Je dédie ce livre à
mes oncles, Cecil Len Coleman (1944-2016)
et Ralph Allen Smith (1949-2004),
à ma mère, Susan Coleman Hall (1946-2018),
ainsi qu'à Aurélie François (1974-2008)
R.I.P.
La musique de la playlist de Sophie disponible sur Deezer.com : http://www.deezer.com/playlist/2651437224et sur Spotify : https://play.spotify.com/user/le_fino/playlist/6y7SqCT6pA1hxm7bUmOY1N
Le passé ne meurt jamais ; ce n'est même pas le passé.
William Faulkner, Requiem pour une nonne(1951)
Traduit de l'anglais (américain) par Christine Rimoldy
Chapitre I
Les navires au loin ont à leur bord tous les désirs de l'homme.
Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu(1937)
Chapitre I
Les navires au loin ont à leur bord tous les désirs de l'homme.
Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu(1937)
Gramble
Birdie in the hand for life's rich demand
The insurgency began and you missed it
I looked for it and I found it
Miles Standish proud, congratulate me
A philanderer's tie, a murderer's shoe
Let's begin again begin the begin
Let's begin again
Begin the Begin, R.E.M. (1986)
Gramble
Gramble Thyssen regardait la pendule en se demandant quand elle sonnerait 17 h, afin qu'il puisse s'en aller. Le Bureau des affaires indiennes (BAI) était comme toujours vide de tout « client », et le silence le préoccupait : le vrombissement de la climatisation, une toux occasionnelle quelques bureaux plus loin, des papiers que l'on froissait ou le grincement d'une chaise. Aujourd'hui, il était – à nouveau – seul dans son box, car Edith était en congé de maternité et George, qui commençait à manifester des symptômes précoces de la maladie d'Alzheimer, farfouillaitdans ses souvenirs défunts.
Curieux comme ces cloisons créaient un faux sentiment d'isolement et avaient l'air sinistre avec leurs surfaces en stratifié, leurs téléphones identiques, leurs vieux écrans d'affichage et leurs multiprises poussiéreuses. Le Wi-Fi était assez instable (bien qu'il se trouvât à un jet de pierres entre le mémorial de Lincoln et la Maison-Blanche, au centre de Washington DC) et tous les câbles réseau étaient dépourvus du petit onglet en plastique destiné à maintenir le câble dans le port de l'ordinateur portable. Si les quatre occupants du box étaient présents et qu'ils reculaient sur leurs chaises, ils se rentraient dedans sans même étendre les jambes. Et s'ils étaient deux à téléphoner en même temps, il était très difficile de se concentrer.
Le grand et violent conflit de Standing Rock dans le Dakota du Nord ne se produirait que dans quelques années, et les choses étaient encore très calmes. Trop calmes. Il ouvrit une fois de plus le dossier devant lui. Il y avait quelques tickets de caisse agrafés à l'intérieur de la couverture, maculés d'une empreinte de pouce sale et légèrement froissés à force d'être restés dans sa poche. Ils dataient de l'enquête qu'il avait effectuée en Floride, un sacré changement par rapport à Washington DC. Histoire de se dégourdir les jambes, il marcha jusqu'à la fenêtre d'où il pouvait apercevoir un coin du Washington Monument. Dans son reflet sur la vitre, il était un peu pâle et avait l'air fatigué, avec des cheveux poivre et sel tirant sur le brun, des pommettes hautes et des yeux bleus au regard pénétrant. Âgé de quarante-trois ans et mesurant environ un mètre quatre-vingt, il avait déjà commencé à prendre du ventre.
Ses pensées dérivèrent vers ce déplacement à Miami. Tout d'abord, il avait embrassé ses enfants et sa femme en promettant d'être de retour dans un jour ou deux. Il avait quitté l'aéroport international de Washington-Dulles à bord d'un vieux Boeing 737 avec un personnel navigant gentil, mais le spectacle de leurs mains tremblantes faisant passer du café brûlant aux deux personnes assises près de lui à côté de la fenêtre était perturbant. Puis, cela avait été le bazar à l'aéroport international de Miami (MIA) qui était toujours en travaux même après des décennies. Cette fois, ses bagages n'avaient pas été perdus (c'était un voyageur à l'ancienne qui ne voyait pas d'inconvénient à enregistrer ses bagages, même si cela impliquait parfois de les perdre). Il n'était pas pressé ; on ne l'attendait pas vraiment au casino, genre de contrôle surprise ou plutôt d'observation discrète qu'il effectuait néanmoins tous les mois.
