- Tu te doutes bien, Wayan, que les données de ton bracelet m'ont révélé des choses. Wayan se mordit la lèvre et hocha la tête, résigné.
- Tu as pris involontairement une substance qui a provoqué ces malaises, tu comprends ? Hochement de tête.
- Je sais que tu n'as pas pris cette drogue volontairement. Ça arrive tout le temps dans ce genre de fêtes. Je sais que les autorités ferment les yeux sur celle-ci, qu'ils la tolèrent. Mais tu aurais dû le signaler à tes tuteurs. Tu dois leur faire confiance. Pourquoi ne leur as-tu rien dit ?
- Ben... J'avais peur qu'ils fassent un scandale, qu'ils me privent de sortie, je ne voulais pas encore me faire remarquer, bredouilla-t-il.
- Écoute, je comprends ton geste mais je ne l'approuve pas. Je ne dirai rien à tes tuteurs pour cette fois. Mais ne coupe plus ton bracelet si tu ne veux pas qu'ils te ramènent ici trop tôt ! Tu comprends que je te donne une chance ?
- Oui, répondit-il en hochant la tête, soulagé mais conscient qu'il devait s'en montrer digne.
- Bon ! s'exclama le docteur avec un sourire sincère. Je te suggère de leur présenter tes excuses si tu veux rentrer dans leurs bonnes grâces, dit-il avec un clin d'œil
Wayan lui sourit aussi, finalement, il ne s'en tirait pas si mal que ça ! Enfin, c'est ce qu'il croyait.
Tandis que le jeune homme, ôtant son bras de la gouttière, descendait de la table d'examen, Chêne reprit :
- J'ai passé commande d'un en-cas pour toi. Au vu de tes analyses, tu as besoin de te restaurer. Installe-toi dans la salle d'attente je vais de nouveau discuter avec tes tuteurs. Tu as dix bonnes minutes devant toi pour manger tranquillement. Et il lui donna une petite tape d'encouragement sur l'épaule.
Wayan, trop content de sa bonne fortune, s'exécuta sans demander son reste !
Quand ils furent à nouveau réunis, Chêne fit ses dernières recommandations :
- Il devrait être assez docile pour la soirée, les tranquillisants vont continuer à agir. Jouez la carte de la tolérance, de la souplesse. Il ne faut pas vous le mettre à dos en étant trop sévères.
- Nous avons reçu la convocation du service des rails, l'informa Neige. Nous devons nous y présenter à 18 h. D'ici là, nous allons discuter avec lui.
- Nous pensions le priver de communications pendant une semaine, reprit Ming. Nous ne pouvons pas laisser passer l'incident sans répercussion. Comme il sera bien occupé aux archives, la privation devrait lui être supportable.
Après un court moment de réflexion, Chêne approuva.
Cependant, Wayan n'avait pas perdu son temps. Entre deux bouchées, il raconta sa galère à Nephtys.
- Quand même, je t'avais bien dit d'en parler ! le morigéna-t-elle. Regarde maintenant, ils vont t'avoir à l'œil et ce sera plus dur pour toi de sortir !
- Ouais, soupira Wayan tandis qu'il avalait un morceau à la saveur délicieuse. Une fois de plus, tu avais raison !
- Contente de te l'entendre dire ! fit la voix de Nephtys dans son implant auditif. Et pour la poubelle ?
- Quoi la poubelle ? s'alerta-t-il en cessant de mastiquer.
- Bah, tu crois quand même pas que ça va passer à l'as ? s'étonna Nephtys.
Wayan eut l'impression d'avoir du carton dans la bouche.
- Merde ! fit-il. T'as raison ! Il avala péniblement.
- Deux fois en une minute, ça devient gênant ! dit-elle pour dédramatiser.
Comment avait-il pu oublier cet autre problème ? C'étaient ces satanées séances de relaxation qui lui faisaient cet effet ! Il l'avait déjà remarqué auparavant. Après chaque séance, il ne pensait plus beaucoup, et le pire, c'est qu'il s'en moquait !
- Je crois qu'ils sortent du bureau ! Je te tiens au courant ! Et il coupa la communication. Après avoir remercié et salué le docteur, ils prirent congé.
- Wayan, il faut que nous parlions tous les trois, dit Neige. Nous allons rentrer et mettre les choses au point.