Il soupçonnait de connivence avec le grand banditisme les membres véreux des tribus amérindiennes à la tête du casino. Effectuer une visite officielle serait faire preuve d'ostentation et d'arrogance et naturellement, les individus liés à la mafia s'évanouiraient telles des ombres, comme quand on allume dans un sous-sol obscur. L'injustice le mettait en rage. Longtemps, il avait pensé qu'il était en train de faire bouger les choses au BAI, mais il considérait que le cancer du grand banditisme dans les casinos, fléau plus grand encore, dépouillait les tribus de leur dignité et – malgré toutes les affirmations contraires – le voyait comme un moyen pour les propriétaires du casino de s'enrichir tout en laissant les autres membres de leurs tribus s'enfoncer dans la misère et l'addiction aux drogues.
Ces histoires de jeux d'argent lui rappelaient les exercices de propagande auxquels la loterie de Floride recourait pour faire approuver par référendum la possibilité de jouer au casino sous le prétexte d'améliorer le système éducatif dans l'État. Des décennies après, la Floride se classait au 22erang pour la qualité de son système éducatif malgré les milliards de dollars que la loterie était censée injecter dans les écoles, mais qui, comme certains scandales l'avaient démontré par la suite, permettaient seulement à certains de s'en mettre plein les poches à Tallahassee, la capitale de l'État.
Gramble avait empoigné son sac et emprunté une succession de tapis roulants jusqu'au tram qui le conduisit au parking des voitures de location. Ces foutus parkings se ressemblaient tous. Ce satané gouvernement refusant de rembourser les frais de souscription à Hertz Gold, il perdait toujours à peu près trois quarts d'heure derrière les malheureuses familles du Midwest qui se plaignaient des frais facturés ou le Sud-Américain parlant à peine anglais qui essayait d'avoir confirmation de sa réservation.
Parcourant du regard le centre de location de voitures, il remarqua des fissures dans le sol en marbre – quelque peu choquant –, puisque le terminal datait de quelques années seulement. Encore une main-d'œuvre fournie par la Mafia et des matériaux de merde ? L'entrée en demi-lune était encombrée de gens impatients qui se pressaient aux différents guichets pour essayer d'obtenir leur voiture. Dans son travail, Gramble avait appris à surmonter sa fébrilité naturelle et était obligé de devenir très patient. Il avait creusé des grottes, à l'intérieur de sa conscience, dans lesquelles il pouvait s'asseoir en tailleur et fixer le feu du regard pendant que le monde se bousculait autour de lui.
Ses pensées le ramenaient alors à son enfance, non loin de là, en fait – à Miami –, avant l'exode de Mariel1, avant que l'argent de la cocaïne ne permette de construire le centre-ville, avant les Marlins de Miami2, avant les épisodes caniculaires, même. À l'époque où Miami était encore un coin relativement paumé grouillant de moustiques et peuplé majoritairement de WASP3. Bien sûr, il y avait des tensions raciales car les Haïtiens arrivaient, fuyant les horreurs du régime des Duvalier, les Dominicains aussi, fuyant les horreurs de Trujillo, après les Chiliens qui fuyaient le régime de Pinochet et les Cubains, celui de Castro, et sa population blanche s'était sentie quelque peu envahie. Longtemps, Miami avait été un refuge pour toute l'Amérique du Sud et les Caraïbes qui semblaient cultiver les dictatures comme les plantations de bananes (avec, respectivement, un soutien équivalent de la part de la CIA et de DelMonte Inc).
Quand il était enfant, la population était surtout composée des descendants blancs des colons qui avaient pris le chemin de fer de Flagler4jusqu'au bout de la ligne – certains continuant jusqu'aux ponts décrépits plus au sud vers les Keys – et créé des villes ouvrières telles que Hialeah avec ses courses de lévriers, des quartiers d'inspiration méditerranéenne comme Coral Gables, ou des paradis tropicaux tels Coconut Grove.
Le désordre tentaculaire de Kendall ne verrait le jour que quelques années plus tard. Il avait grandi dans un quartier de la classe moyenne inférieure mais sise à la lisière de la ville cossue des Gables, à un jet de pierre, littéralement, de Red Road, qui était située à une rue seulement de sa petite maison dont la cour avant était dominée par un pin gigantesque de plus de quinze mètres ; il l'escaladait enfant, se perchant en équilibre instable sur sa cime étroite et écartant ses branches minuscules pour apercevoir l'hôtel Biltmore, sur la terre promise des Gables. La cour arrière de sa maison comportait un limettier doux et un avocatier incroyablement fertile. Il se rappelait que les écureuils voraces dévoraient les avocats les plus mûrs avant qu'ils ne tombent par terre ; c'étaient d'énormes avocats vert foncé avec parfois un noyau de la taille d'une balle de tennis et une chair jaune exquise. Une pincée de sel et quelques gouttes de limette, et l'on avait un repas à part entière. Le
De l'autre côté de la rue, les voisins avaient dans leur cour avant un manguier et un goyavier dont ils cueillaient régulièrement les fruits sans savoir s'ils étaient d'accord pour le faire. Quelques pâtés de maisons plus bas se trouvaient la galerie marchande/le centre commercial du coin avec une épicerie où il avait décroché son premier boulot : Piggly Wiggly5(qui avait bien pu avoir l'idée d'un nom pareil pour une épicerie ?) Un jour, il s'était ouvert accidentellement le gras du pouce en ouvrant une brique de jus d'orange, ce qui lui avait valu huit points de suture et laissé une cicatrice de plus de cinq centimètres. Il y avait eu cette fois aussi où, travaillant de nuit et conduisant la machine de nettoyage des sols, il avait renversé un de ces casiers à bouteilles de six étages ; quel bazar ça avait été, cette mare de bibine qui s'écoulait en direction du rayon de surgelés.
Bon sang, le patron avait été furax. C'était dans la rue juste avant – et menant à la terre promise des Gables – que se trouvait une maison avec un gosse dérangé qui hurlait des insanités à chaque fois que Gramble passait. Il le faisait fébrilement, avec un sentiment de pitié mêlé de terreur, empruntant parfois la ruelle derrière le centre commercial pour éviter ce désagrément.
Un jour, il avait trouvé les plans d'un quartier entier baptisé CocoPlum, abandonnés là par une société d'architecture (étrange, car ce genre de société n'existait pas dans ce quartier résidentiel), mais il avait imaginé qu'il s'agissait de plans secrets pour pénétrer dans le centre commercial et le dévaliser en pleine nuit grâce à des tunnels et des entrées non surveillées. Mais c'était longtemps auparavant ; avant l'université, le mariage et les gosses, avant le travail, toutes ces responsabilités et ces contraintes qui lui donnaient le sentiment d'être prisonnier. Avoir été transplanté à Washington, DC, quelques années auparavant et y avoir fondé une famille ne le dérangeait pas, mais ces déplacements en Floride lui serraient parfois le cœur ; le soleil, le ciel azuré, les couchers de soleil incroyables, le temps magnifique... Une influence tellement plus positive pour l'esprit comparé aux longs hivers gris et froids de la côte Mid Atlantic et à la circulation effroyable qu'il y avait tous les jours à Washington DC. Enfin, à Miami, elle n'était pas vraiment fluide non plus,a fortioriavec tous les travaux et la population astronomique qui avaient explosé au cours des dernières décennies, mais en dépit des souvenirs d'enfance sombres qui le hantaient encore à la quarantaine, il continuait à se languir d'un lieu où il se sentirait vraiment chez lui – ce qui n'était pas franchement le cas à Washington. Oh, comme les plages lui manquaient parfois...
« OK, OK, on se calme », lança-t-il alors que quelqu'un essayait de lui passer devant, car pendant qu'il rêvassait, la queue avait avancé et il restait planté là dans un état d'hébétude autocentrée, empêchant les touristes impatients d'accéder à leurs voitures.
I ride the dirt; I ride the tide for you
I search the outside, search inside for you
To take back what you left me
I know I'll always burn to be
The one who seeks so I may find
And now I wait my whole lifetime
Outlaw of torn and I'm torn.