- Pfff... souffla-t-il mentalement. Mais jamais ça s'arrête ! Super les vacances ! et il continua à se lamenter en silence suivant docilement ses tuteurs.
Installés dans le salon, ils se préparaient à l'affrontement. Neige avait servi des jus de fruits, ce qui était un luxe. Ming commença :
- Wayan, tu nous as caché tes malaises, tu as coupé à plusieurs reprises ton bracelet. C'est dangereux et immature ! Et si tu avais eu des problèmes plus graves ? Nous n'aurions pas pu te porter secours !
- Mais c'est justement ça ! s'exclama-t-il. Je ne veux pas que vous surgissiez à la moindre alerte ! C'est déjà assez dur comme ça avec Rhodes ! lâcha-t-il stupéfait d'avoir parlé de Rhodes.
- Je crois que tu as un problème avec ton camarade Rhodes. Du reste c'est pour ça que nous avons été convoqués au service des rails.
Wayan en resta coi ! Il avait un problème avec l'association de « camarade » et de « Rhodes » dans la même phrase. Et surtout Nephtys ne s'était pas trompée. L'incident des rails resurgissait.
- Mais... bredouilla-t-il.
- Si tu n'aimais pas cette poubelle, il fallait nous en parler, dit Neige avec un sourire narquois. Alors là, si Neige se mettait à être ironique ! Wayan la regarda bouche bée. Elle reprit son air habituel et lui expliqua :
- On nous a juste dit qu'avec tes camarades, vous aviez jeté un objet, qui s'avère être une poubelle, sur la voie. Et comme il se trouve que la nôtre a disparu...
Wayan déglutit en attendant la suite. Ming reprit calmement mais fermement :
- Nous sommes convoqués, ainsi que tes camarades à 18 h. Tu nous fais honte, quelle éducation a-t-on l'air de t'avoir donnée ? Nous ne sommes vraiment pas fiers de toi.
- C'est le moins que l'on puisse dire, renchérit Neige en le regardant sévèrement.
Wayan se ratatina sur sa chaise.
- Je pense que tu conviendras avec nous qu'il est normal qu'il y ait une sanction de notre part, déclara Ming.
Wayan hocha la tête redoutant le pire.
- Nous avons donc décidé de te priver de communications pendant une semaine, l'informa Neige.
- Oh non ! s'exclama Wayan désespéré. Mais il ravala ses protestations sous les regards qui ne souffraient aucune réplique, de ses tuteurs.
- Nous savons bien qu'à ton âge, on fait un peu n'importe quoi sans se soucier des conséquences. Notre rôle consiste à te ramener dans le droit chemin, que cela te plaise ou non, continua Neige. Tu réfléchiras à deux fois avant de faire quelque chose d'idiot à l'avenir !
Ensuite, Neige et Ming continuèrent à lui faire la morale jusqu'à l'heure du départ. Et c'est la tête pleine à craquer que Wayan et ses tuteurs se rendirent au rendez-vous.
Lorsqu'ils arrivèrent dans la salle d'attente, les autres jeunes étaient déjà là avec leurs parents. Neige et Ming s'inclinèrent pour saluer. Ming se sentit obligé d'administrer un coup de coude à Wayan pour lui rappeler les bonnes manières. De mauvaise grâce, celui-ci s'exécuta. Les autres firent de même. Rhodes, dont le bleu avait viré au violet, le foudroya du regard.
Ils n'eurent pas le loisir d'entamer une quelconque discussion car un secrétaire vint les chercher afin de les introduire dans le bureau du responsable.
La pièce, assez spacieuse, était claire et comportait de nombreuses trappes-fauteuil.
Le responsable qui les reçut manipula quelques touches sur sa table-écran et le nombre de fauteuils adéquat se matérialisa.
Tout le monde fut invité à prendre place. L'homme, responsable de la sécurité technique, leur expliqua le déroulement de l'entretien.
Ils étaient invités à visionner le film du forfait, suivi d'un documentaire. Ils ne devaient pas intervenir durant les diffusions. Ensuite ils en parleraient. Puis, pour terminer, ils discuteraient des travaux d'intérêt collectif dont les fautifs devraient s'acquitter.
L'assistance bougonna un peu mais acquiesça.
La scène débuta au moment où Rhodes et ses amis intervenaient. Il n'y avait pas de son. Mais l'attitude fanfaronne des trois garçons parlait d'elle-même.