The Outlaw Torn,Metallica (1996)
Samuel
Des touristes impatients, Samuel Feinstein en voyait tous les jours à Paris. Ils faisaient la queue pendant des heures devant la tour Eiffel, attendant de monter au sommet pour admirer la vue et faire un selfie. Ils étaient entourés de marchands ambulants – de porte-clés en forme de Tour Eiffel, de tee-shirts marqués « I LUV PARIS », de lampes de poche clignotantes, d'affreuses grenouilles en caoutchouc, de bouteilles d'eau hors de prix, de perches à selfie – semblables à des nuées de mouches sur les merdes de chien omniprésentes sur les trottoirs parisiens. Et avec ça, les colonnes de cars de touristes qui s'étendaient de part et d'autre des rues comme des fils de fer barbelés (cette pensée le faisait frissonner machinalement). En revenant du travail, il passait en voiture devant la tour Eiffel, avançant à grand-peine sur la voie Georges Pompidou sur la rive droite. Tous les jours derrière des files interminables de feux de freinage rouges. Des heures dans les bouchons qui conféraient à sa vie quelque chose de sisyphéen et de frustrant parce qu'il mettait une heure et demie à parcourir dix kilomètres et ce, deux fois par jour tous les jours. De quoi le rendre dingue.
Au travail, les réunions commençaient systématiquement avec un quart d'heure de retard sans ordre du jour, et quand on en sortait, on en savait moins qu'en y entrant. Et puis, il y avait les transparents PowerPoint abrutissants que l'on se contentait de recopier à chaque fois d'un poste à l'autre, en édulcorant et en déformant légèrement leur message par rapport à leur incarnation précédente, altérant la vérité pour la faire coller à une autre réalité (ou à d'autres faits ?) que, selon la direction, il fallait absolument communiquer. Enfin, il y avait les accents. Bien que Samuel eût appris le français au lycée et que sa mère fût originaire de Montréal, de sorte qu'il parlait cette langue plus ou moins couramment mais avec un accent qui, lui avait-on dit, était charmant et sexy, l'on tenait absolument à s'exprimer dans une espèce de franglais dans ces réunions. « So, in Ow-steen Take-sass we have made some sort of a progray. And eef you louk at zis chart, and here I rally ask you to fuckus attention beekos eet is creetick, u wheel see zat we are gainin-gue on ze competeetion in zees sector globalee ». C'était comme écouter dix paires d'ongles égratigner en même temps un tableau noir. Et en entendant ce « fuck-us », il devait toujours s'empêcher de sourire. Samuel n'étant pas du genre à nager à contre-courant, aussi peu éclairés fussent ses congénères, il se contentait de faire ce qu'on lui disait.
Il avait trouvé cette mission de consultant pour un gros fournisseur de logiciels français, initialement pour une période de six mois qui durait maintenant depuis trois ans, mais sa patience était à bout. Être célibataire et grassement payé à Paris avait de nombreux avantages, mais il ne se sentait toujours pas chez lui et c'était parfois d'un ennui mortel. Il y a longtemps, il rêvait souvent d'être Snargle, capitaine d'un vaisseau spatial en quête de vies et de civilisations nouvelles (rêverie inspirée de toute évidence par son amour pour Star Trek, qui était rediffusé tous les samedis après-midi de son adolescence). Et maintenant, voilà qu'il était à Paris, dans les bouchons, se sentant excité et seul, au lieu de se diriger vers la planète Algeron-IV à la vitesse normale, Warp 6.
Tout à coup, il se sentit un peu à l'étroit dans son pantalon au souvenir de la nuit qu'il avait passé le vendredi précédent avec la fille qu'il avait ramenée du James Hetfeeld's Pub (soit le chanteur de Metallica, James Hetfield, détenait des droits d'auteur sur son patronyme, soit l'imprimeur n'avait jamais repéré la faute d'orthographe). Il n'aimait pas vraiment aller au pub, mais après avoir vu un film de superhéros à gros budget qui l'avait considérablement déçu, il avait traversé les Grands Boulevards en sortant de son cinéma préféré, le Max Linder Panorama, pour aller boire une bière. La fille était là avec une amie au bar, et ils avaient engagé la conversation.
En fait, c'était elle qui l'avait abordé alors qu'il se plaignait au du barman du choix limité de bières.
- Hé, fiche-lui la paix, tu veux ? On est à Paris ici, alors, contente-toi d'une bière française ou prends une Guinness, au lieu d'être pénible comme ça, lui avait-elle lancé.
Déconcerté par son agressivité, il s'était tourné pour regarder sa jolie silhouette et ses beaux yeux verts mais, agacé, il avait répondu :
- Voyons, comme ce bar porte le nom du chanteur d'un groupe californien, il est légitime que je m'attende à y trouver de la bière californienne, non ? Enfin, comme ils sont incapables d'écrire correctement son nom, je suppose qu'ils ne peuvent pas non plus commander d'IPA6
- L'IPA ? Qu'est-ce que c'est ?