Puis se termina avec la chute de la poubelle sur les rails. Wayan et ses tuteurs ne dirent pas un mot. En revanche, il n'en était pas de même pour les autres participants, et les questions fusèrent : « Mais qu'est-ce que vous aviez besoin d'embêter ces deux jeunes ? » « Qu'est-ce qu'il y avait dans cette poubelle ? » « Pourquoi la jeune fille n'est pas là ? » « On n'a pas idée de trimbaler une poubelle pleine d'eau ! » Wayan, soulagé se dit que, visiblement personne ne s'était vanté du contenu de la désormais célèbre poubelle. Au bout d'un moment, le responsable intervint :
- Mesdames, messieurs ! Calmez-vous un peu. Maintenant, voici un film pour vous montrer les risques et les accidents que peuvent provoquer les objets ou les personnes sur les voies.
Après avoir visionné les images choc, plus personne ne contesta. Les sanctions furent distribuées.
- Pourquoi il est aux archives et nous à la maintenance ? s'exclama Rhodes furieux.
- C'est vrai ça ! Pourquoi je suis pas aussi à la maintenance ? renchérit Wayan qui n'en revenait pas d'être du même avis que Rhodes.
- Jeune homme, au vu de vos problèmes de santé, vous irez aux archives, et ce pendant une semaine. Comme je viens de vous le dire.
- Quoi mes problèmes de santé ? s'emporta Wayan désespéré. Il était une nouvelle fois traité différemment des autres et devant eux en plus.
- C'est pas jus... Mais sa phrase mourut subitement lorsqu'il croisa les regards assassins de ses tuteurs.
« Heureusement qu'il est sous tranquillisants ! » pensa fugacement Neige.
Rhodes et ses amis allaient de nouveau protester mais, là aussi, l'autorité parentale se fit sentir. Après avoir reçu, via leur bracelet, le lieu et les horaires de leur peine, tout le monde prit congé. Rhodes regarda Wayan d'un sale œil et celui-ci le lui rendit bien.
Rentrés chez eux, Ming passa commande pour le repas du soir. À bord d'Exo10, la nourriture était élaborée dans les secteurs de l'agroalimentaire. Puis elle était expédiée au moyen d'un système très complexe qui quadrillait tout le vaisseau et apportait la nourriture à domicile. Personne ne savait et ne pouvait se faire à manger. Personne ne savait même à quoi ressemblait la matière première. Les repas étaient faits sur mesure. Suivant son âge, son sexe, son travail et aussi ses goûts. C'étaient des aliments reconstitués, avec des consistances et des saveurs variées. Ils avaient la fonction outre de nourrir, de garder les individus en bonne santé compensant par des ajouts d'éventuelles carences.
Wayan tenta d'obtenir la permission d'appeler Nephtys. Mais ce fut en vain. Neige consentit à la joindre pour l'informer de la situation, et il n'obtint rien d'autre. Frustré, il partit bouder dans sa chambre tout en se disant qu'à son âge c'était stupide ! Mais ça lui faisait du bien. Il consulta son bracelet pour savoir à quelle heure il avait rendez-vous. IL fut surpris de découvrir que c'était à huit heures devant les ascenseurs. Neige l'appela pour manger. Ils lui refirent la morale afin qu'il se comporte bien lors de sa semaine de travail. Enfin Wayan retrouva son lit qu'il avait quitté en catastrophe quelques heures plus tôt. Il n'eut pas le loisir de s'interroger sur ce qui l'attendait le lendemain. Il s'endormit comme une masse.
Huit heures du matin. Wayan arriva devant l'ascenseur douze. Le même que pour le secteur médical. C'était un horaire de grande affluence. Il se demandait comment on allait le trouver dans cette foule quand le responsable de la sécurité lui tapa sur l'épaule.
- Bonjour, Wayan. Je suis chargé de vous accompagner au secteur médical.
- Mais pourquoi le secteur médical ? s'alarma Wayan. Les archives se trouvent là-bas ?
- Non, répondit le responsable en souriant, mais pour les archives vous bénéficiez d'un traitement de faveur. Vous devez subir une petite intervention.