- Une variété de bière que les Anglaisenvoyaient à leurs troupes en Inde à l'époque coloniale, et qui contenait plus de houblon et d'alcool pour ne pas s'éventer pendant le trajet du Royaume-Uni (où le houblon était cultivé) en Inde (où il n'y en avait pas) car les bières blondes et brunes supportaient mal le voyage.
- OK, monsieur Je-Sais-Tout. Eh bien, nousn'avons pas ce genre de bière en France. Pourquoi ne pas faire avec et commander un cocktail, au lieu de t'en prendre à ce barman et de nous interrompre, moi et mon amie ?
- En fait, je ne m'appelle pas M. Je-Sais-Tout, mais Samuel, et on dirait que ton amie a déjà trouvé quelqu'un d'autre à qui parler.
De fait, l'amie en question l'avait laissé tomber et s'esclaffait bruyamment au coin du bar avec un expatrié ivre qui ressemblait à un étudiant avec ses lunettes rondes, son sac à dos et son menton mal rasé. Elle marqua un temps d'arrêt et concéda :
- Ouais, tu as sans doute raison. Je m'appelle Adèle. Heureuse de faire ta connaissance, Samuel. Tu viens d'arriver à Paris ? Tu n'es pas Français, c'est évident !
- Non... merci de me le faire remarquer.
- Je suislà depuisquelques années et je travaille dans l'informatique à Vélizy. Le trajet jusque là-bas est infernal, mais pour le moment, ça me permet de payer mes factures.
- L'informatique, hein ? Tu es un geek, alors ?
- Eh bien, je suppose, oui. Et toi ? Tu traînesdans les bars uniquement pour embêter les expats qui n'aiment pas la bière française, ou tu as une vie en dehors de Hetfeeeeeld's ?
- Ha, Hetfeeeelds. Très drôle. Eh bien, en fait, je suis rentrée de Miami il y a peu, et je suis encore en train de retrouver mes repères et de renouer avec d'anciens amis.
- Ouais, je vois ça. Comme ta copine a déjà la langue aufond de la gorge de ce type à l'extrémité du bar, je parierais que tu vas partir sans elle.
- Bon, vu que tu es venu ici tout seul, tu ne t'appelles pas vraiment M. Sociable non plus. Tu comptais lever une nana et te la taper ? C'était ça, le Grand Projet de Samuel ?
- Hum... Eh bien, non, ce n'était pas ça, monprojet. J'ai vu la dernière grosse production hollywoodienne au Max Linder de l'autre côté de la rue, et ça m'a tellement déprimé que je suis venu prendre une bière ici avant de rentrer chez moi par le dernier métro. Rien de plus croustillant que ça, pour être honnête.
- Eh bien, puisqu'on fait dans l'honnêteté, jesuis assez crevée et je ne vais pas tarder à m'en aller. Où habites-tu ?
- Près du canal Saint-Martin ; et toi ?
- Drôle de coïncidence – moi aussi, près du métro Jaurès.
- Hum... Il semblerait que nous rentrions par le même métro, alors. Pourquoi ne pas faire le trajet ensemble ?
- Je ne sais pas ; tu as peut-être une idée derrière la tête, M. Honnête.
- Qui ne tente rien n'a rien, pas vrai ? Écoute, je necrois pas que je vais terminer cette Guinness froide (tu sais qu'on est censé la servir à température ambiante et non fraîche, hein ?) – du coup, si tu es prête à y aller... au fait, qu'est-ce que c'est ce cocktail que tu bois ?
- Un Long Island iced tea, mon préféré ! S'il vous plaît, le monsieur qui vous a agressé et moi aimerions bien payer nos boissons7
- Tu n'étais pas obligée de dire ça, quand même ? Merde, alors !
- Oh, allez, M. Sensible, un peu d'humour, OK ?
- Oh, tu me proposes de payer ma boisson, comme c'est galant de ta part. Mon chevalier à l'armure étincelante.
- Un compliment chasse l'autre, avec toi, c'est ça ?
En fait, son impertinence ne déplaisait pas à Samuel – c'était sexy –. Ils prirent le même métro et descendirent à la station où il habitait, et avant que l'un et l'autre n'aient réalisé ce qu'il se passait, ils se retrouvèrent au lit chez lui. Mais, malgré l'intimité partagée et la conversation échangée (sans parler d'un fabuleux rapport sexuel), elle ne l'avait pas encore rappelé. Qu'était-ce donc que cette histoire qu'il lui avait racontée ce soir-là ? Ils écoutaient Beyoncé (sur l'iPhone d'Adèle branché sur le baffle de Samuel) et il fut brusquement inspiré – malgré la musique et plutôt grâce à l'atmosphère d'intimité, en fait – de réciter spontanément :
***
Imagine que nos corps sont des instruments...
Nos doigts et nos langues jouent sur notre peau, engendrant notes et harmonie :
Allongée sur le ventre, un effleurement du pied crée une note aiguë alors qu'une légère caresse de la jambe produit une longue vibration de la corde d'alto.
Tandis que mes lèvres remontent, embrassant les jambes et les cuisses, le volume augmente légèrement.
Pincer légèrement les fesses et couvrir leurs contours de petits baisers accélère le rythme tandis que caresser le creux du dos produit un son de basse plus profond.
L'extrémité des doigts atteint les épaules, et l'instrument est retourné sur le dos, le bout de ses seins pointant vers le haut.
Un baiser engendre un son de cuivre aigu tandis qu'une caresse sous la poitrine rend une tonalité plus proche du ténor. Les mains descendent, et le volume augmente.
Le son d'une trompette bouchée annonce que les lèvres sont entrouvertes, tandis qu'une explosion de cymbales signale que la fleur est exposée, luisante...
***
C'était presque comme s'il était canal d'une muse invisible, mais cela avait donné lieu à des heures d'amour passionné. Il n'arrivait tout simplement pas à comprendre pourquoi elle ne le rappelait pas. Était-elle intimidée ? En fait, peut-être avait-elle un petit ami mais ne le lui avait pas dit ? Qui sait... Était-il trop impatient ? En tout cas, il ne lui tardait pas d'être au lendemain en « mission » chez un client où il se retrouverait dans un immense open spacenon chauffé (les salariés étaient littéralement en manteaux d'hiver devant leur ordinateur, lui avait-on rapporté) avec la pire cafétéria qu'on puisse imaginer, mais située à des milliers de kilomètres d'un restaurant proposant une nourriture comestible. Et pourtant, il n'était pas un cordon bleu. Putain. Il espérait terminer cette mission et déménager ailleurs. Il n'arrivait pas à croire que cela faisait déjà trois ans qu'il avait fui Novato et la Californie. Bizarre comme les choses en venaient à sembler normales au bout d'un certain temps. Il était toujours en train de fixer les feux de freinage avenue de New York à côté du Palais de Tokyo, quand le téléphone de sa voiture de location retentit avec la mention « Appel inconnu », et il décrocha le « mains libres ».
- Bonjour, c'est Samuel Feinstein. C'est qui àl'appareil8?
- Oh, c'est moi, Adèle, tu te souviens, Adèle de l'autre soir ?
- Oh, bien sûr, désolé, oui, comment ça va ?
- Moi ? Ça va. J'ai juste été très occupée et je voulais te rappeler.
- Oh, pas grave, je suis dans ma voiture, et...
- Hé, qu'est-ce que tu fais ce week-end ?
- Eh bien, il faut que je regarde mon agenda...
- Parce que je devais aller à ce concert avec une copine, et elle m'a laissé tomber. Du coup, je me demandais si tu voulais y aller avec moi ?
- Hum... Je t'ai déjà dit que ton anglais était excellent ?
- Eh bien, je crois que tu me l'as dit le week-end dernier, mais j'ai passé du temps à Miami, tu te rappelles ? Quoiqu'il en soit, qu'est-ce que tu en dis ? Tu veux venir avec moi samedi ?
- Eh bien, je pense que je suis dispo. C'est quel groupe qui passe ?
- Tu te souviens des Pixies ? « Where is My Mind » dans le film Fight Club ?
- Pas possible ! C'est vrai ?
- Si, c'est possible ! Elle éclata de rire. Je suis sérieuse ! Bon, alors, Kim Deal a quitté le groupe, mais il paraît que le nouveau bassiste est vachement bon.
- OK, alors, hum... On se voit avant ou...
- Non, je suis prise ; on n'a qu'à se retrouver devant le Zénith à... disons 19 h 30 ?
- Ça marche ! Alors, euh...
- Super ! On se voit là-bas.
Et elle raccrocha.
Waouh ! Vraiment ? Alors, là, ça changeait tout. Cela faisait des années qu'il n'avait pas écouté les Pixies. Doolittle, Surfer Rosa9...