Wayan blêmit. Il n'aurait pas classé ça dans les traitements de faveur. L'homme voyant que le garçon avait changé de couleur s'empressa d'ajouter :
- Rassurez-vous, c'est indolore ! On va vous poser un implant Trad.
- Et qu'est-ce que c'est ? s'inquiéta tout de même le jeune homme.
- C'est magique ! Vous avez de la chance. Vous allez être équipé de ce qui se fait de mieux en matière de traducteur instantané. Le professeur qui va s'occuper de vous va sûrement vous l'expliquer mieux que moi !
- Mais... fit le garçon toujours pas convaincu, le docteur Chêne est d'accord ?
- Apparemment oui, il a donné son accord en tout cas.
- Ah... Wayan était complètement abasourdi. Cela lui paraissait totalement disproportionné d'en arriver là pour une simple punition. Tout en s'engouffrant dans l'ascenseur, il médita sur tout ça. Plus il y réfléchissait plus il se disait que finalement c'était inespéré. Trop cool même !
Il ne s'attendait pas à se retrouver de sitôt sur l'esplanade du secteur médical. Cette fois, ils prirent une direction différente de celle de la veille. Ils se dirigèrent vers le pôle des interventions légères.
Arrivés à l'accueil, ils furent priés de patienter quelques instants, le temps de prévenir le professeur Antarès.
Quelques minutes plus tard, celle-ci arriva et prit en charge Wayan. C'était une femme d'environ 45 ans, rousse aux cheveux courts. Quand il fut installé dans son cabinet, elle lui expliqua :
- J'ai bien lu votre dossier médical, et j'ai parlé avec mon confrère le docteur Chêne. Soyez rassuré. Il n'y aura aucun problème lié à la pose de cet implant. Le Trad est un implant intelligent... Je vous le répète, c'est indolore, coupa-t-elle en voyant que son patient n'était pas à son aise. Je l'installerai dans votre cerveau et il migrera quasi instantanément vers le siège du langage parlé et compris. En d'autres termes vous serez capable de comprendre et de parler n'importe quelle langue à bord d'Exo10 !
Wayan n'en revenait pas ! Les répercussions étaient fantastiques ! Il serait peut-être affecté aux archives de la surveillance. Son véritable objectif. Piloter devait être génial mais son rêve inavoué était d'être aux archives. Au fil des ans, il avait élaboré l'hypothèse que l'accident qui l'avait privé à jamais de ses souvenirs et de ses parents était forcément relaté quelque part, classé dans des archives. Tout ce qu'il avait réussi à savoir, c'est qu'il s'était produit une explosion dans l'appartement qu'il occupait alors avec ses parents.
On l'y avait même conduit une fois, flanqué du Dr Chêne. Mais cela n'avait rien évoqué en lui. Il en était reparti effondré et avait dû subir des séances interminables de « méditation » et de visites de Chêne. Du coup, il avait décidé de ne plus rien demander et de se donner les moyens de trouver tout seul.
- Êtes-vous prêt pour l'intervention ? demanda-t-elle pour finir.
Tout de même, il n'y allait pas de gaîté de cœur, elle allait lui planter un truc dans le cerveau ! Et ce n'était peut-être pas si indolore que ça.
Il acquiesça d'un signe de tête. Elle l'installa sur le même type de table que chez Chêne. Au moins, il n'était pas complètement dépaysé.
- Je vais vous appliquer un masque sur le visage. Il diffusera un produit anesthésiant. Il faudra respirer normalement. Ce produit agira uniquement sur les zones où passera l'implant, Vous ne serez donc pas endormi.
- Dommage ! pensa Wayan.
- Cependant, il ne faudra pas bouger ! Prêt ?
Il fit un « oui » qui manquait d'enthousiasme.
Il vit le masque arriver sur son visage, englobant son nez et sa bouche. « Pas de panique, se dit-il, concentre-toi sur ta respiration ! » Et il se concentra du mieux qu'il put. S'appliquant à inspirer et à expirer calmement.
Antarès, qui était à présent derrière un petit pupitre, le félicita :
- Je vois que les séances de relaxation de mon confrère sont toujours efficaces. Puis elle reprit, plus professionnelle : « À présent que la zone est anesthésiée et stérilisée, je vais procéder à la mise en place de l'implant. Je vais tout d'abord, passer par le conduit nasal puis perforer le plancher crânien afin d'introduire »...
« Non mais qu'est-ce qu'elle a besoin de me décrire toute la procédure ! pensa Wayan à deux doigts de tourner de l'œil. Elle va pas fermer sa gueule ! Inspirer calmement... expirer calmement... Non mais je vais pas y arriver là ! »
- Excusez-moi Wayan ! s'exclama-t-elle en se rendant compte de son manque de tact. Il faut dire que j'ai en permanence des étudiants avec moi alors décrire ce que je fais est un automatisme. Désolée, nous allons attendre que vous repreniez votre calme. Elle lui fit un sourire contrit.
L'intervention fut effectivement totalement indolore. Et très rapide. Après avoir attendu que fusionnent l'implant et les cellules vivantes, Wayan se retrouva face au mur-écran du cabinet.
Antarès lui expliqua qu'avant de le relâcher, elle devait lui faire écouter plusieurs langues des plus utilisées sur Exo10. De la plus proche de sa langue à lui à la plus lointaine. Afin d'activer le mécanisme. Il fallait le faire maintenant, tant qu'il était encore sous anesthésie. Sinon il risquait de ne pas apprécier l'activation hors anesthésie
Wayan ne parlait jusqu'à présent qu'une seule langue. Alors qu'en général on en parlait deux voire trois. La langue universelle parlée et comprise par tout le monde, la seule qu'il possédait. Puis sa langue qu'on disait « Génétique ». Suivant le pays terrestre dont nos lointains gènes étaient issus et qui avaient cours sur terre au moment du départ d'Exo10. Et souvent, la langue d'un des parents. C'était d'ailleurs l'une des nombreuses raisons pour lesquelles il se faisait traiter de débile par Rhodes.
- Bon, maintenant je vais lancer le film d'activation. Il a été conçu pour activer et entraîner votre esprit à se servir au mieux de cette nouvelle fonction, l'informa Antarès. Alors Wayan découvrit toute une foule de langues dont il ignorait jusque-là l'existence. Au fur et à mesure que les sons, dans un premier temps incompréhensibles, se transformaient au fond de sa tête en langage compris, Wayan s'émerveillait du prodige de l'implant.
Il dut aussi faire des exercices parlés pour se familiariser avec les prononciations.
Vers midi, Antarès le libéra, il était au comble de la joie avant qu'elle ne lui annonce les recommandations de base. Ce qui le refroidit quelque peu
- Surtout, ne jamais essayer d'écouter une langue ancienne tout seul ! Extrêmement dangereux !
- Quoi ! s'exclama-t-il. Si c'est super dangereux, pourquoi on m'a fait mettre ce truc dans la tête ?
- Ne vous affolez pas comme ça, sourit-elle, avez-vous déjà entendu une langue ancienne ? Et quand je dis langue ancienne, je parle d'avant Exo10. Je parle même d'avant les grandes découvertes technologiques !
- Euh... En fait, non ! réalisa Wayan.
- Voilà où je voulais en venir. Je vous mets en garde, c'est le protocole que je dois appliquer. Comme vous devez le signaler à votre école. Je leur ferai parvenir le dossier. C'est obligatoire. Au cas où. Maintenant, vous voilà libre ! Je vous souhaite une bonne journée Wayan, termina-t-elle en s'inclinant.
En sortant, son premier réflexe fut d'appeler Nephtys tant il était surexcité. Mais il déchanta en se souvenant que ses tuteurs avaient verrouillé son bracelet.
En revanche il retrouva le responsable de la sécurité qui était revenu le chercher. Celui-ci lui parla en Russe, sa langue génétique. Ce qui surprit Wayan, mais il lui répondit avec application. Il n'en revenait toujours pas, il avait le sentiment qu'on lui avait donné un super pouvoir !
Sa première journée de travail débuta par le repas au réfectoire. Il fut horrifié en constatant que tout ce qu'il mangeait n'avait aucun goût. Ses voisins de table le rassurèrent en lui disant que c'étaient les conséquences de l'anesthésie. Du coup, ils le prirent sous leur aile et l'après-midi passa vite.
Et toute la semaine passa ainsi. Il classa des vidéos suivant les lieux, les années, les doléances. Grâce à ça, il apprit tout un panel de jurons dans une foule de langues. Car, bien souvent, les gens perdant leur sang-froid finissaient par s'insulter copieusement ! Ce qui l'amusa bien. Son seul regret était de ne pas pouvoir communiquer avec son amie.
Enfin, les deux sanctions arrivèrent à leur terme. Il reçut des félicitations de la part du responsable des archives. Neige et Ming aussi le félicitèrent. Neige en Japonais et Ming en Vietnamien. Ce qui fit plaisir à Wayan. Mais ce qui le ravit le plus fut de pouvoir appeler Nephtys.
Celle-ci lui proposa immédiatement de se retrouver à l'endroit habituel.
Ses tuteurs hésitèrent un peu, mais finirent par accepter.
Aussi, Wayan galopa-t-il jusqu'aux escaliers trop heureux de sa liberté retrouvée. Il dut attendre un moment Nephtys qui habitait plus loin et devait emprunter une rame pour le rejoindre.
Ils étaient ravis de se retrouver. Après les effusions, ils montèrent sur la place centrale qui, ce jour-là, transportait les promeneurs dans les profondeurs marines. Tout en traversant un orque-hologramme qui évoluait gracieusement, Wayan lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation hâtive.
Nephtys en resta bouche bée. Quand il eut terminé son récit, elle lui dit d'un air préoccupé :
- C'est quand même dingue qu'on t'ait fait subir cette intervention ! Cet implant Trad ! C'est de l'ultra haute technologie, réservée à certains corps de métier. C'est bizarre quand même qu'ils en aient équipé un jeune délinquant !
- Merci pour « jeune délinquant » ! fit-il, faussement outré.
- Bah, tu vois ce que je veux dire, t'as pas trouvé ça bizarre toi ?
- Bien évidemment que si ! Mais ça n'avait pas l'air de choquer là-bas aux archives. Ils en ont eux aussi. Et franchement, je n'aurais rien pu faire sans ça.
- Alors c'est bizarre qu'ils t'aient assigné là-bas !
- Ouais... Mais peut-être qu'après je serai orienté aux archives de la surveillance ?
- Espérons que non ! s'exclama-t-elle, sans savoir que c'était le souhait de son ami. Je me demande si Rhodes et ses potes vont te foutre la paix maintenant ou si ça sera pire ?
- Je voudrais pas paraître trop optimiste, mais... je pense qu'ils vont m'en faire baver ! J'ai pas intérêt à me vanter du Trad en tout cas !
- C'est clair ! Je te conseillerai même de ne pas t'en vanter du tout ! Comporte-toi comme d'habitude. De toute façon, entre nous on emploie toujours la langue universelle, en cours aussi. Ça devrait passer inaperçu.
- Dommage ! J'aurais bien crâné un peu quand même ! Et toi ? Tes vacances ?
Alors elle lui raconta qu'elle avait fait pas mal de choses, visite à la famille, salle de jeux virtuels avec les potes, tournois divers, en un mot, elle ne s'était pas ennuyée. Wayan en conçut une légère déception. Visiblement il ne lui avait pas manqué autant qu'elle lui avait manqué !
- Mais tu m'as quand même bien manqué ! avoua-t-elle à la fin de son récit. Wayan la soupçonna à nouveau de télépathie ! Sa déception fut balayée dans l'instant.
- Au fait, reprit-elle, on va aller visiter une « réserve naturelle » après-demain, je vais t'inscrire ! Tu n'as plus qu'à convaincre tes tuteurs !
Les réserves naturelles étaient le lieu où étaient élevés tous les animaux et toutes les plantes qui servaient de nourriture. Ce qui se visitait était le sommet de l'iceberg. Un reflet de ce qu'avaient pu être les fermes sur terre. Dans les profondeurs de ces secteurs se trouvait toute une industrie qui allait de l'élevage en batterie jusqu'aux usines de transformation. La nourriture y était travaillée, démultipliée synthétiquement afin de pourvoir aux besoins de la population des secteurs qu'ils devaient desservir.
- Punaise ! Les convaincre ! C'est pas gagné ça ! Il regarda l'heure sur son bracelet puis reprit : « Je dois rentrer, je t'appelle pour te dire si c'est bon ou pas ». Il commença à se lever du banc sur lequel ils avaient fini par s'installer.
- Non, reprit-elle, tu m'appelles pour me dire que c'est bon ! Pars positif, Wayan, se moqua-t-elle gentiment. Elle se leva à son tour. Moi aussi je dois y aller.